CHAPITRE VI.

(1804.)

Impression produite à Paris par la mort du duc d'Enghien.--Efforts du

premier consul pour la dissiper.--Représentation de l'Opéra.--Mort de

Pichegru.--Rupture de Bonaparte avec son frère Lucien.--Projet

d'adoption du jeune Napoléon.--Fondation de l'Empire.

Le premier consul n'épargna rien pour rassurer les inquiétudes qui

s'élevèrent à la suite de cet événement. Il s'aperçut que sa conduite

avait remis en question le fond de son caractère, et il s'appliqua, dans

ses discours au conseil d'État, et aussi avec nous tous, à montrer que

la politique seule et non la violence d'une passion quelconque avait

causé la mort du duc d'Enghien. Il soigna beaucoup, ainsi que je l'ai

dit, la véritable indignation que laissa voir M. de Caulaincourt, et il

me témoigna une sorte d'indulgence soutenue qui troubla de nouveau mes

idées. Quel pouvoir, même de persuasion, exercent sur nous les

souverains! De quelque nature qu'ils soient, nos sentiments et, pour

tout dire, notre vanité aussi, tout s'empresse au-devant de leurs

moindres efforts. Je souffrais beaucoup, mais je me sentais encore

gagnée peu à peu par cette conduite adroite, et, comme Burrhus, je

m'écriais:

Plût à Dieu que ce fût le dernier de ses crimes!

Cependant nous revînmes à Paris, et alors je reçus de nouvelles et

pénibles impressions de l'état où je trouvai les esprits. Il me fallait

baisser la tête devant ce que j'entendais dire, et me borner à rassurer

ceux qui croyaient que cette funeste action allait ouvrir un règne qui

serait désormais souvent ensanglanté, et, quoiqu'il fût, au fond, bien

difficile d'exagérer les impressions qu'avait dû produire un tel crime,

cependant l'esprit de parti poussait si loin les choses qu'avec l'âme

profondément froissée, je me trouvais obligée quelquefois d'entreprendre

une sorte de justification, assez inutile au fond, parce qu'elle

s'adressait à des gens déterminés.

J'eus une scène assez vive, entre autres, avec madame de***, cousine de

madame Bonaparte. Elle était de ces personnes qui n'allaient point le

soir aux Tuileries et qui, ayant partagé ce palais en deux régions fort

distinctes, croyaient pouvoir, sans déroger à leurs opinions et à leurs

souvenirs, se montrer au rez-de-chaussée chez madame Bonaparte le matin,

et échapper toujours à l'obligation de reconnaître la puissance qui

habitait le premier étage.

Elle était femme d'esprit, vive, assez exaltée dans ses opinions. Je la

trouvai, un jour, chez madame Bonaparte, qu'elle avait effrayée par la

véhémence de son indignation; elle m'attaqua avec la même chaleur et

nous plaignit l'une et l'autre «de la chaîne qui nous liait,

disait-elle, à un véritable tyran». Elle poussa les choses si loin que

j'essayai de lui faire voir qu'elle agitait sa cousine un peu plus qu'il

ne fallait. Mais, dans sa violence, elle tomba sur moi, et m'accusa de

ne pas assez sentir l'horreur de ce qui venait de se passer: «Quant à

moi, me disait-elle, tous mes sens sont si révoltés que, si votre consul

entrait dans cette chambre, à l'instant vous me verriez le fuir, comme

on fuit un animal venimeux.--Eh! madame, lui répondis-je (et je ne

croyais pas alors mes paroles aussi prophétiques), retenez des discours

dont il vous arrivera peut-être un jour d'être assez embarrassée.

Pleurez avec nous, mais songez que le souvenir de certaines paroles

prononcées dans le moment où l'on est si fortement animé complique

souvent par la suite quelques-unes de nos actions. Aujourd'hui, j'ai

devant vous des apparences de modération qui vous irritent, et peut-être

que mes impressions dureront plus que les vôtres.» En effet, quelques

mois après, madame de*** était dame d'honneur de sa cousine, devenue

impératrice.

Hume dit quelque part que Cromwell, ayant établi autour de lui comme un

simulacre de royauté, se vit promptement aborder par cette classe de

grands seigneurs qui se croient obligés d'habiter les palais dès qu'on

en rouvre les portes. De même, le premier consul, en prenant les titres

du pouvoir qu'il exerçait réellement, offrit à la conscience des anciens

nobles une justification que la vanité saisit toujours avec

empressement; car le moyen de résister à la tentation de se replacer

dans le rang que l'on se sent fait pour occuper? Ma comparaison sera

bien triviale, mais je la crois juste: Il y a dans le caractère des

grands seigneurs quelque chose du chat qui demeure attaché à la même

maison, quel que soit le propriétaire qui vient l'habiter. Enfin,

Bonaparte, couvert du sang du duc d'Enghien, mais devenu empereur,

obtint de la noblesse française ce qu'il eût en vain demandé tant qu'il

fut consul, et, quand plus tard il soutenait à l'un de ses ministres que

ce meurtre était un crime et point une faute, «car, ajoutait-il, les

conséquences que j'ai prévues sont toutes arrivées,» peut-être, en ce

sens, avait-il raison.

Et pourtant, en regardant les choses d'un peu plus haut, les

conséquences de cette action ont été plus étendues qu'il ne l'a cru.

Sans doute il a réussi à amortir la vivacité de certaines opinions,

parce qu'une foule de gens renoncent à sentir là où il n'y a plus à

espérer; mais, comme disait M. de Rémusat, il fallait qu'à la suite de

l'odieux que son crime répandit sur lui, il nous détournât de ce

souvenir par une suite de faits extraordinaires qui imposèrent silence à

tous les souvenirs, et surtout il contracta avec nous l'obligation d'un

succès constant; car le succès seul pouvait le justifier. Et, si nous

voulons regarder dans quelle route tortueuse et difficile il fut forcé

de se jeter depuis lors, nous conclurons qu'une noble et pure politique,

qui a pour base la prospérité de l'humanité et l'exercice de ses droits,

est encore, est toujours la voie la plus commode à suivre pour un

souverain.

Bonaparte a réussi, par la mort du duc d'Enghien, à compromettre, nous

d'abord, plus tard la noblesse française, enfin la nation entière et

toute l'Europe. On s'est lié à son sort, il est vrai, c'était un grand

point pour lui; mais, en nous flétrissant il perdait ses droits au

dévouement qu'il eût réclamé en vain dans ses malheurs. Comment eût-il

pu compter sur un lien forgé, il faut en convenir, aux dépens des plus

nobles sentiments de l'âme? Hélas! j'en juge par moi-même. À dater de

cette époque, j'ai commencé à rougir à mes propres yeux de la chaîne que

je portais, et ce sentiment secret, que j'étouffais plus ou moins bien

par intervalles, plus tard m'est devenu commun avec le monde entier.

À son retour à Paris, le premier consul fut frappé d'abord de l'effet

qu'il avait produit; il s'aperçut que les sentiments vont un peu moins

vite que les opinions, et que les visages avaient changé d'expression en

sa présence. Fatigué d'un souvenir qu'il aurait voulu rendre ancien dès

les premiers jours, il pensa que le plus court moyen était d'user

promptement les impressions, et il se détermina à paraître en public,

quoiqu'un certain nombre de gens lui conseillassent d'attendre un peu.

«Mais, répondit-il, il faut à tout prix vieillir cet événement, et il

demeurera nouveau tant qu'il restera quelque chose à éprouver. En ne

changeant rien à nos habitudes, je forcerai le public à diminuer

l'importance des circonstances.» Il fut donc résolu qu'il irait à

l'Opéra. Ce jour-là j'accompagnais madame Bonaparte. Sa voiture suivait

immédiatement celle de son époux. Ordinairement il avait coutume de ne

point attendre qu'elle fût arrivée pour franchir rapidement les

escaliers et se montrer dans sa loge; mais, cette fois, il s'arrêta dans

un petit salon qui la précédait et donna à madame Bonaparte le temps de

le rejoindre. Elle était fort tremblante, et lui très pâle; il nous

regardait tous et semblait interroger nos regards pour savoir comment

nous pensions qu'il serait reçu. Il s'avança enfin de l'air de quelqu'un

qui marche au feu d'une batterie. On l'accueillit comme de coutume, soit

que sa vue produisît son effet accoutumé, car la multitude ne change

point en un moment ses habitudes, soit que la police eût pris d'avance

quelques précautions. Je craignais fort qu'il ne fût pas applaudi, et

lorsque je vis qu'il l'était, j'éprouvai cependant un serrement de

coeur.

Il ne demeura que peu de jours à Paris; il alla s'établir à Saint-Cloud,

et je crois bien que, dès ce moment, il détermina l'exécution de ses

projets de royauté. Il sentit la nécessité d'imposer à l'Europe une

puissance qui ne pouvait plus être contestée, et dans le moment où, par

des actes qui ne lui paraissaient que vigoureux, il venait de rompre

avec tous les partis, il pensa qu'il lui serait facile de montrer à

découvert le but vers lequel il avait marché avec plus ou moins de

précautions. Il commença par obtenir du Corps législatif assemblé une

levée de soixante mille hommes, non qu'on en eût besoin pour la guerre

avec l'Angleterre, qui ne pouvait se faire que sur mer, mais parce qu'il

fallait se donner une attitude imposante à l'instant où on allait

frapper l'Europe par un incident tout nouveau. Le code civil venait

d'être terminé, c'était une oeuvre importante qui méritait, disait-on,

l'approbation générale. Les tribunes des trois corps de l'État

retentirent à cette occasion de l'éloge de Bonaparte. M. Marcorelle,

député du Corps législatif, fit une motion, le 24 mars, trois jours

après la mort du duc d'Enghien, qui fut accueillie avec acclamations.

Il proposa que le buste du premier consul décorât la salle des séances.

«Qu'un acte éclatant de notre amour, dit-il, annonce à l'Europe que

celui qu'ont menacé les poignards de quelques vils assassins est l'objet

de notre affection et de notre admiration!» De nombreux applaudissements

répondirent à ces paroles.

Peu de jours après, Fourcroy, conseiller d'État, vint porter la parole

au nom du gouvernement pour clore la session. Il parla des princes de la

maison de Bourbon en les appelant: «Les membres de cette famille

dénaturée qui aurait voulu noyer la France dans son sang pour pouvoir

régner sur elle.» Et il ajouta qu'il fallait les menacer de mort, s'ils

voulaient souiller de leur présence le sol de la patrie.

Cependant l'instruction du grand procès se continuait avec soin; chaque

jour on arrêtait, soit en Bretagne, soit à Paris, des chouans qui se

rattachaient à cette conspiration, et l'on avait déjà interrogé

plusieurs fois Georges, Pichegru et Moreau. Les deux premiers,

disait-on, répondaient avec fermeté. Le dernier paraissait abattu; il ne

sortait rien de net de ces interrogatoires.

Un matin, on trouva le général Pichegru étranglé dans sa prison. Cet

événement fit un grand bruit. On ne manqua pas de l'attribuer au désir

de se défaire d'un ennemi redoutable. La détermination de son caractère,

disait-on, l'aurait porté, au moment où la procédure fût devenue

publique, à des paroles animées qui auraient produit un effet fâcheux.

Il eût peut-être excité un parti en sa faveur; il eût déchargé Moreau,

dont il était déjà si difficile de prouver juridiquement la culpabilité.

Voilà quels motifs on donnait à cet assassinat. D'un autre côté, les

partisans de Bonaparte disaient: «Personne ne doute que Pichegru ne soit

venu à Paris pour y exciter un soulèvement; lui-même ne le nie pas, ses

aveux auraient convaincu les incrédules; son absence, lors des

interrogatoires, nuira à la clarté qu'il serait désirable de répandre

sur tout ce procès.»

Une fois, plusieurs années après, je demandais à M. de Talleyrand ce

qu'il pensait de la mort de Pichegru: «Qu'elle est arrivée, me dit-il,

bien subitement et bien à point.» Mais, à cette époque, M. de Talleyrand

était brouillé avec Bonaparte et il ne négligeait aucune occasion de

lancer sur lui toute espèce d'accusation. Je suis donc bien loin de

rien affirmer par rapport à cet événement. On n'en parla point à

Saint-Cloud, et chacun s'abstint de l'ombre d'une réflexion.

Ce fut à peu près dans le même temps que Lucien Bonaparte quitta la

France et se brouilla sans retour avec son frère. Son mariage avec

madame Jouberthon, mariage que Bonaparte n'avait pu rompre, les avait

séparés. Ils ne se voyaient que rarement. Le consul, occupé de ses

grands projets, fit une dernière tentative; mais Lucien demeura

inébranlable. On lui étala en vain l'élévation prochaine de la famille,

on lui parla d'un mariage avec la reine d'Étrurie[49]; l'amour fut le

plus fort, et il refusa tout. Il s'ensuivit une scène violente, une

rupture complète, et l'exil de Lucien du sol français.

Dans cette occasion, je me trouvai à portée de voir le premier consul

livré à l'une de ces émotions rares dont j'ai parlé plus haut, où il

paraissait vraiment attendri.

[Note 49: La Toscane avait été, après le traité de

Lunéville (1801), érigée en royaume d'Étrurie, et donnée au

fils du duc de Parme. Le roi étant mort en 1803, sa veuve,

Marie-Louise, fille de Charles IV, roi d'Espagne, lui succéda

jusqu'en 1807, époque où ce petit royaume fut incorporé à

l'Empire, pour en être distrait en 1809 en faveur de madame

Bacciochi, qui prit le titre de grande duchesse de Toscane.

(P. R.)]

C'était à Saint-Cloud, vers la fin d'une soirée. Madame Bonaparte, seule

avec M. de Rémusat et moi, attendait avec inquiétude l'issue de cette

dernière conférence entre les deux frères. Elle n'aimait pas Lucien,

mais elle eût désiré qu'il ne se passât rien d'éclatant dans la famille.

Vers minuit, Bonaparte entra dans le salon; son air était abattu, il se

laissa tomber sur un fauteuil, et s'écria d'un ton fort pénétré: «C'en

est donc fait! Je viens de rompre avec Lucien et de le chasser de ma

présence.» Madame Bonaparte lui faisant quelques représentations: «Tu es

une bonne femme, lui dit-il, de plaider pour lui,» et se levant en même

temps, il prit sa femme dans ses bras, lui posa doucement la tête sur

son épaule, et tout en parlant, conservant la main appuyée sur cette

tête dont l'élégante coiffure contrastait avec le visage terne et triste

dont elle était rapprochée, il nous conta que Lucien avait résisté à

toutes ses sollicitations, qu'il avait en vain fait parler les menaces

et l'amitié. «Il est dur pourtant, ajouta-t-il, de trouver dans sa

famille une pareille résistance à de si grands intérêts. Il faudra donc

que je m'isole de tout le monde, que je ne compte que sur moi seul. Eh

bien! je me suffirai à moi-même, et toi, Joséphine, tu me consoleras de

tout.»

J'ai conservé un souvenir assez doux de cette scène. Bonaparte avait les

larmes aux yeux en parlant, et j'étais tentée de le remercier lorsque je

le trouvais susceptible d'une émotion un peu pareille à celle des autres

hommes. Bien peu de temps après, son frère Louis lui fit éprouver une

autre contrariété qui eut peut-être une grande influence sur le sort de

madame Bonaparte.

Le consul, déterminé à monter sur le trône de France, et à fixer

l'hérédité, abordait déjà quelquefois la question du divorce. Cependant,

soit qu'il eût encore un trop grand attachement pour sa femme, soit que

ses relations présentes avec l'Europe ne permissent point d'espérer une

de ces alliances qui auraient fortifié sa politique, il parut pencher

alors à ne point rompre son mariage, et à adopter le petit Napoléon, qui

se trouvait en même temps son neveu et son petit-fils.

Sitôt qu'il eut laissé entrevoir ce projet, sa famille éprouva une

extrême inquiétude. Joseph Bonaparte osa lui représenter qu'il n'avait

pas mérité d'être dépossédé des droits qu'il allait acquérir, comme

frère aîné, à la couronne, et il les soutint comme s'ils étaient

réellement avérés depuis longtemps. Bonaparte, que la contradiction

irritait toujours, s'emporta, et ne parut que plus décidé dans son plan;

il le confia à sa femme, qu'il combla de joie, et qui m'en parlait en

envisageant son exécution comme le terme de ses inquiétudes. Madame

Louis s'y soumit sans montrer aucune satisfaction; elle n'avait pas la

moindre ambition, et même elle ne pouvait se défendre de craindre que

cette élévation n'attirât quelque danger sur la tête de son enfant. Un

jour, le consul, entouré de sa famille, tenant le jeune Napoléon sur ses

genoux, tout en jouant avec lui et le caressant, lui adressait ces

paroles: «Sais-tu bien, petit bambin, que tu risques d'être roi un

jour?--Et Achille[50]? dit aussitôt Murat qui se trouvait présent.--Ah!

Achille, répondit Bonaparte, Achille sera un bon soldat.» Cette réponse

blessa profondément madame Murat; mais Bonaparte, ne faisant pas

semblant de s'en apercevoir, et piqué intérieurement de l'opposition de

ses frères qu'il croyait, avec raison, excitée surtout par elle,

Bonaparte, continuant d'adresser la parole à son petit-fils: «En tout

cas, dit-il encore, je te conseille, mon pauvre enfant, si tu veux

vivre, de ne point accepter les repas que t'offriront tes cousins.»

[Note 50: Achille était fils aîné de Murat.]

On conçoit quelle violente aigreur devaient inspirer de semblables

discours. Louis Bonaparte fut dès lors environné de sa famille; on lui

rappelait adroitement les bruits qui avaient couru sur la naissance de

son fils; on lui représenta qu'il ne devait point sacrifier les intérêts

des siens à celui d'un enfant qui d'ailleurs appartenait à moitié aux

Beauharnais, et, comme Louis Bonaparte n'était pas si peu capable

d'ambition qu'on l'a voulu croire depuis, il alla, ainsi que Joseph,

demander au premier consul raison du sacrifice de ses droits qu'on

voulait lui imposer: «Pourquoi, disait-il, faut-il donc que je cède à

mon fils ma part de votre succession? Par où ai-je mérité d'être

déshérité? Quelle sera mon attitude, lorsque cet enfant, devenu le

vôtre, se trouvera dans une dignité très supérieure à la mienne,

indépendant de moi, marchant immédiatement après vous, ne me regardant

qu'avec inquiétude ou peut-être même avec mépris? Non, je n'y

consentirai jamais, et plutôt que de renoncer à la royauté qui va entrer

dans votre héritage, plutôt que de consentir à courber la tête devant

mon fils, je quitterai la France, j'emmènerai Napoléon, et nous verrons

si tout publiquement vous oserez ravir un enfant à son père!»

Il fut impossible au premier consul, malgré tout son pouvoir, de vaincre

cette résistance; il s'emporta inutilement, il lui fallut céder de peur

d'un éclat fâcheux et presque ridicule, car c'eût été ridicule sans

doute de voir toute cette famille se disputer d'avance une couronne que

la France n'avait point encore précisément donnée. On étouffa tout ce

bruit, et Bonaparte fut obligé de rédiger son hérédité, et la

possibilité de l'adoption qu'il se réserva, dans les termes qu'on trouve

dans le décret relatif à l'élévation du consul à l'Empire.

Ces discussions animèrent, comme on peut le croire, la haine qui

existait déjà entre les Bonapartes et les Beauharnais. Les premiers les

envisagèrent comme la suite d'une intrigue de madame Bonaparte. Louis se

montra encore plus sévère que par le passé dans la défense qu'il

renouvela à sa femme d'avoir aucune relation intime avec sa mère: «Si

vous suivez ses intérêts aux dépens des miens, lui disait-il durement,

je vous déclare que je saurai vous en faire repentir; je vous séparerai

de vos fils, je vous claquemurerai dans quelque retraite éloignée dont

aucune puissance humaine ne pourra vous tirer, et vous payerez du

malheur de votre vie entière votre condescendance pour votre propre

famille. Et surtout, gardez qu'aucune de mes menaces parvienne aux

oreilles de mon frère! Sa puissance ne vous défendrait pas de mon

courroux.»

Madame Louis pliait la tête comme une victime devant une pareille

violence. Elle était grosse à cette époque; le chagrin et l'inquiétude

altérèrent sa santé, qui dès lors ne se remit plus. On vit disparaître

sa fraîcheur, qui était le seul agrément de son visage. Elle avait une

gaieté naturelle qui s'effaça pour toujours. Silencieuse, craintive,

elle se gardait de confier ses peines à sa mère dont elle craignait

l'indiscrétion et la vivacité. Elle ne voulait pas non plus irriter le

premier consul. Celui-ci lui savait gré de sa réserve, car il

connaissait son frère, et devinait les souffrances qu'elle avait à

supporter. Il ne laissa, depuis ce temps, échapper aucune occasion de

témoigner l'intérêt, et je dirai plus, une sorte de respect que la douce

et sage conduite de sa belle-fille lui inspira. Ce que je dis là ne

ressemble guère à l'opinion qui s'est malheureusement établie sur cette

femme infortunée; mais ses vindicatives belles-soeurs n'ont jamais cessé

de la flétrir par les plus odieuses calomnies, et, comme elle portait le

nom de Bonaparte, le public, se vengeant peu à peu de la haine

qu'inspirait le despotisme impérial par une sorte de mépris partiel

répandu sur tout ce qui faisait partie de la famille, accueillit

volontiers tous les bruits qui furent habilement lancés contre madame

Louis. Son époux, irrité de plus en plus par les chagrins qu'il lui

causait, s'avouant qu'il ne pouvait être aimé après la tyrannie qu'il

exerçait, jaloux par orgueil, défiant par caractère, aigri par les

habitudes d'une mauvaise santé, personnel à l'excès, fit peser sur elle

toutes les sévérités du despotisme conjugal. Elle était environnée

d'espions, toutes ses lettres ne lui arrivaient qu'ouvertes; ses

tête-à-tête, même avec des femmes, inspiraient de l'ombrage, et quand

elle se plaignait de cette rigueur insultante: «Vous ne pouvez pas

m'aimer, lui disait-il, vous êtes femme, par conséquent un être tout

formé de ruse et de malice. Vous êtes la fille d'une mère sans morale:

vous tenez à une famille que je déteste; que de motifs pour moi de

veiller sur toutes vos actions!»

Madame Louis, de qui j'ai tenu ces détails bien longtemps après, n'avait

de consolation que dans l'amitié de son frère dont les Bonapartes,

quelque jaloux qu'ils fussent, ne pouvaient attaquer la conduite.

Eugène, simple, franc, gai et ouvert dans toutes ses manières, ne

montrant aucune ambition, se tenant à l'écart de toutes les intrigues,

faisant son devoir où on le plaçait, désarmait la calomnie qui ne

pouvait parvenir à l'atteindre, et demeurait étranger à tout ce qui se

passait dans l'intérieur de ce palais. Sa soeur l'aimait passionnément,

et ne confiait qu'à lui ses chagrins dans les courts moments où la

jalouse surveillance de Louis leur permettait d'être ensemble.

Cependant, le premier consul ayant fait apparemment des plaintes à

l'électeur de Bavière de la correspondance que M. Drake entretenait en

France, et cet Anglais ayant conçu quelques inquiétudes pour sa sûreté,

ainsi que sir Spencer Smith envoyé d'Angleterre près de la cour de

Wurtemberg, ils disparurent tout d'un coup. Lord Morpoth, dans la

chambre des communes, demanda aux ministres raison de la conduite de

Drake. Le chancelier de l'échiquier répondit qu'il n'avait été donné à

cet envoyé aucun pouvoir du gouvernement pour une telle machination, et

qu'il s'expliquerait davantage, quand l'ambassadeur aurait répondu aux

informations qu'on lui avait demandées.

À cette époque, le premier consul avait de longues conférences avec M.

de Talleyrand. Celui-ci, dont toutes les opinions sont essentiellement

monarchiques, pressait le consul de remplacer son titre par celui de

roi. Il m'a avoué depuis que le titre d'empereur l'avait dès lors

effrayé; il y voyait un vague et une étendue qui étaient précisément ce

qui flattait l'imagination de Bonaparte. «Mais, disait encore M. de

Talleyrand, il y avait là une combinaison de république romaine et de

Charlemagne qui lui tournait la tête. Un jour, je voulus me donner le

plaisir de mystifier Berthier, je le pris à part: «Vous savez, lui

dis-je, quel grand projet nous occupe; allez-vous-en presser le premier

consul de prendre le titre de roi; vous lui ferez plaisir.» Aussitôt

Berthier, charmé d'avoir une occasion de parler à Bonaparte sur un sujet

agréable, s'avance près de lui à l'autre bout de la pièce où nous étions

tous; je m'éloignai un peu, parce que je prévoyais l'orage. Berthier

commence son petit compliment; mais, au mot de _roi_, les yeux de

Bonaparte s'allument, il met le poing sous le menton de Berthier, le

pousse devant lui jusqu'à la muraille: «Imbécile, dit-il, qui vous a

conseillé de venir ainsi m'échauffer la bile? Une autre fois ne vous

chargez plus de pareilles commissions.» Le pauvre Berthier me regarda

tout confus qu'il était, et fut assez longtemps sans me pardonner cette

mauvaise plaisanterie.»

Enfin, le 30 avril 1804, le tribun Curée, à qui sans doute on avait fait

la leçon, et dont la bonne volonté fut payée plus tard par une place de

sénateur, fit ce qu'on appelait alors une motion d'ordre au Tribunat,

pour demander que le gouvernement de la république fût confié à un

empereur, et que l'Empire fût héréditaire dans la famille de Napoléon

Bonaparte. Son discours parut habilement fait; il regardait l'hérédité,

disait-il, comme une garantie contre les machinations de l'extérieur, et

au fait, le titre d'empereur ne signifiait que consul victorieux.

Presque tous les tribuns s'inscrivirent pour parler. On nomma une

commission de treize membres. Carnot seul eut le courage de s'opposer

hautement à cette proposition. Il déclara que, par la même raison qu'il

avait voté contre le consulat à vie, il voterait contre l'Empire, sans

aucune animosité personnelle, et bien déterminé à obéir à l'empereur,

s'il était élu. Il fit un grand éloge du gouvernement d'Amérique, et

ajouta que Bonaparte aurait pu l'adopter lors du traité d'Amiens; que

les abus du despotisme avaient des suites plus dangereuses pour les

nations que ceux de la liberté, et qu'avant d'aplanir la route à ce

despotisme d'autant plus dangereux qu'il était appuyé sur des succès

militaires, il eût fallu créer les institutions qui devaient le

réprimer. Nonobstant l'opposition de Carnot, le projet de voeu fut mis

aux voix et adopté.

Le 4 mai, une députation du Tribunat porta ce projet au Sénat déjà tout

préparé. Le vice-président, François de Neufchâteau, répondit que le

Sénat avait prévenu ce vote, et qu'il le prendrait en considération.

Dans la même séance, on décida qu'on porterait le projet de voeu et la

réponse du vice-président au premier consul.

Le 5 mai, le Sénat fit une adresse à Bonaparte pour lui demander, sans

autre explication, un dernier acte qui assurât le repos des destinées à

venir de la France. On peut voir dans le _Moniteur_ sa réponse à cette

adresse: «Je vous invite, dit-il, à me faire connaître votre pensée tout

entière. Je désire que nous puissions dire au peuple français le 14

juillet prochain: «Les biens que vous avez acquis il y a quinze ans, la

liberté, l'égalité et la gloire, sont à l'abri de toutes les tempêtes.»

En réponse, l'unanimité du Sénat vota pour le gouvernement impérial,

«dont, disait-il, il est important pour l'intérêt du peuple français que

Napoléon Bonaparte soit chargé».

Dès le 8 mai, les adresses des villes arrivèrent à Saint-Cloud. Ce fut

celle de Lyon qui parut la première; un peu plus tard, celles de Paris

et des autres villes. Vint en même temps le voeu de l'armée: Klein

d'abord[51], et puis l'armée du camp de Montreuil, sous les ordres du

général Ney[52]. Les autres corps de l'armée suivirent promptement cet

exemple. M. de Fontanes parla au premier consul au nom du Corps

législatif, dans ce moment séparé, et ceux de ses membres qui se

trouvaient à Paris se réunirent pour voter comme le Sénat.

[Note 51: Le général Klein épousa, depuis, la fille de la

comtesse d'Arberg, dame du palais. Il fut nommé sénateur et

conservé pair de France par le roi.]

[Note 52: Depuis le maréchal Ney.]

On pense bien que de pareils événements mettaient l'intérieur du château

de Saint-Cloud dans de vives agitations. J'ai déjà dit quel mécompte le

refus de Louis Bonaparte avait fait éprouver à sa belle-mère. Cependant

elle conservait l'espérance que le premier consul viendrait à bout, s'il

demeurait dans la même volonté, de vaincre la résistance de ses frères,

et elle me témoigna sa joie de voir que les nouveaux plans de son époux

ne le portaient point à remettre en délibération ce terrible divorce.

Dans les moments où Bonaparte avait à se plaindre de ses frères, madame

Bonaparte remontait toujours en crédit, parce que son inaltérable

douceur devenait la consolation du consul irrité. Elle n'essayait point

d'obtenir une promesse de lui, soit pour elle, soit pour ses enfants, et

la confiance qu'elle montrait en sa tendresse ainsi que la modération

d'Eugène, mises en comparaison des prétentions de la famille de

Bonaparte, ne pouvaient que le frapper et lui plaire beaucoup. Mesdames

Bacciochi et Murat, très agitées de ce qui allait se passer,

cherchaient à tirer de M. de Talleyrand ou de Fouché les projets secrets

du premier consul, pour savoir à quoi elles devaient s'attendre. Il

n'était point en leur puissance de dissimuler le trouble qu'elles

éprouvaient, et j'observais ce trouble avec quelque amusement, dans

leurs regards inquiets et dans toute les paroles qui leur échappaient.

Enfin, il nous fut annoncé un soir que le lendemain le Sénat viendrait

en grande cérémonie pour porter à Bonaparte le décret qui allait lui

donner la couronne. Il me semble qu'à ce souvenir je retrouve encore

toutes les émotions que cette nouvelle me fit éprouver. Le premier

consul, en faisant part à sa femme de cet événement, lui avait dit que

ses projets étaient de s'environner d'une cour plus nombreuse, mais

qu'il saurait distinguer les nouveaux venus des anciens serviteurs qui

s'étaient dévoués à son sort les premiers. Il l'avait chargée de

prévenir particulièrement M. de Rémusat et moi de ses bonnes intentions

à notre égard. J'ai déjà dit comme il avait supporté la douleur que je

ne pus dissimuler à la mort du duc d'Enghien; son indulgence à cet égard

ne se ralentit point, il trouva peut-être une sorte d'amusement à

pénétrer le secret de toutes mes impressions, et à en effacer peu à peu

l'effet par les témoignages d'une bienveillance soigneuse, qui ranima

mon dévouement pour lui prêt à s'éteindre. Je n'étais point encore de

force à lutter avec succès contre l'attachement que je me sentais

disposée à avoir pour lui; je gémissais de sa faute que je trouvais

immense; mais quand je le voyais, pour ainsi dire, meilleur que par le

passé, je pensais qu'il avait fait un bien faux calcul, mais je lui

savais gré de ce qu'il tenait sa parole, en se montrant doux et bon

après, comme il l'avait promis. Le fait est qu'il avait à cette époque

besoin de tout le monde et qu'il ne négligeait aucun moyen de succès.

Son adresse avait réussi de même auprès de M. de Caulaincourt, qui,

séduit par ses caresses, reprit peu à peu sa sérénité passée et devint à

cette époque l'un des plus intimes confidents de ses projets futurs. En

même temps Bonaparte, ayant questionné sa femme sur l'opinion que chacun

des personnages de cette cour avait émise au moment de la mort du

prince, et apprenant d'elle que M. de Rémusat, habituellement silencieux

par goût et par prudence, mais toujours vrai quand il était interrogé,

n'avait pas craint de lui avouer sa secrète indignation, Bonaparte, qui

alors s'était apparemment promis de ne s'irriter de rien, aborda, un

jour, M. de Rémusat sur cette question, et, lui développant ce qu'il lui

plut de sa politique, vint à bout de lui persuader qu'il avait cru

nécessaire au repos de la France cet acte rigoureux. Mon mari, en me

racontant cet entretien, me dit: «Je suis loin d'adopter son idée qu'il

lui fallût se souiller d'un pareil sang pour assurer son autorité, et je

n'ai pas craint de le lui dire; mais j'avoue que j'éprouve du

soulagement en pensant que ce n'est point une passion telle que la

vengeance qui l'a entraîné, et je le vois si agité, quoi qu'il dise, de

l'effet qu'il a produit, que je crois qu'à l'avenir il n'essaiera plus

d'affirmer sa puissance par de si terribles moyens. Je n'ai pas perdu

cette occasion de lui montrer que, dans un siècle comme celui-ci et avec

une nation telle que la nôtre, on jouait gros jeu en voulant en imposer

par une sanglante terreur, et j'augure beaucoup de ce qu'il m'a écouté

avec une extrême attention sur tout ce que j'ai voulu lui dire.»

On voit par cet aveu sincère de ce que nous éprouvions tous deux, quel

était alors le besoin que nous avions de l'espérance. Les juges sévères

des sentiments des autres pourraient nous blâmer sans doute de cette

facilité à nous flatter encore; ils diront, avec quelque apparence de

raison, que cette facilité tenait beaucoup à notre situation

personnelle. Ah! sans doute, il est si pénible de rougir vis-à-vis de

soi-même de l'état qu'on a embrassé, il est si doux d'aimer les devoirs

qu'on s'est imposés, il est si naturel de vouloir s'embellir et son

avenir et celui de sa patrie, que ce n'est qu'avec peine et après un

long débat qu'on accueille la vérité qui doit flétrir la vie. Elle est

venue plus tard, cette vérité, elle est venue pas à pas, mais avec tant

de puissance qu'il n'a plus été permis de la repousser, et nous avons

payé cher cette erreur que des âmes douces et faciles durent conserver

aussi longtemps qu'il leur fut possible.

Quoi qu'il en soit, le 18 mai 1804, le second consul Cambacérès,

président du Sénat, se rendit à Saint-Cloud suivi du Sénat entier et

escorté d'un corps de troupes considérable; il prononça un discours

convenu, et donna à Bonaparte pour la première fois le titre de Majesté.

Il le reçut avec calme, et comme s'il y avait eu droit toute sa vie. Le

Sénat passa ensuite dans l'appartement de madame Bonaparte, qui fut à

son tour proclamée impératrice. Elle répondit avec sa bonne grâce

ordinaire qui la plaçait toujours à la hauteur de la situation où elle

était appelée.

En même temps furent créés ce qu'on appelle les grands dignitaires: Le

grand électeur, Joseph Bonaparte; le connétable, Louis Bonaparte;

l'archichancelier de l'Empire, Cambacérès; l'architrésorier, Lebrun.

Les ministres, le secrétaire d'État Maret, qui prit le rang de ministre,

les colonels généraux de la garde, le gouverneur du palais Duroc, les

préfets du palais, les aides de camp prêtèrent serment, et, le

lendemain, le nouveau connétable présenta à l'empereur les officiers de

l'armée, parmi lesquels se trouva Eugène de Beauharnais, simple colonel.

Les obstacles que Bonaparte avait trouvés dans sa famille, pour

l'adoption qu'il voulait faire, le déterminèrent à rejeter cette

adoption à un temps éloigné. L'hérédité fut donc déclarée, dans la

descendance de Napoléon Bonaparte, et, à défaut d'enfants, dans celle de

Joseph et de Louis, qui furent créés _princes impériaux_. Le

sénatus-consulte organique portait que l'empereur pourrait adopter pour

son successeur celui de ses neveux qu'il voudrait, mais seulement quand

il aurait dix-huit ans, et ensuite l'adoption était interdite à ceux de

sa race.

La liste civile était celle qu'on accordait au roi en 1791, et les

princes devaient être traités conformément à l'ancienne loi rendue le 20

décembre 1790. Les grands dignitaires auraient le tiers de la somme

accordée aux princes. Ils devaient présider les collèges électoraux des

six plus grandes villes de l'Empire, et les princes seraient à

perpétuité, dès l'âge de dix-huit ans, membres du Sénat et du conseil

d'État.

Seize maréchaux furent aussi créés à cette époque, outre quelques

sénateurs à qui le titre de maréchal fut donné[53].

[Note 53: Voici les noms des quatorze maréchaux nommés à

cette époque: Berthier, Murat, Moncey, Jourdan, Masséna,

Augereau, Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney,

Davout, Bessières; et les sénateurs qui eurent ce titre:

Kellermann, Lefebvre, Pérignon, Sérurier.]

Voici la formule du décret:

«Napoléon, par la grâce de Dieu et par les constitutions de la

République, empereur des Français, à tout présent et à venir, salut.

»Le Sénat, après avoir entendu les orateurs du conseil d'État, a

décrété, et nous ordonnons ce qui suit:

»La proposition suivante sera présentée à l'acceptation du peuple

français:

»Le peuple français veut l'hérédité de la dignité impériale dans la

descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon

Bonaparte, et dans la descendance directe, naturelle, légitime de Joseph

Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu'il est réglé par le

sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII.»

Ce sénatus-consulte fut proclamé dans tous les quartiers de Paris, et,

comme il fallait penser à tout en même temps, un article du _Moniteur_

apprit qu'il fallait donner aux princes le titre d'_altesse impériale_,

aux grands dignitaires celui de _monseigneur_ et d'_altesse

sérénissime_; que les ministres seraient appelés _monseigneur_ par les

fonctionnaires publics et les pétitionnaires, et les maréchaux _monsieur

le maréchal_.

Ainsi disparut pour tout à fait le titre de _citoyen_ déjà oublié depuis

longtemps dans le monde, où celui de _monsieur_ avait repris ses droits,

mais dont Bonaparte se servait toujours fort scrupuleusement. Ce même

jour, 18 mai, ayant invité à dîner ses frères, Cambacérès, Lebrun et les

ministres de sa maison, nous l'entendions, pour la première fois, se

servir du nom de _monsieur_, sans que l'habitude rappelât une seule fois

sur ses lèvres celui de _citoyen_.

En même temps, on créa les titres des grands officiers de l'Empire, huit

inspecteurs et colonels généraux d'artillerie, du génie, de cavalerie et

de la marine, et les grands officiers civils de la couronne dont je

parlerai plus tard.

Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 27 / 44 题