Il avait envoyé deux tableaux, le _Repos_ et le _Bon Bock_. A cette

époque, le jour qui précédait l'ouverture du Salon au public, que l'on

appelait du «vernissage», était réservé à une élite d'artistes, de

critiques, de connaisseurs, de gens de lettres et de gens du monde.

Ces visiteurs triés, étant allés, comme toujours, voir les tableaux de

Manet, avaient été séduits, à première vue, par le _Bon Bock_. Ils

l'avaient tout de suite tenu pour une oeuvre excellente. A la fin de

la journée du «vernissage», les artistes, les critiques, les amis des

peintres avaient coutume de se grouper dans le jardin du Palais de

l'Industrie, réservé à l'exposition de la sculpture. Là on se

communiquait les uns les autres ses premières impressions et, à la

sortie, il s'était prononcé des jugements, qui se répandaient au loin

et devaient être reproduits par la presse. Dans cette sorte

d'aréopage, on avait ratifié l'opinion favorable, d'abord formée sur

le _Bon Bock_ à travers les salles, on était convenu que Manet venait

de peindre un très bon tableau. Ce jugement du public d'élite,

propagé par la presse, fut accepté et partagé ensuite par le grand

public des jours suivants, et les visiteurs, jusqu'à la clôture du

Salon, éprouvèrent un grand plaisir à regarder ce _Bon Bock_. Ils

déclaraient que Manet venait enfin de s'amender et de produire une

oeuvre que l'on pût louer.

Le tableau ainsi goûté était un portrait du graveur Belot, naguère

assidu au café Guerbois. Il était représenté en buste, de face, de

grandeur naturelle, sa pipe à la bouche, qu'il tenait d'une main,

pendant que dans l'autre, il avait un verre de bière, un bon bock.

Belot, doué d'une mine fleurie, semblait sourire, sur la toile, à ceux

qui venaient le regarder. Dès qu'on arrivait devant, on se sentait

agréablement pris par ce gros réjoui, et on lui rendait son bon

accueil en cordialité. Captivés ainsi d'abord, il n'y avait ensuite

aucune particularité de facture qui pût offusquer. Le personnage se

détachant sur un fond gris, coiffé d'une sorte de bonnet de loutre,

vêtu de gris, n'offrait aucune de ces juxtapositions de couleurs

vives, capables d'irriter. C'est ainsi que l'élite, la presse, le

grand public, saisis d'abord par le côté attrayant du sujet et n'y

trouvant ensuite aucune de ces particularités qui pussent les heurter,

se déclaraient cette fois-ci pleinement satisfaits d'une oeuvre de

Manet.

La popularité du _Bon Bock_, assurée dès le premier jour, ne fit

ensuite que s'accroître. Le tableau fut reproduit de toutes les

manières, les revues de théâtre, à la fin de l'année, en firent un de

leurs épisodes sensationnels et un dîner, créé sous son nom par des

artistes et des gens de lettres, d'abord présidé par l'original, par

Belot, devait durer après sa mort.

Cette survenue d'un tableau que l'on vantait permit à la presse et au

public de revenir momentanément, envers Manet, à de meilleurs

sentiments. Des critiques firent l'aveu que, dans leurs violences et

leurs mépris, ils s'étaient peut-être laissé entraîner trop loin. Mais

critiques et public étaient surtout d'accord pour se féliciter

eux-mêmes d'avoir longtemps pensé et dit, que toutes ces violences, ce

choix de motifs singuliers, ce «bariolage», dont Manet les avait

offensés, n'étaient de sa part qu'un dévergondage de jeunesse, qu'un

moyen violent d'attirer l'attention, et qu'enfin viendrait un moment

où il se mettrait à peindre selon les règles, comme les autres. Ils

voyaient le changement attendu se produire avec le _Bon Bock_, et le

tableau leur plaisait d'autant plus, qu'ils les laissait contents

d'eux-mêmes, pour avoir montré de la sagacité. Ce jugement des

critiques et du public n'était que le produit de la pure imagination.

Manet, en peignant son _Bon Bock_, avait agi avec sa naïveté de

facture et sa franchise ordinaires. Si le tableau se trouvait

favorablement accueilli au contraire des autres, la rencontre ne

venait que de circonstances fortuites. Il ne s'était nullement douté

qu'il produisait, en l'exécutant, une oeuvre qu'on jugerait adoucie,

qui plairait par exception, et il demeurait tout surpris du succès.

Parmi ceux qui louaient le _Bon Bock_, il y avait aussi certains

connaisseurs, qui expliquaient que les qualités du tableau étaient

dues à l'influence de Frans Hals. Manet était allé, en 1872, faire un

voyage en Hollande, il avait revu les Frans Hals de Harlem, qui

l'avaient si vivement frappé dans sa jeunesse. De retour à Paris,

l'idée lui était venue, en souvenir, de peindre Belot, un verre de

bière à la main, et la pose du personnage coupé à mi-corps et contenu

dans un cadre restreint, une manière qui ne lui appartenait pas

précisément, avait pu lui venir aussi comme réminiscence.

Il était donc certain qu'un connaisseur, devant le _Bon Bock_, pouvait

penser à Frans Hals. Mais les ressemblances ne consistaient qu'en

rapports de surface, qu'en imitations de pose. Comme facture et comme

touche, l'oeuvre était aussi personnellement de Manet que n'importe

quelle autre qu'il eût peinte. Cette volonté d'appuyer sur les

ressemblances qui pouvaient exister entre le _Bon Bock_ et les

buveurs de Frans Hals pour les signaler au public n'était, de la part

de plusieurs, qu'une manière détournée de continuer à combattre Manet,

en donnant à entendre qu'il ne savait peindre une oeuvre acceptable

qu'en s'inspirant d'un autre. Alfred Stevens s'était fait comme le

truchement de ceux-là, en disant de Belot, le verre à la main: «Il

boit de la bière de Harlem.» Le mot fut colporté. Stevens et Manet

étaient depuis longtemps liés ensemble. Ils ne s'influençaient point

comme artistes, leurs talents différaient, mais ils se voyaient

presque chaque jour au café Tortoni. Manet, froissé d'être ainsi

desservi par un ami, trouva l'occasion de lui rendre la monnaie de sa

pièce. Stevens, à quelque temps de là, exposait, chez un marchand de

la rue Laffitte, un tableau qu'il venait de peindre. Une jeune dame en

costume de ville s'avançait le long d'un rideau qu'elle semblait

vouloir entr'ouvrir, pour entrer par derrière dans un appartement.

Stevens avait peint, par fantaisie, à côté d'elle, sur le tapis, un

plumeau à épousseter. Manet dit alors de la dame, à la vue du plumeau:

«Tiens! elle a donc un rendez-vous avec le valet de chambre?» Stevens

fut encore plus froissé du mot de Manet que celui-ci ne l'avait été du

sien. Ils restèrent après cela assez longtemps en froid.

Cependant, il y avait au Salon de 1873 un autre tableau de Manet, le

_Repos_, exposé en même temps que le _Bon Bock_, mais celui-là ne

rencontrait aucune faveur. Il était au contraire traité avec

l'habituelle raillerie qui accueillait les oeuvres de son auteur. Le

_Repos_ représentait une jeune femme vêtue de mousseline blanche, en

partie assise, en partie étendue sur un divan, les deux bras jetés de

chaque côté d'elle sur les coussins. Il avait été peint en 1870 et

Mlle Berthe Morisot avait servi de modèle. L'originalité de Manet s'y

déployait sans réserve. Dans un temps où l'on parlait toujours

d'idéal, où l'on prétendait qu'une création artistique devait être

idéalisée, c'était une oeuvre qui renfermait une part certaine

d'idéalisation. La jeune femme avec son visage mélancolique et ses

yeux profonds, avec son corps souple et élancé, à la fois chaste et

voluptueux, donnait la représentation idéalisée de la femme moderne,

de la Française et de la Parisienne. Mais le public et les critiques

étaient alors incapables de découvrir l'idéal lorsqu'il se rencontrait

allié à la personnalité, car, à leurs yeux, il ne pouvait exister que

sous des formes convenues et déterminées.

C'est-à-dire que, dans le culte voué à la Renaissance italienne, on en

était arrivé à croire que la beauté, l'idéal, l'art lui-même

dépendaient de certaines observances et étaient liés à des types

particuliers. Dans ces idées on croyait pouvoir conserver

indéfiniment, par l'étude, la valeur que certaines formes avaient

reçue à l'origine d'artistes réellement inventeurs. Alors les uns

après les autres, de maîtres en élèves, on s'imaginait que parce qu'on

saurait dessiner les mêmes contours et peindre des figures analogues,

on perpétuerait les créations initiales. Il eût suffi, dans ce cas, de

posséder la faculté d'assimilation, d'être habile à imiter, pour

parvenir au génie et se hausser à son niveau. Mais ces formes de l'art

traditionnel, où l'on prétendait maintenir l'idéal, sous la répétition

d'hommes médiocres, avaient à la fin perdu toute valeur. Elles

n'avaient plus ni souffle, ni vie, et à plus forte raison ni poésie,

ni idéal, car la poésie et l'idéal, comme le parfum de la fleur, ne

peuvent être séparés de la vie. Ils ne sont attachés à aucune forme

particulière, ils ne dépendent d'aucune esthétique spéciale, mais

peuvent apparaître dans les conditions les plus diverses. Il leur faut

seulement, pour se manifester, l'intermédiaire du véritable artiste,

de l'homme heureusement doué, de l'inspiré, du sensitif qui, devant

les choses, voit se former en lui des images qui acquièrent des formes

embellies, des contours annoblis, un coloris plus éclatant, toute une

parure d'idéalisation.

La tradition, quel qu'ait été le génie initial, ne peut rien

transmettre de grand. Les écoles traditionnelles finissent toutes

immanquablement par le pastiche et l'anémie. L'artiste qui pourra

produire des formes annoblies, des types véritablement idéalisés, sera

seul celui qui se remettra en face de la nature et de la vie, pour les

rendre à nouveau, d'une manière originale. Manet regardait les hommes

de son temps, les êtres vivants autour de lui, il leur trouvait leur

beauté propre et la faisait ressortir. Quand il peignait un gros

buveur, il lui donnait la gaîté, la face réjouie, les yeux noyés, que

comportait sa nature; quand il peignait une jeune femme distinguée, il

la douait du charme et de la grâce, qui sont l'apanage de son sexe,

Mais ce qui est bien fait pour montrer combien le public et avec lui

les critiques de la presse au jour le jour, sont incapables de

jugements suivis et d'appréciations sérieuses, c'est qu'eux tous qui,

depuis dix ans, poursuivaient Manet d'outrages, comme une sorte de

barbare contempteur de tout idéal, voué à un grossier réalisme, se

prenaient tout à coup à louer une de ses oeuvres, le _Bon Bock_, qui,

selon leur esthétique et d'après leurs dires, était, de toutes, celle

qu'ils auraient surtout dû repousser: un buveur rubicond, avec une

large panse, fumant sa pipe, le verre à la main. Et pendant qu'ils

admiraient cette oeuvre particulière, que leurs déclarations

antérieures eussent dû les amener à flétrir, ils raillaient et

bafouaient, en continuation de leur ancienne pratique, le _Repos_, une

jeune femme distinguée, élégante, aux yeux pleins d'un charme profond,

un type féminin véritablement idéalisé.

En somme, ce qui se produisait à l'occasion de Manet était d'ordre

naturel; la conduite que l'on tenait envers lui est celle que l'on a

partout tenue envers les novateurs, qui viennent s'opposer aux modes

transmis pour leur en substituer d'autres. On commençait par

l'injurier, par repousser ses productions en bloc, comme venues d'une

esthétique monstrueuse et d'un travail grossier, mais tout en les

méprisant, on allait les regarder chaque année, on stationnait devant,

on se familiarisait de la sorte inconsciemment avec elles. Les traits

par lesquels elles se rapprochaient le plus des autres se faisaient

alors peu à peu accepter.

C'est de là que venait le succès du _Bon Bock_. Le tableau ne

comportant pas, par son arrangement, ces côtés d'originalité

absolue contre lesquels on se soulevait, on se laissait aller

exceptionnellement à le louer. Selon la règle, on se prenait d'abord à

goûter l'art de Manet, par celle de ses oeuvres où le caractère propre

était mitigé, où l'audace manquait par hasard ou bien se trouvait

voilée. La grande originalité n'est jamais admise qu'à la longue. Que

se passe-t-il lorsqu'un peintre se développe? Les oeuvres du début

qui, à leur apparition, ont été critiquées et méprisées, dix ans

après, quand leur auteur a accentué sa manière, sont déclarées

excellentes, pour servir à attaquer les nouvelles, qu'on ne louera à

leur tour que beaucoup plus tard.

Le temps est un intermédiaire essentiel. Combien parmi les plus

grands, ont travaillé et produit toute leur vie, sans être réellement

appréciés et dont les oeuvres capitales n'ont obtenu la reconnaissance

que longtemps après leur mort! Rembrandt a vu vendre son mobilier et

ses collections à l'encan, pour procurer quelques milliers de florins

à ses créanciers, que son travail ne pouvait leur obtenir. Il est mort

ensuite obscurément, si bien que les derniers temps de sa vie sont

entourés d'incertitude. Et en France, à Paris, parmi les toiles que

l'on possédait de lui, se trouvait un _Saint-Mathieu_, puissant au

suprême degré et qui par là même déplaisait. On le laissait dans

l'ombre, pour lui préférer des oeuvres plus douces; les critiques qui

écrivaient des livres sur le maître, il n'y a encore que quelques

années, en parlaient sous réserves. On y est venu à ce _Saint-Mathieu_

et à l'ange qui l'inspire, on a enfin su les apprécier, on les a mis à

une place d'honneur au Louvre, mais alors que depuis deux cent trente

ans celui qui les avait peints était mort.

Manet, quelque temps après le siège, avait dû abandonner son atelier

de la rue Guyot, la maison ayant été démolie. Il était alors venu

s'établir dans une vaste pièce, une sorte de grand salon, à

l'entresol, 4, rue de Saint-Pétersbourg, près de la place de l'Europe.

Il ne se trouvait plus là à l'écart, mais en plein Paris. Aussi la

solitude dans laquelle il avait précédemment vécu et travaillé

prit-elle fin. Il reçut les visites plus rapprochées de ses amis. Il

fut aussi fréquenté par un certain nombre de femmes et d'hommes

faisant partie du Tout-Paris, qui, attirés par son renom et l'agrément

de sa société, venaient le voir et, à l'occasion, consentaient à lui

servir de modèles. Avec son désir de rendre la vie sous tous ses

aspects, il put alors aborder des sujets absolument parisiens, qui lui

étaient interdits dans son isolement de la rue Guyot. C'est ainsi

qu'il peignit en 1873 son _Bal masqué_ ou _Bal de l'Opéra_, un tableau

de petite dimension, qui lui prit beaucoup de temps. A proprement

parler, ce n'est pas le bal de l'Opéra qui est montré, puisque la

scène ne se passe pas dans la salle, lieu de la danse, mais dans le

pourtour derrière les loges. Les personnages sont surtout des hommes

en habit et en chapeaux à haute forme, assemblés avec des femmes en

domino noir. Le ton du tableau est donc d'un noir presque uniforme et

il a fallu une singulière sûreté de coup d'oeil pour empêcher

l'absorption des détails par le fond monochrome. Sur l'ensemble des

costumes noirs, se détachent cependant quelques femmes travesties et,

par elles, des couleurs vives viennent mettre des notes d'éclat et

écarter la monotonie.

Selon son habitude de choisir ses modèles dans la classe même des gens

à représenter, les personnages de son _Bal de l'Opéra_ furent pris

parmi les hommes du monde ses amis. Ils durent venir, par groupes de

deux ou trois ou isolément, en habit noir et en cravate blanche, poser

dans son atelier. Il fit entrer ainsi dans son assemblage: Chabrier le

compositeur de musique, Roudier un ami de collège, Albert Hecht un des

premiers amateurs qui eût acheté de sa peinture, Guillaudin et André

deux jeunes peintres, un colonel en retraite, etc. Il tenait à

s'assurer des types divers et à ce que, dans leur variété, ils

conservassent leur physionomie et leurs allures propres. Les hommes,

par exemple, ont leurs chapeaux placés sur la tête de la façon la plus

diverse. Ce n'est point là le résultat d'un arrangement fantaisiste,

mais bien de la manière dont tous ces hommes se coiffaient réellement.

Il leur disait en effet: «Comment mettez-vous votre chapeau, sans y

penser et dans vos moments d'abandon? eh bien! en posant, mettez-le

ainsi et non pas avec apprêt.» Il poussait si loin le désir de serrer

la vie, de ne rien peindre de _chic_, qu'il variait ses modèles, même

pour les figurants de second plan, dont on ne devait voir qu'un détail

de la tête ou une épaule. Il m'utilisa personnellement, en me prenant

une part du chapeau, une oreille et une joue avec de la barbe. Celle

moitié de visage ne pourrait être aujourd'hui reconnue et recevoir un

nom, mais, au moment où il la peignait, il trouvait qu'elle animait la

scène pour sa part et qu'elle était très ressemblante.

Il peignit, à peu près dans le même temps que le _Bal de l'Opéra_, la

_Dame aux éventails_. C'est encore là un tableau parisien. La femme

qui a posé était très connue, pour son originalité de caractère et de

visage. Elle est étendue sur un canapé, vêtue d'un costume de

fantaisie, et autour d'elle, sur la muraille, sont placés des

éventails. Dans le _Monde nouveau_, en mars 1874, une revue d'art et

de littérature dirigée par Charles Cros, qui n'a eu que trois numéros,

a paru, sous le titre la _Parisienne_, un bois dessiné par Manet,

gravé par Prunaire, pour lequel avait posé la même femme peinte comme

la _Dame aux éventails_.

Manet vit venir vers lui en 1873 le poète Stéphane Mallarmé. La

connaissance conduisit promptement à une vive amitié. Mallarmé devint

un de ses constants visiteurs. Manet devait illustrer plusieurs de ses

ouvrages, le _Corbeau_, traduit d'Edgar Poe en 1875, l'_Après-midi

d'un Faune_ en 1876 et peindre son portrait même en 1877. Le café

Guerbois était à ce moment-là abandonné. Les réunions qui s'y tenaient

avant la guerre n'avaient point été reprises après. Les assidus du

lieu, dispersés, vivaient maintenant trop loin les uns des autres pour

pouvoir se retrouver fréquemment ensemble. Cependant comme Manet avait

besoin de se rencontrer avec ses amis, il avait choisi, pour y venir

le soir, le café de la Nouvelle-Athènes sur la place Pigalle,

fréquenté par un monde mélangé d'hommes de lettres et d'artistes, et

là, pendant quelques années, les anciens habitués du café Guerbois

surent se revoir à l'occasion.

En 1874, Manet envoya au Salon deux tableaux, le _Chemin de fer_ et le

_Polichinelle_, mais sans retrouver le succès que le _Bon Bock_ lui

avait valu l'année précédente. Avec son système de peindre chaque fois

devant la nature des scènes nouvelles, il ne pouvait profiter d'un

succès acquis, pour en obtenir à coup sûr un second. Cet avantage, que

tant d'autres savent s'assurer, lui était, de par son esthétique,

interdit. La plupart, lorsque certains sujets leur ont gagné la faveur

publique, s'y cantonnent et n'en sortent plus. On a vu ainsi de tout

temps des peintres qui, en se répétant, ont trouvé les louanges et la

fortune. Il leur suffit, pour ne pas lasser, de varier quelque peu les

détails. Public et critiques acceptent volontiers cette pratique. Ils

n'ont aucune peine à prendre pour suivre l'artiste, qui ne se

renouvelle point. La connaissance, une fois liée avec lui, peut se

poursuivre indéfiniment sur le même pied. Le public ne se doutant

point que la répétition, l'imitation de soi-même sont en art odieuses,

puisqu'elles ne peuvent conduire qu'à l'affaiblissement des effets

d'abord produits en mieux, trouve agréable de n'avoir point à faire

cet effort d'attention, que demande l'examen de sujets sans cesse

renouvelés, comme forme et comme fond. C'est ainsi que les artistes

sages, s'adaptant au goût moyen, cheminent contents d'eux-mêmes, sûrs

du succès, pendant que les vrais créateurs, tourmentés du besoin de se

renouveler, passent leur vie à combattre et reçoivent les horions.

Manet en faisait l'expérience en 1874; après avoir vu son _Bon Bock_,

l'année précédente, devenir populaire et lui attirer les louanges, il

voyait maintenant son _Chemin de fer_ ramener les vieilles railleries.

Ce tableau marquait une nouveauté parmi ses envois au Salon, celle de

la peinture en plein air. Il l'avait exécuté dans un jardinet placé

derrière une maison de la rue de Rome. Le public et la presse ne

s'étaient pas bien rendu compte, pour en raisonner, qu'il s'agissait

d'une oeuvre produite directement en plein air. Ils avaient tout

simplement, comme d'habitude, été offensés par l'apparition des

couleurs vives, mises côte à côte, sans interposition de demi-tons ou

d'ombres conventionnelles.

Au reproche d'être peint dans une gamme trop vive qu'on faisait au

tableau, s'ajoutait celui de présenter un sujet «incompréhensible». Il

n'y avait en effet, à proprement parler, pas de sujet sur la toile,

les deux êtres qui y figuraient ne se livraient à aucune action

significative ou amusante. Car le public ne cherche et ne regarde

presque jamais dans une oeuvre, que l'anecdote qui peut s'y laisser

voir. Le mérite intrinsèque de la peinture, la valeur d'art due à la

beauté des lignes ou à la qualité de la couleur, choses essentielles

pour l'artiste ou le vrai connaisseur, restent incompris et ignorés

des passants. Or, Manet avait mis dans son _Chemin de fer_ deux

personnes sur la toile, pour qu'elles y fussent simplement

représentées vivantes. Il agissait ainsi en véritable peintre et eût

pu se recommander des maîtres hollandais, qui ont si souvent tenu

leurs personnages oisifs, ne se livrant à aucune action précise. Il

avait représenté une jeune femme vêtue de bleu, assise contre une

grille et tournée vers le spectateur, pendant que près d'elle, debout,

une petite fille en blanc se tenait des deux mains aux barreaux. Cette

grille servait de clôture à un jardinet, dominant la profonde

tranchée où passe le chemin de fer de l'Ouest, près de la gare

Saint-Lazare. Par derrière les deux femmes, se voyaient des rails et

la vapeur de locomotives, d'où le titre du tableau.

Le _Chemin de fer_, le plus important par les dimensions, était, des

deux envois au Salon, celui qui attirait surtout les regards. L'autre,

le _Polichinelle_, dans un tout petit cadre, passait presque inaperçu.

Cependant il plaisait assez à ceux qui venaient le regarder et il

devait plaire tout particulièrement à quelqu'un. Mme Martinet,

appartenant à la riche bourgeoisie parisienne, était liée avec Manet,

qu'elle recevait assez souvent à dîner. C'était une fête pour elle que

cette venue d'un homme dont la vivacité et la conversation brillante

l'enchantaient. Elle l'avait en véritable amitié et elle eût bien

voulu la lui témoigner, en lui prenant quelques tableaux. Mais la

bonne dame ne s'y connaissait pas plus que les autres; elle partageait

le sentiment commun sur les oeuvres de Manet, elle les trouvait

désagréables. Elle disait, comme beaucoup de ceux qui rencontraient le

peintre dans le monde: comment peut-il se faire qu'un homme si

distingué peigne d'une manière si barbare? Enfin, en 1874, arrive le

_Polichinelle_ qui la séduit. Le petit personnage, le chapeau sur

l'oreille, la figure goguenarde, lui paraît charmant. Elle s'empresse

ne l'acquérir et satisfait ainsi l'envie qu'elle éprouvait de faire

plaisir à son ami Manet, en lui montrant chez elle une de ses oeuvres.

LE PLEIN AIR

IX

LE PLEIN AIR

Cependant les artistes que Manet avait attirés vers lui par son esprit

d'innovation s'étaient à ce moment, en 1874, pleinement développés.

Ils avaient formé un groupe produisant d'après des données assez

neuves, pour qu'on eût senti le besoin de leur trouver un nom. On les

avait alors appelés les Impressionnistes.

Les Impressionnistes, qui étaient surtout des paysagistes, se

distinguaient par deux particularités. Ils peignaient en tons clairs

et systématiquement, en plein air, devant la nature. Ils avaient reçu

de Manet l'exemple de la peinture en tons clairs et ils s'étaient mis

à travailler en plein air, comme adoptant une pratique déjà connue au

moment où ils survenaient. On ne saurait dire, en effet, que l'idée de

peindre devant la nature puisse être spécialement revendiquée par

quelqu'un. Il est des procédés qui ont surgi d'une façon en quelque

sorte spontanée et que l'on voit ensuite s'être généralisés, sans que

l'on puisse trop savoir comment la chose s'est faite. Mais enfin, s'il

fallait absolument citer des noms, on pourrait faire honneur à

Constable en Angleterre, à Corot et à Courbet en France, de la coutume

de peindre directement en plein air. Je me rappelle personnellement

avoir vu ces deux derniers, assis l'un près de l'autre dans un champ

et peignant chacun une vue de la ville de Saintes, ma ville natale.

Seulement ils se restreignaient, en plein air, à des tableaux de

petites dimensions, que l'on n'appelait pas même des tableaux, mais

des études, et leurs oeuvres importantes s'exécutaient à l'atelier.

Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre · 第 6 / 13 段