C'était là l'opinion sur la forme; sur le fond elle était au moins

aussi sévère. _Olympia_, le sujet du tableau, était peinte nue,

étendue sur un lit, le bras droit appuyé sur un coussin. Son corps

reposait sur une sorte de châle de l'Inde à tons jaunes, semé de

légères fleurs; derrière le lit, une négresse apportait à sa maîtresse

un énorme bouquet, où l'audace des tons vifs juxtaposés se donnait

libre cours. L'ensemble était complété par un chat noir, placé sur le

lit contre la négresse, et faisant le gros dos. C'est-à-dire qu'on

avait un nu pris dans la vie, conçu et traité de cette façon toute

moderne que Manet avait adoptée définitivement, mais aussi un nu, aux

yeux du public, offensant la pudeur et heurtant toute la tradition

respectée et respectable du grand art. Si donc avec le _Déjeuner sur

l'herbe_ il avait déjà soulevé tout le monde contre lui, en portant

atteinte au grand art de la tradition, avec l'_Olympia_ il amenait un

soulèvement encore plus grand, car il récidivait son attentat. Il

l'aggravait, en manquant au respect que tous voulaient conserver pour

ce qui faisait l'essence même du grand art, ce qui en constituait la

part la plus élevée, le nu déclaré idéalisé et maintenu dans des

formes épurées.

Le nu comme on en concevait alors l'application était employé au rendu

de la fable, de la mythologie et de l'histoire antique. Il donnait

lieu à la production de tableaux laborieux. Lorsqu'il s'agissait des

formes féminines, ses apôtres s'abstenaient plus spécialement de toute

étude réelle de la vie, pour se tenir à des contours venus, par

imitation ininterrompue, de la renaissance italienne. Il faut aussi se

représenter qu'à cette époque, dans les musées, ce que l'on appelait

la troisième manière de Raphaël et les oeuvres de Guido Reni et des

Carraches occupaient la première place et étaient regardées comme

offrant le summum de l'art italien à son apogée. Dans un temps où l'on

entretenait de pareilles idées sur l'école qui avait servi de point de

départ au grand art traditionnel national dont on était fier,

n'importe quel pastiche ou quelle répétition des formes admises

pouvait satisfaire le sens esthétique. Un point essentiel, auquel on

ne faillissait pas, était d'emprunter les appellations à la

nomenclature mythologique, et le nombre des Vénus, des nymphes, des

divinités grecques et romaines peintes en France, dans les deux

premiers tiers du XIXe siècle, est incalculable.

[Illustration: RECHERCHE POUR L'OLYMPIA]

Voilà que dans ce monde des déesses aux formes conventionnelles, Manet

prétendait introduire une Parisienne moderne, une Olympia étendue sur

un lit. Du reste il n'avait rien fait pour amoindrir le choc que son

oeuvre devait causer, il avait au contraire choisi un modèle à peindre

d'un type aussi éloigné que possible du type admis et traditionnel. On

sent ici l'homme qui, dans sa lutte pour se découvrir, avait pris en

telle aversion les formes répétées par les autres, qu'il leur en

opposait de tout à fait dissemblables. _Olympia_ offrait l'image d'une

jeune femme maigrelette, les jambes un peu osseuses, les épaules

carrées. Quand on la regarde aujourd'hui, on la trouve aussi chaste

que n'importe quelle nymphe mythologique, son corps fluet et singulier

plaît par sa saveur, la tête est dessinée avec la précision d'un

Holbein. Mais en 1865 personne n'était dans des dispositions à juger

l'oeuvre et à voir ce que l'artiste y avait mis. Olympia faisait

simplement l'effet d'une créature venue on ne sait d'où, pour

s'introduire dans la société des déesses. Le public indigné se

soulevait contre l'intruse, et la malheureuse a été l'objet d'autant

de railleries que le peintre même auquel elle devait le jour.

Mais ce qui paraît maintenant réellement étonnant, ce qu'on ne

voudrait croire, si le fait n'était certain, c'est qu'un être tout à

fait épisodique, dû à une fantaisie d'artiste, le chat noir, devenait

lui aussi l'objet d'invectives particulières, venant s'ajouter, pour

faire repousser l'oeuvre, à toutes les autres. Manet, qui aimait

beaucoup les chats, avait introduit son chat dans le tableau par

fantaisie, pour le pittoresque et aussi pour avoir un ton noir

tranché, qui rehaussât, par le contraste, les tons blancs et roses

dominant par ailleurs. Il a, à d'autres reprises, peint des chats:

dans son tableau de la _Jeune femme couchée en costume espagnol_, où

il a mis un petit chat gris, qui joue sur le plancher avec une orange,

puis encore dans son _Déjeuner_ du Salon de 1869, où un chat noir se

pelotonne sur lui-même, en bas, devant la servante tenant la

cafetière. Il a aussi, pour annoncer le livre des _Chats_ de

Champfleury, fait une gouache et une lithographie, où une chatte

blanche et un chat noir s'ébattent sur les toits. Le chat de

l'_Olympia_ eût donc pu être accepté, comme une de ces fantaisies dont

les artistes sont coutumiers. Mais le public était tellement irrité

par ce qui venait de Manet, qu'il ne voulait rien lui passer. On se

demande ce qui serait advenu de tant de toiles, où les artistes ont

introduit des détails fantaisistes ou risqués, si les princes, qui

autrefois étaient les seuls patrons de l'art, s'étaient montrés, à la

Renaissance et depuis, aussi incapables de compréhension que les

Parisiens de 1865.

Je n'ai jamais pu penser à l'indignation soulevée par le chat de

l'_Olympia_, sans me reporter au _Couronnement de la reine Marie de

Médicis_. Là Rubens a pris une bien autre licence. Il a mis deux gros

chiens de chasse sur le devant du tableau, dans la cathédrale, contre

le maître-autel, où évêques et cardinaux officient. Henri IV au fond

est relégué dans une galerie, tout juste visible, pendant que les deux

bêtes se prélassent, sur le premier plan, comme d'importants

personnages. Je me figure que ce sont ses propres chiens qu'Henri IV

avait donné à peindre, qu'ils ont été mis là pour lui montrer des

amis. Si un roi de France avait trouvé bon que des chiens fussent

introduits dans une cathédrale au couronnement de la reine, les

bourgeois parisiens trouvaient eux fort mauvais qu'un chat fût placé

sur le lit d'une femme. Le chat noir de l'_Olympia_ fut bientôt connu

et honni de toute la ville. La caricature s'en empara et son gros dos

et sa longue queue ont longtemps fourni matière aux rires et aux

lazzis.

Les deux tableaux de Manet attiraient les visiteurs au Salon par une

sorte de fascination violente, comme le rouge les taureaux ou le

miroir les alouettes. Tout le monde allait les voir. Devant eux il y

avait foule ou plutôt attroupement. Ce n'étaient point en effet de

paisibles spectateurs regardant, comme d'habitude, avec plus un moins

d'intérêt, des oeuvres dignes, à un titre quelconque, d'attention.

C'étaient des gens qui exprimaient à haute voix leur horreur et

éprouvaient le besoin de se communiquer les uns les autres leur

colère, comme il arrive sur la place publique, lorsqu'au moment des

grandes émotions, les passants s'attroupent et vocifèrent ensemble.

Pas une parole d'approbation ou de simple tolérance ne s'élevait.

L'hostilité était générale. Les uns riaient, haussaient les épaules et

ne voyaient surtout là sujet qu'à un méprisant dédain, mais d'autres

s'indignaient, montraient le poing et eussent voulu crever les toiles.

Il fallut les protéger; des gardiens furent spécialement préposés à

leur surveillance.

Manet éprouvait le sort commun aux peintres originaux du siècle, venus

rompre, avant lui, avec la routine et la tradition. Tous les

autres--tous les grands--avaient eu également à subir la

méconnaissance, les railleries et les insultes. C'est ainsi qu'on

avait, au commencement du siècle, tenu dans l'ombre Ingres, soupçonné

de subir l'influence des primitifs italiens, alors profondément

méprisés. Puis on avait couvert d'injures Delacroix qui, disait-on, se

livrait à des débauches de couleur et violait toutes les lois du

dessin. Puis on avait longtemps ri des deux grands paysagistes

Rousseau et Corot, apportant des formules nouvelles. Enfin on avait

traîné dans la boue, accusé de laideur absolue, Courbet, qui cherchait

dans la vie autour de lui les motifs de ses tableaux. Manet apparu en

dernier semblait condenser sur lui, encore accrues, l'opposition et

les attaques qu'avaient ensemble supportées tous les autres.

Un changement s'était, en effet, opéré dans les années précédant sa

venue. Le public qui s'intéressait aux choses d'art et prétendait

juger les peintres s'était énormément accru. Antérieurement,

jusqu'alors, la peinture ne s'était adressée qu'à un public restreint,

composé d'artistes, de connaisseurs, de gens de lettres et de gens du

monde. Les Salons ne s'étaient d'abord tenus qu'à d'assez longs

intervalles, dans des locaux étroits, comme le Salon carré du Louvre;

les tableaux exposés étaient peu nombreux et le nombre des visiteurs

limité. Dans ces conditions la survenue des novateurs n'avait ému

qu'un monde restreint; les luttes entre les écoles n'avaient point

touché directement le grand public. Elles ne l'avaient atteint que de

seconde main, comme bruit venu de loin. Mais depuis que l'immense

palais construit en 1855 aux Champs-Élysées pour une exposition

universelle avait été affecté à la tenue des Salons, depuis qu'à

partir de 1863 ils étaient devenus annuels, que le nombre des oeuvres

exposées s'était énormément accru, le grand public, le peuple tout

entier était entré en contact direct avec les peintres et prétendait

maintenant prononcer sur eux. Or, il s'est trouvé que le peuple dans

son ensemble, débutant comme juge des oeuvres d'art, s'est montré plus

épris du convenu, de la tradition, plus hostile aux nouveautés, moins

capable de revenir sur ses erreurs, que le monde restreint qui avait

été l'arbitre auparavant. Et Manet, le premier grand peintre original

apparu depuis que les foules étaient venues s'entasser aux Salons, a

dû subir une opposition, des mépris, des outrages dépassant, en

continuité et en violence, tout ce que les autres novateurs ses

devanciers avaient connu.

La clameur que soulevaient l'_Olympia_ et le _Jésus insulté_,

s'ajoutant an bruit précédemment fait par le _Déjeuner sur l'herbe_,

vint donner à Manet une notoriété telle qu'aucun peintre n'en avait

encore possédée. La caricature sous toutes les formes, les journaux de

toute opinion s'étant mis avec persistance à s'occuper de lui et de

ses tableaux, il acquit bientôt un renom universel. Degas pouvait

dire, sans exagérer, qu'il était aussi connu que Garibaldi. Lorsqu'il

sortait dans la rue, les passants se retournaient pour le regarder.

Quand il entrait dans un lieu public, son arrivée causait une rumeur,

on se le désignait de l'un à l'autre comme une bête curieuse. Un

débutant avait d'abord pu éprouver du contentement à se voir ainsi

remarqué, mais l'attention publique, par la forme qu'elle avait

décidément prise, avait bientôt détruit, chez celui qui en était

l'objet, la satisfaction qu'elle avait pu d'abord procurer. L'homme

ainsi mis particulièrement en vue n'arrivait à cette distinction, que

parce qu'on ne le considérait que comme un être hors de la saine

raison, que comme un barbare venant saccager le domaine de l'art et

fouler aux pieds les traditions, partie de la gloire nationale.

Personne ne daignait discuter ses oeuvres pour y chercher ce qu'il

avait voulu y mettre, pas une voix en crédit ne s'élevait, qui

reconnût sa puissance de novateur et la réputation éclatante qu'il

acquérait, ne se produisant que pour faire de lui un paria.

Lorsque le Salon fut fermé, au mois d'août, désireux de se soustraire

momentanément aux persécutions, il prit le chemin de Madrid, qu'il

projetait de visiter depuis si longtemps. Ce fut là que je fis sa

connaissance, d'une façon si singulière, et qui peint si bien son

caractère impulsif, que je crois devoir raconter l'aventure.

Je revenais du Portugal, que j'avais traversé en partie à cheval, et

étais arrivé le matin même de Badajoz, après avoir fait quarante

heures de diligence. On venait d'ouvrir à Madrid un nouvel hôtel à la

Puerta del Sol, sur le modèle des grands hôtels européens, chose

auparavant inconnue en Espagne. J'arrivais épuisé de fatigue et

mourant littéralement de faim. Aussi le nouvel hôtel où j'étais

descendu m'était-il apparu comme un lieu de délices, un véritable

Eden. Le déjeuner devant lequel je m'étais assis m'avait tout de suite

fait l'effet d'un festin de Lucullus. Je mangeais avec volupté. La

salle était vide; seul un monsieur, à une certaine distance, se

trouvait assis comme moi à la grande table. Il jugeait lui la cuisine

exécrable, il commandait à chaque instant quelque nouveau plat, qu'il

refusait ensuite irrité, comme immangeable. Chaque fois qu'il

renvoyait le garçon, je le faisais au contraire revenir et, dans mon

appétit famélique, reprenais indifféremment de tous les plats. Je

n'avais du reste prêté aucune attention à ce voisin si difficile,

lorsque, sur une nouvelle demande que je fis au garçon d'un plat qu'il

avait refusé, il se leva brusquement et, se plaçant près de ma chaise,

m'apostropha avec colère: «Ah çà! Monsieur, c'est pour me narguer,

pour vous f... de moi que vous prétendez trouver bonne cette horrible

cuisine et que chaque fois que je renvoie le garçon, vous le faites

revenir?» Le profond étonnement que je laissai voir, à cette attaque

imprévue, montra tout de suite à mon agresseur qu'il avait dû se

méprendre sur le mobile de ma conduite, car déjà radouci, il me dit:

«Vous me connaissez sans doute, vous savez qui je suis?» Encore plus

étonné, je lui répondis: «Je ne sais qui vous êtes. Comment vous

connaîtrais-je? J'arrive à l'instant du Portugal, où j'ai souffert de

la faim, et la cuisine de cet hôtel me semble réellement excellente.»

«Ah! vous arrivez du Portugal, dit-il, eh bien! moi, je viens de

Paris.» Là se trouvait l'explication de notre différence de jugement

sur la cuisine, qui prenait tout de suite un caractère comique. Aussi

mon homme se mit-il à rire de son emportement. Il me fit alors ses

excuses. Nous rapprochâmes nos chaises et finîmes de déjeuner

ensemble.

Après il se nomma. Il m'avoua qu'il avait cru découvrir en moi

quelqu'un qui, l'ayant reconnu, avait voulu lui faire une mauvaise

plaisanterie. L'idée de trouver à Madrid un commencement de ces

persécutions, qu'il avait pensé fuir en quittant Paris, l'avait tout

de suite exaspéré. La connaissance ainsi commencée se changea

promptement en intimité. Nous visitâmes ensemble Madrid. Nous allions

naturellement tous les jours faire une longue station devant les

Velasquez, au musée du Prado. A cette époque, Madrid avait conservé

son vieil aspect pittoresque. La Calle di Sevilla au centre de la

ville était encore remplie de cafés, dans d'anciennes maisons, qui

servaient de rendez-vous aux gens de la tauromachie, toreros,

afficionados et aux danseuses. Ou tirait de grandes toiles d'une

maison à l'autre, aux étages supérieurs, et la rue jouissait de

l'ombre et d'une fraîcheur relative dans l'après-midi. Peuplée de son

monde pittoresque, elle devint notre séjour préféré. Nous assistâmes

aux courses de taureaux et Manet y prit des croquis, qui devaient lui

servir à les peindre. Nous allâmes aussi à Tolède voir la cathédrale

et les tableaux du Greco.

Je n'ai pas besoin de dire combien Manet, qui avait si longtemps rêvé

de l'Espagne, était satisfait de ce qu'il y voyait. Une chose gâtait

cependant son plaisir, c'était la difficulté qu'il avait dès la

première heure éprouvée et qui avait précisément amené notre

rencontre, de se plier à la manière de vivre du lieu. Il ne pouvait

s'y faire. Il avait renoncé à manger. Il éprouvait une répulsion

invincible à l'odeur des plats qu'on lui apportait. C'était un

Parisien qui, en définitive, ne se trouvait bien qu'à Paris. Au bout

d'une dizaine de jours, réellement affamé et dépérissant, il dut

repartir. Nous revînmes ensemble. On demandait à cette époque les

passeports aux voyageurs, et à la gare d'Hendaye, le préposé aux

passeports se mit à le considérer avec étonnement. Il s'arrangea pour

faire venir sa femme et sa famille, afin qu'elles le vissent aussi.

Les autres voyageurs, ayant bientôt su qui il était, se mirent

également à le regarder. Ils se montraient tous très étonnés de voir

ce peintre, dont la réputation de monstruosité artistique leur était

parvenue, se présenter à eux sous les traits d'un homme du monde fort

correct et fort poli.

Rentré à Paris, il se remit au travail. Il avait à cette époque quitté

son premier atelier de la rue Lavoisier et, après être resté quelque

temps dans un autre rue de la Victoire, en avait définitivement pris

un, qu'il devait garder des années, rue Guyot, aux Batignolles,

derrière le parc Monceau.

Il s'était marié en 1863 avec Mlle Suzanne Leenhoff, une Hollandaise,

née à Delft. Elle appartenait à une famille adonnée aux arts. Un de

ses frères, Ferdinand Leenhoff, était sculpteur et graveur. Elle était

elle-même pianiste et, quoique ne jouant que dans l'intimité, elle

cultivait son art assidûment. Manet devait donc trouver en elle une

personne avec des goûts d'artiste, capable de le comprendre, et, de ce

côté, lui venaient l'encouragement et l'appui qui le réconfortaient et

lui permettaient de supporter les attaques du dehors. Son père était

mort en 1862, laissant à ses trois fils une fortune à se partager, qui

les mettait dans l'aisance. Manet se trouvait ainsi dans une position

privilégiée parmi les artistes. Il pouvait vivre sans vendre de

tableaux, que personne, dans ces premiers temps, n'eût voulu acheter,

à n'importe quel prix, et il disposait de ressources suffisantes pour

parer aux dépenses d'atelier et de modèles qu'exigeait la poursuite de

son art.

Après avoir habité, sa femme et lui, sur le boulevard des Batignolles,

ils vinrent vivre, avec Mme Manet mère, rue de Saint-Pétersbourg. Leur

appartement conservait le mobilier paternel, de cette forme froide et

rigide adoptée sous le règne de Louis-Philippe. On n'y découvrait

point de bibelots ou d'objets curieux, à peine deux ou trois tableaux

sur les murs, les portraits de son père et de sa mère peints par lui

et son portrait peint par Fantin-Latour. Sa mère laissait voir cette

distinction et cette aisance de manières des femmes du monde qui ont

tenu un salon. Les assidus, membres de la famille, étaient les deux

frères Eugène et Gustave. Depuis la mort du père, le conseil et comme

le guide de tous se trouvait être un vieux cousin, M. de Jouy, avocat

fort estimé du Palais. Manet devait peindre son portrait en 1879.

Manet ne tranchait point en apparence sur son milieu. Rien en lui ne

décelait spécialement l'artiste. Il était on ne peut plus correct dans

sa tenue. C'est même en partie à son exemple qu'est dû ce changement,

qui a conduit les artistes à répudier le genre fantaisiste qu'ils

affectaient autrefois, pour prendre la rectitude de vêtement et de

tenue des gens du monde.

Rien n'était plus singulier que le contraste qui existait entre Manet,

sa famille, son milieu et son rôle d'artiste rénovateur, venant

répudier les traditions suivies et l'esthétique alors respectée. Cet

homme contre lequel on se soulevait, dont on voulait faire un barbare,

peignant avec sauvagerie des scènes jugées d'un bas réalisme, que la

caricature, la raillerie, l'indignation de la foule poursuivaient

comme une manière de déclassé, était sorti d'une famille distinguée,

il vivait régulièrement avec sa femme et sa mère et devait conserver

toute sa vie les manières raffinées du monde spécial auquel par sa

naissance il appartenait.

L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE 1867

VI

L'EXPOSITION PARTICULIÈRE DE 1867

En 1866, Manet présenta au Salon deux tableaux, le _Fifre_, et

l'_Acteur tragique_. Ils furent refusés par le jury.

Ce refus se produisait comme la conséquence de l'indignation soulevée

par les oeuvres exposées l'année précédente. Le jury en 1865, encore

sous le coup de la rebuffade que son excessive rigueur lui avait

attirée en 1863 de l'Empereur, par l'établissement du Salon des

refusés, avait bien pu se montrer coulant en recevant l'_Olympia_ et

le _Jésus insulté_, mais maintenant, soutenu par l'opinion qui

s'élevait unanime contré Manet, il devait revenir à son ancienne

rigueur. C'est ce qu'il faisait en repoussant, on peut dire les yeux

fermés, les deux oeuvres qui lui étaient soumises. Elles étaient en

effet de celles que des juges non prévenus n'eussent pu qu'accepter,

en y reconnaissant des qualités de facture de premier ordre, alors

surtout que le choix et la disposition des sujets ne prêtaient point à

la critique, par une nouveauté bien grande. Il s'agissait de deux

personnages en pied, sur fonds neutres.

Le _Fifre_, un tout jeune soldat, joue de son instrument. Il vit et

ses yeux pétillent. Il est peint en pleine lumière. Le pantalon rouge,

le baudrier blanc, les galons jaunes du bonnet de police, le fond bleu

de la veste, juxtaposés sans ombre ou transition, présentent un

ensemble d'une harmonie étonnante. Seul un homme spécialement doué a

pu créer, avec des moyens aussi simples, une oeuvre d'une telle valeur

picturale. Mais aux yeux de la moyenne des peintres du temps,

habitués, comme le public, aux ombres opaques et aux tons éteints, ce

magnifique morceau de peinture heurtait la vue. Il semblait criard et

violent.

L'_Acteur tragique_ digne de son nom, sombre et farouche, se tenait

debout, vêtu de noir. C'était l'acteur Rouvière dans le rôle de

Hamlet. Il n'y avait point ici de couleurs diverses juxtaposées comme

dans le _Fifre_; le ton noir général des vêtements, en accord avec le

gris du fond, eût dû faire accepter le tableau à des gens dont les

yeux aimaient les ensembles fondus. Mais Manet, pour obtenir son effet

tragique, avait peint les traits d'une brosse hardie, par touches

puissantes, et il est supposable que c'est cette manière, considérée

comme brutale, qui a dû servir de prétexte au jury pour sa

condamnation.

Manet voyait donc le jury revenir envers lui à cette inimitié de parti

pris qui, pendant les premières années où il avait voulu se produire,

l'avait tenu écarté. Il subissait de nouveau l'ostracisme. D'ailleurs

il ne pouvait s'attendre à trouver au dehors la moindre commisération.

Dans l'état de soulèvement où le _Déjeuner sur l'herbe_ et l'_Olympia_

avaient mis le public entier contre lui, il se voyait repoussé

partout. Les artistes influents, les critiques, les connaisseurs, la

presse entière le flétrissaient. Il avait pensé atteindre à la

renommée par la production d'oeuvres où il avait mis toute son

originalité, il était, en effet, parvenu à une renommée extraordinaire

de condamné. Il était tombé dans un abîme de réprobation. Il avait

perdu, par surcroît, son unique défenseur fidèle de la première heure,

Baudelaire, entré l'esprit éteint dans une maison de santé. Il se

trouvait donc maintenant seul, son abandon paraissait irrévocable.

Cependant, à ce moment même, son originalité et son apport de

nouveauté avaient agi sur plusieurs. Le besoin d'émancipation qui se

manifestait chez lui ne pouvait être un fait isolé, il devait aussi

exister chez d'autres et alors le bruit éclatant dont il était cause,

en le mettant en vue, ne pouvait manquer de lui amener ceux-là. Cette

obscure germination qui s'accomplit partout, qui fait que les choses

neuves, croyances, doctrines, formes sociales, formes artistiques

commencent d'abord à se manifester difficilement chez des individus

isolés ou dans de petits groupes, pour s'étendre ensuite peu à peu,

devait s'accomplir aussi en faveur de l'esthétique qu'il venait

inaugurer. A l'heure même où il semblait à jamais repoussé de tous, il

avait ainsi conquis, par affinité, un certain nombre de jeunes gens,

qui allaient lui venir comme défenseurs, comme disciples ou comme

spectateurs bienveillants.

Il y avait alors à Paris deux jeunes hommes, liés par une amitié

d'enfance: Cézanne et Émile Zola. Le premier voulait être peintre et

débutait dans son art, le second s'était déjà produit brillamment dans

la littérature. Tous les deux dédaignaient les chemins battus. Aussi

ayant tout de suite remarqué l'oeuvre de Manet, avaient-ils ressenti

pour l'auteur cette sympathie de jeunes gens vaillants, entraînés,

d'instinct, à se ranger du côté d'un homme jeune comme eux, attaqué

brutalement. Leur sympathie devait se traduire en actes. Elle devait

conduire le peintre à adopter, après un certain temps, la technique

inaugurée par Manet, et, en effet, Cézanne, qui, au début, avait

d'abord subi l'influence romantique de Delacroix, puis l'influence

réaliste de Courbet, devait finir par se fixer définitivement à la

peinture des tons clairs, en pleine lumière et en plein air. Et elle

portait Zola l'écrivain, à se servir immédiatement de sa plume, pour

se faire, auprès du public, le défenseur du novateur attaqué.

Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre · 第 2 / 13 段