Il ne venait à l'esprit de personne non plus de se demander pourquoi,

chaque année, on retournait devant ses tableaux et on les choisissait

de préférence à tous autres pour se rencontrer. On eût pu se dire,

avec un peu de réflexion, que cette singularité de composition et de

facture, que cette lumière éclatante qui les faisaient ressortir et

attiraient le public, étaient précisément la preuve chez l'artiste de

ces facultés exceptionnelles, que seuls possèdent les vrais maîtres.

Mais le public subissait l'attraction sans s'inquiéter d'en chercher

la cause et une fois devant les oeuvres, il se mettait d'abord à

railler. Le balcon vert cette fois-ci lui paraissait une horreur.

Avait-on jamais vu un balcon vert! Les deux femmes étaient,

disait-on, désagréables de figure et mal fagotées et le chien, à leurs

pieds, devenait un petit monstre, aussi en dehors du bon sens que le

chat de l'_Olympia_.

C'est que le public le prenait de haut avec Manet. Il le traitait en

fort petit garçon. Il entendait le relever de ses erreurs et lui

enseigner les règles de son art, qu'évidemment il ignorait. Pensez

donc! avec lui on avait affaire à un homme qui méprisait le grand art

traditionnel, considéré seul comme de l'art véritable. C'étaient des

scènes de la vie de chaque jour qu'il s'acharnait à peindre. Il ne

pouvait dès lors en imposer. Ah! en présence des oeuvres du grand art,

il en était autrement. Là le respect régnait. On entrait dans l'ordre

des choses qu'on disait idéalisées. Or le public se rendait assez

compte de son infirmité, pour savoir qu'il était, lui, incapable

d'idéalisation. Il respectait donc de confiance les oeuvres crues

idéalisées comme supérieures. Puis les sujets mythologiques ou

historiques, les costumes et les draperies prises hors des formes

familières, le tenaient encore sur la réserve et l'empêchaient de se

croire juge. Il passait ainsi devant les tableaux du soi-disant grand

art traditionnel, aux formes soi-disant idéalisées, sans trop savoir

s'il se plaisait ou non à les regarder, mais respectueux et admirant

de confiance. Alors il arrivait devant les toiles de Manet et son

attitude changeait. Il n'était plus retenu ici en rien, de manifester

son opinion. Il ne s'agissait plus de dieux et de héros, on avait sous

les yeux des hommes ordinaires, vêtus nomme le commun des mortels.

Aussi le public se croyait-il apte à prononcer en toute sûreté et il

s'en donnait à coeur joie. C'étaient des femmes, et toutes les femmes

se prenaient à regarder comment étaient façonnées leurs robes,

qu'elles déclaraient affreuses, et les hommes clamaient que ces femmes

n'étaient point jolies et désirables, puis on passait aux accessoires,

pour les trouver ridicules, et au petit chien, pour le juger comique.

Aller rire devant le _Balcon_ était devenu un des plaisirs du Salon.

Le _Balcon_ attirait tellement l'attention que le _Déjeuner_ demeurait

comme négligé. Un jeune homme vêtu d'un veston de velours s'y trouvait

placé sur le devant, appuyé contre une table encore servie, tandis

qu'un homme assis et une servante debout se voyaient au second plan.

C'était son beau-frère Léon Leenhoff, qui avait posé pour le jeune

homme en veston de velours. Le tableau était peint dans une donnée

générale de tons gris et noirs harmonieux, que le public eût pu être

plus particulièrement porté à accepter. Il est même probable que,

comme le portrait de Zola de l'année précédente, il eût rencontré une

certaine faveur, si le soulèvement causé par le _Balcon_ n'eût été

tellement violent, qu'il s'étendait à lui.

Cependant, maintenant que Manet, ayant comme forcé l'entrée des

Salons, s'était pendant deux ans remis en vue, il devenait

définitivement l'homme qui personnifiait le mouvement de révolte

contre la tradition et la routine des ateliers. Il voyait donc venir

vers lui, en admirateurs, ces artistes possédés eux aussi du besoin de

l'originalité et à la recherche de voies nouvelles.

Une des adhésions qu'il recueillit alors fut celle de Mlle Berthe

Morisot. Née à Bourges en 1841, elle appartenait à une famille de

vieille bourgeoisie. Une vocation décidée l'avait portée vers la

peinture. Son premier maître avait été Guichard, puis elle avait

profité des conseils de Corot. Elle avait exposé aux Salons de 1864,

65, 66, 67 des tableaux remarqués de certains critiques. Tout en

venant se rattacher à Manet, il ne faudrait point la donner comme

devenue véritablement son élève. Manet qui avait en aversion la

tradition des ateliers, qui était l'indépendance même, n'eût pu se

prêter à enseigner régulièrement; mais par la montre de sa peinture

aux Salons d'abord, puis pur ses conseils et sa sûreté de jugement, il

devait, sans se transformer en professeur, agir sur un grand nombre

d'artistes, en voie de se former ou déjà formés. Mlle Morisot était

du nombre. Elle devait subir son influence dans toute sa plénitude,

pour arriver à peindre comme lui dans les tons clairs, sans

l'intervention des ombres traditionnelles. Mais tout en se

transformant de manière que ses oeuvres doivent être rangées comme

parenté, tout à côté de celles de l'initiateur, elle a toujours su

garder son originalité. C'était une femme distinguée, d'un grand

charme et d'une exquise sensibilité. Ses qualités féminines se

retrouvent dans sa peinture, qui est raffinée et cependant sans ce

maniérisme et cette sécheresse qu'on peut reprocher généralement aux

artistes de son sexe. Elle allait se placer au premier rang dans

l'école née sous l'influence de Manet, qui devait prendre le nom

d'Impressionniste.

Une grande intimité s'établit entre la famille de la jeune femme et

celle du peintre, et quelques années après, elle épousa son frère

cadet Eugène. Tout en lui donnant des conseils, Manet toujours à la

recherche de modèles variés et caractéristiques s'était emparé d'elle

pour la placer dans ses tableaux. Elle lui avait donné ainsi la femme

assise dans le _Balcon_, qui excitait précisément au Salon de 1869 une

telle raillerie. Il peignit encore d'elle en 1870 un grand portrait en

pied, exposé au Salon de 1873 sous le titre le _Repos_ et en outre

plusieurs portraits, à diverses époques, en buste ou en tête.

Un des tout premiers à se rallier à l'art de Manet et à comprendre la

valeur de son système de peindre en tons clairs juxtaposés avait été

Camille Pissarro. Né en 1830, il avait présenté aux Salons des

tableaux dès 1859 et avait été reçu cette année-là. Depuis il s'était

vu plusieurs fois repoussé, en particulier au Salon de 1863, et

s'était alors trouvé le compagnon de Manet au Salon des refusés. Il

prenait tout de suite la défense du _Déjeuner sur l'herbe_ et de

l'_Olympia_, parmi les jeunes artistes et les hommes de sa

connaissance s'intéressant aux choses d'art. A l'écart des voies

battues, il ne pouvait manquer d'accueillir avec joie la manifestation

de formules nouvelles. Il fit personnellement la connaissance de Manet

en 1866 et entra alors avec lui en relations amicales suivies. Il se

sentait surtout porté vers la peinture de paysage; il devait s'y faire

une place de maître par la sincérité de l'observation, le sentiment de

la nature agreste et le charme rustique, que laisseraient voir ses

oeuvres.

En 1862 quatre jeunes gens, Claude Monet, Renoir, Bazille, Sisley, se

rencontraient dans l'atelier de Gleyre et s'y liaient d'amitié. Ils

devaient après cela subir les mêmes influences, se faire une même

esthétique et se développer concurremment. Au moment où ils

cherchaient encore leur voie, Manet était en pleine production; aussi

sa manière de peindre en clair devait-elle avoir sur eux une

influence décisive.

Claude Monet en particulier, étant allé voir l'exposition faite chez

Martinet en 1863 d'un ensemble d'oeuvres de Manet, en avait reçu une

véritable commotion. Il avait tout de suite reconnu que là étaient ses

affinités. Il s'était donc mis à peindre en tons clairs et, comme il

était porté vers la peinture de paysage, il s'était mis, en même

temps, à peindre en plein air. L'adoption des tons clairs et de la

pratique du plein air étaient alors des particularités assez neuves,

pour ne pouvoir manquer d'attirer l'attention. Aussi lorsque Claude

Monet apparut pour la première fois au Salon, en 1865, avec deux

marines, fut-il remarqué. C'était l'année même où Manet faisait un si

grand bruit avec son _Olympia_. Il avait complètement ignoré

l'existence de Monet, plus jeune que lui de huit ans et resté

jusqu'alors inconnu. Il découvrit au Salon les deux marines; les

voyant signées d'un nom si semblable au sien, il crut à une sorte de

plagiat et s'éleva d'abord contre leur auteur, en demandant avec

humeur, autour de lui: «Quel est ce Monet qui a l'air de prendre mon

nom et qui vient ainsi profiter du bruit que je fais?» Monet, au su de

ces interrogations, prit grand soin d'accoler, en toutes

circonstances, son prénom de Claude à son nom patronymique, pour se

bien distinguer et empêcher toute confusion avec le quasi-homonyme.

[Illustration: TÊTE D'ÉTUDE]

Les deux hommes restèrent après cela près d'un an sans se rapprocher,

lorsqu'en 1866 Monet, conduit par Zacharie Astruc, alla voir Manet

dans son atelier et, à partir de ce moment, les relations les plus

amicales s'établirent entre eux. A cette époque, Renoir, Bazille et

Sisley entraient également en rapports avec Manet et ainsi le groupe

des quatre amis, d'abord formé dans l'atelier de Gleyre, se trouva

tout entier uni à lui.

Pissarro, Claude Monet, Renoir, Berthe Morisot, Cézanne, Sisley,

étaient des peintres qui devaient partir du point de départ de la

peinture claire, dont ils auraient reçu l'exemple de Manet, pour aller

en avant dans une voie qui devait les conduire à ce que l'on

appellerait l'Impressionnisme, mais Manet, sans les influencer d'une

manière aussi directe, par son initiative de peindre les scènes du

monde vivant, devait cependant agir sur certains autres artistes qui,

le voyant entrer dans des voies nouvelles, allaient sentir qu'il leur

conviendrait à eux aussi de s'y engager. Tel était Degas, de deux ans

environ plus jeune que lui, doué d'une puissante originalité et d'une

manière d'être très tranchée. Si Manet devait être surtout peintre,

Degas devait être surtout dessinateur. Il avait été élève de Lamothe

et de l'École des Beaux-Arts. Sous l'influence du premier

enseignement, il semblait devoir se tenir à la rigide tradition

classique. Parmi ses productions de jeunesse, se trouvent des dessins

exécutés selon les procédés d'Ingres. Il avait aussi, de bonne heure,

fait une copie de l'_Enlèvement des Sabines_ du Poussin qui, par sa

fidélité et sa précision, avait révélé ses dons naturels de

dessinateur. Puis, commençant à produire des oeuvres personnelles, il

avait peint un tableau d'histoire, où Sémiramis avait formé le sujet.

Tout paraissait donc indiquer qu'il se consacrerait aux sujets

classiques, à la peinture d'histoire. Mais il avait l'esprit trop

ouvert pour ne pas reconnaître que la tradition classique était

épuisée. Il voyait en même temps apparaître, avec l'art de Manet, une

esthétique nouvelle, appropriée aux besoins nouveaux. Aussi,

délaissant la voie de la tradition où il était d'abord entré,

s'engageait-il lui aussi, sans esprit de retour, dans celle de

l'observation du monde vivant.

Une grande amitié s'était établie entre Manet et Fantin-Latour,

quoiqu'ils différassent profondément. Manet se montrait surtout vif

dans ses allures, homme d'impulsion et de saillie, Fantin-Latour

demeurait au contraire replié sur lui-même, porté à la rêverie et à la

mélancolie. Les deux hommes s'étaient probablement sentis attirés

l'un vers l'autre, par le contraste même qui existait entre eux. Leur

liaison datait de 1857. Elle s'était nouée au Louvre où Fantin

travaillait assidûment, persuadé que les meilleures leçons étaient à

trouver auprès des vieux maîtres. Ils s'étaient d'abord rencontrés

copiant les mêmes tableaux des Vénitiens, vers lesquels une commune

admiration les avait portés. L'amitié ainsi commencée s'était

resserrée à l'occasion du Salon de 1861, où ils avaient été reçus

ensemble, et à l'occasion de celui de 1863, où ils avaient été tous

les deux refusés. Fantin-Latour devait garder son originalité en face

de Manet. Il peignait dans des tons gris qui lui étaient propres. Il

avait exécuté, sous le titre d'_Hommage à Delacroix_, une composition

mise au Salon de 1864, où un certain nombre de jeunes artistes étaient

assemblés autour d'un portrait de Delacroix, et il y avait fait

figurer Manet au premier plan. Il peignait aussi un portrait de son

ami, exposé au Salon de 1867.

C'était un groupement qui se formait d'hommes pénétrés du besoin

d'émancipation et unis par un même désir de trouver des voies

nouvelles. Manet, par la renommée qu'on lui avait faite de révolté,

devenait celui vers lequel les autres convergeaient. Il servait à les

rallier et à les tenir ensemble. Le café Guerbois, aux Batignolles, à

l'entrée de l'avenue de Clichy, devint le lieu choisi pour se réunir.

Manet, qui habitait dans le voisinage, y venait fréquemment le soir.

Le vendredi était le jour spécial, où l'on se rencontrait plus

volontiers. A côté des peintres se voyaient des graveurs, Desboutins,

Belot, un sculpteur poète Zacharie Astruc. Aux artistes se joignaient

des hommes de lettres; Duranty, romancier et critique de l'école dite

alors réaliste, y était fort assidu; on y trouvait aussi Zola, Cladel,

Philippe Burty, Vignaux, Babou. D'autres, en assez grand nombre, y

apparaissaient visiteurs irréguliers, plus ou moins liés d'amitié ou

d'opinion avec les assidus du lieu.

Ces hommes se trouvaient là groupés, sur la hauteur de la place

Clichy, comme sur une sorte de mont Aventin. La grande ville

au-dessous d'eux leur était hostile, elle semblait vouloir à jamais

leur rester fermée. Mais ils possédaient la force de la jeunesse, ils

avaient foi en l'avenir, ils se sentaient au-dessus du mépris et des

railleries. L'isolement ne les effrayait point. Manet avait l'habitude

de dire: «Il faut être mille ou seul.» Ils portaient véritablement en

eux des éléments de renouveau et des germes de vie, et ils devaient à

la longue réaliser leur rêve de conquérir la grande ville, qui

maintenant les repoussait.

En 1870, Manet exposa au Salon deux tableaux, la _Leçon de Musique_

et le _Portrait de Mlle E. V._ (Eva Gonzalès).

La _Leçon de Musique_ présentait un sujet très simple, une scène à

deux personnages de grandeur naturelle. Le maître qui donne la leçon,

un jeune homme, est assis sur un divan. Il pince de la guitare pour

accompagner l'élève, une jeune femme, placée près de lui, suivant du

doigt, sur un cahier de musique, l'air qu'elle chante. Manet, selon

son habitude de renouveler constamment ses modèles et de les choisir à

physionomie tranchée, avait fait poser Zacharie Astruc pour le maître

de musique. Il avait déjà peint un portrait de lui en 1863. Zacharie

Astruc alors mêlé, en la double qualité de sculpteur et de poète, aux

luttes du groupe rassemblé autour de Manet, possédait une tête

caractéristique de Méridional et était un modèle toujours prêt. Manet,

l'introduisait donc dans sa _Leçon de Musique_. Ce jeune homme et

cette jeune femme assis simplement l'un près de l'autre ne pouvaient

donner lieu à de bien vifs commentaires. Aussi le tableau ne

souleva-t-il point la tempête et les railleries, comme le _Balcon_ du

Salon précédent; d'ailleurs il ne plut à personne et ne reçut qu'un

accueil froidement méprisant.

Entre les deux tableaux exposés annuellement par Manet, il y en avait

toujours un qui attirait plus spécialement les regards, devant lequel

la foule se tenait plus compacte, et cette année-ci ce fut le

_Portrait de Mlle E. V._ (Eva Gonzalès). Manet a peint en Mlle

Gonzalès la seule élève qu'il ait réellement eue et qu'il ait à peu

près entièrement formée. Je dis à peu près, parce que la jeune fille,

avant de se mettre sous sa direction, avait déjà reçu certaines leçons

du peintre Chaplin. C'était une personne d'une beauté éclatante, à la

Marie-Thérèse, fille d'Emmanuel Gonzalès, romancier et secrétaire de

la Société des gens de lettres. Elle devait épouser le graveur Guérard

et mourir toute jeune de suites de couches. Elle était parvenue assez

rapidement, sous la direction de Manet, à peindre d'une manière

vigoureuse, mais elle n'a pu produire que quelques oeuvres avant de

mourir.

Eva Gonzalès avait été représentée par Manet de grandeur naturelle,

assise devant un chevalet, peignant un bouquet de fleurs, vêtue d'une

robe blanche: le fond était en gris clair et par terre s'étendait un

tapis bleu azur. Le tableau se trouvait donc exécuté en pleine clarté,

les couleurs diverses s'y trouvaient juxtaposées, comme toujours, sans

transition et sans atténuation de demi-tons. Aussi cet arrangement

offusquait-il; les visiteurs le déclaraient brutal et criard. Il

fallait vraiment que le public, habitué depuis de longues années aux

ombres opaques, que les peintres étendaient sur leurs toiles, se fût

fait des yeux d'oiseau de nuit, pour que ce portrait d'Eva Gonzalès

lui déplût. Si véritablement le tableau était peint tout en clair, il

n'offrait cependant rien de heurté et de violent; l'ensemble était

d'une grande tenue. On me permettra de reproduire le jugement qu'il me

suggérait dans le moment, que publiait l'_Électeur libre_ du 9 juin

1870: «Nous déclarons, en face de ce portrait, qu'il nous est

absolument impossible de comprendre ce qui peut exciter ce parti pris

de dénigrement de tout ou partie du public. Le ton de l'ensemble n'est

nullement cru ou criard; tout au contraire la robe blanche de la jeune

fille, d'un ton éteint, se marie harmonieusement avec le tapis d'un

bleu azuré et avec le fond gris du tableau; la pose est naturelle, le

corps plein de mouvement et quant aux traits du visage, si on leur

retrouve le type d'une saveur si particulière qui est celui de M.

Manet, ce type est au moins cette fois-ci plein de vie et ne manque

pas d'élégance.»

Ces réflexions, maintenant que le tableau revu n'excite plus de

désapprobation, peuvent sembler banales, mais lorsqu'elles parurent,

dans un journal grave, elles firent l'effet de paradoxes. C'est du

reste avec une peine extrême que je les avais fait accepter et je

raconterai comment j'y étais parvenu, ce qui me donnera l'occasion de

faire connaître la conduite que la presse tenait alors à l'égard de

Manet. Tous les ans, lorsque le Salon s'ouvrait, les journaux

illustrés et les feuilles de la caricature, avant d'avoir rien

examiné, se livraient à un débordement de charges et de dessins

grotesques, aussi offensants que possible. Manet était traité comme le

dernier des rapins, produisant des oeuvres simplement bouffonnes. Les

grands journaux se taisaient, passaient son exposition sous silence

ou, s'ils en parlaient, c'était pour montrer leur supériorité, pour

faire la leçon au peintre et lui enseigner les règles de son art,

qu'évidemment il ignorait. On voulait bien quelquefois lui reconnaître

des dons naturels, mais pour déclarer aussitôt qu'il en faisait le

plus mauvais usage. Telle était l'attitude des grands journaux, qui se

respectaient encore assez pour ne pas trop s'abandonner aux injures.

Mais dans les autres d'ordre secondaire, où la critique du Salon était

confiée à des écrivains de rencontre ou aux premiers venus, on se

livrait aux attaques les plus grossières. Le pire des malfaiteurs eût

pu à peine exciter une poursuite aussi féroce, répétée d'année en

année.

Parmi les amis de Manet, cette conduite de la presse causait une

colère sans mélange. Le public, on n'en parlait pas, on ressentait

pour sa stupidité un tel mépris. Mais ces journalistes, qui faisaient

la leçon aux autres, qui se targuaient auprès de leurs lecteurs de

lumières spéciales et qui, incapables de compréhension, n'étayaient

leurs critiques que sur des insultes! Ceux-là étaient de purs

criminels. Cependant, que faire! Depuis la réprobation que Zola avait

soulevée par ses articles, la presse entière demeurait fermée. Les

directeurs de journaux faisaient bonne garde et tous les projets

nourris autour de Manet pour s'insinuer dans certaines feuilles

restaient vains.

J'étais alors lié d'amitié avec les frères Picard. Ernest Picard, le

député, avait fondé avec un groupe de parlementaires un journal,

l'_Électeur libre_, dont son frère Arthur était devenu rédacteur en

chef. J'allai trouver ce dernier et je convins avec lui de faire, pour

son journal, le compte rendu du Salon de 1870. Ma collaboration serait

gratuite, ce qui m'assurerait la liberté entière de mes jugements. Il

ne se doutait point que mon intention fût de défendre Manet. Deux

articles avaient paru, dont il s'était montré satisfait, mais avant

que je n'eusse écrit le troisième, quelqu'un était allé lui dire qu'il

pouvait s'attendre à ce qu'étant l'ami de Manet, j'entreprisse son

éloge. Un matin, je vois entrer chez moi Arthur Picard tout effaré,

qui me demande si j'avais réellement l'intention, comme on le

croyait, de louer Manet, dans un journal aussi respectable que le

sien, s'adressant à des lecteurs aussi choisis, etc, etc. Je lui

répondis qu'en effet je me proposais d'écrire un article spécial sur

Manet, où, selon la convention qui m'assurait la liberté de mes

jugements, je dirais de ses oeuvres le bien que j'en pensais. Mon

visiteur abasourdi me déclara alors, que quand nous avions conclu

notre arrangement, il n'avait été question de rien de semblable, que

Manet et sa peinture étaient des choses à part et qu'il n'avait jamais

pu venir à son esprit que, dans un journal tel que le sien, qui que ce

soit chercherait à en faire l'éloge. Il se refuserait donc à publier

un article qui soulèverait l'indignation de ses lecteurs. Après

altercation, aucun de nous ne voulant céder, je lui dis que je

renonçais à continuer la critique du Salon et qu'il eût à en charger

qui bon lui semblerait. Quand il vit que le Salon commencé allait

rester interrompu, après deux articles qui annonçaient une suite, il

fut obligé de se radoucir. Bref, nous transigeâmes. Il accepterait

l'éloge, à condition qu'il fût tellement atténué et enveloppé de

circonlocutions que les lecteurs n'en fussent pas trop offensés.

J'écrivis mon article sur ces données et il l'inséra dans son journal.

Le Salon de 1870 contenait un tableau important que Fantin-Latour

exposait sous le titre d'_Un atelier aux Batignolles_. C'était un de

ces arrangements, tels qu'il en avait déjà peints, comme son _Hommage

à Delacroix_, où se trouvaient réunis des hommes pénétrés de goûts

communs. L'_Atelier aux Batignolles_ représentait donc Manet assis

devant un chevalet, en train de peindre et, groupés autour de lui, les

artistes et écrivains qui avaient subi son influence ou étaient

devenus ses défenseurs. On y voyait figurer Emile Zola, Claude Monet,

Renoir, Bazille, Zacharie Astruc, Maître et Scholderer. Le tableau

attira particulièrement l'attention. Il était peint dans une note

générale grise et dans cette donnée réaliste, qui se produisant alors

comme des choses neuves, eussent suffi à le faire remarquer. En outre,

il venait offrir au public l'image de ces hommes révoltés qui

l'intriguaient et il éprouvait du plaisir à pouvoir enfin les

connaître. On avait appris vaguement, par les révélations de la

presse, que dans un certain café des Batignolles, un groupe d'hommes

se réunissait autour de Manet. Or, pour le public, il ne pouvait se

dire et se préparer dans de telles réunions que des choses bizarres.

Les Batignolles avaient d'ailleurs paru aux Parisiens, de la ville en

bas, un lieu fort bien adapté à pareille société, car habiter ou

fréquenter ce quartier entraînait presque une idée de ridicule et

donnait matière aux plaisanteries. Le tableau de Fantin venant

représenter Manet et son groupe dans un atelier aux Batignolles

offrait au public et aux journalistes le qualificatif qu'ils

attendaient en quelque sorte et qui répondait tout juste à leurs

idées. Aussi Manet et ses amis furent-ils désignés généralement à ce

moment et pendant quelques années après, comme formant l'école des

Batignolles.

Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre · 第 4 / 13 段