M. de Villemessant dirigeait alors l'_Evénement_. C'était, avant la

création du _Figaro_ quotidien, le premier journal, paraissant tous

les jours, qui fût survenu, avec un caractère littéraire, rédigé par

des écrivains d'opinions libres et diverses. Aussi était-il très en

faveur sur le boulevard et parmi les gens de lettres, les gens du

monde et des théâtres. Zola avait été chargé par M. de Villemessant,

qui recherchait les nouveaux venus, d'y rendre compte du salon de

1866. Il s'était tout de suite signalé par l'éclat de son style et le

tour donné à sa critique. Ses articles étaient donc fort lus, lorsque

dans l'un, publié le 4 mai, on avait vu poindre avec étonnement une

théorie sur les artistes originaux, qui ne tendait à rien moins qu'à

placer Manet parmi les maîtres. Cet article n'était qu'une

préparation; en effet, le 7 mai, il en paraissait un autre très

étudié, du meilleur style de l'auteur, consacré à un éloge

enthousiaste de Manet et de ses oeuvres. Zola, prenant en main la

cause de l'artiste que le jury de cette année même repoussait du

Salon, le déclarait lui grand peintre, prédisait à ses tableaux, dans

l'avenir, une place au Louvre et de plus abîmait à ses pieds les

peintres de la tradition alors au pinacle et adulés du public.

L'article de Zola produisit sur le public du boulevard et de la rue la

même indignation que les tableaux de Manet avaient produite sur celui

du Salon. On n'en pouvait croire ses yeux! Dans un journal littéraire,

patronné par les raffinés, lire l'éloge de ce réprouvé de Manet, voir

qualifier d'oeuvres de maître des créations jugées barbares, d'un

affreux réalisme, qui avait rempli d'horreur les gens de goût et fait

rire la ville entière! Le soulèvement fut universel. M. de

Villemessant s'entendit dire que s'il ne se séparait de son critique

d'art, les lecteurs se sépareraient de son journal. Il prit d'abord un

moyen terme, en chargeant un second rédacteur de louer les artistes

que le premier avait attaqués. Une telle demi-mesure ne pouvait

suffire. On voulait que Zola se tût et lui-même, satisfait du coup

porté et se refusant à toute concession, interrompit brusquement son

Salon et abandonna le journal.

Son départ fut accueilli comme la juste réparation d'un acte

inqualifiable. Il avait agi de la façon la plus désintéressée, en

prenant en main la cause de Manet, avec lequel il n'avait eu

jusqu'alors aucune relation. Son acte lui avait été inspiré par une

sincère admiration, et c'était par vaillance, par puissance de

tempérament qu'il avait rompu de front avec l'opinion et pris le

public comme à la gorge. Mais on ne voulut point croire qu'il en fût

ainsi, on lui prêta les mobiles les plus bas. Il fut en butte aux

pires accusations. Et son courage lui valut de passer pour un homme de

mauvaise foi, manquant de respect à tout ce qui était respectable.

Quelque temps après, M. Arsène Houssaye, qui dirigeait une revue d'art

et de littérature, la _Revue du XIXe siècle_, où il voulait donner

place à des articles sensationnels, demanda à Zola une étude spéciale

sur Manet. Elle parut dans le numéro de janvier 1867. Zola cette

fois-ci avait abandonné la partie d'attaque contre les peintres de la

tradition, entrée dans les articles de l'_Evénement_, qui avait

soulevé une si grande colère. Son étude consacrée exclusivement à

Manet, relue aujourd'hui, ne paraît contenir que des vérités très

simples. Les jugements qu'il y porte ne pourraient plus soulever

d'opposition que chez ces retardataires, attachés aux formules tout à

fait mortes, mais, an moment où ils parurent, ils firent l'effet de

paradoxes. Il s'étendait surtout sur l'_Olympia_, il la louait sans

réserve. Cela suffisait pour que l'on jugeât qu'il devait être au fond

de mauvaise foi, ne pensant réellement pas un mot de ce qu'il

écrivait. Olympia et son chat noir avaient suscité une telle

réprobation, que la moindre défense en paraissait monstrueuse. Non

content de la publicité que ses articles avaient reçue dans

l'_Evénement_ et dans la _Revue du XIXe siècle_, Zola, pour leur

assurer la durée, les reproduisit en brochures. Après cette

obstination, dans ce qu'on prenait pour une erreur perverse, il fut

décidément considéré comme un homme dangereux et la presse entière

resta fermée à sa critique d'art.

Manet, sur le moment, ne se trouva avoir rien gagné au plaidoyer de

Zola, puisqu'en définitive le public, dans sa colère, les mettait tous

les deux au même rang de réprouvés. Mais cette défense retentissante

ne l'avait pas moins sorti de l'isolement absolu où il s'était un

moment trouvé. Elle allait encourager à venir vers lui les jeunes gens

qui déjà se sentaient certaines affinités et, cherchant des voies

nouvelles, le prendraient pour porte-drapeau. Il n'était plus seul,

Zola était venu comme le premier d'un groupe de combattants qui allait

se recruter.

[Illustration: LE JARDIN]

Manet s'était vu interdire le Salon de 1866. En 1867 devait se tenir

une exposition universelle où, à côté des produits de l'industrie, on

ferait une place aux oeuvres d'art. Cette exposition dépassait en

importance le Salon annuel. Les artistes de toutes nations mis à côté

les uns des autres et destinés à être jugés, outre le public parisien,

par des spectateurs du monde entier, devaient éprouver un intérêt

particulier à s'y montrer. Manet essaya donc de s'y faire recevoir.

Mais le jury appelé à désigner les oeuvres admissibles le repoussa. En

1867 comme en 1866, il allait ainsi être étouffé. Il ne lui restait

plus, dans cette extrémité, qu'à se produire quand même, en recourant

à une exposition particulière.

Il avait du reste déjà pratiqué une exposition de ce genre au

commencement de 1863. Elle avait eu lieu sur le boulevard des

Italiens, dans un local que l'on appelait _Chez Martinet_, du nom de

son propriétaire, un homme d'initiative, qui soutenait les jeunes

artistes inconnus ou discutés et prenait leurs tableaux pour les

mettre sous les yeux du public. Manet avait groupé chez lui quatorze

toiles, parmi lesquelles se voyaient la _Musique aux Tuileries_, le

_Vieux musicien_, le _Ballet espagnol_, la _Chanteuse des rues_, _Lola

de Valence_. Cet ensemble n'avait eu d'ailleurs aucun succès. Les

visiteurs n'y avaient découvert que du «bariolage», selon l'expression

employée à cette occasion par Paul Mantz dans la _Gazette des

Beaux-Arts_. On peut même dire que cette exposition, en indisposant

les esprits, avait contribué au refus que le jury du Salon faisait

quelques semaines après du _Déjeuner sur l'herbe_.

Mais Manet ne devait jamais se laisser rebuter; sa persistance à

vouloir exposer en tout lieu et à montrer ses tableaux en toute

circonstance devait être inébranlable. Il était convaincu que le

public, par habitude, arriverait à se familiariser avec ses formes et

ses procédés et qu'après s'en être d'abord offensé, il finirait par

les trouver bons. Il avait raison au fond; seulement ce changement

qu'il attendait tous les jours comme un accident heureux, susceptible

de le favoriser à chaque nouvelle exposition, ne devait réellement

avoir lieu qu'après une très longue bataille, continuée pendant des

années, et ne serait obtenu que par ses oeuvres accumulées tout

entières. Toujours est-il qu'avec la détermination de se montrer en

toutes circonstances, il ne pouvait se résigner à perdre l'occasion

d'une exposition universelle qui s'offrait en 1867, en se laissant

étouffer par le refus d'un jury. Il se résolut à montrer l'ensemble de

ses oeuvres et, à cet effet, il fit élever une construction en bois,

une sorte de baraque, près du pont de l'Alma. Il avait obtenu

l'autorisation de la placer sur une contre-allée de l'avenue qui longe

les Champs-Elysées, sur le bord de l'eau. L'autorisation d'en élever

une semblable avait été accordée à Courbet qui, de même que Manet,

s'était vu fermer les portes de l'Exposition universelle. Placés l'un

près de l'autre, ils allaient donc tous les deux soumettre leurs

oeuvres au public dans un local particulier.

L'exposition au pont de l'Alma s'ouvrit en mai 1867. Elle comptait

cinquante numéros, à peu près toute l'oeuvre de l'auteur. C'était un

magnifique ensemble de tableaux, qui sont pour la plupart maintenant

entrés dans les musées ou ont pris place dans les grandes collections

d'Europe ou d'Amérique. Mais le public ne voulut y voir qu'une réunion

de choses grossières. Il y retrouvait surtout le _Déjeuner sur

l'herbe_ et _l'Olympia_, qui l'avaient si profondément offensé, et le

temps écoulé depuis leur apparition était trop court pour qu'il pût

être amené à modifier son opinion. On ne faisait du reste aucun tri

entre les oeuvres, on les condamnait en bloc, comme conçues et

exécutées en dehors de toutes les règles du beau. La presse, la

caricature s'acharnèrent de nouveau contre Manet et son exposition ne

recueillit que railleries et réprobation.

Si on eût été à même de juger avec indépendance et capable de regarder

sans prévention, on eût cependant pu se laisser éclairer par la

préface du catalogue des oeuvres exposées. On eût pu reconnaître en

la lisant, que cette outrecuidance qu'on attribuait à Manet, d'homme

jaloux de renverser toutes les règles, pour peindre d'une manière non

encore essayée, n'existait que dans l'imagination des détracteurs. Il

avait en effet inséré en tête de son catalogue, sous le titre de

_Motifs d'une exposition particulière_, un appel au public. On y

trouve une vue si juste sur son caractère et sur celui de son oeuvre,

que nous le reproduisons en entier:

«Depuis 1861, M. Manet expose ou tente d'exposer.

«Cette année, il s'est décidé à montrer directement au public

l'ensemble de ses travaux.

«A ses débuts au Salon, M. Manet obtenait une mention. Mais

ensuite il s'est vu trop souvent écarté par le jury, pour ne pas

penser que si les tentatives d'art sont un combat, au moins

faut-il lutter à armes égales, c'est-à-dire pouvoir montrer aussi

ce qu'on a fait.

«Sans cela, le peintre serait trop facilement enfermé dans un

cercle dont on ne sort plus. On le forcerait à empiler ses toiles

ou à les rouler dans un grenier.

«L'admission, l'encouragement, les récompenses officielles sont

en effet, dit-on, un brevet de talent aux yeux d'une partie du

public, prévenue dès lors pour ou contre les oeuvres reçues ou

refusées. Mais, d'un autre côté, on affirme au peintre que c'est

l'impression spontanée de ce même public, qui motive le peu

d'accueil que l'ont les divers jurys à ses toiles.

«Dans cette situation, on a conseillé à l'artiste d'attendre.

«Attendre quoi? Qu'il n'y ait plus de jury.

«Il a mieux aimé trancher la question avec le public.

«L'artiste ne dit pas aujourd'hui: Venez voir des oeuvres sans

défauts; mais: Venez voir des oeuvres sincères.

«C'est l'effet de la sincérité de donner aux oeuvres un caractère

qui les fait ressembler à une protestation, alors que le peintre

n'a songé qu'à rendre son impression.

«M. Manet n'a jamais voulu protester. C'est contre lui, qui ne

s'y attendait pas, qu'on a protesté au contraire, parce qu'il y a

un enseignement traditionnel de formes, de moyens, d'aspects de

peinture et que ceux qui ont été élevés dans de tels principes

n'en admettent plus d'autres. Ils y puisent une naïve

intolérance. En dehors de leurs formules, rien ne peut valoir, et

ils se font non seulement critiques, mais adversaires actifs.

«Montrer est la question vitale, le _sine qua non_ pour

l'artiste, car il arrive, après quelques contemplations, qu'on

se familiarise avec ce qui surprenait, et, si l'on veut,

choquait. Peu à peu on le comprend et on l'admet.

«Le temps lui-même agit sur les tableaux avec un insensible

polissoir et en fond les rudesses primitives.

«Montrer, c'est trouver des amis et des alliés pour la lutte.

«M. Manet a toujours reconnu le talent là où il se trouve et n'a

prétendu ni renverser une ancienne peinture, ni en créer une

nouvelle. Il a cherché simplement à être lui-même et non un

autre.

«D'ailleurs M. Manet a rencontré d'importantes sympathies et il a

pu s'apercevoir combien les jugements des hommes d'un vrai talent

lui deviennent de jour en jour plus favorables.

«Il ne s'agit donc plus, pour le peintre, que de se concilier le

public dont on lui a fait un soi-disant ennemi.»

Mai, 1867.

Quand Manet disait: «M. Manet n'a jamais voulu protester. C'est contre

lui, _qui ne s'y attendait pas_, qu'on a protesté au contraire.» Quand

il disait encore: «M. Manet a toujours reconnu le talent là où il se

trouve et n'a prétendu ni renverser une ancienne peinture, ni en

créer une nouvelle. Il a cherché simplement à être lui-même et non un

autre», il exprimait de bonne foi une parfaite vérité. L'idée de

révolte personnelle, pour se soustraire aux préceptes des ateliers et

à une tradition qu'il jugeait vieillie, lui était certes venue et lui

appartenait, mais non celle qu'on lui prêtait, de chercher, avec

outrance, à heurter les règles de tout temps observées. Rien n'était

plus éloigné de son esprit. Jamais il n'avait entendu protester, de

manière à froisser le public et à se l'aliéner. La situation de

réprouvé qu'on lui faisait lui était au contraire odieuse. Il ne

demandait qu'à conquérir le public, il avait toujours pensé qu'il y

parviendrait. Il ne pouvait même s'expliquer comment les oeuvres qu'il

produisait, selon sa pente naturelle, pouvaient être répulsives et

pourquoi on s'indignait à leur vue. Aussi s'attendait-il toujours à

voir le public revenir à de meilleurs sentiments à son égard. Chaque

fois qu'un défenseur, un disciple parmi les jeunes ou un simple

spectateur bienveillant se déclarait, il accueillait ces marques

isolées avec une satisfaction hors de leur importance, croyant y voir

le point de départ de ce changement envers lui, sur lequel il comptait

toujours.

Jamais en effet personne n'a peint avec plus de sincérité et, pour une

part, avec plus de naïveté que Manet; jamais personne n'a, le pinceau

à la main, absorbé par le sujet, cherché à le rendre plus fidèlement.

Le dissentiment survenu entre le public et lui provenait donc d'une

différence de vision. Manet et les autres ne voyaient pas de la même

manière, leurs yeux ne percevaient pas de semblables images. Or, dans

ce désaccord, c'était le peintre qui avait raison. Quand on disait:

«Ce nouveau venu ne peut cependant être dans le vrai contre le peuple

entier, qui le condamne et qui serait, lui, dans l'erreur», c'était

bien réellement le nouveau venu qui avait raison contre tous les

autres, qui avaient tort, qui voyaient et jugeaient mal.

Les autres ne promenaient autour d'eux que des yeux éteints, tandis

que Manet possédait une vision éclatante. Les choses lui

apparaissaient en pleine lumière, avec une splendeur exceptionnelle.

La nature l'avait réellement doué d'une manière spéciale et, par là,

l'avait créé pour être peintre, dans le grand sens du mot. C'est ce

que Zola avait tout d'abord reconnu et qu'il criait à la foule, en lui

disant: «Manet possède un tempérament à part, il est doué d'une vision

inattendue. L'exception qui vous le rend antipathique est la raison

même de sa supériorité. Elle doit le faire prédominer sur les artistes

de cette tradition banale et de ces pastiches courants, que vous

admirez, parce qu'ils sont à l'unisson de votre platitude, mais qui,

dépourvus d'originalité et d'invention, ne sauraient vivre».

La faculté de voir à part ne venait, chez Manet, ni d'un acte

raisonné, ni d'un effort de volonté, ni du travail. Elle était le seul

fait de la nature. Elle était le don. Elle correspondait chez lui

peintre, à la supériorité qui chez l'écrivain crée le poète, l'homme à

part, exceptionnellement inspiré. On peut apprendre le métier de la

peinture et parvenir à peindre, on peut apprendre la versification et

réussir à faire des vers, mais cela ne permettra à personne, qui n'a

été spécialement doué, de se dire peintre ou poète, au sens élevé du

mot. Manet avait été doué par la nature pour être peintre. Il voyait

les choses dans un éclat de lumière, que les autres n'y découvraient

pas, il fixait sur la toile les sensations qui avaient frappé son

oeil. En le faisant il agissait inconsciemment, puisque ce qu'il

voyait lui venait de son organisation. Rien n'était donc plus faux que

de l'accuser de s'adonner à la soi-disant peinture bariolée, de propos

délibéré, et par pur désir d'attirer l'attention.

Pour une part, l'originalité qui soulevait le public contre lui était

donc l'effet d'une manière d'être organique, à laquelle il obéissait

sans y pouvoir rien changer; mais pour l'autre, elle venait de

l'esthétique particulière qui le guidait, et qui alors était le

résultat d'une préférence. Aussi bien le choix lui en avait été dicté,

en partie, par l'étude des devanciers, avec lesquels ses penchants

l'avaient fait entrer plus spécialement en contact. Cet homme, accusé

d'ignorance, avait étudié, comparé, copié dans les musées. Il avait

fait des voyages pour connaître les maîtres étrangers. Ses affinités

l'avaient porté vers Frans Hals parmi les Hollandais, les Vénitiens

parmi les Italiens, Velasquez et Goya parmi les Espagnols. Or

l'esthétique qui était sienne avait aussi été la leur.

Tous ceux-là en effet avaient étudié la vie autour d'eux, s'étaient

tenus dans le monde de leur temps, avaient peint les hommes de leur

milieu, avec les costumes qu'ils portaient. Ce grossier réalisme que

le public prétendait trouver chez Manet, pour lequel il l'accablait

d'injures, n'était, sous une forme adaptée à des conditions nouvelles,

que la peinture du monde vivant, telle que l'avaient connue les

Hollandais, les Vénitiens et les Espagnols. Whistler a très bien dit,

dans son _Ten o'clock_, que tous ceux-là avaient su reconnaître la

beauté, dans les conditions de vie les plus diverses: «Comme Rembrandt

quand il découvrait une grandeur pittoresque et une noble dignité au

quartier juif d'Amsterdam, sans regretter que ses habitants ne fussent

pas des Grecs. Comme Tintoret et Paul Véronèse parmi les Vénitiens,

ne s'arrêtant pas à changer leurs brocarts de soie pour les draperies

classiques d'Athènes. Comme Velasquez à la cour de Philippe, dont les

Infantes, habillées de jupons inesthétiques, sont artistiquement de la

même valeur que les marbres d'Elgin.» Ainsi cette accusation élevée

contre Manet, de violer toutes les règles jusqu'à ce jour admises, ne

venait que de la médiocrité de vision du public, que de son étroitesse

de jugement, que de son ignorance du passé, que de son amour de la

routine et de sa complaisance pour la banalité.

Manet n'avait jamais connu cette révolte contre les règles et contre

les maîtres qu'on lui prêtait. Personne n'admirait plus que lui les

vrais maîtres modernes, Ingres, Delacroix, Courbet. Personne n'avait

plus étudié que lui les maîtres anciens pour lesquels il se sentait de

l'affinité. Il tenait d'ailleurs à proclamer lui-même, en toutes

circonstances, le respect qu'il ressentait pour les grands artistes

ses devanciers. Il n'était pas plus en dehors des réelles données de

l'art que Wagner, qui a subi, en partie, les mêmes reproches que lui.

Tout le monde voit aujourd'hui que Wagner n'a fait que développer la

musique allemande, que loin d'être en contradiction avec le passé, il

s'appuie en partie sur lui. Il a repris, par la liaison étroite du

drame écrit et de la musique, le système de Glück et, pour

l'orchestration et la polyphonie, s'est d'abord inspiré des dernières

oeuvres de Beethoven. Wagner n'a été en révolte que contre la

banalité, la platitude et les formules triviales de son temps. Il en a

été de même de Manet, il était en révolte contre le soi-disant grand

art traditionnel et un prétendu idéal, qu'il jugeait décrépits et sans

avenir. Il s'était personnellement mis à rechercher un renouveau, en

s'appuyant sur l'observation du monde vivant. Par là il continuait

l'école française et, à la suite des vrais maîtres qui, dans ce

siècle, l'ont développée, lui faisait faire un pas en avant.

On voit très bien cela maintenant, mais au moment, en 1867, où le

public avait sous les yeux un ensemble d'oeuvres qui lui eût déjà

permis de le voir, ses préjugés et son ignorance l'en empêchaient, et

il continuait et devait continuer longtemps à poursuivre Manet de ses

railleries et de ses insultes.

DE 1868 A 1871

VII

DE 1868 A 1871

Manet, au cours des neuf années où, depuis 1859, il avait présenté des

tableaux aux Salons ou expositions officielles, les avait vu repousser

quatre fois et accepter seulement trois. Mais sa persistance à vouloir

se montrer, sa décision, à l'occasion de l'Exposition universelle, de

mettre sa production entière sous les yeux du public, le bruit énorme

fait autour de son nom, lui avaient créé une importance assez grande,

pour qu'il devînt à peu près impossible de le proscrire plus

longtemps. En outre certains, tout en condamnant d'avance ses oeuvres,

exprimaient cependant le désir de les voir. D'autres, par pure

générosité et esprit de justice, frappés de la persévérance d'un

homme obstinément sur la brèche, eussent sûrement protesté contre les

rigueurs du jury, si elles se fussent renouvelées. Toutes ces causes

devaient donc amener, en faveur de Manet, un changement dans la

conduite des jurys, tellement qu'après avoir vu ses tableaux refusés

systématiquement aux Salons, il devait maintenant les voir, comme

règle, admis, et les refus qui pourraient encore l'atteindre ne

surviendraient plus que comme des exceptions. En 1868, il présente au

Salon deux tableaux: le _Portrait d'Émile Zola_, et _Une jeune Femme_,

qui sont donc reçus.

Le _Portrait d'Emile Zola_ était comme le _Fifre_ de l'année

précédente, un de ces puissants morceaux de peinture qui n'eussent pu

manquer d'être admirés, par des spectateurs en état de juger

sainement. Il souleva de nécessité cette sorte d'opposition qui

accueillait les oeuvres de son auteur, cependant les critiques se

trouvèrent accompagnées de réserve. On ne put s'empêcher de remarquer

la tête pleine de vie et de fermeté, où se révélait la force de

caractère du modèle. La facture de diverses parties, d'une superbe

pâte, ne pouvait non plus manquer de frapper certains artistes, plus

ouverts que les autres. Ceux-là reconnaissaient que Manet possédait

des qualités natives de peintre, mais après avoir autrefois déclaré

qu'il en faisait un usage absolument détestable, ils commençaient à

concéder que l'usage devenait moins mauvais. En somme le portrait ne

souleva qu'une opposition mitigée.

Toutefois, comme on ne faisait ces concessions qu'à contre-coeur,

ayant devant soi deux tableaux à juger, on se dédommageait sur

l'autre, que l'on condamnait alors sans réserve. Il s'agissait d'une

jeune femme en pied, de grandeur naturelle, vêtue d'un peignoir rose.

Le visage laissait voir ce type spécial qui apparaissait sur les têtes

peintes par Manet, comme une marque de famille, mais qui constituait

précisément une de ces particularités ayant le don d'exaspérer. A côté

de la femme était placé un perroquet sur un perchoir. Une telle

fantaisie ne pouvait manquer non plus d'irriter, aussi la jeune femme

fut-elle fort mal traitée par le public, qui la dénomma impoliment la

_Femme au perroquet_.

En 1869, Manet envoya au Salon le _Balcon_ et le _Déjeuner_. Le

_Balcon_ souleva le mépris du public, à un tel point qu'on put croire

que son auteur n'avait fait aucun progrès auprès de lui. Ce n'était

plus cette colère qu'avaient vue le _Déjeuner sur l'herbe_ et

l'_Olympia_, le sujet ne la comportait pas, mais de la pure raillerie.

On éprouvait le besoin de rire, aussi une gaieté bruyante régnait-elle

dans l'attroupement formé en permanence devant le tableau. Il

représentait deux jeunes femmes, l'une assise, l'autre debout, sur un

balcon, avec un jeune homme debout par derrière, au second plan. Le

balcon était peint en vert et aux pieds des femmes se trouvait un

petit chien. Il semble étrange qu'une telle scène pût causer, à

première vue, de l'hilarité. L'intérêt à y prendre résidait évidemment

dans la valeur en soi de la peinture et dans les particularités de

facture. Mais ce sont là des points qui échappent au public, à peu

près en tout temps, et qui échappaient entièrement au public de cette

époque, en présence de Manet.

Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre · 第 3 / 13 段