(1804.)
Effets et causes de l'avènement de Bonaparte au trône
impérial.--Conversation de l'empereur.--Chagrins de madame
Murat.--Caractère de M. de Rémusat.--La nouvelle cour.
L'avènement de Bonaparte au trône impérial produisit une foule
d'impressions diverses en Europe, et trouva, même en France, les
opinions partagées. Il est pourtant reconnu qu'il ne choqua pas la
grande majorité de la nation. Les Jacobins ne s'en étonnèrent point,
accoutumés qu'ils sont à pousser pour leur compte le succès jusqu'où il
peut aller, dès que la chance leur devient favorable. Les royalistes se
découragèrent, et sur ce point Bonaparte obtint ce qu'il avait voulu.
Mais l'échange du consulat contre le pouvoir impérial déplut aux vrais
amis de la liberté. Ceux-ci malheureusement, se partageaient en deux
classes, ce qui diminuait leur influence, et c'est encore de même
aujourd'hui. Les uns, assez indifférents au changement de la dynastie
régnante, auraient accepté Bonaparte comme un autre, pourvu qu'il eût
reçu sa puissance du droit d'une constitution qui l'aurait contenue en
même temps que fondée. Ils voyaient avec inquiétude un homme,
entreprenant et guerrier, s'emparer d'une autorité dont il était facile
de prévoir que des chambres déjà frappées de nullité ne réprimeraient
pas les empiétements. Le Sénat paraissait dévoué à l'obéissance passive;
le Tribunat chancelait sur sa base, et qu'attendre d'un Corps législatif
silencieux? Les ministres, sans aucune responsabilité, n'étaient que des
premiers commis, et l'on prévoyait d'avance que le conseil d'État,
dirigé avec méthode, deviendrait le grand magasin d'où l'on tirerait
dorénavant les lois que chaque circonstance rendrait nécessaires.
Si cette première portion des amis de la liberté eût été plus nombreuse
et bien dirigée, elle aurait pu sans doute s'imposer à l'empereur en
instruisant le peuple à demander avec continuité ce qu'une nation ne
demande jamais longtemps en vain: l'exercice réglé et légitime de ses
droits.
Mais il existait un second parti qui ne s'entendant avec l'autre que
pour le fond, et s'appuyant sur des théories, qu'on avait déjà tenté de
pratiquer d'une manière dangereuse et sanguinaire, perdit la possibilité
de produire une utile opposition. Je veux parler des prosélytes du
gouvernement anglo-américain. Ils virent sans répugnance la création du
consulat, qui leur représentait assez la présidence des États-Unis; ils
crurent, ou voulurent croire, que Bonaparte maintiendrait cette égalité
des droits à laquelle ils attachaient une si grande importance, et,
parmi eux, quelques-uns furent séduits de bonne foi. Je dis
_quelques-uns_, car je crois que la vanité personnelle, excitée par le
soin qu'il prit d'abord de les flatter et de les consulter sur tout, fut
ce qui en aveugla la plus grande partie.
En effet, s'ils n'avaient pas eu quelque intérêt secret à se tromper,
comment les aurait-on entendus répéter si souvent, depuis, qu'ils
n'avaient aimé que Bonaparte consul, et que Bonaparte empereur leur
était devenu odieux?
Tant qu'a duré son consulat, était-il donc si différent de lui-même? Son
autorité consulaire était-elle autre chose qu'un pouvoir dictatorial
sous un autre nom? N'avait-il pas déjà décidé de la paix et de la
guerre, sans consulter le voeu national? Le droit de lever la
conscription ne lui était-il pas dévolu? Laissait-il à la discussion des
affaires sa liberté? Les journaux pouvaient-ils se permettre un seul
article qu'il n'eût approuvé? Ne montrait-il pas clairement qu'il
faisait ressortir son pouvoir du droit de ses armes victorieuses, et
comment de sévères républicains avaient-ils pu s'y laisser surprendre?
Ah! je comprends que les hommes fatigués des troubles révolutionnaires,
effrayés de cette liberté qu'on associa si longtemps à la mort, aient
entrevu le repos dans la domination d'un maître habile, que d'ailleurs
la fortune semblait déterminée à seconder; je conçois qu'ils aient vu
l'arrêt du destin dans son élévation, et qu'ils se soient flattés de
trouver la paix dans l'irrévocable. J'oserai dire que la vraie bonne foi
a donc été parmi ceux qui ont cru que Bonaparte, soit consul, soit
empereur, s'opposerait, par l'exercice de son autorité, aux entreprises
des factions, et nous sauverait des dangers d'une anarchie tumultueuse.
On n'osait plus prononcer le nom de République, tant la terreur l'avait
souillée; le gouvernement directorial s'était anéanti devant le mépris
que ses chefs inspiraient; le retour des Bourbons ne pouvait s'exécuter
qu'à l'aide d'une révolution; la moindre secousse épouvantait les
Français, dont tous les enthousiasmes semblaient épuisés. D'ailleurs,
les hommes auxquels ils s'étaient fiés successivement les avaient
trompés; et cette fois, en se livrant à la force, ils étaient sûrs du
moins de ne plus s'abuser[54].
[Note 54: Malgré l'extrême désir de ne point ajouter aux
opinions contemporaines de l'auteur celles que la réflexion,
l'expérience et les conséquences historiques des événements
ont pu nous donner sur ce temps, il est difficile de ne pas
remarquer que les gens qui blâmèrent l'Empire en approuvant
pleinement le consulat, ne montraient pas en effet beaucoup
de prévoyance, ni une susceptibilité bien vive en matière de
liberté. Nous avons vu cependant des temps analogues, et il
paraît certain que des gens éclairés ont pu, en 1848, voter
pour la présidence du prince Louis Bonaparte, sans prévoir le
coup d'État du 2 décembre 1851, et même être indulgents pour
ce dernier événement, sans accepter dès lors le
rétablissement de l'Empire et ses conséquences. Je puis le
reconnaître d'autant plus librement, que mon père et les
siens n'ont point partagé cette illusion et ont voté pour la
présidence du général Cavaignac. Mais la situation était plus
obscure encore en 1804. Assurément, depuis le 18 brumaire, la
France n'était plus un État libre, et son chef possédait un
pouvoir sans autres limites que la prudence ou la modération
d'un seul homme. Mais il n'y en a pas moins une grande
différence entre le consulat et l'Empire. Non seulement
l'extension indéterminée que donnait ce titre nouveau
d'empereur, mais la pompe qui l'environna, ce cérémonial,
accompagnement avoué du despotisme, les institutions et les
formes que l'imagination, le goût et l'orgueil de Napoléon se
réunirent pour inventer, faisaient de ce nouveau pouvoir
quelque chose de plus différent de ce qui avait précédé,
quelque chose de plus disparate avec les idées et les moeurs
de la Révolution qu'assurément personne ne s'y serait
attendu. Quoique le passage du consulat à l'Empire n'ait pas
été le passage de la liberté à l'absolutisme, il n'y eut ni
inconséquence, ni versatilité à se déclarer l'ennemi de
l'Empire après s'être professé l'ami du consulat.
L'impression du public ne fut pas aussi simple que celle des
habitants du palais de Saint-Cloud. Ceux-ci s'étaient
évidemment familiarisés avec une foule de choses auxquelles
l'opinion n'était pas préparée. Les personnes de la cour, et
notamment l'auteur de ces Mémoires et ses amis, sans être
animés de passions antirévolutionnaires, n'avaient ni
beaucoup d'entrailles pour les intérêts de la Révolution, ni
beaucoup de respect pour ses promesses. Sans être royalistes,
ils étaient plus monarchistes que républicains, enfin ils
étaient habitués, par la pratique, à voir dans le chef
électif de la République un maître de tous les instants,
auquel il fallait avant tout obéir et plaire. Pour ceux-ci,
la transition à l'Empire était très facile. Mais la France
n'en était pas là. Elle était plus républicaine dans ses
idées, dans ses habitudes, dans ses moeurs qu'on ne le
croyait au palais, qu'on ne la croit aujourd'hui quand on
juge un peu superficiellement ces temps éloignés. Réaction,
passion de l'ordre, défiance des orages de la liberté, on
ressentait tout cela, mais on croyait possible de satisfaire
à tous ces sentiments sans une monarchie, et surtout sans une
monarchie solennelle, héréditaire, absolue, parée insolemment
d'une aristocratie improvisée et d'une cour de parvenus. Nous
avons vu quelque chose du même genre en 1873. Il serait
puéril de nier qu'un mouvement de réaction contre la
République et la liberté se produisait alors. Mais, en ce
temps de publicité, quand on a vu que ce mouvement ne pouvait
aboutir qu'au rétablissement de la dynastie qui venait
d'amoindrir et d'humilier la France, ou à la restauration de
la monarchie légitime et du drapeau blanc, les plus
raisonnables ont reculé et ont reconnu que M. Thiers avait
raison et que la République était le seul gouvernement
compatible avec les intérêts et les opinions de la France
moderne. En 1801 les sentiments eussent été fort analogues si
l'opinion publique eût été consultée, si le premier consul
n'eût tout emporté par l'autorité de la force et du génie.
Mais il ne faut pas oublier que, même alors, les honnêtes
gens, comme il est juste de le dire quoique on ait souvent
employé à faux cette expression, ne détestaient de la
Révolution que le jacobinisme, et que la philosophie de
l'assemblée constituante dominait dans toutes leurs idées
sociales, politiques, et même religieuses. La France nouvelle
était fière du nouvel éclat que les victoires du général
Bonaparte lui avaient donné. Elle se sentait relevée de tout
ce qui dans la Révolution l'avait fait rougir, elle
n'éprouvait nulle envie de se montrer au monde sous un autre
nom. Aucun besoin réel, aucun péril, pressant, aucune
fantaisie même de cette nation mobile, n'appelait l'Empire,
et le succès de cet établissement, qui paraissait un peu
risqué à la bourgeoisie frondeuse et libérale de Paris, fut
douteux jusqu'à la bataille d'Austerlitz. Alors la servitude
fut dorée et parut acceptable, et l'on vendit la liberté au
prix de la gloire. (P. R.)]
Cette opinion, ou plutôt cette erreur, que le despotisme seul pouvait, à
cette époque, maintenir l'ordre en France, fut alors très générale. Elle
devint le point d'appui de Bonaparte, et peut-être lui doit-on cette
justice de dire qu'elle l'entraîna comme les autres. Il sut l'entretenir
avec beaucoup d'adresse; les factions le servirent par quelques
entreprises imprudentes qui tournèrent au profit de son pouvoir; il se
crut nécessaire avec quelque fondement. La France le crut comme lui, et
même il vint à bout de persuader aux souverains étrangers qu'il leur
était une garantie contre les influences républicaines qui, sans lui,
pourraient bien se propager. Peut-être enfin qu'au moment où Bonaparte
plaça la couronne impériale sur sa tête, il n'y eut pas un roi de
l'Europe qui ne crût sentir la sienne s'affermir par cet événement. Et
si, en effet, le nouvel empereur avait joint à cet acte décisif le don
d'une constitution libérale, il se pourrait bien que réellement le repos
des nations et des rois se fût pour jamais consolidé.
Les défenseurs sincères du système primitif de Bonaparte, et il en
existe encore aujourd'hui, avancent, pour le justifier, qu'on ne pouvait
exiger de lui ce qu'il appartient à un souverain légitime seul de
donner; que la liberté de discuter nos intérêts aurait pu être suivie de
la discussion de nos droits; que l'Angleterre, jalouse de notre
prospérité renaissante, eût tenté de fomenter chez nous de nouveaux
troubles; que nos princes n'eussent point renoncé à leurs entreprises,
et que les lenteurs d'un gouvernement constitutionnel étaient peu
propres à comprimer les factions. Hume, en parlant de Cromwell, a fait
cette réflexion que le grand inconvénient d'un gouvernement usurpateur
est dans cette obligation où il se trouve ordinairement d'avoir une
politique personnelle en opposition avec les intérêts de son pays. C'est
donner (soit dit en passant) une supériorité à l'autorité héréditaire,
dont il serait à désirer que les peuples demeurassent convaincus. Mais
Bonaparte, après tout, n'était point un usurpateur ordinaire; son
élévation n'offrait aucun point de comparaison avec celle de Cromwell:
«J'ai trouvé, disait-il, la couronne de France par terre, et je l'ai
ramassée avec la pointe de mon épée.» Produit animé d'une révolution
inévitable, il n'avait trempé dans aucun de ses désastres, et, jusqu'à
la mort du duc d'Enghien, il conserva, je le crois du moins, la
possibilité de légitimer sa puissance par quelques-uns de ces bienfaits
qui engagent à jamais les nations.
Son ambition despotique l'entraîna, mais, je le répète, il ne fut pas le
seul à s'égarer. Des apparences, qu'il ne prit pas la peine
d'approfondir, le séduisirent; quelques individus firent bien sonner
autour de lui le mot de _liberté_, mais il faut convenir que ces
individus n'étaient point assez purs, ni assez estimés de la nation,
pour devenir près de lui les mandataires de son voeu. Les honnêtes gens
semblaient ne lui demander que du repos, sans trop s'embarrasser de la
forme sous laquelle on le donnerait. De plus, il démêla que la faiblesse
secrète des Français était la vanité; il vit un moyen de la satisfaire
facilement à l'aide des pompes qui marchent à la suite du pouvoir
monarchique; il recréa des distinctions, au fond encore démocratiques,
puisque tout le monde y avait droit, et qu'elles n'entraînaient aucun
privilège; et l'empressement qu'on témoigna pour les titres, les
majorats et les croix, dont on se moquait, tant qu'elles ne décoraient
que l'habit du voisin, ne dut pas le détromper, s'il est vrai pourtant
qu'il s'égarât. Ne dut-il pas au contraire s'applaudir lorsque, à l'aide
de quelques mots de la langue ajoutés aux noms, et au moyen de quelques
bouts de ruban, il fut venu à bout de niveler sous le même titre les
prétentions féodales et les prétentions républicaines? N'avons-nous pas,
nous-mêmes, été complices de cette opinion, devenue si fixe dans son
esprit, qu'il devait profiter, pour sa sûreté et pour la nôtre, de cette
force qu'il trouva en lui de suspendre la Révolution, sans la détruire
cependant? «Mon successeur, quel qu'il soit, disait-il encore, sera
forcé de marcher avec son siècle, et ne pourra se soutenir qu'à l'aide
des opinions libérales. Je les lui léguerai, mais dépourvues de leur
âpreté primitive.» La France, imprudemment, parut applaudir à cette
idée.
Cependant, bientôt une voix confuse qui fut pour lui celle de la
conscience, pour nous celle de l'intérêt, sembla l'avertir aussi bien
que nous. Pour étouffer ses accents importuns, il sentit qu'il fallait
nous étourdir par un spectacle extraordinaire et toujours renouvelé. De
là ses interminables guerres dont la durée lui paraissait si importante,
qu'il ne donnait jamais que le nom de _halte_ à la paix qu'il signait,
et qu'il n'est pas un seul de ses traités auquel l'adresse négociatrice
de M. de Talleyrand ne l'ait forcé. En effet, quand il revenait à Paris
et qu'il rentrait dans l'administration de la France, outre qu'il ne
savait plus que faire d'une armée dont chaque victoire augmentait les
prétentions, il éprouvait tous les embarras de cette résistance muette,
mais pesante, mais inévitable, que l'esprit du siècle où nous vivons
oppose au despotisme, en dépit même des faiblesses individuelles; aussi
ce despotisme est-il enfin devenu un moyen de gouverner heureusement
impraticable. Il est mort avec la fortune de Bonaparte, et, comme a si
bien dit madame de Staël: «La terrible massue que lui seul pouvait
soulever a fini par retomber sur sa tête.» Heureux, heureux cent fois le
temps où nous vivons aujourd'hui, puisque nous avons épuisé toutes les
expériences, et qu'il n'est plus permis qu'aux insensés d'hésiter sur le
chemin qui doit nous conduire au salut!
Mais Bonaparte fut longtemps secondé et ébloui lui-même par l'ardeur
militaire de la jeunesse française. Cette passion déréglée des conquêtes
donnée par un malin génie aux hommes réunis en société, comme pour
retarder les pas que chaque génération devait faire vers tous les genres
de prospérité, nous entraîna à la suite du fer destructeur de Bonaparte.
Il est difficile, en France, de résister à la gloire, et surtout quand
cette gloire venait couvrir et déguiser le triste abaissement où chacun
se voyait alors condamné. Bonaparte en repos nous laissait voir le
secret de notre servitude. Cette servitude disparaissait devant nous
lorsque nos enfants allaient planter nos drapeaux sur les remparts de
toutes les grandes villes de l'Europe. Il se passa donc un bien long
temps, avant que nous vissions l'anneau que chacune de nos conquêtes
ajoutait à la chaîne qui rivait nos libertés; et, quand nous nous
aperçûmes de l'égarement de notre ivresse, il n'était plus temps de
résister; l'armée, devenue complice de la tyrannie, avait rompu avec la
France, et n'eût vu que de la révolte dans le cri de sa délivrance.
La plus grande erreur de Bonaparte, erreur qui tient à son caractère,
c'est qu'il n'a calculé sa conduite qu'en l'appuyant sur des succès.
Peut-être est-il plus excusable qu'un autre d'avoir douté qu'un revers
osât l'atteindre. Son orgueil naturel ne pouvait supporter l'idée d'une
défaite dans aucun genre; c'est là le côté faible de son esprit, car un
homme supérieur doit avoir prévu toutes les chances. Mais, comme son âme
manquait de noblesse, et que d'avance il ne se sentait point cet
instinct des grands sentiments qui surmonte la mauvaise fortune, il
détournait sa pensée de cette partie faible de lui-même; il se plaisait
au contraire à fixer son esprit vers cette admirable disposition qu'il
avait à se grandir avec le succès. _Je réussirai!_ C'était le mot
fondamental de ses calculs, et souvent son entêtement à le prononcer l'a
servi pour y parvenir. Enfin sa fortune devint sa superstition
particulière, et le culte qu'il se croyait obligé de lui rendre légitima
à ses yeux tous les sacrifices qu'il dut nous imposer. Et nous,
avouons-le encore, n'avons-nous pas d'abord partagé sa funeste
superstition?
Cette illusion faisait déjà de grands progrès sur nos imaginations
souples et amies du merveilleux, lors des événements que j'ai rapportés.
Le procès du général Moreau, la mort du duc d'Enghien surtout,
révoltèrent les sentiments, mais n'ébranlèrent pas les opinions.
Bonaparte ne dissimula presque point que l'un et l'autre l'avaient servi
dans l'accomplissement de l'oeuvre qu'il ourdissait depuis longtemps. Il
faut dire, à la louange de l'humanité, que la répugnance du crime est
tellement innée en nous, que nous croyons assez facilement, chez celui
qui l'avoue, à la nécessité où il s'est trouvé de le commettre; et,
quand on vit qu'il réussissait à s'élever à l'aide de pareils échelons,
on se montra trop facile sur cette espèce de marché qu'il nous
proposait, de l'absoudre en cas de succès.
Dès ce moment, on cessa de l'aimer; mais le temps où l'on règne par
l'amour des peuples est passé, et Bonaparte, montrant qu'il savait punir
jusqu'aux intentions, crut avoir fait un bon échange de ce faible
attachement qu'on désirait lui conserver, contre la crainte réelle
qu'il inspira. On admira, du moins par l'étonnement, la hardiesse de son
jeu qu'il mettait à découvert, et lorsque, avec une audace vraiment
imposante, il s'élança du fossé sanglant de Vincennes jusqu'au trône
impérial, en s'écriant tout à coup: _J'ai gagné la partie!_ la France
interdite ne put s'empêcher de répéter ce cri avec lui. C'était tout ce
qu'il voulait d'elle.
Peu de jours après celui où Bonaparte eut été revêtu du titre d'empereur
(dont je ne me ferai aucun scrupule de me servir pour le désigner
quelquefois, car, enfin, il l'a porté encore plus longtemps que celui de
consul)[55], dans un de ces moments où il se trouvait disposé à cette
sorte d'épanchement dont j'ai déjà parlé, étant seul avec sa femme, mon
mari et moi, il s'ouvrit avec assez d'abandon sur sa nouvelle situation.
Il me semble que je le vois encore, dans l'embrasure d'une fenêtre de
l'un des salons de Saint-Cloud, à cheval sur une chaise, le menton
appuyé sur le dossier, madame Bonaparte à quelques pas de lui, sur un
canapé, moi assise devant lui, et M. de Rémusat debout derrière mon
fauteuil. Il avait d'abord gardé un assez long silence, puis le rompant
tout à coup. «Eh bien, me dit-il, vous m'en avez voulu de la mort du duc
d'Enghien?--Il est vrai, sire, lui répondis-je, et je vous en veux
encore. Il me semble que vous vous êtes fait bien du mal.--Mais
savez-vous qu'il attendait là-bas qu'on m'eût assassiné?--Cela se peut,
sire, mais enfin il n'était pas en France.--Ah! il n'y a pas de mal de
se montrer, de temps en temps, maître chez les autres.--Tenez, sire, ne
parlons plus de cela, car vous me feriez pleurer.--Ah! les larmes! les
femmes n'ont que cette ressource. C'est comme Joséphine, elle croit tout
gagné, quand elle a pleuré. N'est-ce pas, monsieur Rémusat, que les
larmes, c'est le plus grand argument des femmes?--Sire, répondit mon
mari, il y en a qu'on ne peut blâmer.--Ah! je vois que, vous aussi, vous
prenez la chose sérieusement? C'est tout simple au reste; vous autres,
vous avez vos souvenirs, vous avez vu d'autres temps. Moi, je ne date
que de celui où j'ai commencé à être quelque chose. Qu'est-ce que c'est
qu'un duc d'Enghien pour moi? Un émigré plus important qu'un autre,
voilà tout, et c'est assez pour qu'il fallût frapper plus ferme. Ces
fous de royalistes n'avaient-ils pas répandu le bruit que je remettrais
les Bourbons sur le trône? Les jacobins en ont eu peur, Fouché est venu,
une fois, me demander de leur part quelle était mon intention.
L'autorité est si bien venue se placer naturellement dans mes mains
depuis deux ans, qu'on a pu douter quelquefois si j'avais eu
sérieusement l'envie de la recevoir officiellement. Aussi, j'ai pensé
que ma tâche était d'en profiter pour terminer légalement la Révolution.
Et voilà pourquoi j'ai préféré l'Empire à la dictature, parce qu'on se
légitime en se plaçant sur un terrain connu. J'ai commencé par vouloir
accorder les deux factions que j'ai trouvées aux prises à mon avènement
au consulat. J'ai cru qu'en fondant l'ordre par des institutions de
durée, je les découragerais de la fantaisie des entreprises. Mais les
factions ne se découragent point tant qu'on a l'air de les craindre, et
on en a l'air tant qu'on travaille à les accorder. D'ailleurs, on peut
venir à bout des sentiments quelquefois; des opinions, jamais. J'ai donc
compris que je ne pouvais point faire de pacte entre elles, mais j'en
pouvais faire avec elles pour mon compte. Le Concordat, les radiations
m'ont rapproché des émigrés, et tout à l'heure je le serai complètement,
car vous allez voir comme les allures de cour vont les attirer. C'est
avec le langage qui rappelle les habitudes qu'on gagne les nobles; mais
avec les jacobins, il faut des faits. Ils ne sont pas hommes à se
prendre aux paroles. Ma sévérité nécessaire les a contentés. Lors du 3
nivôse[56], au moment, par parenthèse, d'une conspiration toute
royaliste, j'ai déporté un assez bon nombre de jacobins; ils auraient eu
droit de se plaindre, si je n'avais pas, cette fois-ci, frappé aussi
fort. Vous avez tous cru que j'allais devenir cruel, sanguinaire, et
vous vous êtes trompés. Je n'ai point de haine, je ne suis point
susceptible de rien faire par vengeance; j'écarte ce qui me gêne, et
vous me verriez demain, s'il le fallait, pardonner à Georges lui-même,
qui venait bien et dûment pour m'assassiner.
[Note 55: Cette réflexion paraîtrait étrange si l'on ne
se rappelait que ceci a été écrit sous la Restauration, et
qu'alors les mots d'empereur, d'Empire, de Bonaparte même
n'étaient plus prononcés dans la bonne compagnie. (P. R.)]
[Note 56: Époque de la machine infernale.]
»Quand on verra le repos suivre cet événement-ci, on ne m'en voudra
plus, et, dans un an, on trouvera cette mort une grande action
politique. Mais il est vrai qu'elle m'a forcé d'abréger la crise. Ce que
je viens de faire n'entrait dans mes plans qu'à deux ans d'ici. Je
comptais garder encore le consulat, quoique avec cette forme de
gouvernement les mots jurassent avec les choses, et que les signatures
que je mettais au-dessous de tous les actes de mon autorité fussent le
vrai paraphe d'un mensonge continuel. Nous aurions cependant encore
marché ainsi, la France et moi, parce qu'elle a pris confiance et
qu'elle voudra tout ce que je voudrai. Mais cette conspiration-ci a
pensé remuer l'Europe; il a donc fallu détromper l'Europe et les
royalistes. J'avais à choisir entre une persécution de détail, ou un
grand coup; mon choix ne pouvait pas être douteux. J'ai donc imposé
silence pour toujours et aux royalistes et aux jacobins. Restent les
républicains, ces songe-creux qui croient qu'on peut faire une
république sur une vieille monarchie, et que l'Europe nous laisserait
fonder tranquillement un gouvernement fédératif de vingt millions
d'hommes. Ceux-là, je ne les gagnerai pas, mais ils sont en petit
nombre, et sans crédit. Vous autres, Français, vous aimez la monarchie,
c'est le seul gouvernement qui vous plaise. Je parie que vous, monsieur
Rémusat, vous êtes plus à l'aise cent fois, depuis que vous m'appelez
_Sire_, et que je vous dis _Monsieur_?» Comme il y avait de la vérité
dans cette observation, mon mari se mit à rire, et répondit qu'en effet
le pouvoir souverain paraissait lui aller très bien. «Au fait, reprit
l'empereur, dont la bonne humeur continuait, je crois que j'obéirais
fort mal. Je me souviens que, lors du traité de Campo-Formio, nous nous
réunîmes, M. de Cobenzl et moi, pour le conclure définitivement, dans
une salle où, selon la coutume autrichienne, on avait élevé un dais et
figuré le trône de l'empereur d'Autriche. Quand j'entrai dans cette
chambre, je demandai ce que cela signifiait, et, après, je dis au
ministre autrichien: «Tenez, avant de commencer, faites ôter ce
fauteuil, car je n'ai jamais vu un siège plus élevé que les autres sans
avoir envie aussitôt de m'y placer.»--Vous voyez que j'avais l'instinct
de ce qui devait m'arriver un jour.
»J'ai acquis, aujourd'hui, une grande facilité pour l'administration de
la France; c'est que, ni elle ni moi, nous ne nous trompons plus.
Talleyrand voulait que je me fisse _Roi_; c'est le mot de son
dictionnaire. Il se serait cru tout de suite redevenu grand seigneur
sous un roi; mais je ne veux de grands seigneurs que ceux que je ferai;
et puis le titre de roi est usé, il porte avec lui des idées reçues, il
ferait de moi une espèce d'héritier; je ne veux l'être de personne.
Celui que je porte est plus grand, il est encore un peu vague, il sert
l'imagination. Voici une révolution terminée, et doucement, je m'en
vante. Savez-vous pourquoi? c'est qu'elle n'a déplacé aucun intérêt, et
qu'elle en éveille beaucoup. Il faut toujours tenir vos vanités en
haleine à vous autres; la sévérité du gouvernement républicain vous eût
ennuyés à mort. Qu'est-ce qui a fait la Révolution? c'est la vanité.
Qu'est-ce qui la terminera? encore la vanité. La liberté est un
prétexte. L'égalité, voilà votre marotte, et voilà le peuple content
d'avoir pour roi un homme pris dans les rangs des soldats. Des hommes
comme l'abbé Sieyès, ajouta-t-il encore en riant, pourraient bien crier:
au despotisme! que mon autorité demeurera toujours populaire. J'ai
aujourd'hui le peuple et l'armée pour moi; il serait bien bête, celui
qui ne saurait pas régner avec cela.»
En achevant ces mots, Bonaparte se leva. Jusqu'à ce moment, il avait été
fort gai, son ton de voix, son visage, ses gestes, tout était à
l'unisson d'une simplicité encourageante. Il souriait, nous voyait
sourire, et s'amusait même des réflexions que nous mêlions à ses
discours; enfin il nous avait mis tout à fait à l'aise. Mais, comme s'il
eût tout à coup fini son rôle de _bonhomme_, à l'instant même son visage
devint grave, il releva son regard sévère, qui semblait toujours
exhausser sa petite stature, et donna à M. de Rémusat je ne sais plus
quel ordre insignifiant, avec toute la sécheresse d'un maître absolu qui
ne veut pas perdre une occasion de commander quand il demande.
Le son de sa voix, si opposé à celui qui m'avait frappé depuis une
heure, me fit presque tressaillir, et quand nous nous retirâmes, mon
mari, qui avait remarqué ce mouvement, me confia qu'il avait reçu la
même impression que moi. «Vous voyez, me dit-il, il a craint que ce
moment d'épanchement ne diminuât quelque chose de la crainte qu'il veut
toujours inspirer. Il s'est cru obligé, en nous congédiant, de nous
replacer en présence du _maître_.» Cette observation, vraie et fine, ne
s'est jamais effacée de ma mémoire, et j'ai plus d'une fois, depuis, été
à portée de juger combien elle était fondée sur une vraie connaissance
du caractère de Bonaparte.
Mais je me suis laissé entraîner par le récit de cette conversation et
par les réflexions qui l'ont précédée. Revenons au jour qui fit
Bonaparte empereur, et achevons de retracer les scènes curieuses qui se
passèrent sous mes yeux.
J'ai dit quelles personnes Bonaparte avait invitées à dîner avec lui
dans cette journée. Un moment avant de nous mettre à table, le
gouverneur du palais, Duroc, vint nous prévenir tous, les uns après les
autres, des titres de prince et princesse qu'il fallait donner à Joseph
et à Louis Bonaparte, ainsi qu'à leurs femmes. Mesdames Bacciochi et
Murat paraissaient atterrées de cette différence entre elles et leurs
belles-soeurs. Madame Murat avait peine surtout à dissimuler son
mécontentement. Vers six heures, le nouvel empereur parut et commença,
sans aucune apparence de gêne, à saluer chacun de sa nouvelle dignité.
Je me souviens qu'à moi seule dans ce moment, je reçus une impression
profonde qui pouvait bien avoir toutes les apparences d'un
pressentiment. La journée avait d'abord été belle, mais fort chaude.
Vers le moment où le Sénat arrivait à Saint-Cloud, le temps se brouilla
tout à coup, le ciel s'obscurcit, on entendit quelques coups de
tonnerre, et nous fûmes menacés pendant plusieurs heures d'un violent
orage. Ce ciel noir et chargé, qui semblait peser sur le château de
Saint-Cloud, me parut comme un triste présage, et j'eus peine à détruire
la tristesse que j'éprouvais. Quant à l'empereur, il était gai et
serein, et jouissait, je pense, en secret, de la petite contrainte que
le cérémonial nouveau mettait entre nous tous. L'Impératrice conservait
toute son aimable aisance; Joseph et Louis semblaient contents, madame
Joseph résignée à ce qu'on exigerait d'elle, madame Louis, soumise de
même; et, ce qu'on ne peut trop louer par comparaison, Eugène de
Beauharnais simple, naturel, et montrant un esprit dégagé de toute
ambition secrète et mécontente. Il n'en était pas de même du nouveau
maréchal Murat; mais la crainte qu'il avait de son beau-frère le forçait
de se contenir; il gardait un silence soucieux.
Quant à madame Murat, elle éprouvait un violent désespoir, et, pendant
le dîner, elle fut si peu maîtresse d'elle-même, lorsqu'elle entendit
l'empereur nommer à plusieurs reprises la _princesse_ Louis, qu'elle ne
put retenir ses pleurs. Elle buvait à coups redoublés de grands verres
d'eau, pour tâcher de se remettre et paraître faire quelque chose; mais
les larmes la gagnaient toujours.
Chacun en était embarrassé, et son frère souriait assez malignement.
Pour moi, j'éprouvais la plus grande surprise, et, en même temps, je
dirais presque une sorte de dégoût, de voir cette jeune et jolie figure
contractée par les émotions d'une si sèche passion. Madame Murat avait
alors vingt-deux à vingt-trois ans; son visage d'une blancheur
éblouissante, ses beaux cheveux blonds, la couronne de fleurs dont ils
étaient entourés, la robe couleur de rose qui la parait, tout cela
donnait à sa personne quelque chose de jeune, presque d'enfantin, qui
contrastait désagréablement avec le sentiment fait pour un tout autre
âge, dont on voyait qu'elle était atteinte. On ne pouvait avoir aucune
pitié de ses pleurs, et je crois qu'elles affectaient tout le monde,
ainsi que moi, fort désagréablement. Madame Bacciochi, plus âgée, plus
maîtresse d'elle-même, ne pleura point; mais elle se montrait brusque,
tranchante, et traitait chacun de nous avec une hauteur marquée.
L'empereur parut enfin irrité de cette conduite de ses deux soeurs, et
il accrut leur mécontentement par des railleries indirectes, mais qui
les blessèrent très directement. Tout ce que je vis dans cette journée
me donna une idée nouvelle et forte de la puissance des émotions que
peut produire l'ambition sur des âmes d'une certaine sorte, c'était un
spectacle dont, avant ce jour, je n'avais nulle idée.
Le lendemain, après un dîner fait en famille, il se passa une scène
violente dont je ne fus pas témoin, mais dont nous entendions les éclats
à travers la muraille qui séparait le salon de l'impératrice de celui où
nous nous tenions. Madame Murat éclata en plaintes, en larmes, en
reproches; elle demanda pourquoi on voulait les condamner, elle et ses
soeurs, à l'obscurité, au mépris, tandis qu'on couvrait des étrangères
d'honneurs et de dignités. Bonaparte fut très dur dans ses réponses,
déclarant à plusieurs reprises qu'il était le maître de répartir les
dignités à sa volonté. Ce fut dans cette occasion qu'il laissa échapper
ce mot piquant qu'on a retenu. «En vérité, à voir vos prétentions,
mesdames, on croirait que nous tenons la couronne des mains du feu roi
notre père.»
L'impératrice me raconta, ensuite, toute cette violente discussion.
Quelque bonne qu'elle fût, elle ne pouvait s'empêcher de s'amuser un peu
de la douleur d'une personne qui la haïssait parfaitement. À la fin de
la conversation, madame Murat, hors d'elle par l'excès de son désespoir
et l'âpreté des paroles qu'il lui fallait entendre, tomba sur le
plancher, et s'évanouit complètement. Le courroux de Bonaparte disparut
à cette vue, il s'apaisa, et quand sa soeur reprit ses sens, il laissa
entrevoir quelque disposition à la contenter. En effet, quelques jours
après, au sortir d'une consultation avec M. de Talleyrand, Cambacérès,
et quelques autres personnes, on décida qu'il n'y avait aucun
inconvénient à décorer par courtoisie les soeurs de l'empereur d'une
dénomination particulière, et nous apprîmes par le _Moniteur_ qu'on leur
donnerait, en leur parlant, le titre si désiré d'Altesse Impériale.
Mais il resta encore, pour ce moment, un chagrin à madame Murat et à son
époux. Les règlements intérieurs du palais de Saint-Cloud partagèrent
l'appartement impérial en plusieurs salons où l'on n'entrait que selon
le nouveau rang dont chacun était revêtu. Le salon le plus voisin du
cabinet de l'empereur devint le salon du trône ou des princes, et le
maréchal Murat, quoique époux d'une princesse, s'en vit fermer la porte.
Ce fut M. de Rémusat qui fut chargé de la désagréable commission de
l'arrêter, quand il se disposait à y passer. Quoique mon mari ne fût
point responsable des ordres qu'il avait reçus, et qu'il mît à les
transmettre les formes de la plus soigneuse politesse, Murat fut
vivement blessé de cet affront public, et lui et sa femme, déjà mal
disposés pour nous à cause de notre attachement pour l'impératrice, nous
firent, à M. de Rémusat et à moi, je dirais presque l'_honneur_ de nous
dévouer dès lors une haine secrète dont nous avons plus d'une fois senti
les atteintes. Mais cette fois, madame Murat, qui avait reconnu l'empire
que ses plaintes exerçaient sur son frère, se garda bien de regarder sa
cause comme perdue, et, en effet, on a vu par la suite qu'elle vint à
bout d'élever son époux à toutes les dignités qu'elle souhaitait si
ardemment.
Les nouvelles prérogatives des rangs jetèrent du trouble dans cette cour
jusqu'alors assez paisible. Nous eûmes, autour de madame Bonaparte, pour
notre compte, une sorte de parodie des agitations de vanité qui avaient
bouleversé la famille impériale.
Outre ses quatre dames du palais, madame Bonaparte rassemblait souvent
auprès d'elle les femmes des différents officiers du premier consul. On
y voyait de plus madame Maret, qui habitait toujours Saint-Cloud à cause
de la place de son mari, et la fille du marquis de Beauharnais qu'on
avait mariée à M. de la Valette, et à qui ses malheurs et sa tendresse
conjugale ont donné tant de célébrité, lors du jugement et de l'évasion
de son mari en 1815. Celui-ci, d'une naissance fort obscure, mais homme
d'esprit, d'un caractère aimable et facile, après avoir servi quelque
temps dans l'armée, avait quitté l'état militaire pour lequel ses moeurs
douces lui inspiraient de la répugnance. Le premier consul l'avait
employé dans quelques missions diplomatiques; il venait de le faire
conseiller d'État. Il montrait un dévouement extrême à tous les
Beauharnais dont il était devenu parent. Sa femme était simple et douce,
habituellement; mais il était décidé que la vanité deviendrait le
premier mobile de tous les sentiments des personnes attachées à cette
cour, quels que fussent leur sexe et leur âge.
Une décision de l'empereur ayant accordé aux dames du palais quelques
préséances sur les autres femmes, ce fut le signal de toutes les
jalousies féminines. Madame Maret, sèche et orgueilleuse, fut blessée
de nous voir marcher devant elle; sa mauvaise humeur la rapprocha de
madame Murat qui entendait si bien les mécontentements de ce genre.
D'ailleurs M. de Talleyrand qui n'aimait pas Maret, et qui se moquait
impitoyablement de ses ridicules, assez mal aussi avec Murat, devenu
l'objet de la haine de tous deux, fut par cette haine même l'occasion
d'une sorte de lien entre eux. L'impératrice, qui n'aimait point
quiconque s'attachait à madame Murat, traita madame Maret avec une sorte
de sécheresse, et de ce côté, quoique toujours parfaitement étrangère à
tous ces sentiments violents, et, pour mon compte, ne haïssant personne,
je fus un peu comprise dans l'animadversion de ce parti contre les
Beauharnais.
Enfin, un dimanche matin, la nouvelle impératrice reçut l'ordre de
paraître à la messe accompagnée seulement de ses quatre dames du palais.
Madame de la Valette, qu'on avait vue jusqu'alors partout aux côtés de
sa tante, se trouvant tout à coup privée de cet honneur, versa à son
tour beaucoup de larmes, et nous eûmes encore cette jeune ambition à
consoler. Tout cela m'amusait fort à regarder; je me conservais sereine
au milieu de ces troubles un peu ridicules, et peut-être assez
naturels. Mais, on était tellement accoutumé à voir toutes les têtes
tournées dans le palais, et les joies et les peines produites seulement
par de nouvelles ambitions, satisfaites ou trompées, qu'un jour, me
trouvant d'humeur assez gaie et riant de bon coeur de je ne sais plus
quelle plaisanterie qu'on faisait devant moi, l'un des aides de camp de
Bonaparte, s'approchant tout à coup, me demanda tout bas si j'avais reçu
pour mon compte la promesse de quelque nouvelle dignité; et je ne pus
m'empêcher de lui demander à mon tour s'il croyait que, dorénavant, à
Saint-Cloud, il fallût toujours pleurer, dès qu'on n'était pas
princesse.
Ce n'est pas, cependant, que je n'eusse aussi, comme les autres, ma
petite ambition; mais cette ambition était modérée, et fort facile à
contenter. L'empereur m'avait fait dire par l'impératrice, M. de
Caulaincourt avait répété à mon mari, qu'au moment de l'affermissement
de sa fortune, il n'oublierait pas celle des individus qui s'étaient
dévoués de si bonne heure à lui. Tranquilles pour notre avenir sur cette
assurance, nous ne faisions aucune démarche, et nous avions tort, car
tout le monde s'agitait autour de nous. M. de Rémusat a toujours été
étranger à toute espèce d'intrigue; c'est presque un défaut, quand on
habite une cour. Il y a certaines qualités du caractère qui nuisent
absolument à l'avancement auprès des souverains. Ceux-ci n'aiment point
à trouver autour d'eux ces sentiments généreux, et cette philosophie
dans les opinions, qui sont une marque de l'indépendance de l'âme qu'on
saura conserver près d'eux, et ce qu'ils pardonnent le moins, c'est
qu'on garde en les servant quelques moyens d'échapper à leur pouvoir.
Bonaparte, plus exigeant que qui que ce soit sur toutes les espèces de
dévouement, s'aperçut promptement que M. de Rémusat le servirait
loyalement, mais sans se prêter à tous ses caprices. Cette découverte,
aidée de quelques circonstances, que je rapporterai à mesure qu'elles se
présenteront, le dégagea de ce qu'il croyait lui devoir. Il garda mon
mari près de lui, il l'employa, parce que cela lui était commode, mais
il ne l'éleva point là où il a porté tant d'autres, parce qu'il
s'aperçut que ses dons ne lui acquerraient point les complaisances d'un
homme qui ne se montrait pas capable de sacrifier la délicatesse à
l'ambition. D'ailleurs, le métier de courtisan était incompatible avec
les goûts de M. de Rémusat. Il aimait la retraite, les occupations
graves, la vie intime; toutes les affections de son coeur étaient
tendres et morales; l'emploi ou la perte de son temps, tout destiné par
sa place à cette continuelle et minutieuse attention de ce qui constitue
l'étiquette des cours, excitait souvent ses regrets. Enlevé à sa
destinée naturelle par la Révolution qui l'avait tiré de la
magistrature, il croyait devoir à l'avenir de ses enfants de demeurer
dans cette situation où les circonstances l'avaient jeté; mais il
s'ennuyait de ce service de niaiseries importantes auxquelles il était
condamné, et il ne se montrait qu'exact, là où il eût fallu être assidu.
Plus tard, quand le voile qui couvrait ses yeux fut tombé, et qu'il vit
Bonaparte tel qu'il était réellement, l'indignation souleva son âme
généreuse, et il souffrit beaucoup de se voir précisément attaché au
service intime de sa personne. Or, rien ne coupe court à l'avancement
d'un courtisan comme certaines répugnances morales, qu'il ne s'applique
point assez à renfermer. Mais, à cette époque, tous ces sentiments
étaient encore vagues au dedans de nous, et je reviens à ce que je
disais au commencement. Nous avions lieu de penser que l'empereur nous
devait bien quelque chose, et nous comptions sur lui.
Mais, de plus, le moment ne tarda pas d'arriver où nous perdîmes de
notre importance. Bientôt des gens égaux à nous, et presque aussitôt des
gens supérieurs par leur naissance et par leur fortune, sollicitèrent la
faveur de faire partie de cette cour; on conçoit qu'on ne dut plus
mettre autant de prix au dévouement de ceux qui avaient, les premiers,
ouvert la route. Bonaparte fut réellement flatté des conquêtes qu'il fit
peu à peu sur la noblesse française. Madame Bonaparte, elle-même, plus
susceptible d'affection que lui, eut un moment la tête tournée, quand
elle vit des grandes dames parmi ses dames du palais. Des personnes plus
habiles en intrigue eussent, à cet instant, redoublé d'adresse et
d'assiduité pour tâcher de garder leur position, que cette foule vaine
de son importance pressait de tous côtés; mais, loin de là, nous
cédâmes, nous vîmes des occasions de retrouver quelque liberté, nous en
profitâmes assez imprudemment, et quand un motif, quel qu'il soit, vous
fait lâcher pied à la cour, il est bien rare qu'on puisse jamais
regagner le poste qu'on occupait.
M. de Talleyrand, qui poussait Bonaparte à faire renaître autour de lui
tous les prestiges de la royauté, l'engagea à contenter avec soin les
prétentions vaniteuses de ceux qu'on voulait attirer, et la noblesse en
France n'est satisfaite que lorsqu'elle est préférée. Il fallut donc
faire briller à ses yeux les distinctions qu'elle se croyait le droit
d'exiger. On était bien sûr de gagner les Montmorency, les Montesquiou,
etc., en leur promettant que, du jour où ils prendraient rang auprès de
Bonaparte, ils deviendraient les premiers, comme par le passé. Il était,
au fond, difficile que cela fût autrement, une fois qu'on se décidait à
faire une véritable cour.
Il y a des gens qui ont cru qu'il eût été plus habile à Bonaparte, en
prenant le titre neuf d'empereur, de garder encore autour de lui quelque
chose de cette apparence simple et austère dont on perdit l'aspect avec
le consulat. Un gouvernement constitutionnel d'une part, une cour peu
nombreuse, sans luxe, qui se fût ressentie des changements que les
révolutions avaient apportés dans les idées, eût moins satisfait la
vanité peut-être, mais eût obtenu une plus véritable considération. Au
moment dont je parle, on consulta de tous côtés pour savoir de quelle
manière on décorerait l'entourage dont le nouveau souverain serait
environné. Duroc invita M. de Rémusat à donner par écrit ses idées à cet
égard. Mon mari rédigea un plan sage, mesuré, mais qui fut trouvé trop
simple pour les projets secrets que personne ne pouvait alors deviner.
«Il n'y a pas là assez de pompe, disait Bonaparte en le lisant. Tout
cela ne jetterait point de poudre aux yeux.» Il voulait séduire, pour
mieux tromper. Se refusant décidément à donner aux Français une
constitution libre, il fallait qu'il les éblouît, les étourdît par tous
les moyens à la fois; et, comme il y a toujours de la petitesse dans
l'orgueil, le suprême pouvoir ne lui suffit point encore, il en voulut
la montre, et de là l'étiquette, les chambellans, qui, dans son idée,
faisaient encore mieux disparaître le parvenu. Il aimait la pompe, il
penchait vers un système féodal, tout à fait hors des idées du siècle où
il vivait, qu'il a pensé établir cependant, mais qui, vraisemblablement,
n'eût duré que le temps de son règne. On ne peut se représenter tout ce
qui lui passait par la tête à cet égard: «L'Empire français, disait-il,
deviendra la mère-patrie des autres souverainetés; je veux que chacun
des rois de l'Europe soit forcé de bâtir dans Paris un grand palais à
son usage; et, lors du couronnement de l'empereur des Français ces rois
viendront à Paris, et orneront de leur présence et salueront de leurs
hommages cette imposante cérémonie.» Ce plan démontrait-il autre chose
que l'espoir de recréer les grands fiefs, et de ressusciter un
Charlemagne qui eût exploité, à son profit seulement et pour fortifier
sa puissance, et les idées despotiques des temps passés, et les
expériences des temps modernes?
Bonaparte a si souvent répété qu'il était, à lui seul, toute la
Révolution, qu'il a fini par se persuader qu'en conservant sa propre
personne, il en gardait tout ce qu'il était utile de ne pas détruire.
Quoiqu'il en soit, la maladie de l'étiquette sembla s'être emparée de
tous les habitants du château impérial de Saint-Cloud. On tira de la
bibliothèque les énormes règlements de Louis XIV, et on commença à en
faire des extraits, pour les rédiger à la convenance de la nouvelle
cour. Madame Bonaparte envoya chercher madame Campan, qui avait été
première femme de chambre de la reine. Elle était personne d'esprit;
elle tenait une pension où, comme je l'ai déjà dit quelque part, presque
toutes les jeunes personnes qui paraissaient à cette cour avaient été
élevées. On la questionna avec détail sur les habitudes intérieures de
la dernière reine de France; je fus chargée d'écrire sous sa dictée tout
ce qu'elle raconterait, et Bonaparte joignit le très gros cahier qui
résulta de nos entretiens à ceux qu'on lui portait de toutes parts. M.
de Talleyrand était consulté sur tout. On allait et venait; on s'agitait
dans une sorte d'incertitude qui avait son agrément, parce que chacun
s'attendait à monter et à s'élever. Il faut l'avouer franchement, nous
nous croyions tous plus ou moins grandis de quelque chose; la vanité est
ingénieuse dans ses spéculations; les nôtres touchaient à tout.
Quelquefois on était, pour un moment, un peu désenchanté par l'effet
tant soit peu ridicule que cette agitation produisait sur un certain
monde. Ceux qui demeuraient étrangers à nos nouvelles grandeurs disaient
comme Montaigne: _Vengeons-nous par en médire_. Les railleries plus ou
moins fines, les calembours sur ces princes de fraîche date, troublaient
nos brillantes illusions; mais il est toujours assez petit le nombre de
ceux qui se permettent de blâmer le succès, et les batteries
l'emportèrent de beaucoup sur la critique, du moins dans tout le cercle
où nos regards pouvaient atteindre.
Voilà donc, à peu près, l'attitude dans laquelle nous nous trouvâmes à
la fin de cette première époque qui se termine ici. Nous verrons, en
rapportant la seconde, les progrès que nous fîmes tous (et quand je dis
tous, c'est de la France et de l'Europe que je parle), dans cette route
de prestiges et de brillantes erreurs, où nos libertés et notre vraie
grandeur allèrent se perdre et s'enfouir pour si longtemps.
J'ai oublié de dire qu'au mois d'avril de cette année, Bonaparte avait
nommé son frère Louis membre du conseil d'État, et son frère Joseph
colonel du 4e régiment de ligne: «Il faut, leur disait-il, que vous
soyez tous deux tour à tour officiers civils et militaires, et que vous
ne paraissiez étrangers à rien de ce qui concerne les intérêts de la
patrie.»