CHAPITRE V.

(1804.)

Arrestation de Georges Cadoudal.--Mission de M. de Caulaincourt à

Ettenheim.--Arrestation du duc d'Enghien.--Mes angoisses et mes

instances auprès de madame Bonaparte.--Soirée de la Malmaison.--Mort du

duc d'Enghien.--Paroles remarquables du premier consul.

Après les différentes arrestations dont j'ai parlé, on livra au

_Moniteur_ des articles du _Morning Chronicle_, qui rapportaient que la

mort de Bonaparte et la restauration de Louis XVIII étaient prochaines.

On ajoutait que des gens arrivés tout à l'heure de Londres affirmaient

qu'on y spéculait à la Bourse sur cet événement, et qu'on y nommait

Georges, Pichegru et Moreau. On imprima aussi dans le même _Moniteur_ la

lettre d'un Anglais à Bonaparte, qu'il appelait _Monsieur Consul_. Cette

lettre lui adressait, pour son utilité particulière, un pamphlet répandu

du temps de Cromwell qui tendait à prouver qu'on ne _pouvait pas

assassiner_ des personnages tels que Cromwell et lui, parce qu'il n'y

avait aucun crime à tuer un animal dangereux, ou un tyran: «Tuer n'est

donc pas assassiner, disait le pamphlet, la différence est grande.»

Cependant, en France, des adresses de toutes les villes et de toutes les

armées, des mandements des évêques, arrivaient à Paris pour complimenter

le premier consul, et féliciter la France du danger auquel elle avait

échappé. On insérait soigneusement ces pièces dans _le Moniteur_.

Enfin, Georges Cadoudal fut arrêté le 29 mars sur la place de l'Odéon.

Il était en cabriolet, et, s'apercevant qu'on le poursuivait, il

pressait vivement son cheval. Un officier de paix se présenta

courageusement en tête du cheval, et fut tué raide par un coup de

pistolet que Georges lui tira. Mais, le peuple s'étant attroupé, le

cabriolet fut arrêté et Georges saisi. On trouva sur lui de soixante à

quatre-vingt mille francs en billets qui furent donnés à la veuve de

l'homme qu'il avait tué. On mit dans les journaux qu'il avait avoué

sur-le-champ qu'il n'était venu en France que pour assassiner Bonaparte.

Cependant je crois me rappeler que l'on dit dans ce temps que Georges,

qui montra dans toute la procédure une extrême fermeté et un grand

dévouement à la maison de Bourbon, nia toujours le plan de l'assassinat,

mais convint que son projet était d'attaquer la voiture du consul, et de

l'enlever sans lui faire aucun mal.

À cette même époque, le roi d'Angleterre tomba sérieusement malade;

notre gouvernement comptait sur cette mort pour la retraite de M. Pitt

du ministère.

Le 21 mars, voici quel article parut dans _le Moniteur_: «Le prince de

Condé a fait une circulaire pour appeler les émigrés et les rassembler

sur le Rhin. Un prince de la maison de Bourbon, à cet effet, se tient

sur la frontière.»

Puis on imprima la correspondance secrète qu'on avait saisie d'un nommé

Drake, ministre accrédité d'Angleterre en Bavière, qui prouvait que le

gouvernement anglais ne négligeait aucun moyen d'exciter du trouble en

France. M. de Talleyrand eut ordre d'envoyer des copies de cette

correspondance à tous les membres du corps diplomatique, qui

témoignèrent leur indignation par des lettres qui furent toutes insérées

dans _le Moniteur_.

Nous touchions à la semaine sainte. Le dimanche de la Passion, 18 mars,

ma semaine auprès de madame Bonaparte commençait. Je me rendis dès le

matin aux Tuileries pour assister à la messe, ce qui se faisait dès ce

temps-là avec pompe. Après la messe, madame Bonaparte trouvait toujours

une cour nombreuse dans les salons, et y demeurait quelque temps,

parlant aux uns et aux autres.

Madame Bonaparte, redescendue chez elle, m'annonça que nous allions

passer cette semaine à la Malmaison. «J'en suis charmée, ajouta-t-elle,

Paris me fait peur en ce moment.» Quelques heures après, nous partîmes.

Bonaparte était dans sa voiture particulière, madame Bonaparte dans la

sienne, seule avec moi. Pendant une partie de la route, je remarquai

qu'elle était silencieuse et fort triste; je lui en témoignai de

l'inquiétude; elle parut hésiter à me répondre; mais ensuite elle me

dit: «Je vais vous confier un grand secret. Ce matin, Bonaparte m'a

appris qu'il avait envoyé sur nos frontières M. de Caulaincourt pour s'y

saisir du duc d'Enghien. On va le ramener ici.--Ah! mon Dieu, madame,

m'écriai-je, et qu'en veut-on faire?--Mais il me paraît qu'il le fera

juger.»

Ces paroles me causèrent le plus grand mouvement d'effroi que j'aie, je

crois, éprouvé de ma vie. Il fut tel que madame Bonaparte crut que

j'allais m'évanouir, et qu'elle baissa toutes les glaces. «J'ai fait ce

que j'ai pu, continua-t-elle, pour obtenir de lui la promesse que ce

prince ne périrait point, mais je crains fort que son parti ne soit

pris.--Quoi donc! vous pensez qu'il le fera mourir?--Je le crains.» À

ces mots, les larmes me gagnèrent, et, dans l'émotion que j'éprouvai, je

me hâtai de mettre sous ses yeux toutes les funestes suites d'un pareil

événement: cette souillure du sang royal qui ne satisferait que le parti

des jacobins, l'intérêt particulier que ce prince inspirait sur tous les

autres, le beau nom de Condé, l'effroi général, la chaleur des haines

qui se ranimerait, etc. J'abordai toutes les questions dont madame

Bonaparte n'envisageait qu'une partie. L'idée d'un meurtre était ce qui

l'avait le plus frappée. Je parvins à l'épouvanter réellement, et elle

me promit de tout tenter pour faire changer cette funeste résolution.

Nous arrivâmes toutes deux atterrées à la Malmaison. Je me réfugiai dans

ma chambre, où je pleurai amèrement; toute mon âme était ébranlée.

J'aimais et j'admirais Bonaparte, je le croyais appelé par une puissance

invincible aux plus hautes destinées, je laissais ma jeune imagination

s'exalter sur lui; tout à coup le voile qui couvrait mes yeux venait à

se déchirer, et par ce que j'éprouvais en ce moment, je ne comprenais

que trop l'impression que cet événement allait produire.

Il n'y avait à la Malmaison personne à qui je pusse m'ouvrir

entièrement. Mon mari n'était point de service, et je l'avais laissé à

Paris. Il fallut me contraindre, et reparaître avec un visage

tranquille, car madame Bonaparte m'avait positivement défendu de rien

laisser échapper qui indiquât qu'elle m'en eût parlé.

Quand je descendis au salon vers six heures, j'y trouvai le premier

consul jouant aux échecs. Il me parut serein et calme; son visage

paisible me fit mal à regarder; depuis deux heures, en pensant à lui,

mon esprit avait été tellement bouleversé, que je ne pouvais plus

reprendre les impressions ordinaires que me faisait sa présence; il me

semblait que je devais le trouver changé. Quelques militaires dînèrent

avec lui; tout le temps se passa d'une manière insignifiante; après le

dîner, il se retira dans son cabinet pour travailler avec toutes ses

polices; le soir, quand je quittai madame Bonaparte, elle me promit

encore de renouveler ses sollicitations.

Le lendemain matin, je la joignis le plus tôt qu'il me fut possible;

elle était entièrement découragée. Bonaparte l'avait repoussée sur tous

les points: «Les femmes devaient demeurer étrangères à ces sortes

d'affaires; sa politique demandait ce coup d'État; il acquérait par là

le droit de se rendre clément dans la suite; il lui fallait choisir ou

de cette action décisive, ou d'une longue suite de conspirations qu'il

faudrait punir journellement. L'impunité encouragerait les partis, il

serait donc obligé de persécuter, d'exiler, de condamner sans cesse, de

revenir sur ce qu'il avait fait pour les émigrés, de se mettre dans les

mains des jacobins. Les royalistes l'avaient déjà plus d'une fois

compromis à l'égard des révolutionnaires. Cette action-ci le dégageait

vis-à-vis de tout le monde. D'ailleurs le duc d'Enghien, après tout,

entrait dans la conspiration de Georges; il venait apporter le trouble

en France, il servait la vengeance des Anglais; puis sa réputation

militaire pouvait peut-être à l'avenir agiter l'armée; lui mort, nos

soldats auraient tout à fait rompu avec les Bourbons. En politique, une

mort qui devait donner du repos n'était point un crime; les ordres

étaient donnés, il n'y avait plus à reculer.»

Dans cet entretien, madame Bonaparte apprit à son mari qu'il allait

aggraver l'odieux de cette action par la circonstance d'avoir choisi M.

de Caulaincourt, dont les parents avaient été autrefois attachés à la

maison de Condé.--«Je ne le savais point, répondit Bonaparte; et puis

qu'importe? Si Caulaincourt est compromis, il n'y a pas grand mal, il ne

m'en servira que mieux. Le parti opposé lui pardonnera désormais d'être

gentilhomme.» Il ajouta, au reste, que M. de Caulaincourt n'était

instruit que d'une partie de son plan, et qu'il pensait que le duc

d'Enghien allait demeurer ici en prison.

Le courage me manqua à toutes ces paroles; j'avais de l'amitié pour M.

de Caulaincourt, je souffrais horriblement de tout ce que j'apprenais.

Il me semblait qu'il aurait dû refuser la mission dont on l'avait

chargé.

La journée entière se passa tristement; je me rappelle que madame

Bonaparte, qui aimait beaucoup les arbres et les fleurs, s'occupa dans

la matinée de faire transporter un cyprès dans une partie de son jardin

nouvellement dessinée. Elle-même jeta quelques pelletées de terre sur

l'arbre afin de pouvoir dire qu'elle l'avait planté de ses mains. «Mon

Dieu, madame, lui dis-je en la regardant faire, c'est bien l'arbre qui

convient à une pareille journée.» Depuis ce temps, je n'ai jamais passé

devant ce cyprès sans éprouver un serrement de coeur.

Ma profonde émotion troublait madame Bonaparte. Légère et mobile,

d'ailleurs très confiante dans la supériorité des vues de Bonaparte,

elle craignait à l'excès les impressions pénibles et prolongées; elle en

éprouvait de vives, mais infiniment passagères. Convaincue que la mort

du duc d'Enghien était résolue, elle eût voulu se détourner d'un regret

inutile. Je ne le lui permis pas. J'employai la plus grande portion du

jour à la harceler sans cesse; elle m'écoutait avec une douceur extrême,

mais avec découragement, elle connaissait mieux Bonaparte que moi. Je

pleurais en lui parlant, je la conjurais de ne point se rebuter, et,

comme je n'étais pas sans crédit sur elle, je parvins à la déterminer à

une dernière tentative.

«Nommez-moi s'il le faut au premier consul, lui disais-je; je suis bien

peu de chose, mais enfin il jugera par l'impression que je reçois de

celle qu'il va produire, car enfin je lui suis plus attachée que

beaucoup d'autres; je ne demande pas mieux que de lui trouver des

excuses, et je n'en vois pas une à ce qu'il va faire.»

Nous vîmes peu Bonaparte dans cette seconde journée; le grand juge, le

préfet de police, Murat vinrent, et eurent de longues audiences; je

trouvais à tout le monde des figures sinistres. Je demeurai debout une

partie de la nuit. Quand je m'endormais, mes rêves étaient affreux. Je

croyais entendre des mouvements continuels dans le château, et qu'on

tentait sur nous de nouvelles entreprises. Je me sentais pressée tout à

coup du désir d'aller me jeter aux genoux de Bonaparte, pour lui

demander qu'il eût pitié de sa gloire; car alors je trouvais qu'il en

avait une bien pure, et de bonne foi je pleurais sur elle. Cette nuit ne

s'effacera jamais de mon souvenir.

Le mardi matin, madame Bonaparte me dit: «Tout est inutile; le duc

d'Enghien arrive ce soir. Il sera conduit à Vincennes, et jugé cette

nuit. Murat se charge de tout. Il est odieux dans cette affaire. C'est

lui qui pousse Bonaparte; il répète qu'on prendrait sa clémence pour de

la faiblesse, et que les jacobins seraient furieux. Il y a un parti qui

trouve mauvais qu'on n'ait pas eu égard à l'ancienne gloire de Moreau,

et qui demanderait pourquoi on ménagerait davantage un Bourbon; enfin

Bonaparte m'a défendu de lui en parler davantage. Il m'a parlé de vous,

ajouta-t-elle ensuite; je lui ai avoué que je vous avais tout dit; il

avait été frappé de votre tristesse. Tâchez de vous contraindre.»

Ma tête était montée alors: «Ah! qu'il pense de moi ce qu'il voudra! il

m'importe peu, madame, je vous assure, et, s'il me demande pourquoi je

pleure, je lui répondrai que je pleure sur lui.» Et, en parlant ainsi,

je pleurais en effet.

Madame Bonaparte s'épouvantait de l'état où elle me voyait; les émotions

fortes de l'âme lui étaient à peu près étrangères, et quand elle

cherchait à me calmer en me rassurant, je ne pouvais répondre que par

ces mots: «Ah! madame, vous ne me comprenez pas!» Elle m'assurait

qu'après cet événement Bonaparte marcherait comme auparavant. Hélas! ce

n'était pas l'avenir qui m'inquiétait; je ne doutais pas de sa force sur

lui et sur les autres, mais je sentais une sorte de déchirement

intérieur qui m'était tout personnel.

Enfin, à l'heure du dîner, il fallut descendre et composer son visage.

Le mien était bouleversé. Bonaparte jouait encore aux échecs, il avait

pris fantaisie à ce jeu. Dès qu'il me vit, il m'appela près de lui, me

disant de le conseiller; je n'étais pas en état de prononcer quatre

mots. Il me parla avec un ton de douceur et d'intérêt qui acheva de me

troubler. Lorsque le dîner fut servi, il me fit mettre près de lui, et

me questionna sur une foule de choses toutes personnelles à ma famille.

Il semblait qu'il prit à tâche de m'étourdir, et de m'empêcher de

penser. On avait envoyé le petit Napoléon de Paris, on le plaça au

milieu de la table, et son oncle parut s'amuser beaucoup de voir cet

enfant toucher à tous les plats, et renverser tout autour de lui.

Après le dîner, il s'assit à terre, joua avec l'enfant, et affecta une

gaieté qui me parut forcée. Madame Bonaparte, qui craignait qu'il ne fût

demeuré irrité de ce qu'elle lui avait dit sur moi, me regardait en

souriant doucement, et semblait me dire: «Vous voyez qu'il n'est pas si

méchant, et que nous pouvons nous rassurer.» Pour moi, je ne savais

plus où j'en étais; je croyais dans certains moments faire un mauvais

rêve; j'avais sans doute l'air effaré, car tout à coup Bonaparte, me

regardant fixement, me dit: «Pourquoi n'avez-vous pas de rouge? Vous

êtes trop pâle.» Je lui répondis que j'avais oublié d'en mettre.

«Comment? reprit-il, une femme qui oublie son rouge!» et en éclatant de

rire: «Cela ne t'arriverait jamais, à toi, Joséphine!» Puis il ajouta:

«Les femmes ont deux choses qui leur vont fort bien: le rouge et les

larmes.» Toutes ces paroles achevèrent de me déconcerter.

Le général Bonaparte n'avait ni goût ni mesure dans sa gaieté. Alors il

prenait des manières qui se sentaient des habitudes de garnison. Il fut

encore assez longtemps à jouer avec sa femme avec plus de liberté que de

décence, puis il m'appela vers une table pour faire une partie d'échecs.

Il ne jouait guère bien, ne voulant pas se soumettre à la marche des

pièces. Je le laissais faire ce qui lui plaisait; tout le monde gardait

le silence; alors il se mit à chanter entre ses dents. Puis tout à coup

il lui vint des vers à la mémoire. Il prononça à demi-voix: _Soyons

amis, Cinna_, puis les vers de Gusman dans _Alzire_:

Et le mien quand ton bras vient de m'assassiner[41].

Je ne pus m'empêcher de lever la tête et de le regarder; il sourit et

continua. En vérité, je crus dans ce moment qu'il était possible qu'il

eût trompé sa femme et tout le monde, et qu'il préparât une grande scène

de clémence. Cette idée, à laquelle je m'attachai fortement, me donna du

calme; mon imagination était bien jeune alors, et d'ailleurs j'avais un

tel besoin d'espérer! «Vous aimez les vers?» me dit Bonaparte; j'avais

bien envie de répondre: «Surtout quand ils font application.» Je n'osai

jamais[42].

[Note 41: Voici ces vers:

Des dieux que nous servons connais la différence:

Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance;

Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner,

M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.

(_Alzire_, acte V, scène VII.) (P. R.)]

[Note 42: Le lendemain du jour où j'écrivais ceci, on me

prêta précisément un livre qui a paru cette année et qui

s'appelle _Mémoires secrets sur la vie de Lucien Bonaparte_.

Cet ouvrage a pu être fait par quelque secrétaire de Lucien.

Il renferme quelques faits qui manquent de vérité. Il y a

quelques notes à la fin, ajoutées par une personne digne de

foi, dit-on. Je suis tombée sur celle-ci, qui m'a paru

curieuse: «Lucien apprit la mort du duc d'Enghien par le

général Hullin, parent de madame Jouberthon, et qui arriva

chez elle quelques heures après, avec la contenance d'un

homme désespéré. On avait assuré le conseil militaire que le

premier consul ne voulait que constater son pouvoir, et

devait faire grâce au prince; on avait même cité à quelques

membres ces vers d'_Alzire_: _Des dieux que nous servons

connais la différence_, etc.»]

Nous continuâmes notre partie, et de plus en plus je me confiai à sa

gaieté. Nous jouions encore, lorsque le bruit d'une voiture se fit

entendre: On annonça le général Hullin; le premier consul repoussa la

table fortement, se leva, et, entrant dans la galerie voisine du salon,

il demeura le reste de la soirée avec Murat, Hullin et Savary. Il ne

reparut plus, et cependant moi, je rentrai chez moi plus tranquille. Je

ne pouvais me persuader que Bonaparte ne fût pas ému de la pensée

d'avoir dans les mains une telle victime. Je souhaitais que le prince

demandât à le voir; et c'est ce qu'il fit en effet, en répétant ces

paroles: «Si le premier consul consentait à me voir, il me rendrait

justice, et comprendrait que j'ai fait mon devoir.» Peut-être, me

disais-je, il ira lui-même à Vincennes, il accordera un éclatant pardon.

À quoi bon sans cela rappeler les vers de Gusman?

La nuit, cette terrible nuit, se passa. Le matin, de bonne heure, je

descendis au salon. J'y trouvai Savary seul, excessivement pâle, et, je

lui dois cette justice, avec un visage décomposé. Ses lèvres tremblaient

en me parlant, et cependant il ne m'adressait que des mots

insignifiants. Je ne l'interrogeai point. Les questions ont toujours

été paroles inutiles à des personnages de ce genre. Ils disent, sans

qu'on leur demande, ce qu'ils veulent dire, et ne répondent jamais.

Madame Bonaparte entra dans le salon; elle me regarda tristement, et

s'assit en disant à Savary: «Eh bien, c'est donc fait?--Oui, madame,

reprit-il. Il est mort ce matin, et, je suis forcé d'en convenir, avec

un beau courage.» Je demeurai atterrée.

Madame Bonaparte demanda des détails; ils ont été sus depuis. On avait

conduit le prince dans un des fossés du château; quand on lui avait

proposé un mouchoir, il le repoussa dignement, et s'adressant aux

gendarmes: «Vous êtes Français, leur dit-il, vous me rendrez bien au

moins le service de ne point me manquer.» Il remit un anneau, des

cheveux et une lettre pour madame de Rohan; Savary montra le tout à

madame Bonaparte. La lettre était ouverte, courte et affectueuse. Je ne

sais si les dernières intentions de ce malheureux prince auront été

exécutées.

«Après sa mort, reprit Savary, on a permis aux gendarmes de prendre ses

vêtements, sa montre, et l'argent qu'il avait sur lui; aucun n'a voulu y

toucher. On dira ce qu'on voudra, on ne peut voir périr de pareils

hommes comme on ferait de tant d'autres, et je sens que j'ai peine à

retrouver mon sang-froid.»

Peu à peu parurent Eugène de Beauharnais, trop jeune pour avoir un

souvenir, et qui ne voyait guère dans le duc d'Enghien qu'un

conspirateur contre les jours de son maître, des généraux, dont je

n'écrirai point les noms, qui exaltaient cette action, si bien que

madame Bonaparte, toujours un peu effrayée dès qu'on parlait haut et

fort, crut devoir s'excuser de sa tristesse, en répétant cette phrase si

complètement déplacée: «Je suis une femme, moi, et j'avoue que cela me

donne envie de pleurer.»

Dans la matinée, il vint une foule de monde, les consuls, les ministres,

Louis Bonaparte et sa femme; le premier renfermé dans un silence qui

paraissait désapprobateur, madame Louis effarouchée, n'osant point

sentir et comme demandant ce qu'elle devait penser. Les femmes encore

plus que le reste étaient absolument soumises à la puissance magique de

ce mot sacramentel de Bonaparte: _Ma politique_. C'est avec ce mot qu'il

écrasait la pensée, les sentiments, même les impressions, et quand il le

prononçait, presque personne au palais, surtout pas une femme, n'eût

osé l'interroger sur ce qu'il voulait dire.

Mon mari vint aussi le matin; sa présence soulagea la terrible

oppression qui m'étouffait. Il était abattu et affligé comme moi.

Combien je lui sus gré de ne pas penser à me donner le moindre avis sur

l'attitude composée qu'il fallait prendre dans cette occasion! Nous nous

entendîmes dans toutes nos souffrances. Il me conta qu'on était

généralement révolté à Paris, et que les chefs du parti jacobin

disaient: «Le voilà des nôtres.» Il ajouta ces paroles, que je me suis

souvent rappelées depuis: «Voilà le consul lancé dans une route où, pour

effacer ce souvenir, il sera souvent forcé de laisser de côté l'utile,

et de nous étourdir par l'extraordinaire.» Il dit aussi à madame

Bonaparte: «Il vous reste un conseil important à donner au premier

consul: il n'a pas un moment à perdre pour rassurer l'opinion, qui

marche vite à Paris. Il faut au moins qu'il prouve que ceci n'est point

la suite d'un caractère cruel qui se développe, mais d'un calcul dont il

ne m'appartient pas de déterminer la justesse, et qui doit le rendre

bien circonspect.»

Madame Bonaparte apprécia ce conseil. Elle le reporta à son époux, qui

se trouva très disposé à l'entendre, et qui répondit par ces deux mots:

_C'est juste_. En la rejoignant avant le dîner, je la trouvai dans la

galerie avec sa fille, et M. de Caulaincourt, qui venait d'arriver. Il

avait surveillé l'arrestation du prince, mais ne l'accompagna point. Je

reculai dès que je l'aperçus. «Et vous aussi, me dit-il tout haut, vous

allez me détester, et pourtant je ne suis que malheureux, mais je le

suis beaucoup. Pour prix de mon dévouement le consul vient de me

déshonorer. J'ai été indignement trompé, me voilà ainsi perdu.» Il

pleurait en parlant, et me fit pitié.

Madame Bonaparte m'a assuré qu'il avait parlé du même ton au premier

consul, et je l'ai vu longtemps conserver un visage sévère et irrité

devant lui. Le premier consul lui faisait des avances, il les

repoussait. Il lui étalait ses desseins, son système, il le trouvait

raide et glacé; de brillants dédommagements lui furent offerts, et

furent d'abord refusés. Peut-être eussent-ils dû l'être toujours.

Cependant l'opinion publique se dressa contre M. de Caulaincourt; chez

certaines gens, elle ménageait le maître pour écraser l'aide de camp.

Cette inégalité de démonstrations l'irrita; il eût baissé la tête

devant un blâme indépendant, qui devait être au moins partagé. Mais

quand il vit qu'on était déterminé à épuiser les affronts sur lui, pour

acquérir encore le droit de caresser le vrai coupable, il conçut un

souverain mépris des hommes et consentit à les obliger au silence en se

plaçant aussi à un degré de puissance qui pouvait leur imposer. Son

ambition et Bonaparte justifièrent cette disposition. «Ne soyez point

insensé, lui disait ce dernier. Si vous pliez devant les coups dont on

veut vous frapper, vous serez assommé; on ne vous saura nul gré de votre

tardive opposition à mes volontés, et on vous blâmera d'autant plus

qu'on n'aura point à vous craindre.» À force de revenir sur de pareils

raisonnements, et en n'épargnant aucun moyen de consoler, caresser et

séduire M. de Caulaincourt, Bonaparte, parvint à calmer le ressentiment

très réel qu'il éprouvait, et peu à peu l'éleva près de lui à de très

grandes dignités. On peut blâmer plus ou moins la faiblesse qu'eut M. de

Caulaincourt de pardonner la tache ineffaçable que le premier consul

grava sur son front; mais on lui doit cette justice, qu'il ne fut jamais

près de lui ni aveugle, ni bas courtisan, et qu'il demeura dans le

petit nombre de ses serviteurs qui ne négligèrent point l'occasion de

lui dire la vérité[43].

Avant le dîner, madame Bonaparte et sa fille m'exhortèrent fort à garder

la meilleure contenance que je pourrais. La première me dit que, dans la

matinée, son époux lui avait demandé quel effet avait produit sur moi

cette déplorable nouvelle, et que sur la réponse que j'avais pleuré, il

lui avait dit: «C'est tout simple, elle fait son métier de femme; vous

autres, vous n'entendez rien à mes affaires; mais tout se calmera, et

l'on verra que je n'ai point fait une gaucherie.»

[Note 43: M. de Caulaincourt a conservé toute sa vie les

mêmes sentiments, et il jugeait très sévèrement la politique

et la personne de celui dont il s'employa souvent à conjurer

les fatales volontés. Mon père tenait de M. Mounier, fils du

célèbre membre des assemblées de la Révolution, avec lequel

il était fort lié dans sa jeunesse, que dans la campagne de

1813, M. de Caulaincourt, alors duc de Vicence, accompagnant

l'empereur avec une partie de son état-major et de sa maison,

vit un obus labourer la terre à côté de Napoléon. Il poussa

son cheval entre l'empereur et l'obus, et le couvrit, autant

qu'il était en lui, des éclats qui heureusement

n'atteignirent personne. Le soir, M. Mounier, soupant au

quartier-général lui parlait de cet acte de dévouement par

lequel il avait si simplement exposé sa vie pour sauver son

maître: «Il est vrai, répondit le duc de Vicence, et pourtant

je ne croirais point qu'il y a un Dieu au ciel, si cet

homme-là mourait sur le trône.» (P. R.)]

Enfin, l'heure du dîner arriva. Avec le service ordinaire de la semaine,

il y avait encore M. et madame Louis Bonaparte, Eugène de Beauharnais,

M. de Caulaincourt et le général Hullin[44]! La vue de cet homme me

troublait. Il apportait dans ce jour la même expression de visage que la

veille, une extrême impassibilité[45]. Je crois en vérité qu'il ne

pensait avoir fait ni une mauvaise action, ni un acte de dévouement, en

présidant la commission militaire qui condamna le prince. Depuis, il a

vécu assez simplement. Bonaparte a payé par des places et de l'argent le

funeste service qu'il lui devait; mais il lui arrivait quelquefois de

dire, en voyant Hullin: «Sa présence m'importune, je n'aime point ce

qu'il me rappelle.»

[Note 44: Alors commandant de Paris.]

[Note 45: On m'a assuré, depuis, qu'il avait été fort

affligé.]

Le consul passa de son cabinet à table; il n'affectait point de gaieté

ce jour-là. Au contraire, tant que dura le repas, il demeura plongé dans

une rêverie profonde; nous étions tous fort silencieux. Lorsqu'on allait

se lever de table, tout à coup, le consul, répondant à ses pensées,

prononça ces paroles d'une voix sèche et rude: «Au moins ils verront ce

dont nous sommes capables, et dorénavant, j'espère, on nous laissera

tranquilles.» Il passa dans le salon; il y causa tout bas longtemps avec

sa femme, et me regarda deux ou trois fois sans courroux. Je me tenais

tristement à l'écart, abattue, malade, et sans volonté ni pouvoir de

dire un mot.

Peu à peu arrivèrent Joseph Bonaparte, M. et madame Bacciochi[46],

accompagnés de M. de Fontanes[47]. Lucien alors était brouillé avec son

frère par suite du mariage qu'il avait contracté avec madame Jouberthon;

il ne paraissait plus chez le premier consul, et se disposait à quitter

la France. Dans la soirée, on vit arriver Murat, le préfet de police

Dubois, les conseillers d'État, etc. Les visages des arrivants étaient

tous composés. La conversation fut d'abord insignifiante, rare et

lourde; les femmes assises et dans un grand silence, les hommes debout

en demi-cercle; Bonaparte marchant d'un angle à l'autre du salon. Il

entreprit d'abord une sorte de dissertation moitié littéraire, moitié

historique avec M. de Fontanes. Quelques noms qui appartiennent à

l'histoire ayant été prononcés, lui donnèrent occasion de développer son

opinion sur quelques-uns de nos rois et des plus grands capitaines de

l'histoire. Je remarquai de ce jour que son penchant naturel le portait

à tous les détrônements de quelque genre qu'ils fussent, même à ceux des

admirations. Il exalta Charlemagne, mais prétendit que la France avait

toujours été en décadence sous les Valois. Il rabaissa la grandeur

d'Henri IV: «Il manquait, disait-il, de gravité. C'est une affectation

qu'un souverain doit éviter que celle de la bonhomie. Que veut-il?

rappeler à ce qui l'entoure qu'il est un homme comme un autre? Quel

contresens! Dès qu'un homme est roi, il est à part de tous; et j'ai

toujours trouvé l'instinct de la vraie politique dans l'idée qu'eut

Alexandre de se faire descendre d'un dieu.» Il ajouta que Louis XIV

avait mieux connu les Français que Henri IV; mais il se hâta de le

représenter subjugué par des prêtres et une vieille femme, et il se

livra à ce sujet à des opinions un peu vulgaires. De là il tourna sa

pensée sur quelques généraux de Louis XIV, et sur la science militaire

en général.

[Note 46: M. Bacciochi était alors colonel de dragons, et

absolument étranger aux affaires publiques. Il avait la

passion du violon et en jouait toute la journée.]

[Note 47: M. de Fontanes fut nommé dans ce temps

président du Corps législatif, et plus tard président

perpétuel.]

«La science militaire, disait-il, consiste à bien calculer toutes les

chances d'abord, et ensuite à faire exactement, presque

mathématiquement, la part du hasard. C'est sur ce point qu'il ne faut

pas se tromper, et qu'une décimale de plus ou de moins peut tout

changer. Or ce partage de la science et du hasard ne peut se caser que

dans une tête de génie, car il en faut partout où il y a création, et

certes la plus grande improvisation de l'esprit humain est celle qui

donne une existence à ce qui n'en a pas. Le hasard demeure donc toujours

un mystère pour les esprits médiocres, et devient une réalité pour les

hommes supérieurs. Turenne n'y pensait guère et n'avait que de la

méthode. Je crois, ajoutait-il en souriant, que je l'aurais battu. Condé

s'en doutait plus que lui, mais c'était par impétuosité qu'il s'y

livrait. Le prince Eugène est un de ceux qui l'ont le mieux apprécié.

Henri IV a toujours mis la bravoure à la place de tout; il n'a livré que

des combats, et ne se fût pas tiré d'une bataille rangée. C'est un peu

par démocratie qu'on a tant vanté Catinat; j'ai, pour mon compte,

remporté une victoire là où il fut battu. Les philosophes ont façonné sa

réputation comme ils l'ont voulu, et cela a été d'autant plus facile

qu'on peut toujours dire tout ce qu'on veut des gens médiocres portés à

une certaine évidence par des circonstances qu'ils n'ont pas créées.

Pour être un véritable grand homme, dans quelque genre que ce soit, il

faut réellement avoir improvisé une partie de sa gloire, et se montrer

au-dessus de l'événement qu'on a causé. Par exemple, César a eu dans

plusieurs occasions une faiblesse qui me met en défiance des éloges que

lui donne l'histoire. Monsieur de Fontanes, vos amis les historiens me

sont souvent fort suspects, votre Tacite lui-même n'explique rien; il

conclut de certains résultats sans indiquer les routes qui ont été

suivies; il est, je crois, habile écrivain, mais rarement homme d'État.

Il nous peint Néron comme un tyran exécrable, et puis nous dit, presque

en même temps qu'il nous parle du plaisir qu'il eut à brûler Rome, que

le peuple l'aimait beaucoup. Tout cela n'est pas net. Allez, croyez-moi,

nous sommes un peu dupes dans nos croyances des écrivains qui nous ont

fabriqué l'histoire au gré de la pente naturelle de leur esprit. Mais

savez-vous de qui je voudrais lire une histoire bien faite? C'est du roi

de Prusse, de Frédéric. Je crois que celui-là est un de ceux qui ont le

mieux su leur métier dans tous les genres. Ces dames, dit-il en se

retournant vers nous, ne seront pas de mon avis, et diront qu'il était

sec et personnel; mais, après tout, un homme d'État est-il fait pour

être sensible? N'est-ce pas un personnage complètement excentrique,

toujours seul d'un côté avec le monde de l'autre? Sa lunette est celle

de sa politique; il doit seulement avoir égard à ce qu'elle ne

grossisse, ni ne diminue rien. Et tandis qu'il observe les objets avec

attention, il faut qu'il soit attentif à remuer également les fils qu'il

a dans la main. Le char qu'il conduit est souvent attelé de chevaux

inégaux; jugez donc s'il doit s'amuser à ménager certaines convenances

de sentiments si importantes pour le commun des hommes! Peut-il

considérer les liens du sang, les affections, les puérils ménagements de

la société? Et dans la situation où il se trouve, que d'actions séparées

de l'ensemble et qu'on blâme, quoiqu'elles doivent contribuer au grand

oeuvre que tout le monde n'aperçoit pas! Un jour elles termineront la

création du colosse immense qui fera l'admiration de la postérité.

Malheureux que vous êtes! Vous retiendrez vos éloges parce que vous

craindrez que le mouvement de cette grande machine ne fasse sur vous

l'effet de Gulliver qui, lorsqu'il déplaçait sa jambe, écrasait les

Lilliputiens. Exhortez-vous, devancez le temps, agrandissez votre

imagination, regardez de loin, et vous verrez que ces grands personnages

que vous croyez violents, cruels, que sais-je? ne sont que des

politiques. Ils se connaissent, se jugent mieux que vous, et, quand ils

sont réellement habiles, ils savent se rendre maîtres de leurs passions,

car ils vont jusqu'à en calculer les effets.»

On peut voir par cette espèce de _manifeste_ la nature des opinions de

Bonaparte, et encore comme une de ses idées en enfantait une autre quand

il se livrait à la conversation. Il arrivait quelquefois qu'il

discourait avec moins de suite, parce qu'il tolérait assez bien les

interruptions, mais, ce jour-là, les esprits semblaient glacés en sa

présence, et personne n'osait saisir certaines applications qu'il était

pourtant visible qu'il avait offertes lui-même.

Il n'avait pas cessé d'aller et de venir en parlant ainsi pendant près

d'une heure. Ma mémoire a laissé échapper beaucoup d'autres choses qu'il

dit encore. Enfin, interrompant tout à coup le cours de ses idées, il

ordonna à M. de Fontanes de lire des extraits de la correspondance de

Drake, dont j'ai déjà parlé, extraits qui étaient tous relatifs à la

conspiration.

Quand la lecture fut finie: «Voilà des preuves, dit-il, qu'on ne peut

récuser. Ces gens-là voulaient mettre le désordre dans la France et tuer

la Révolution dans ma personne; j'ai dû la défendre et la venger. J'ai

montré ce dont elle est capable. Le duc d'Enghien conspirait comme un

autre, il a fallu le traiter comme un autre. Du reste, tout cela était

ourdi sans précaution, sans connaissance du terrain; quelques

correspondants obscurs, quelques vieilles femmes crédules ont écrit, on

les a crus; les Bourbons ne verront jamais rien que par l'Oeil-de-Boeuf,

et sont destinés à de perpétuelles illusions. Les Polignac ne doutaient

pas que toutes les maisons de Paris ne fussent ouvertes pour les

recevoir, et, arrivés ici, aucun noble n'a voulu les accueillir. Tous

ces insensés me tueraient qu'ils ne l'emporteraient point encore; ils ne

mettraient à ma place que les jacobins irrités. Nous avons passé le

temps de l'étiquette; les Bourbons ne savent point s'en départir; si

vous les voyez rentrer, je gage que c'est la première chose dont ils

s'occuperaient. Ah! c'eût été différent si on les avait vus comme Henri

IV sur un champ de bataille, tout couverts de sang et de poussière. On

ne reprend point un royaume avec une lettre datée de Londres et signée

_Louis_. Et cependant une telle lettre compromet des imprudents que je

suis forcé de punir, et qui me font une sorte de pitié. J'ai versé du

sang, je le devais, j'en répandrai peut-être encore, mais sans colère,

et tout simplement parce que la saignée entre dans les combinaisons de

la médecine politique. Je suis l'homme de l'État, je suis la Révolution

française, je le répète, et je la soutiendrai.»[48]

Après cette dernière déclaration, Bonaparte nous congédia tous; chacun

se retira sans oser se communiquer ses idées, et ainsi se termina une si

fatale journée.

[Note 48: Le meurtre du duc d'Enghien est l'inépuisable

sujet des controverses entre les adversaires de l'Empire et

les défenseurs de Napoléon. Mais les dernières et les plus

sérieuses publications des historiens et des auteurs de

mémoires ne sont en rien contradictoires avec ce récit qui a

d'ailleurs tous les caractères de la sincérité et de la

vérité. Le premier consul a conçu et ordonné l'attentat,

Savary et la commission militaire l'ont exécuté, M. de

Caulaincourt en a été l'intermédiaire inconscient. On peut

trouver toutes les pièces du procès dans un livre intitulé:

_Le duc d'Enghien, d'après les documents historiques, par L.

Constant_, in-8, Paris, 1869. Voici toutefois un passage des

_Mémoires d'Outre-tombe_, par Chateaubriand, qu'il me paraît

intéressant de citer ici, quoique ce livre ne soit point le

meilleur de son auteur, et ne mérite pas une confiance

absolue. Pourtant la démission que donna le lendemain du

crime M. de Chateaubriand lui fait justement honneur. «Il y

eut une délibération du conseil pour l'arrestation du duc

d'Enghien. Cambacérès, dans ses mémoires inédits, affirme, et

je le crois, qu'il s'opposa à cette arrestation; mais en

racontant ce qu'il dit, il ne dit pas ce qu'on lui répliqua.

Du reste, le _Mémorial de Sainte-Hélène_ nie les

sollicitations de miséricorde auxquelles Bonaparte aurait été

exposé. La prétendue scène de Joséphine demandant à genoux la

grâce du duc d'Enghien, s'attachant au pan de l'habit de son

mari et se faisant traîner par ce mari inexorable, est une de

ces inventions de mélodrame avec lesquelles nos fabliers

composent aujourd'hui la véridique histoire. Joséphine

ignorait, le 19 mars au soir, que le duc d'Enghien devait

être jugé; elle le savait seulement arrêté. Elle avait promis

à madame de Rémusat de s'intéresser au sort du prince. Ce ne

fut que le 21 mars que Bonaparte dit à sa femme: «Le duc

d'Enghien est fusillé.» Les mémoires de madame de Rémusat,

que j'ai connue, étaient extrêmement curieux sur l'intérieur

de la cour impériale. L'auteur les a brûlés pendant les

Cent-Jours, et ensuite écrits de nouveau; ce ne sont plus que

des souvenirs reproduits sur des souvenirs; la couleur est

affaiblie, mais Bonaparte y est toujours montré à nu, et jugé

avec impartialité.» (P. R.)]

Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 26 / 44 题