Les paysagistes du groupe impressionniste, allant plus loin que leurs

devanciers, avaient généralisé le procédé de peindre en plein air, en

en faisant une règle absolue. Avec eux, il n'y eut plus de paysage

produit dans l'atelier. Tout paysage, quelle que fût son importance,

ou le temps demandé pour son exécution, dut être mené à terme

directement devant le site à représenter. Les Impressionnistes sont

arrivés de la sorte à obtenir des effets nouveaux et inattendus.

Placés en tous temps, obstinément devant la nature, ils ont pu saisir,

pour les rendre, ces aspects fugitifs, qui avaient échappé aux autres,

retenus dans l'atelier. Ils ont observé ces différences considérées

par les autres comme négligeables mais, pour eux, devenues

essentielles, qui existent dans l'aspect d'une même campagne, par un

temps gris ou le plein soleil, par la pluie ou le brouillard, et aux

diverses heures de la journée. Ils ont recherché les apparences

changeantes que la végétation revêt selon les saisons. L'eau s'est

nuancée, sur leurs toiles, des tons infiniment variés, que le limon

qu'elle entraîne, les bords qu'elle reflète, l'angle sous lequel le

soleil la frappe, peuvent lui faire prendre.

Le groupe des premiers Impressionnistes comprenait Pissarro, Claude

Monet, Renoir, Sisley. Ils étaient animés de pensées communes et, se

tenant très près les uns des autres, ont tous contribué à

l'épanouissement du système et à la découverte des règles à appliquer.

Cependant s'il en est un qui ait plus particulièrement dégagé les

traits propres de l'impressionnisme, c'est Claude Monet. Plus que tout

autre, en effet, il a su donner à l'aspect fugitif de l'heure, à

l'enveloppe ambiante de lumière, aux colorations éphémères des

saisons l'importance décisive dans le rendu de la scène vue. Tellement

qu'avec lui les impressions passagères sont devenues assez

caractéristiques et distinctes pour former, par elles-mêmes et en

elles-mêmes, le vrai motif du tableau. Personne n'avait donc, avant

lui, poussé aussi loin l'étude des variations que l'apparence d'une

scène naturelle peut offrir. Aussi, portant sa manière à l'extrême

limite de ce qu'elle peut donner, devait-il peindre les mêmes meules

dans un champ, ou la même façade de cathédrale à Rouen, un nombre de

fois indéterminé, douze ou quinze fois, sans changer de place et sans

modifier les lignes de fond du sujet, et cependant en exécutant bien

réellement chaque fois un tableau nouveau. Il s'appliquait seulement à

fixer chaque fois sur la toile un des aspects modifiés, que les

changements de l'heure ou de l'atmosphère avaient fait prendre au

sujet. L'impression ressentie variait dans chaque cas, et elle était

saisie et rendue si effectivement que, dans chaque cas, elle lui

permettait de produire un tableau différent.

Les Impressionnistes sortis de la période d'essais étaient arrivés, en

1874, à la pleine conscience d'eux-mêmes. Ils avaient fait cette

année-là, sur le boulevard des Capucines, une première exposition

d'ensemble de leurs oeuvres, qui avait attiré l'attention de la

critique et du public. Mais la notoriété ainsi acquise n'avait eu

d'autre résultat, que de soulever contre eux un immense mouvement de

railleries et d'insultes. L'hostilité témoignée à Manet, à ses débuts,

se reportait maintenant sur les Impressionnistes. Le peintre

impressionniste devenait à son tour une sorte de paria, contre qui

toute attaque paraissait licite.

[Illustration: LA PARISIENNE (DEUXIÈME ÉTAT)]

Manet, qui, alors qu'il était universellement méprisé, avait trouvé

des amis dans les hommes devenus maintenant les Impressionnistes,

n'avait cessé de les suivre et de les encourager. Son intérêt s'était

accru, lorsqu'il avait vu la manière de peindre en clair, la sienne

d'abord, s'étendre sous leur pratique à de nouveaux domaines et donner

naissance, surtout dans le paysage, à une forme d'art originale. Aussi

rencontraient-ils en lui un ardent défenseur. Alors qu'il était encore

lui-même violemment attaqué et qu'il avait beaucoup de peine à

surmonter les difficultés qui l'assaillaient, il lui restait du temps

et de l'énergie pour s'occuper d'eux et les aider. Il se trouvait à

court d'argent, il dépensait réellement plus que la fortune paternelle

le lui permettait et il lui fallait compter, comme supplément, sur la

vente de ses oeuvres, mais qui ne survenait qu'accidentellement et

encore ne lui procurait que des sommes minimes. Il était donc dans une

situation à ne pouvoir réellement se permettre la moindre largesse;

cependant sa générosité naturelle et son amitié l'emportaient. Il

s'ingéniait à aider ses amis, même de sa bourse. Il était allé en 1875

voir Claude Monet qui habitait Argenteuil et qui se voyait tellement

combattu et méprisé, qu'il ne pouvait arriver que très difficilement à

vivre de son travail; alors, à la recherche de combinaisons pour venir

à son aide, il m'écrivait:

«Mercredi.»

«Mon cher Duret,

«Je suis allé voir Monet hier. Je l'ai trouvé navré et tout à fait à

la côte.

«Il m'a demandé de lui trouver quelqu'un qui lui prendrait, _au

choix_, de dix à vingt tableaux, à raison de 100 francs. Voulez-vous

que nous fassions l'affaire à nous deux, soit 500 francs pour chacun?

«Bien entendu personne, et lui le premier, ignorera que c'est nous qui

faisons l'affaire. J'avais pensé à un marchand ou à un amateur

quelconque, mais j'entrevois la possibilité d'un refus.

«Il faut malheureusement s'y connaître comme nous, pour faire, malgré

la répugnance qu'on pourrait avoir, une excellente affaire et en même

temps rendre service à un homme de talent. Répondez-moi le plus tôt

possible ou assignez-moi un rendez-vous.

«Amitiés.

«E. MANET.»

Il semblera peut-être étrange que donner mille francs à un peintre

impressionniste pour dix de ses tableaux ait jamais pu être un acte

désintéressé. Mais tout est relatif et au moment où Manet écrivait

cette lettre, il était plus difficile d'arracher cent francs pour un

tableau de Claude Monet, qu'il ne l'est devenu depuis d'en obtenir dix

mille. L'aversion, l'horreur,--je ne sais quel mot trouver qui soit

assez fort pour exprimer le sentiment du public,--étaient alors

telles, qu'en dehors d'une demi-douzaine de partisans, gens de goût,

mais disposant de peu de ressources, considérés d'ailleurs comme des

fous, personne ne voulait avoir de cette peinture, personne ne voulait

se donner la peine de la regarder ou, si, par extraordinaire,

quelqu'un la regardait, ce n'était que pour en rire. Les amateurs qui

achetaient des tableaux n'eussent pas même consenti à recevoir en

don une oeuvre des Impressionnistes, invités à la mettre chez eux.

Ils se fussent considérés ainsi comme dépréciant leurs collections et

comme perdant leur renom d'hommes de goût. M. Durand-Ruel, le seul

marchand qui eût encore acheté des oeuvres si décriées, allait tellement

contre le goût général, qu'il ne pouvait en vendre à n'importe quel

prix. Après avoir longtemps persisté à faire des avances aux

Impressionnistes, envers lesquels il se conduisait non plus en homme

d'affaires, mais en ami dévoué, il avait empilé de leurs toiles et

épuisé sa caisse, à un point qui le mettait dans l'impossibilité

momentanée de les soutenir. Dans ces circonstances, l'aide que Manet

concevait se produisait bien comme un acte de désintéressement.

Manet cherchait, de toutes manières, à trouver des acheteurs aux

Impressionnistes. Il gardait de leurs oeuvres dans son atelier, qu'il

s'efforçait de faire prendre aux personnes qui venaient le visiter, et

il les vantait dans les termes les plus louangeurs. Claude Monet était

de tous celui vers lequel il se sentait le plus vivement porté. Il

admirait surtout son art de peindre l'eau, sous les apparences les

plus diverses. Monet, disait-il, est le Raphaël de l'eau. Il le

considérait comme tout à fait maître dans sa sphère. Un hiver il

voulut peindre un effet de neige; j'en possédais précisément un de

Monet qu'il vint voir; il dit, après l'avoir examiné: «Cela est

parfait, on ne saurait faire mieux», et il renonça à peindre de la

neige. Il s'établit ainsi entre eux une grande amitié et des rapports

suivis, qui se sont toujours traduits par un échange de bons procédés.

Manet fut amené à peindre Claude Monet et les siens plusieurs fois. Il

le peignit, une première fois en 1874, dans son bateau sur la Seine.

Monet, qui travaillait directement devant la nature, s'était aménagé

un bateau, à l'époque où il habitait Argenteuil, pour y exécuter à

l'aise ses vues de la Seine. Il l'avait disposé d'une façon

particulière avec une petite cabine au fond, où se réfugier en cas de

mauvais temps, et une tente par devant, sous laquelle il pouvait se

tenir au soleil. Manet avait représenté Monet peignant sous la tente

de son bateau et Mme Monet, par derrière, assise dans la cabine. Il

avait lui-même donné pour titre au tableau: _Monet dans son atelier_,

en disant plaisamment: «Monet! son atelier, c'est son bateau.» Il a

peint encore une fois Monet et sa famille en plein air, toujours en

1874, cette fois dans leur jardin. La femme et le fils sont assis sous

des arbres, pendant que le père, contre une haie, s'occupe à jardiner.

Manet avait été lui-même, dès ses débuts, un partisan de la peinture

en plein air, que les Impressionnistes étaient venus adopter

systématiquement. Avec ses idées de ne peindre que des choses vues, il

avait commencé à faire des études de plein air dès 1854, alors qu'il

fréquentait encore l'atelier de Couture. En 1859, il a peint un

paysage à Saint-Ouen qui s'est appelé la _Pêche_, où on voit la Seine

avec ses rives et un pêcheur dans un bateau. Il devait ensuite avoir

la fantaisie de placer sur cette toile son portrait et celui de sa

femme, tous les deux vêtus de costumes à la Rubens, ce qui a fait

prendre à l'oeuvre un air composite assez singulier. Il peignit en

1861 des études dans le jardin des Tuileries, qui devaient lui servir

à composer son tableau de la _Musique aux Tuileries_. Son paysage du

_Déjeuner sur l'herbe_ a été peint en 1863, d'après des études faites

à l'île de Saint-Ouen. A son exposition de 1867 ont figuré diverses

marines, des paysages, une course de chevaux, exécutés en plein air

les années précédentes. En 1867, il peint, sur une toile de dimensions

importantes, une _Vue de l'Exposition universelle_. La vue, prise du

Trocadéro, s'étend sur le Champ de Mars, où cette année-là

l'exposition était concentrée. Mais à ce moment le plein air était un

des sujets les plus discutés, dans les réunions du café Guerbois,

entre Manet et ses amis. Il s'adonnera donc désormais, d'une manière

toute spéciale, à la peinture de plein air; il lui fera une part de

plus en plus grande dans sa production.

En 1868 et 1869 il passe une partie de l'été à Boulogne; il y peint

des marines et des vues du port. L'une d'elles, connue sous le titre

du _Clair de lune_ ou du _Port de Boulogne_, a été prise d'une fenêtre

de l'hôtel de Folkestone, sur le quai de Boulogne. Elle rend bien la

magie de la nuit et l'apparence fantastique des nuages, emportés

devant la lune. Deux toiles ont été consacrées au départ du bateau à

vapeur, faisant le service entre Boulogne et Folkestone. En 1870,

avant la guerre, il peint dans un jardin de Passy le petit tableau qui

s'est appelé le _Jardin_, où l'on voit une jeune femme en blanc,

assise près de son enfant placé dans une petite voiture et un jeune

homme à côté, étendu sur l'herbe. En 1871 il peint le _Bassin

d'Arcachon_, à son retour des Pyrénées, et le _Port de Bordeaux_, des

fenêtres d'une maison située sur le quai des Chartrons. En 1872 il

peint en Hollande, où il est allé, une marine. En 1873 ses tableaux de

plein air sont particulièrement nombreux. Il passe une partie de l'été

à Berck-sur-Mer; il y peint les _Hirondelles_. Sa mère et sa femme ont

posé pour les dames représentées. Il les a réduites à des proportions

tellement restreintes, que le tableau demeure presque un paysage pur.

Le titre est venu de quelques hirondelles, qui volent par-dessus le

terrain couvert de gazon. Il peint encore à Berck une vue de mer avec

personnages. Sa femme est assise au premier plan; à côté d'elle Eugène

Manet est étendu sur le sable et, au fond, la mer bleue s'élève vers

l'horizon. Ce tableau s'est appelé _Sur la Plage_. Il peint, toujours

à Berck, les _Pêcheurs en mer_; embarqué avec eux, il les a saisis sur

le vif, à leur travail, pendant que l'embrun de la mer venait mouiller

sa toile. Les longues années passées à terre sans naviguer lui avaient

fait perdre le pied marin, acquis au cours de son voyage au Brésil,

car il racontait que le mal de mer l'avait fort incommodé sur la

barque de pêche. Il peint en outre, en plein air, en 1873, la _Partie

de crocket_, et enfin le _Chemin de fer_, qu'il expose au Salon de

1874.

Dans ses oeuvres de plein air, Manet devait marquer sa manière

personnelle, en face de ses amis les Impressionnistes. Eux, qui

étaient principalement des paysagistes, peignaient surtout en plein

air des paysages purs, où ils introduisaient accessoirement des

figures humaines; tandis que lui, qui jusqu'à ce jour avait surtout

peint des tableaux de figures, maintenant qu'il abordait plus

particulièrement le plein air, se maintenait cependant dans sa

véritable manière, en donnant à ses figures une grande importance, de

telle sorte que le paysage ne formât le plus souvent autour d'elles

que le cadre ou le fond de la scène.

Dans ces idées Manet se résolut à frapper un coup. Jusqu'alors ses

tableaux de plein air avaient été de dimensions assez restreintes. Le

premier qu'il eût envoyé au Salon en 1874, le _Chemin de fer_, se

trouvant de cet ordre, n'avait guère été reconnu pour ce qu'il était.

Maintenant il en peindrait un où les personnages atteindraient la

grandeur naturelle et qui serait tellement caractéristique, qu'on ne

pourrait se méprendre à son sujet. Dans l'été de 1874, il s'assure une

femme appropriée et obtient de son beau-frère Rudolph Leenhoff de

venir poser. Il les emmène à Argenteuil. Là il les place l'un contre

l'autre, dans un bateau, assis sur un banc, avec l'eau bleue, comme

fond, et une des berges de la Seine, pour clore l'horizon. Il se met à

les peindre, en plein soleil, sur une toile d'un mètre cinquante de

haut et un mètre quinze de large. Peindre ainsi deux personnages de

grandeur naturelle, en maintenant à chaque être et au paysage

l'intensité de coloris que l'éclat du plein air leur donnait, était

une tentative d'une extrême hardiesse. Il fallait pour la mener à bien

un homme, doué d'abord d'une vision particulière, puis habitué à

réaliser sur la toile la juxtaposition des tons les plus tranchés.

L'oeuvre terminée fut exposée, comme unique envoi, au Salon de 1875,

sous le titre d'_Argenteuil_. Il s'était proposé de frapper un coup

avec ce tableau. Il devait pleinement y réussir, mais non pas de la

manière qu'il eût désirée. Quand il cherchait à attirer l'attention,

c'était toujours avec l'espérance de captiver le public et la presse.

Les déceptions ne le décourageaient point; après tant d'oeuvres

montrées sans trouver le succès recherché, il pensait toujours qu'il

en produirait d'autres qui le lui obtiendraient. Il lui était arrivé

une chance de ce genre avec le _Bon Bock_, mais par un concours

exceptionnel de circonstances heureuses. Maintenant qu'avec son

_Argenteuil_, il se proposait de frapper un coup d'éclat, en mettant

dans une oeuvre, comme il l'avait déjà fait, la marque de sa pleine

originalité, la tentative, loin d'avoir le résultat favorable qu'il

entrevoyait toujours, ne pouvait que soulever de nouveau l'hostilité

que ses oeuvres antérieures, produites dans les mêmes données, avaient

fait naître. C'est ce qui allait en effet avoir lieu. L'_Argenteuil_

devait être, avec le _Déjeuner sur l'herbe_, l'_Olympia_ et le

_Balcon_, celui de ses tableaux qui rencontrerait la désapprobation la

plus violente et la plus universelle.

Une des particularités qui avaient le plus déplu chez Manet avait été

sa manière de peindre en tons clairs juxtaposés. On n'avait vu tout

d'abord dans cette pratique qu'un «bariolage», et l'oeil habitué aux

tableaux enveloppés d'ombre en avait été offensé. Cependant, depuis

plus de dix ans qu'il persistait à se produire aux Salons, et qu'il y

revenait toujours le même, on avait fini par le tolérer. On avait

même été jusqu'à accepter celles de ses oeuvres conçues dans une gamme

de couleurs moins vive que les autres. En outre, sans qu'on s'en

rendît compte, par la seule puissance du vrai sur le convenu, du naïf

sur l'artificiel, cette manière tant abhorrée d'appliquer les tons

clairs sans ombres intermédiaires exerçait son influence et l'école

française commençait à supprimer les ombres opaques, pour aller vers

le clair. Ainsi l'accoutumance venue d'une part, et de l'autre un

changement général se produisant, il se trouvait que l'art de Manet ne

frappait plus par un air d'absolue étrangeté, qu'il n'était plus

considéré comme entièrement en dehors des règles. Si on n'allait point

encore jusqu'à l'accepter tout à fait, au moins on s'y habituait, dans

une certaine limite. Mais voilà qu'avec cet _Argenteuil_ peint en

plein air, Manet accentuait tellement sa manière, qu'il se remettait

vis-à-vis des autres dans l'état de séparation absolue, où il s'était

trouvé à l'origine. L'éclat des tons se trouvait porté, par le fait

d'un tableau peint en plein air, à un tel degré d'acuité, qu'il

dépassait de beaucoup tout ce que les tableaux peints dans la lumière

atténuée de l'atelier avaient laissé voir. Le gain que Manet avait pu

faire, par l'accoutumance où l'on était entré avec ses tableaux

d'atelier, était donc perdu pour ceux du plein air.

Aussi revoyait-on devant l'_Argenteuil_ ces attroupements bruyants qui

s'étaient produits devant le _Déjeuner sur l'herbe_ et l'_Olympia_.

L'éclat du plein air offusquait. Les spectateurs le trouvaient

intolérable. Leurs yeux ne pouvaient le supporter. Un effet exaspérait

par-dessus tout: l'eau de la Seine peinte d'un bleu intense. Il est

pourtant certain que l'eau limpide et profonde d'une rivière, frappée,

dans certaines conditions, par le soleil, laissera voir des tons d'un

tel bleu, que la palette la plus riche ne pourra pleinement les

rendre. Manet ayant peint la Seine à Argenteuil par un soleil ardent

avait eu beau s'efforcer, l'eau bleue de son tableau avait dû rester,

comme éclat, au-dessous de la réalité. Mais le public et les critiques

n'étaient à même d'entrer dans aucune de ces considérations. Cette eau

bleue leur causait une sorte de souffrance physique, elle les

aveuglait. Devant le _Balcon_ de 1869, tout le monde s'était récrié.

Avait-on jamais vu un balcon vert! Maintenant tout le monde se

soulevait contre l'eau de l'_Argenteuil_. Avait-on jamais vu de l'eau

bleue dans une rivière!

Il était vrai qu'on n'avait jamais vu apparaître, dans un tableau du

Salon et même dans aucun autre tableau n'importe où, de l'eau bleue,

peinte avec une telle intensité de coloris, puisque personne, excepté

les Impressionnistes, ne s'était encore avisé d'aller peindre en

plein soleil, directement devant la nature. Manet s'étant livré à une

tentative originale et ayant travaillé dans des conditions encore

inconnues devait par cela même produire une oeuvre douée de caractères

qui la différencieraient de toutes les autres. C'est précisément parce

qu'il en était ainsi qu'elle eût dû être louée ou au moins prise en

considération, comme hors de la banalité et du pastiche, qui sont la

mort de l'art. Mais au contraire le public en art, comme en toutes

choses, n'aime que les voies battues, commodes à sa nonchalance. Il

est d'instinct l'ennemi des nouveautés. Cet _Argenteuil_, vu au Salon

comme une oeuvre sans précédent, déplaisait donc par cela même à tout

le monde.

Le tableau qui, par sa tonalité générale, soulevait l'hostilité, ne

gagnait rien, lorsque les deux personnages qui y figuraient étaient

considérés à part. D'abord on les déclarait laids et vulgaires. Et

puis! que faisaient-ils assis sur un banc, dans ce bateau? Ils

manquaient peut-être de raffinement, mais les canotiers qui vont, les

hommes en tricot, les femmes en robes multicolores, s'amuser sur

l'eau, n'ont jamais appartenu à l'élite sociale. D'ailleurs ils

étaient assis dans le bateau, pour n'y rien faire autre chose que d'y

être assis. C'était la question posée, à l'occasion du _Chemin de

fer_, l'année précédente, où une femme et une petite fille avaient

été représentées sans se livrer à aucune mimique particulière,

simplement pour offrir deux figures à peindre. Le public insensible

aux arrangements picturaux en eux-mêmes, qui demande toujours aux

personnages d'un tableau d'accomplir une action bien déterminée, avait

trouvé, en 1874, les femmes du _Chemin de fer_ «incompréhensibles», et

il jugeait, en 1875, étranges et méprisables les canotiers de

l'_Argenteuil_, dans la simplicité de leur pose et de leur

habillement.

En peignant son _Argenteuil_, Manet avait représenté un côté de la vie

parisienne, qui a presque entièrement disparu. Avant que la bicyclette

ne fût connue, le canotage, les jours fériés, dans la belle saison,

formait l'amusement d'une partie de la jeunesse. Argenteuil, Asnières,

Bougival, voyaient accourir des bandes de jeunes gens des deux sexes

qui, après avoir prodigué leurs forces à ramer sur l'eau, finissaient

la journée par un festin au cabaret et un bal champêtre. La bicyclette

a mis fin à ces divertissements; ceux qui s'y fussent autrefois

adonnés se dispersent maintenant sur les routes. Les canotiers

venaient de mondes différents, mais les femmes qu'ils emmenaient avec

eux n'appartenaient qu'à la classe des femmes de plaisir de moyenne

condition. Celle de l'_Argenteuil_ est de cet ordre. Or comme Manet,

serrant la vie d'aussi près que possible, ne mettait jamais sur le

visage d'un être autre chose que ce que sa nature comportait, il a

représenté cette femme du canotage, avec sa ligure banale, assise

oisive et paresseuse. Il a bien rendu la grue que l'observation de la

vie lui offrait. Il a encore peint un type analogue dans son tableau

la _Prune_. Une femme, de celles qui attendent dans les cafés la

rencontre à venir, accoudée sur une table, regarde l'oeil vague,

devant elle, dans le néant de sa pensée.

Après avoir peint dans l'_Argenteuil_ la vie à peu près disparue du

canotage, Manet devait peindre, dans la _Servante de Bocks_, la vie,

qui survenait alors et qui s'est depuis fort développée, du cabaret à

chansons. On avait ouvert, sur le boulevard de Clichy, un

établissement de cet ordre, appelé le Reichshoffen, où la bière était

apportée par des servantes. Manet avait remarqué le mouvement des

servantes qui, en posant d'une main un bock sur la table, devant le

consommateur, savaient en tenir plusieurs de l'autre, sans laisser

tomber la bière. Voulant peindre une de ces filles à l'oeuvre, il

s'interdit de prendre, pour poser, un modèle quelconque, il lui

fallait la fille même. Il est de ces mouvements que seule une longue

pratique a pu enseigner. Millet a peint une enfourneuse, une

villageoise introduisant une miche dans un four, et il l'a peinte en

indiquant avec justesse la saccade des deux bras et du dos qu'elle

fait, pour détacher sa miche de la pelle qui la supporte et l'enfoncer

dans le four. Tous les modèles de la terre n'auraient pu donner à

Millet son enfourneuse. Il lui a fallu pour l'obtenir trouver une

villageoise d'entre les villageoises, qui eût, toute sa vie, pétri et

enfourné du pain. Désireux de peindre une servante de bocks, dans

l'exercice si l'on peut dire de sa virtuosité, Manet s'adressa à celle

du café qui lui parut la plus experte. Cette fille flairant l'aubaine

affecta des scrupules et déclara qu'elle n'irait poser dans son

atelier qu'accompagnée d'un «protecteur». Il dut en passer par là et

les payer grassement tous les deux pendant qu'il exécutait son

tableau. Le protecteur se trouva être un grand diable en blouse. Il

l'a représenté, accoudé sur une table, la pipe à la bouche, tandis que

la servante pose un bock près de lui, de son geste particulier.

Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre · 第 7 / 13 段