CHAPITRE V.

(1803-1804.)

Suite des conversations du premier consul à Boulogne.--Lecture de la

tragédie de _Philippe-Auguste_.--Mes nouvelles impressions.--Retour à

Paris.--Jalousie de madame Bonaparte.--Fêtes de l'hiver de 1804.--M. de

Fontanes.--M. Fouché.--Savary.--Pichegru.--Arrestation du général

Moreau.

Un autre soir, tandis que nous étions à Boulogne, Bonaparte mit la

conversation sur la littérature. J'avais été chargée par le poète

Lemercier, qu'il aimait assez, de lui porter une tragédie sur

_Philippe-Auguste_ qu'il venait de finir, et qui contenait des

applications à sa propre personne. Il voulut la lire tout haut, nous

étions tous deux seulement. C'était quelque chose de plaisant de voir un

homme toujours pressé, quand il n'avait rien à faire, aux prises avec

l'obligation de prononcer des mots de suite sans s'interrompre, forcé de

lire des vers alexandrins dont il ne connaissait pas la mesure, et

vraiment prononçant si mal qu'on eût dit qu'il n'entendait pas ce qu'il

lisait. D'ailleurs, dès qu'il ouvrait un livre, il voulait juger. Je lui

demandai le manuscrit, je le lus moi-même; alors il se mit à parler, il

se ressaisit à son tour de l'ouvrage et raya des tirades entières, y fit

quelque notes marginales, blâma le plan et les caractères. Il ne courait

pas grand risque de se tromper, car la pièce était mauvaise[37]. Ce qui

me parut assez singulier, c'est qu'à la suite de cette lecture, il me

signifia qu'il ne voulait point que l'auteur crût que toutes ces ratures

et ces corrections fussent d'une main si importante, et il m'ordonna de

les prendre sur mon compte. Je m'en défendis fort, comme on peut le

penser; j'eus grand'peine à le faire revenir de cette fantaisie, et à

lui faire comprendre que, s'il était déjà un peu étrange qu'il eût ainsi

biffé et presque défiguré le manuscrit d'un auteur, il serait sans

aucune convenance que je me fusse, moi, avisée d'une pareille liberté.

«À la bonne heure, disait-il; mais, pour cela comme dans d'autres

occasions, j'avoue que je n'aime guère ce mot vague et niveleur _de

convenances_ que vous autres jetez en avant à toute occasion. C'est une

invention des sots pour se rapprocher à peu près des gens d'esprit, une

sorte de bâillon social qui gêne le fort et qui ne sert que le médiocre.

Il se peut qu'elles vous soient commodes, à vous qui n'avez pas

grand'chose à faire dans cette vie; mais vous sentez bien que moi, par

exemple, il est des occasions où je serais forcé de les fouler aux

pieds.--Mais, lui répondis-je, en les appliquant à la conduite de la

vie, ne seraient-elles pas un peu ce que les règles sont aux ouvrages

dramatiques? Elles leur donnent de l'ordre et de la régularité, et ne

gênent réellement le génie que lorsqu'il voudrait s'abandonner à des

écarts condamnés par le bon goût.--Ah! le bon goût, voilà encore une de

ces paroles classiques que je n'adopte point[38]. C'est peut-être ma

faute, mais il y a certaines règles que je ne sens point. Par exemple,

ce qu'on appelle _le style_, mauvais ou bon, ne me frappe guère. Je ne

suis sensible qu'à la force de la pensée. J'ai aimé d'abord Ossian, mais

c'est par la même raison qui me fait trouver du plaisir à entendre

murmurer les vents et les vagues de la mer. En Égypte, on a voulu me

faire lire _l'Iliade_, elle m'a ennuyé. Quant aux poètes français, je ne

comprends bien que votre Corneille. Celui-là avait deviné la politique,

et, formé aux affaires, eût été un homme d'État. Je crois l'apprécier

mieux que qui que ce soit, parce que, en le jugeant, j'exclus tous les

sentiments dramatiques. Par exemple, il n'y a pas bien longtemps que je

me suis expliqué le dénouement de _Cinna_. Je n'y voyais d'abord que le

moyen de faire un cinquième acte pathétique, et encore la clémence

proprement dite est une si pauvre petite vertu, quand elle n'est point

appuyée sur la politique, que celle d'Auguste, devenu tout à coup un

prince débonnaire, ne me paraissait pas digne de terminer cette belle

tragédie. Mais, une fois, Monvel, en jouant devant moi, m'a dévoilé le

mystère de cette grande conception. Il prononça le _Soyons amis, Cinna_,

d'un ton si habile et si rusé, que je compris que cette action n'était

que la feinte d'un tyran, et j'ai approuvé comme calcul ce qui me

semblait puéril comme sentiment. Il faut toujours dire ce vers de

manière que de tous ceux qui l'écoutent, il n'y ait que Cinna de trompé.

[Note 37: Cette pièce n'a jamais été jouée, ni, je crois,

imprimée (P. R.)]

[Note 38: M. de Talleyrand disait une fois à l'empereur:

«Le bon goût est votre ennemi personnel. Si vous pouviez vous

en défaire à coups de canon, il y a longtemps qu'il

n'existerait plus.» (P. R.)]

»Quant à Racine, il me plaît dans _Iphigénie_; cette pièce, tant quelle

dure, vous fait respirer l'air poétique de la Grèce. Dans _Britannicus_

il a été circonscrit par Tacite, contre lequel j'ai des préventions,

parce qu'il n'explique pas assez ce qu'il avance. Les tragédies de

Voltaire sont passionnées, mais ne fouillent pas profondément l'esprit

humain. Par exemple, son Mahomet n'est ni prophète ni Arabe. C'est un

imposteur qui semble avoir été élevé à l'École polytechnique, car il

démontre ses moyens de puissance comme, moi, je pourrais le faire dans

un siècle tel que celui-ci. Le meurtre du père par le fils est un crime

inutile. Les grands hommes ne sont jamais cruels sans nécessité.

»Pour la comédie, elle est pour moi comme si l'on voulait me forcer à

m'intéresser aux commérages de vos salons; j'accepte vos admirations

pour Molière, mais je ne les partage pas; il a placé ses personnages

dans des cadres où je ne me suis jamais avisé d'aller les regarder

agir.»

Il serait facile de conclure par ces différentes opinions que Bonaparte

n'aimait à considérer la nature humaine que lorsqu'elle est aux prises

avec les grandes chances de la vie, et qu'il se souciait peu de l'homme

dégagé de toute application.

C'est dans de telles conversations que s'écoula le temps que je passai

à Boulogne avec le premier consul, et ce fut à la suite de ce voyage que

j'éprouvai le premier mécompte qui devait commencer à m'inspirer la

défiance de cette cour où j'étais appelée à vivre. Les militaires de la

maison s'étonnaient quelquefois qu'une femme pût ainsi demeurer de

longues heures avec leur maître, pour causer sur des matières toujours

un peu sérieuses; ils en tirèrent des conclusions qui compromettaient ma

conduite, toute simple et toute paisible qu'elle était. J'ose le dire:

la pureté de mon âme, les sentiments qui m'attachaient pour toute la vie

à mon mari, ne me permettaient point de concevoir des soupçons que l'on

formait sur moi dans l'antichambre du consul, tandis que je l'écoutais

dans son salon. Quand il revint à Paris, ses aides de camp s'amusèrent

de nos longs tête-à-tête; madame Bonaparte s'effaroucha des récits qu'on

lui en fit, et lorsque, après un mois de séjour au Pont-de-Briques, mon

mari se sentit assez fort pour supporter la route, et que nous revînmes

à Paris, je trouvai ma jalouse patronne un peu refroidie.

J'arrivais animée par un redoublement de reconnaissance pour le premier

consul. Il m'avait si bien accueillie, il avait montré tant d'intérêt

pour la conservation de mon mari; enfin, pour tout dire, ses soins qui

attendrissaient mon âme inquiète et oppressée, et ensuite l'amusement

qu'il m'avait fait trouver dans cette solitude, et la petite

satisfaction de ma vanité flattée par le plaisir qu'il paraissait

prendre à ma présence, tout cela exaltait mes sentiments, et dans les

premiers jours de mon retour, je répétais, avec l'accent vif d'une

reconnaissance de vingt ans, que sa bonté pour moi avait été extrême.

L'une de mes compagnes, qui m'aimait, m'avertit de contraindre mes

paroles, et de regarder un peu à l'impression qu'elles faisaient. Son

discours me fit, je m'en souviens encore, l'effet d'une lame froide et

tranchante dont on eût tout à coup fait pénétrer la pointe jusqu'à mon

coeur. C'était la première fois que je me voyais jugée autrement que je

ne le méritais; ma jeunesse et tous mes sentiments se révoltèrent contre

de semblables accusations; il faut avoir acquis une longue mais triste

expérience, pour supporter l'injustice des jugements du monde, et

peut-être doit-on regretter le temps où ils frappent si fortement,

quoique si douloureusement.

Cependant ce qu'on me disait m'expliqua la contrainte de madame

Bonaparte à mon égard. Une fois que j'en étais plus froissée que de

coutume, je ne pus m'empêcher de lui dire avec les larmes aux yeux: «Eh

quoi! madame, c'est moi que vous soupçonnez?» Comme elle était bonne et

accessible à toutes les émotions du moment, elle ne tint pas compte de

mes pleurs, elle m'embrassa et se rouvrit à moi comme par le passé. Mais

elle ne me comprit point tout entière; il n'y avait point dans son âme

ce qui pouvait entendre la juste indignation de la mienne; et, sans

s'embarrasser si mes relations avec son mari à Boulogne avaient pu être

telles qu'on le lui donnait à penser, il lui suffit pour se

tranquilliser de conclure que, dans tous les cas, ces relations

n'auraient été que passagères, puisque rien dans ma conduite sous ses

yeux ne paraissait différent de ma réserve première. Enfin, pour se

justifier à mes yeux, elle me dit que la famille de Bonaparte avait la

première, pendant mon absence, répandu contre moi des bruits injurieux:

«Vous ne voyez pas, lui dis-je, qu'à tort ou à raison, on croit ici,

madame, que le tendre attachement que je vous porte peut me rendre

avisée sur ce qui se passe autour de vous, et enfin, quoique mes

conseils soient un bien faible secours, cependant ils peuvent encore

ajouter à votre prudence fortifiée de la mienne. Les jalousies

politiques me paraissent faire défiance de tout, et je crois que,

quelque mince personnage que je sois, on voudrait vous brouiller avec

moi.» Madame Bonaparte convint de la vérité de cette réflexion; mais

elle n'eut pas la moindre idée que je dusse m'affliger longtemps de ce

qu'elle ne l'avait pas faite la première. Elle m'avoua qu'elle avait

fait à son époux des reproches relatifs à moi, et qu'il avait paru

s'amuser à la laisser dans l'inquiétude sur mon compte. Toutes les

petites découvertes que ces circonstances me firent faire sur les

personnages dont j'étais entourée m'effarouchèrent et troublèrent les

sentiments que je leur avais voués. Je commençai à sentir une sorte de

mouvement dans le terrain qui me portait, et sur lequel j'avais marché

jusqu'alors avec la confiance de l'inexpérience; je sentis que je venais

de connaître un genre d'inquiétude qui, plus ou moins, ne me quitterait

plus.

En quittant Boulogne, le premier consul fit consigner dans un ordre du

jour qu'il était content de l'armée, et nous lûmes ces paroles dans _le

Moniteur_ du 12 novembre 1803:

«On a remarqué comme des présages qu'en creusant ici pour établir le

campement du premier consul, on a trouvé une hache d'armes qui paraît

avoir appartenu à l'armée romaine qui envahit l'Angleterre. On a aussi

trouvé à Ambleteuse, en travaillant à la tente du premier consul, des

médailles de Guillaume le Conquérant. Il faut convenir que ces

circonstances sont aux moins bizarres, et qu'elles paraîtront plus

singulières encore, si l'on se rappelle que, lorsque le général

Bonaparte visita les ruines de Péluse en Égypte, il y trouva un camée de

Jules César.»

L'application n'était pas très heureusement choisie, car, malgré le

camée de Jules César, Bonaparte avait été contraint de quitter l'Égypte;

mais ces petits rapprochements, dictés par l'ingénieuse flatterie de M.

Maret, plaisaient infiniment à son maître, qui d'ailleurs ne croyait pas

qu'ils fussent sans effet sur nous.

On n'épargna rien à cette époque pour que tous les journaux

réchauffassent les imaginations sur la descente. Il me serait impossible

de dire si Bonaparte croyait encore réellement qu'elle fût praticable.

Il en avait l'air du moins, et les frais que l'on fit pour construire

les bateaux plats furent très considérables. Les injures entre les

feuilles anglaises et _le Moniteur_ continuaient toujours, de même que

les défis. «On dit que les Français ont fait un désert du Hanovre et

qu'ils se préparent à le quitter.» Voilà ce qu'on voyait dans le

_Times_; et aussitôt une note du _Moniteur_ répondait: «Oui, quand vous

quitterez Malte.»

On nous livrait les mandements des évêques, qui exhortaient la nation à

s'armer pour une juste guerre. «Choisissez des gens de coeur, disait

l'évêque d'Arras, et allez combattre Amalec. «Se soumettre aux ordres

publics,» a dit Bossuet, c'est se soumettre à l'ordre de Dieu qui

établit les empires.»

Cette citation de Bossuet me rappelle une anecdote que contait fort bien

le vieil évêque d'Évreux, M. Bourlier. C'était à l'époque du concile

qu'on assembla à Paris pour essayer de déterminer les évêques à résister

aux décisions du pape. «Quelquefois, me disait cet évêque, l'empereur

nous faisait tous appeler, et commençait avec nous des conversations

très théologiques; il s'adressait aux plus récalcitrants d'entre nous:

«Messieurs les évêques, ma religion, à moi, est celle de Bossuet; il est

mon père de l'Église, il a défendu nos libertés; je veux conserver son

ouvrage, et soutenir votre propre dignité. Entendez-vous, messieurs?»

«Et, en parlant ainsi, pâle de colère, il portait la main sur la garde

de son épée; il me faisait frémir de l'ardeur avec laquelle je le voyais

prêt à prendre notre propre défense, et ce singulier amalgame du nom de

Bossuet, du mot de liberté, et de ce geste menaçant, m'eût donné envie

de sourire, si je n'avais été au fond très affecté des déchirements de

l'Église que je prévoyais.»

Je reviens à l'hiver de 1804. Cet hiver se passa, comme le précédent, en

fêtes et en bals pour la cour et la ville; et, en même temps, on

continua d'organiser les lois nouvelles qui furent présentées à la

session du Corps législatif. Cette année, madame Bacciochi, qui avait un

penchant très décidé pour M. de Fontanes, parla si souvent de lui à son

frère, que ses discours, joints à l'opinion qu'il avait de cet

académicien, le déterminèrent à le nommer président du Corps législatif.

Ce choix parut singulier à quelques personnes; mais, au fait, pour ce

qu'à l'avenir Bonaparte voulait faire du Corps législatif, il n'avait

guère besoin de lui donner un autre président qu'un homme de lettres.

Celui-ci a montré toujours un art noble et distingué, quand il a fallu

haranguer l'empereur dans les circonstances les plus délicates. Son

caractère a peu de force, mais son talent lui en donne beaucoup, quand

il est obligé de parler en public; son bon goût lui inspire alors une

véritable élévation. Peut-être était-ce un inconvénient, car rien n'est

si dangereux pour les souverains que de voir le talent revêtir les abus

de leur autorité des couleurs de l'éloquence, lorsqu'il s'agit de les

présenter aux nations; et surtout cela est d'un grand danger en France,

où l'on rend un culte si dévoué aux formes. Combien de fois n'est-il pas

arrivé que les Parisiens, dans le secret de la comédie que le

gouvernement jouait devant eux, se sont prêtés de bonne grâce à s'en

montrer dupes, seulement parce que les acteurs rendaient justice à la

délicatesse de leur goût, qui exigeait que chacun jouât le mieux

possible le rôle dont il était chargé!

Dans le courant de ce mois de janvier, _le Moniteur_ inséra une note des

journaux anglais qui parlaient de quelques différends entre la Bavière

et l'Autriche, et des probabilités qu'on avait d'une guerre

continentale. De pareilles paroles, sans réflexions, étaient ainsi

jetées de temps en temps comme pour nous avertir de ce qui pouvait

arriver, ainsi que dans une décoration d'opéra, ou plutôt comme ces

nuées qui s'amoncellent au-dessous de la cime des montagnes, et qui

s'ouvrent un moment pour laisser apercevoir ce qui se passe derrière. De

même, les plus ou moins importantes discussions qui s'élevaient en

Europe nous étaient montrées instantanément pour que nous ne fussions

pas très surpris lorsqu'elles nous amenaient quelque rupture; mais

ensuite les nuages se refermaient, et nous demeurions dans l'obscurité

jusqu'à ce que l'orage éclatât.

Je touche à une époque importante et pénible à retracer. Je vais bientôt

parler de la conspiration de Georges et du crime qu'elle a fait

commettre. Je ne rapporterai sur le général Moreau que ce que j'ai

entendu dire, et je me garderai bien de rien affirmer. Il me semble

qu'il est nécessaire de faire précéder ce récit d'un court exposé de

l'état dans lequel on se trouvait alors.

Un certain monde, qui tenait d'assez près aux affaires, commençait à

parler du besoin que la France avait d'une hérédité dans le pouvoir qui

la gouvernait. Quelques courtisans politiques, des révolutionnaires de

bonne foi, des gens qui voyaient tout le repos de la France dans la

dépendance d'une seule vie, s'entendaient sur l'instabilité du Consulat.

Peu à peu toutes les idées s'étaient rapprochées de la royauté, et cette

marche aurait eu des avantages, si l'on eût pu s'entendre pour obtenir

une royauté modérée par les lois. Les révolutions ont ce grave

inconvénient de partager l'opinion publique en des nuances infinies qui

sont toutes modifiées par le froissement que chacun a éprouvé dans des

circonstances particulières. C'est toujours là ce qui favorise les

entreprises que tente le despotisme, qui arrive après elles. Pour

contenir le pouvoir de Bonaparte, il eût fallu oser prononcer le mot de

liberté; mais, comme, peu d'années auparavant, il n'avait été tracé d'un

bout de la France à l'autre que pour servir d'égide à l'esclavage le

plus sanglant, personne n'osait surmonter la funeste impression, mal

raisonnée pourtant, qu'il donnait.

Les royalistes s'inquiétaient cependant, et voyaient de jour en jour

Bonaparte s'éloigner de la route où ils l'avaient longtemps attendu. Les

jacobins, dont le premier consul redoutait davantage l'opposition,

s'agitaient sourdement. Ils trouvaient que c'était à leurs antagonistes

que le gouvernement semblait s'appliquer à donner des garanties. Le

concordat, les avances que l'on tentait vers l'ancienne noblesse, la

destruction de l'égalité révolutionnaire, tout cela était un

envahissement sur eux; heureuse, cent fois heureuse, la France, si

Bonaparte n'en eût fait que sur les factions! Mais, pour cela, il ne

faut être animé que par l'amour de la justice; il faut surtout ne

vouloir écouter que les conseils d'une raison généreuse.

Quand un souverain, quelque titre qu'il ait, transige avec l'un ou

l'autre des partis exagérés qu'enfantent les troubles civils, on peut

toujours parier qu'il a des intentions hostiles contre les droits des

citoyens qui se sont confiés à lui. Bonaparte, voulant affermir son plan

despotique, se trouva donc forcé de transiger avec ces redoutables

jacobins, et malheureusement il est des gens qui ne trouvent de garantie

suffisante que dans le crime. On ne les rassure qu'en se chargeant de

quelques-unes de leurs iniquités! Ce calcul est entré pour beaucoup dans

l'arrêt de mort du duc d'Enghien, et je demeure convaincue que tout ce

qui a été fait à cette époque n'a dépendu d'aucun sentiment violent,

d'aucune vengeance aveugle, mais seulement a été le résultat d'une

politique toute machiavélique qui voulait aplanir sa route à quelque

prix que ce fût. Ce n'est pas non plus pour la satisfaction d'une vanité

insatiable que Bonaparte aspirait à changer son titre consulaire en

celui d'empereur. Il ne faut pas croire que toujours ses passions

l'entraînassent aveuglément; il n'ignorait pas l'art de les soumettre à

l'analyse de ses calculs, et, si par la suite il s'est abandonné

davantage, c'est que le succès et la flatterie l'ont peu à peu enivré.

Cette comédie de république et d'égalité qu'il lui fallait jouer, tant

qu'il est demeuré premier consul, l'ennuyait, et ne trompait au fond que

ceux qui voulaient bien être trompés. Elle rappelait ces simagrées des

temps de l'ancienne Rome, où les empereurs se faisaient de temps en

temps réélire par le Sénat. J'ai vu des gens qui, se parant comme d'un

vêtement d'un certain amour de la liberté et n'en faisant pas moins une

cour assidue à Bonaparte premier consul, ont prétendu qu'ils lui avaient

ôté leur estime dès qu'il s'était donné le titre d'empereur. Je n'ai

jamais trop compris leurs motifs. Comment l'autorité qu'il exerça,

presque dès son entrée dans le gouvernement, ne les éclaira-t-elle pas?

Ne pourrait-on pas dire, au contraire, qu'il y avait de la bonne foi à se

donner le titre d'un pouvoir qu'on exerçait réellement?

Quoi qu'il en soit, au moment dont je parle, il devenait nécessaire au

premier consul de se raffermir par quelque mesure nouvelle. Les Anglais,

menacés, excitaient des diversions aux projets formés contre eux; des

relations se renouaient avec les chouans, et les royalistes ne devaient

voir dans le gouvernement consulaire qu'une transition du Directoire à

la royauté. Le caractère d'un seul homme y apportait une seule

différence; il devint assez naturel de conclure qu'il fallait se défaire

de cet homme.

Je me souviens d'avoir entendu dire à Bonaparte, dans l'été de cette

année 1804, que pour cette fois les événements l'avaient pressé, et que

son plan eût été de ne fonder la royauté que deux ans plus tard. Il

avait mis la police dans les mains du ministre de la justice; c'était

une idée saine et morale, mais ce qui ne le fut point, et même ce qui

fut contradictoire, ce fut de vouloir que la magistrature exerçât cette

police comme au temps où elle était une institution révolutionnaire. Je

l'ai déjà dit, les premières conceptions de Bonaparte étaient le plus

souvent bonnes et grandes. Les créer et les établir, c'était exercer son

pouvoir; mais s'y soumettre après, devenait une abdication. Il n'a pas

pu supporter la domination, même d'aucune de ses institutions.

Ainsi, gêné par les formes lentes et réglées de la justice, et aussi par

l'esprit faible et médiocre de son grand juge, il se livra aux mille et

une polices dont il s'environna, et reprit peu à peu confiance en

Fouché, qui possède admirablement l'art de se rendre nécessaire. Fouché,

doué d'un esprit fin, étendu et perçant, jacobin enrichi, par conséquent

dégoûté de quelques-uns des principes de son parti, mais demeurant

toujours lié avec ce parti pour avoir un appui en cas de troubles, ne

recula nullement devant l'idée de revêtir Bonaparte de la royauté. Sa

souplesse naturelle lui fera toujours accepter les formes de

gouvernement où il verra pour lui l'occasion de jouer un rôle. Ses

habitudes sont plus révolutionnaires que ses principes; aussi le seul

état de choses, je crois, qu'il ne puisse souffrir est celui qui le

mettrait dans une nullité absolue. Il faut se bien convaincre de cette

disposition, et toujours un peu trembler, quand on veut se servir de

lui; il faut se dire qu'il a besoin d'un temps de troubles pour avoir

toute la valeur de ses moyens, parce qu'en effet, comme il est sans

passions et sans haines, alors il devient supérieur à la plupart des

hommes qui l'environnent, tous plus ou moins aveuglés par la crainte et

le ressentiment.

Fouché a nié qu'il eût conseillé le meurtre du duc d'Enghien. À moins

d'une certitude complète, je ne vois jamais de raison pour faire peser

l'accusation d'un crime sur qui s'en défend positivement. D'ailleurs

Fouché, qui avait la vue longue, prévoyait facilement que ce crime ne

donnerait au parti que Bonaparte voulait gagner qu'une garantie très

passagère; il le connaissait trop bien pour craindre qu'il songeât à

replacer le roi sur un trône qu'il pouvait occuper lui-même, et l'on

comprend bien qu'avec les données qu'il avait, il ait dit que ce meurtre

n'était qu'une faute.

M. de Talleyrand avait moins besoin que Fouché de compliquer ses plans

pour conseiller à Bonaparte de se revêtir de la royauté. Elle devait le

mettre à l'aise sur tout. Ses ennemis, et Bonaparte lui-même, l'ont

accusé d'avoir opiné pour le meurtre du malheureux prince; mais

Bonaparte et ses ennemis sont récusables sur ce point. Le caractère

connu de M. de Talleyrand n'admet guère une telle violence. Il m'a conté

plus d'une fois que Bonaparte lui avait fait part, ainsi qu'aux deux

consuls, de l'arrestation du duc d'Enghien, et de sa détermination

invariable; il ajoutait que tous trois ils avaient vu que les paroles

seraient inutiles, et qu'ils avaient gardé le silence. C'est déjà une

faiblesse plus que suffisante, mais fort ordinaire à M. de Talleyrand,

qui voyait un parti pris, et qui dédaigne les discours inutiles, parce

qu'ils ne satisfont que la conscience.

L'opposition, une courageuse résistance, peuvent avoir de la prise sur

une nature quelle qu'elle soit. Un souverain cruel, sanguinaire par

caractère, peut quelquefois sacrifier son penchant à la force du

raisonnement qu'on lui oppose; mais Bonaparte n'était cruel ni par goût,

ni par système: il voulait ce qui lui paraissait le plus prompt et le

plus sûr; il a dit lui-même dans ce temps qu'il lui fallait en finir

avec les jacobins et les royalistes. L'imprudence de ces derniers lui a

fourni cette funeste chance, il l'a saisie au vol, et ce que je

raconterai plus bas prouvera encore que c'est avec tout le calme du

calcul, ou plutôt du sophisme, qu'il s'est couvert d'un sang illustre et

innocent.

Peu de jours après le premier retour du roi, le duc de Rovigo se

présenta chez moi un matin[39]. Il cherchait alors à se justifier des

accusations qui pesaient sur sa tête. Il me parla de la mort du duc

d'Enghien. «L'empereur et moi, me dit-il, nous avons été trompés dans

cette occasion. L'un des agents subalternes de la conspiration de

Georges avait été gagné par ma police; il nous vint déclarer que, dans

une nuit où les conjurés étaient rassemblés, on leur avait annoncé

l'arrivée secrète d'un chef important qu'on ne pouvait encore nommer; et

qu'en effet, quelques nuits après, il était survenu parmi eux un

personnage auquel les autres donnaient de grandes marques de respect.

Cet espion le désignait de manière à faire croire que cet individu

inconnu devait être un prince de la maison de Bourbon. Dans le même

temps, le duc d'Enghien s'était établi à Ettenheim, pour y attendre sans

doute le succès de la conspiration. Les agents écrivirent qu'il lui

arrivait quelquefois de disparaître pour plusieurs jours; nous conclûmes

que c'était pour venir à Paris, et son arrestation fut résolue. Depuis,

lorsqu'on a confronté l'espion avec les coupables arrêtés, il a reconnu

Pichegru pour le personnage important désigné, et, lorsque j'en rendis

compte à Bonaparte, il s'écria en frappant du pied: «Ah! le malheureux!

qu'est-ce qu'il m'a fait faire?»

[Note 39: Le duc de Rovigo savait à quel point mon mari

et moi, nous étions liés avec M. de Talleyrand, et il

désirait que dans ce moment, s'il était possible, je le

servisse auprès de lui.]

Revenons aux faits. Pichegru était arrivé en France le 15 janvier 1804,

et, dès le 25 janvier, il se cachait dans Paris. On savait que, en l'an

V de la République, le général Moreau l'avait dénoncé au gouvernement

comme entretenant des relations avec la maison de Bourbon. Moreau

passait pour avoir des opinions républicaines; peut-être les avait-il

enfin échangées contre les idées d'une monarchie constitutionnelle. Je

ne sais si maintenant sa famille le défendrait aussi vivement qu'alors

de l'accusation d'avoir donné les mains aux projets des royalistes; je

ne sais aussi s'il faudrait prêter toute confiance à des aveux, faits

sous le règne de Louis XVIII. Mais, enfin, la conduite de Moreau en 1813

et les honneurs accordés à sa mémoire par nos princes pourraient faire

croire que, depuis longtemps, ils avaient quelque raison de compter sur

lui. À l'époque dont je parle, Moreau était vivement irrité contre

Bonaparte. On n'a guère douté qu'il n'ait vu secrètement Pichegru; il a

au moins gardé le silence sur la conspiration; quelques-uns des

royalistes saisis à cette époque l'accusaient seulement d'avoir montré

cette hésitation de la prudence qui veut attendre le succès pour se

déclarer. Moreau, dit-on, était un homme faible et médiocre, hors du

champ de bataille; je crois que sa réputation a été trop lourde pour

lui. «Il y a des gens, disait Bonaparte, qui ne savent point porter leur

gloire; le rôle de Monk allait parfaitement à Moreau; à sa place, j'y

aurais tendu comme lui, mais plus habilement.»

Au reste, ce n'est point pour justifier Bonaparte que je présente mes

doutes. Quel que fût le caractère de Moreau, sa gloire existait

réellement, il fallait la respecter, il fallait excuser un ancien

compagnon d'armes mécontent et aigri, et le raccommodement n'eût-il même

été que la suite de ce calcul politique que Bonaparte voulait voir dans

l'Auguste de Corneille, il eût encore été ce qu'il y avait de mieux à

faire. Mais Bonaparte eut, je n'en doute pas, la conviction de ce qu'il

appelait la _trahison morale_ de Moreau. Il crut que cela suffisait aux

lois et à la justice, parce qu'il se refusait à voir la vraie face des

choses qui le gênaient. On l'assura légèrement que les preuves ne

manquaient pas pour légitimer la condamnation. Il se trouva engagé; plus

tard, il ne voulut voir que de l'esprit de parti dans l'équité des

tribunaux, et, d'ailleurs, il sentit que ce qui pouvait lui arriver de

plus fâcheux, c'était que cet intéressant accusé fût déclaré innocent.

Et lui, une fois sur le point d'être compromis, ne pouvait plus être

arrêté par rien; de là mille circonstances déplorables de ce fameux

procès.

Depuis quelques jours, on commençait à entendre parler de cette

conspiration. Le 17 février 1804, au matin, j'allai aux Tuileries. Le

consul était dans la chambre de sa femme; on m'annonça; il me fit

entrer. Madame Bonaparte me parut troublée, elle avait les yeux fort

rouges. Bonaparte était assis près de la cheminée et tenait le petit

Napoléon[40] sur ses genoux. Il y avait de la gravité dans ses regards,

mais nul signe de violence. Il jouait machinalement avec l'enfant.

[Note 40: C'était le fils aîné de madame Louis Bonaparte,

plus tard la reine Hortense. Il était né le 10 octobre 1802,

et il est mort du croup le 5 mai 1807. (P. R.)]

«Savez-vous ce que je viens de faire?» me dit-il. Et sur ma réponse

négative: «Je viens de donner l'ordre d'arrêter Moreau.» Je fis sans

doute quelque mouvement: «Ah! vous voilà étonnée, reprit-il; cela va

faire un beau bruit, n'est-ce pas? On ne manquera pas de dire que je

suis jaloux de Moreau, que c'est une vengeance, et mille pauvretés de ce

genre. Moi, jaloux de Moreau! Eh, bon Dieu! il me doit la plus grande

partie de sa gloire; c'est moi qui lui laissai une belle armée et qui ne

gardai en Italie que des recrues; je ne demandais qu'à vivre en bonne

intelligence avec lui. Certes je ne le craignais point; d'abord je ne

crains personne, et Moreau moins qu'un autre. Je l'ai vingt fois empêché

de se compromettre; je l'avais averti qu'on nous brouillerait; il le

sentait comme moi. Mais il est faible et orgueilleux; les femmes le

dirigent, les partis l'ont pressé...»

En parlant ainsi, Bonaparte s'était levé, et se rapprochant de sa femme,

il lui prit le menton, et, lui faisant lever la tête: «Tout le monde,

dit-il encore, n'a pas une bonne femme comme moi! Tu pleures, Joséphine,

eh! pourquoi? As-tu peur?--Non, mais je n'aime pas ce que l'on va

dire.--Que veux-tu y faire?...» Puis se retournant vers moi: «Je n'ai

nulle haine, nul désir de vengeance, j'ai fort réfléchi avant d'arrêter

Moreau; je pouvais fermer les yeux, lui donner le temps de fuir; mais on

aurait dit que je n'avais pas osé le mettre en jugement. J'ai de quoi le

convaincre; il est coupable, je suis le gouvernement; tout ceci doit se

passer simplement.»

Je ne sais si la puissance de mes souvenirs agit aujourd'hui sur moi,

mais j'avoue que, même aujourd'hui, j'ai peine à croire que, lorsque

Bonaparte parlait ainsi, il ne fût pas de bonne foi. Je l'ai vu faire

des progrès dans l'art de la dissimulation, et, à cette époque, il avait

encore en parlant certains accents vrais, que, depuis, je n'ai plus

retrouvés dans sa voix. Peut-être aussi est-ce tout simplement qu'alors

je croyais encore en lui.

Il nous quitta sur ces paroles, et madame Bonaparte me conta qu'il avait

passé presque toute la nuit debout, agitant cette question: s'il ferait

arrêter Moreau; pesant le pour et le contre de cette mesure, sans trace

d'humeur personnelle; que, vers le point du jour, il avait fait venir le

général Berthier, et que, après un assez long entretien, il s'était

déterminé à envoyer à Grosbois où Moreau s'était retiré.

Cet événement fit beaucoup de bruit; on en parla diversement. Au

Tribunat, le frère du général Moreau, qui était tribun, parla avec

véhémence et produisit quelque effet. Les trois corps de l'État firent

une députation pour aller complimenter le consul sur le danger qu'il

avait couru. Dans Paris, une partie de la bourgeoisie, les avocats, les

gens de lettres, tout ce qui pouvait représenter la portion libérale de

la population, s'échauffa pour Moreau. Il fut assez facile de

reconnaître une certaine opposition dans l'intérêt qui se déclara pour

lui; on se promit de se porter en foule au tribunal où il comparaîtrait;

on alla même jusqu'à laisser échapper des menaces, si le jugement le

condamnait. Les polices de Bonaparte l'informèrent qu'il avait été

question de forcer sa prison. Il commença à s'aigrir, et je ne lui

retrouvai plus le même calme sur cette affaire. Son beau-frère Murat,

alors gouverneur de Paris, haïssait Moreau; il eut soin d'animer

Bonaparte journellement par des rapports envenimés; il s'entendait avec

le préfet de police, Dubois, pour le poursuivre de dénonciations

alarmantes, et malheureusement les événements s'y prêtaient. Chaque

jour, on trouvait de nouvelles ramifications à la conspiration, et la

société de Paris s'entêtait à ne pas la croire véritable. C'était une

petite guerre d'opinion entre Bonaparte et les Parisiens.

Le 29 février, on découvrit la retraite de Pichegru, et il fut arrêté,

après s'être défendu vaillamment contre les gendarmes. Cet événement

ralentit les défiances, mais l'intérêt général se portait toujours sur

Moreau. Sa femme donnait à sa douleur une attitude un peu théâtrale, qui

avait de l'effet. Cependant Bonaparte, ignorant les formes de la

justice, les trouvait bien plus lentes qu'il ne l'avait d'abord pensé.

Dans le premier moment, le grand juge s'était engagé trop légèrement à

rendre la procédure courte et claire, et cependant on n'arrivait guère à

avérer que ce fait: que Moreau avait entretenu secrètement Pichegru,

qu'il avait reçu ses confidences, mais qu'il ne s'était engagé

positivement sur rien. Ce n'était point assez pour entraîner une

condamnation qui commençait à devenir nécessaire; enfin, malgré ce grand

nom qui se trouve mêlé à toute cette affaire, Georges Cadoudal a

toujours conservé dans l'opinion et aux débats l'attitude du véritable

chef de la conjuration.

On ne peut se représenter l'agitation qui régnait dans le palais du

consul; on consultait tout le monde; on s'informait des moindres

discours. Un jour, Savary prit à part M. de Rémusat, en lui disant:

«Vous avez été magistrat, vous savez les lois; pensez-vous que les

notions que nous avons suffisent pour éclairer les juges?--On n'a jamais

condamné un homme, répondait mon mari, par cette seule raison qu'il n'a

pas dénoncé des projets dont il a été instruit. Sans doute, c'est un

tort politique à l'égard du gouvernement; mais ce n'est point un crime

qui doive entraîner la mort; et, si c'est là votre seul argument, vous

n'aurez donné à Moreau qu'une évidence fâcheuse pour vous.--En ce cas,

reprenait Savary, le grand juge nous a fait faire une grande sottise, il

eût mieux valu se servir d'une commission militaire.»

Du jour où Pichegru fut arrêté, les barrières de Paris demeurèrent

fermées pour la recherche de Georges. On s'affligeait beaucoup de

l'adresse avec laquelle il se dérobait à toute poursuite. Fouché se

moquait incessamment de la maladresse de la police, et fondait à cette

occasion les bases de son nouveau crédit; ses railleries animaient

Bonaparte, déjà mécontent, et, quand il avait réellement couru un grand

danger et qu'il voyait les Parisiens en défiance sur la vérité de

certains faits avérés pour lui, il se sentait entraîné vers le besoin

de la vengeance. «Voyez, disait-il, si les Français peuvent être

gouvernés par des institutions légales et modérées! J'ai supprimé un

ministère révolutionnaire, mais utile, les conspirations se sont

aussitôt formées. J'ai suspendu mes impressions personnelles, j'ai

abandonné à une autorité indépendante de moi la punition d'un homme qui

voulait ma perte, et, loin de m'en savoir gré, on se joue de ma

modération, on corrompt les motifs de ma conduite; ah! je lui apprendrai

à se méprendre à mes intentions! Je me ressaisirai de tous mes pouvoirs

et je lui prouverai que, moi seul, je suis fait pour gouverner, décider

et punir.»

La colère de Bonaparte croissait d'autant plus que, de moment en moment,

il se sentait comme __aux. Il avait cru dominer l'opinion, et l'opinion

lui échappait; il s'était dans le début, j'en suis certaine, dominé

lui-même, et on ne lui en savait nul gré; il s'en indignait, et

peut-être jurait intérieurement qu'on ne l'y rattraperait plus. Ce qui

semblera peut-être singulier à ceux qui n'ont pas appris à quel point

l'habit d'uniforme éteint chez ceux qui le portent l'exercice de la

pensée, c'est que l'armée, dans cette occasion, ne donna pas la plus

légère inquiétude. Les militaires font tout par consigne et

s'abstiennent des impressions qui ne leur sont point commandées. Un bien

petit nombre d'officiers se rappela alors avoir servi et vaincu sous

Moreau, et la bourgeoisie fut bien plus agitée que toute autre classe de

la nation.

MM. de Polignac, de Rivière et quelques autres furent successivement

arrêtés. Alors on commença à croire un peu plus à la réalité de la

conspiration et à comprendre qu'elle était royaliste. Cependant le parti

républicain revendiquait toujours Moreau. La noblesse fut effrayée et se

tint dans une grande réserve; elle blâmait l'imprudence de MM. de

Polignac, qui sont convenus depuis qu'ils n'avaient pas trouvé pour les

seconder le zèle dont on les avait flattés. La faute, trop ordinaire au

parti royaliste, c'est de croire à l'existence de ce qu'il souhaite, et

d'agir toujours d'après ses illusions. Cela est ordinaire aux hommes qui

se conduisent par leurs passions ou par leur vanité.

Quant à moi, je souffrais beaucoup. Aux Tuileries, je voyais le premier

consul sombre et silencieux, sa femme souvent éplorée, sa famille

irritée, sa soeur qui l'excitait par des paroles violentes; dans le

monde mille opinions diverses, de la défiance, des soupçons, une

maligne joie chez les uns, un grand regret chez les autres du mauvais

succès de l'entreprise, des jugements passionnés; j'étais remuée,

froissée par ce que j'entendais et par ce que je sentais; je me

renfermais avec ma mère et mon mari; nous nous interrogions tous trois

sur ce que nous entendions, et sur ce qui se passait au dedans de nous.

M. de Rémusat, dans la douce rectitude de son esprit, s'affligeait des

fautes qu'on commettait, et, comme il jugeait sans passion, il

commençait à pressentir l'avenir, et m'ouvrait sa triste et sage

prévoyance sur le développement d'un caractère qu'il étudiait en

silence. Ses inquiétudes me faisaient mal; combien je me sentais déjà

malheureuse des soupçons qui s'élevaient au dedans de moi! Hélas! le

moment n'était pas loin où mon esprit allait recevoir une bien plus

funeste clarté.

Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 25 / 44 题