(1803.)
Suite au voyage en Belgique.--Opinions du premier consul sur la
reconnaissance, la gloire et les Français.--Séjour à Gand, à Malines, à
Bruxelles.--Le clergé.--M. de Roquelaure.--Retour à
Saint-Cloud.--Préparatifs d'une descente en Angleterre.--Mariage de
madame Leclerc.--Voyage du premier consul à Boulogne.--Maladie de M. de
Rémusat.--Je vais le rejoindre.--Conversations du premier consul.
Quand Bonaparte arrivait dans une ville, aussitôt le préfet du palais
était chargé d'en convoquer les diverses autorités, pour qu'elles lui
fussent présentées. Le préfet, le maire, l'évêque, les présidents des
tribunaux le haranguaient, ensuite, se retournant vers madame Bonaparte,
lui faisaient aussi un petit discours. Selon qu'il était en train de
plus ou moins de patience, le premier consul écoutait ces discours
jusqu'au bout, ou les interrompait pour faire aux différents individus
des questions sur les attributions de leur charge, ou sur le pays où
ils l'exerçaient. Il questionnait rarement avec l'air de l'intérêt, mais
avec le ton d'un homme qui veut prouver qu'il sait, et qui veut voir si
l'on saura lui répondre. Dans ces harangues, il était question de la
République; mais, si on voulait se donner la peine de les relire, on
verrait qu'à bien peu de choses près, on les adresserait facilement à un
souverain. Dans quelques villes de Flandre; il y eut certains maires qui
osèrent pousser le courage jusqu'à presser le consul d'achever le
bonheur du monde en remplaçant son titre trop précaire par un autre qui
devait mieux convenir à la haute destinée qui l'appelait. J'étais
présente la première fois que cela arriva, j'examinai Bonaparte. Quand
de pareilles paroles furent prononcées, il eut quelque peine à ne point
laisser échapper un sourire qui voulait effleurer ses lèvres; mais, se
rendant maître de lui cependant, il interrompit l'orateur, et répondit,
avec l'accent d'une colère feinte, que l'usurpation d'un pouvoir qui
altérerait l'existence de la République était indigne de lui; et, comme
César, il repoussa la couronne que peut-être il n'était pas fâché qu'on
commençât à lui présenter. Et, au fond, ces bons habitants des provinces
que nous visitions n'avaient pas grand tort en s'y trompant; car
l'éclat qui nous environnait, l'appareil de cette cour militaire et
pourtant brillante, le cérémonial exactement imposé partout, le ton
impérieux du maître, la soumission de tous, et enfin cette épouse du
premier magistrat, à laquelle la République ne devait rien et qu'on
présentait à leurs hommages, tout cela ne pouvait guère indiquer que la
marche d'un roi.
Après ces audiences, le premier consul montait ordinairement à cheval;
il se montrait au peuple, qui le suivait avec des cris; il visitait les
monuments publics, les manufactures, toujours en courant un peu, car il
ne pouvait écarter la précipitation d'aucune de ses manières. Ensuite il
donnait à dîner, assistait à la fête qu'on lui avait préparée, et
c'était là la partie la plus ennuyeuse de son métier; «car, ajoutait-il
d'un ton mélancolique, je ne suis pas fait pour le plaisir». Enfin, il
quittait la ville après avoir reçu des demandes, répondu à quelques
réclamations, et fait distribuer des secours d'argent et des présents.
Dans ces sortes de voyages, il prit l'habitude, après s'être fait
informer des établissements publics qui manquaient aux différentes
villes, d'en ordonner lors de son passage la fondation. Et, pour cette
munificence, il emportait les bénédictions des habitants. Mais il
arrivait peu après ceci: «Conformément à la grâce que vous a faite le
premier consul (et plus tard l'empereur), mandait le ministre de
l'intérieur, vous êtes chargés, citoyens maires, de faire construire tel
ou tel bâtiment, en ayant soin de prendre les dépenses sur les fonds de
votre commune.» Et c'est ainsi que tout à coup les villes se trouvaient
forcées de détourner l'emploi de leurs fonds, dans un moment souvent où
ces fonds ne suffisaient pas pour les dépenses nécessaires. Le préfet
avait soin cependant que les ordres fussent exécutés, et on laissait en
souffrance quelque partie utile; mais on pouvait ainsi attester que,
d'un bout à l'autre de la France, tout s'embellissait, tout prospérait,
et que l'abondance était telle qu'on pouvait vaquer partout à des
entreprises nouvelles, quelque onéreuses qu'elles fussent. À Arras, à
Lille, à Dunkerque, nous trouvâmes les mêmes réceptions; mais il me
sembla que l'enthousiasme diminuait un peu, quand nous eûmes quitté
l'ancienne France. À Gand surtout, nous trouvâmes un peu de froideur. En
vain les autorités s'efforcèrent d'animer les habitants, ils se
montrèrent curieux, mais point empressés. Le consul en eut un léger
mouvement d'humeur, et fut tenté de ne point séjourner; cependant, se
ravisant bientôt, il dit le soir à sa femme: «Ce peuple-ci est dévot et
sous l'influence de ses prêtres; il faudra demain faire une longue
séance à l'église, gagner le clergé par quelque caresse, et nous
reprendrons le terrain.» En effet, il assista à une grand'messe avec les
apparences d'un profond recueillement; il entretint l'évêque, qu'il
séduisit complètement, et il obtint peu à peu dans les rues les
acclamations qu'il désirait. Ce fut à Gand qu'il trouva les filles du
duc de Villequier, l'un des quatre anciens premiers gentilshommes de la
chambre, qui étaient nièces de l'évêque, et à qui il rendit la belle
terre de Villequier avec des revenus considérables. J'eus le bonheur de
contribuer à cette restitution, en la pressant de tout ce que je pus,
soit auprès du consul, soit auprès de sa femme; ces deux aimables jeunes
personnes ne l'ont jamais oublié. Le soir de cette action, je lui
parlais de leur reconnaissance: «Ah! me dit-il, la reconnaissance! c'est
un mot tout poétique, vide de sens dans les temps de révolution, et ce
que je viens de faire n'empêcherait point vos deux amies de se réjouir
vivement si quelque émissaire royal pouvait, dans cette tournée, venir à
bout de m'assassiner.» Et, comme je faisais un mouvement de surprise, il
continua: «Vous êtes jeune, vous ne savez ce que c'est que la haine
politique. Voyez-vous, c'est une sorte de lunette à facettes au travers
de laquelle on ne voit les individus, les opinions, les sentiments,
qu'avec le verre de sa passion. Il s'ensuit que rien n'est mal, ni bien
en soi, mais seulement selon le parti dans lequel on est. Au fond, cette
manière de voir est assez commode, et nous autres nous en profitons; car
nous avons aussi nos lunettes, et si ce n'est pas au travers de nos
passions que nous regardons les choses, c'est au moins au travers de nos
intérêts.--Mais, lui dis-je à mon tour, avec un pareil système, où
placez-vous donc les approbations qui vous flattent? Pour quelle classe
d'hommes usez-vous votre vie en grandes entreprises et souvent en
tentatives dangereuses?--Oh! c'est qu'il faut être l'homme de sa
destinée. Qui se sent appelé par elle ne peut guère lui résister. Et
puis l'orgueil humain se crée le public qu'il souhaite dans ce monde
idéal qu'il appelle la postérité. Qu'il vienne à penser que, dans cent
ans, un beau vers rappellera quelque grande action, qu'un tableau en
consacrera le souvenir, etc., etc., alors l'imagination se monte, le
champ de bataille n'a plus de dangers, le canon gronde en vain, il ne
paraît plus que le son qui va porter dans mille ans le nom d'un brave à
nos arrière-neveux.--Je ne comprendrai jamais, repris-je, qu'on s'expose
pour la gloire, si l'on porte intérieurement le mépris des hommes de son
temps.» Ici Bonaparte m'interrompit vivement: «Je ne méprise point les
hommes, madame, c'est une parole qu'il ne faut jamais dire, et
particulièrement j'estime les Français!»
Je souris à cette déclaration brusque, et, comme s'il eût deviné la
cause de mon sourire, il sourit aussi, et s'approchant de moi en me
tirant l'oreille, ce qui était, comme je l'ai déjà dit, son geste
familier quand il était de bonne humeur, il me répéta: «Entendez-vous,
madame? il ne faut jamais dire que je méprise les Français.»
De Gand, nous allâmes à Anvers, où nous eûmes encore le plaisir d'une
cérémonie toute particulière. Aux entrées des rois et des princes, les
Anversois sont accoutumés de promener par les rues un énorme géant qui
ne se montre absolument que dans les occasions solennelles. Il fallut
bien consentir, quoique nous ne fussions ni prince ni roi, à cette
fantaisie du peuple; elle mit Bonaparte en bonne disposition pour cette
bonne ville d'Anvers. Il s'y occupa beaucoup de l'importance qu'il
voulait donner à son port. Il commença à ordonner les beaux travaux qui
ont été exécutés depuis.
En allant d'Anvers à Bruxelles, nous nous arrêtâmes quelques heures à
Malines; nous y trouvâmes le nouvel archevêque, M. de Roquelaure[33]. Il
était évêque de Senlis sous Louis XVI, et il avait été l'ami intime de
mon grand-oncle, le comte de Vergennes. Je l'avais beaucoup vu dans mon
enfance, et j'eus un extrême plaisir à le retrouver. Bonaparte le cajola
beaucoup. À cette époque il affectait de soigner et de gagner les
prêtres. Il savait à quel point la religion soutient la royauté, et il
entrevoyait par eux le moyen de faire arriver au peuple le catéchisme
dans lequel nous avons vu depuis menacer de la damnation éternelle
quiconque n'aimerait point l'empereur, ou ne lui obéirait pas. C'était
la première fois, depuis la Révolution, que le clergé voyait le
gouvernement s'occuper de son sort et lui donner un rang et de la
considération. Aussi se montra-t-il reconnaissant, et fut-il un
auxiliaire utile à Bonaparte, jusqu'au moment où, son despotisme
s'accroissant toujours et s'égarant de plus en plus, il voulut l'imposer
aux consciences et forcer les prêtres à hésiter entre lui et leurs
devoirs. Mais, à cette époque, quel moyen de succès lui donnait cette
parole prononcée par toute les bouches pieuses: «Il a rétabli la
religion[34]!»
[Note 33: M. de Roquelaure, né en 1721, avait été évêque
de Senlis et aumônier du roi. Il était, depuis 1802,
archevêque de Malines. L'empereur le remplaça en 1808 par
l'abbé de Pradt. Il a été membre de l'Académie française, et
il est mort en 1818. Il n'était point de la famille des ducs
de Roquelaure. (P. R.)]
[Note 34: Bonaparte, sachant qu'il aurait affaire en
Belgique à un peuple religieux, se fit accompagner dans ce
voyage par le cardinal Caprara, qui lui fut extrêmement
utile.]
Notre entrée à Bruxelles était magnifique; de beaux et nombreux
régiments attendaient le premier consul à la porte; il monta à cheval;
madame Bonaparte trouva une voiture superbe que la ville lui donnait; la
ville était fort décorée, le canon se faisait entendre, toutes les
cloches étaient en mouvement, le nombreux clergé de chaque église en
grande pompe sur les marches du temple; une grande population, une
foule d'étrangers, un temps admirable! J'étais enchantée. Tout le temps
que nous passâmes à Bruxelles fut marqué par des fêtes brillantes. Les
ministres de France, le consul Lebrun, les envoyés des cours étrangères
qui avaient des affaires à régler avec nous vinrent nous y joindre. Ce
fut à Bruxelles que j'entendis M. de Talleyrand répondre d'une manière
si adroite et si flatteuse à une question un peu subite de Bonaparte. Un
soir, celui-ci lui demandait comment il avait fait sa grande fortune qui
paraissait subite: «Rien de plus simple, répondit M. de Talleyrand, j'ai
acheté des rentes le 17 brumaire et je les ai vendues le 19.»
Un dimanche, il fut question d'aller à la cathédrale de Bruxelles en
grande cérémonie. Dès le matin, M. de Rémusat s'était transporté à
l'église pour veiller à l'ordonnance de cette cérémonie. Il avait ordre
secret de ne s'opposer à aucune des distinctions inventées par le clergé
pour cette occasion. Cependant, comme on devait aller recevoir le
premier consul avec le dais et la croix jusqu'aux grandes portes, quand
il fut question de savoir si madame Bonaparte partagerait cet honneur,
Bonaparte n'osa pas la mettre dans cette évidence, et il la fit placer
dans une tribune avec le second consul. À midi, c'était l'heure
convenue, le clergé quitte l'autel et va se ranger en dehors de son
portail. Il attend l'arrivée du souverain, qui ne paraît point. On
s'étonne, on s'inquiète, lorsque tout à coup, en se retournant, on
s'aperçoit qu'il avait pénétré dans l'église et qu'il s'était placé sur
le trône qu'on lui avait préparé. Les prêtres, surpris et troublés,
regagnent le choeur pour commencer le service divin. Le fait est qu'au
moment de se mettre en marche, Bonaparte avait appris que, dans une
cérémonie pareille, Charles-Quint avait préféré entrer dans l'église de
Sainte-Gudule par une petite porte latérale, qui depuis avait conservé
son nom, et apparemment il eut la fantaisie de se servir du même
passage, espérant peut-être qu'on l'appellerait désormais la porte de
Charles-Quint et de Bonaparte.
Je vis un matin le consul, ou pour mieux dire dans cette occasion, le
général, passer en revue les nombreux et magnifiques régiments qu'on
avait fait venir à Bruxelles. Rien n'était si enivrant que la manière
dont il était accueilli des troupes à cette époque. Mais aussi il
fallait voir comme il savait parler alors aux soldats, comme il les
interrogeait les uns après les autres sur leurs campagnes, sur leurs
blessures, comme il traitait particulièrement bien ceux qui l'avaient
accompagné en Égypte! J'ai entendu dire à madame Bonaparte que son époux
avait longtemps conservé l'habitude d'étudier, le soir en se couchant,
les tableaux de ce qu'on appelle les cadres de l'armée. Il s'endormait
sur tous les noms des corps et même sur ceux d'une partie des individus
qui composaient ces corps; il les gardait dans un coin de sa mémoire, et
cela lui servait ensuite merveilleusement dans l'occasion pour
reconnaître le soldat, et lui donner le plaisir d'être distingué par son
général. Il prenait avec les militaires en sous-ordre un ton de bonhomie
qui les charmait, les tutoyait tous, et leur rappelait les faits d'armes
qu'ils avaient accomplis ensemble. Plus tard, lorsque ses armées sont
devenues si nombreuses, quand ses batailles ont été si meurtrières, il a
dédaigné ce genre de séduction. D'ailleurs, la mort avait emporté tant
de souvenirs qu'en peu d'années il lui fût devenu difficile de retrouver
un grand nombre de compagnons de ses premiers exploits, et lorsqu'il
haranguait ses soldats en les conduisant au feu, il ne pouvait plus
s'adresser à eux que comme à une postérité renouvelée incessamment, à
laquelle l'armée précédente et détruite avait légué sa gloire. Mais
cette autre manière de les encourager lui réussit encore longtemps avec
une nation qui se persuadait remplir sa destinée en se dévouant chaque
année à mourir pour lui.
J'ai dit que Bonaparte aimait beaucoup à rappeler sa campagne d'Égypte,
et c'était en effet celle sur laquelle il s'animait le plus volontiers.
Il avait emmené dans ce voyage M. Monge, le savant, qu'il avait fait
sénateur, et qu'il aimait particulièrement, et tout simplement parce
qu'il avait été au nombre des membres de l'Institut qui l'accompagnaient
en Égypte. Souvent il rappelait avec lui cette expédition, «cette terre
de poésie, disait-il, qu'avaient foulée César et Pompée». Il se
reportait avec enthousiasme à ce temps où il apparaissait aux Orientaux
surpris comme un nouveau prophète; cet empire qu'il avait exercé sur les
imaginations, étant le plus complet de tous, le séduisait aussi
davantage. «En France, disait-il, il nous faut tout conquérir à la
pointe de la démonstration. Monge, en Égypte, nous n'avions pas besoin
de nos mathématiques.»
Ce fut à Bruxelles que je commençai à m'apprivoiser un peu avec la
conversation de M. de Talleyrand. Son visage dédaigneux, sa disposition
railleuse, m'imposaient beaucoup. Cependant, comme l'oisiveté d'une vie
de cour donne quelquefois cent heures à une journée, il se trouva que
nous en passâmes un assez grand nombre dans le même salon, attendant
celles où il plairait au maître de se montrer ou de sortir. Ce fut dans
un de ces moments d'ennui que j'entendis M. de Talleyrand se plaindre de
ce que sa famille n'avait point répondu aux projets qu'il avait formés
pour elle. Son frère, Archambault de Périgord, venait d'être exilé. Il
était accusé de s'être livré à ce langage moqueur assez commun à cette
famille, mais qu'il avait appliqué à des personnages trop élevés; et
surtout on lui savait mauvais gré d'avoir refusé d'accepter Eugène
Beauharnais pour sa fille, qu'il aima mieux marier au comte Just de
Noailles. M. de Talleyrand, qui désirait ce mariage autant que madame
Bonaparte, blâmait la conduite de son frère avec amertume, et je
comprenais fort que sa politique personnelle eût trouvé son compte dans
une pareille union.
Une des premières choses qui me frappèrent quand je causai un peu avec
M. de Talleyrand, ce fut de le trouver sans aucune espèce d'illusion ni
d'enthousiasme sur ce qui se passait autour de nous. Le reste de cette
cour en éprouvait plus ou moins. La soumission exacte des militaires
pouvait facilement prendre les couleurs du dévouement, et il en existait
réellement chez quelques-uns d'entre eux. Les ministres affectaient ou
ressentaient une profonde admiration; M. Maret se parait à toute
occasion de toutes les apparences de son culte; Berthier demeurait
paisiblement sur les réalités de son amitié; enfin, il semblait que plus
ou moins chacun éprouvât quelque chose. M. de Rémusat s'efforçait
d'aimer le métier auquel il s'était soumis, d'estimer celui qui le lui
imposait. Quant à moi, je ne laissais pas échapper une occasion de
m'émouvoir et de m'abuser. Le calme, l'indifférence de M. de Talleyrand,
me déconcertaient. «Eh! bon Dieu, osai-je lui dire une fois, comment se
peut-il que vous puissiez consentir à vivre et à faire, sans recevoir
aucune émotion de ce qui se passe, ni de vos actions?--Ah! que vous êtes
femme et que vous êtes jeune!» répondit-il. Et alors il commençait à se
moquer de moi comme de tout le reste. Ses railleries blessaient mon âme,
et cependant elles me faisaient sourire. Je me savais mauvais gré de
l'amusement qu'il me donnait par ses propos piquants; et de ce que mon
amour-propre se faisait une certaine vanité du petit mérite de
comprendre son esprit, je me révoltais moins contre la sécheresse que je
découvrais dans son coeur. Au reste, je ne le connaissais point encore,
et ce ne fut que bien plus tard que, perdant avec lui l'état de gêne où
il met toujours un peu ceux qui l'abordent pour la première fois, je fus
à portée d'observer le singulier mélange qui compose son caractère.
Au sortir de Bruxelles, nous visitâmes Liège et Maëstricht, et nous
rentrâmes dans l'ancienne France par Mézières et Sedan. Madame Bonaparte
fut charmante dans ce voyage, et laissa des souvenirs de sa bonté et de
sa grâce que, quinze ans après, je n'ai point trouvés effacés.
Je rentrai dans Paris avec joie, je me retrouvai au milieu de ma
famille, et libre de la vie de cour, avec délices. M. de Rémusat et moi,
nous étions fatigués de la pompe oisive, et cependant agitée dans
laquelle nous venions de passer six semaine. Rien ne valait pour nous
ces tendres épanchements d'un intérieur uni par les plus douces
affections et les plus légitimes sentiments.
À son arrivée à Saint-Cloud, le premier consul fut harangué et
complimenté, ainsi que madame Bonaparte, par une députation des corps,
des tribunaux, etc.; il eut aussi la visite du corps diplomatique. Peu
de temps après, il s'occupa de donner de la splendeur à la Légion
d'honneur et lui donna un chancelier, M. de Lacépède. Depuis la chute de
Bonaparte, les écrivains libéraux, et madame de Staël entre autres, ont
jeté une sorte d'anathème sur cette institution, en rappelant une
caricature anglaise qui représentait Bonaparte découpant le bonnet rouge
pour en faire des croix. Cependant, s'il n'avait pas abusé de cette
création non plus que de tout le reste, il semble qu'on n'eût pas pu
blâmer l'invention d'une sorte de récompense qui excitait à tous les
genres de mérites sans devenir une charge bien onéreuse pour l'État. Que
de belles actions ce petit morceau de ruban fait faire sur les champs de
bataille! Et s'il eût été accordé de même seulement à l'honneur exercé
dans tous les états, si l'on n'en eût pas fait une distinction donnée
souvent par le caprice, c'était une idée qui me semble généreuse que
d'assimiler tous les services rendus à la patrie de quelque genre qu'ils
fussent, et de les décorer tous de la même manière. Quand il est
question des créations faites par Bonaparte, il faut se garder de les
condamner sans examen. La plupart d'entre elles ont un but utile et ont
pu tourner à l'avantage de la nation; mais son goût démesuré pour le
pouvoir les gâtait ensuite à plaisir. Révolté contre tous les obstacles,
il ne souffrait pas davantage ceux qui venaient de ses propres
institutions, et il les paralysait et les discréditait promptement en y
échappant par une décision spontanée et arbitraire.
Ayant, dans le cours de cette année, créé aussi les différentes
sénatoreries, il donna un chancelier au Sénat, un trésorier et des
préteurs. Le chancelier fut M. de Laplace, qu'il honorait comme savant,
et qui lui plaisait parce qu'il savait très bien le flatter. Les deux
préteurs furent les généraux Lefebvre et Sérurier, et M. de Fargues[35]
fut trésorier.
[Note 35: M. de Fargues lui avait été utile au 18
brumaire.]
L'année républicaine se termina comme de coutume au milieu de septembre,
et l'anniversaire de la République fut célébré par de grandes fêtes
populaires, et avec une pompe royale dans le palais des Tuileries. On
apprit en même temps que les Hanovriens, conquis par le général Mortier,
avaient fait des réjouissances le jour de la naissance du consul. C'est
ainsi que peu à peu, d'abord en tête de tout, et ensuite tout seul, il
accoutumait l'Europe à ne plus voir la France que dans sa personne, la
présentant aux lieu et place de tout le reste.
Comme Bonaparte avait le sentiment de la résistance qu'il devait
rencontrer dans les vieilles opinions, il s'appliqua de bonne heure et
assez adroitement à gagner la jeunesse, à laquelle il ouvrit toutes les
portes pour l'avancement des affaires. Il attacha des auditeurs aux
différents ministères et donna l'essor à toutes les ambitions, soit dans
la carrière militaire, soit dans le civil. Il disait souvent qu'il
préférait à tout l'avantage de gouverner un peuple neuf, et il le
trouvait à peu près parmi les jeunes gens.
On discuta aussi cette année sur l'institution du jury. J'ai ouï dire
qu'il n'y avait par lui-même aucune disposition; mais son conseil d'État
se montra ferme sur cet article, et, dans l'intention où il était de
gouverner dans la suite bien plus par lui qu'avec l'aide des assemblées
qu'il craignait, il se trouva obligé de faire quelques concessions à ses
membres les plus distingués. Ce fut ainsi que peu à peu il fit présenter
toutes les lois à ce conseil par les ministres, qu'elles furent
quelquefois transformées en simples arrêtés qui s'exécutèrent d'un bout
de la France à l'autre, sans autre sanction, ou bien que, présentées à
l'approbation silencieuse du Corps législatif, elles ne donnèrent
d'autre peine que celle que les différents rapporteurs du conseil eurent
de les faire précéder d'un discours qui en colorait plus ou moins la
nécessité.
On établit aussi des lycées dans toutes les grandes villes de France, et
l'étude des langues anciennes, abandonnée pendant la Révolution, rentra
dans les obligations de l'éducation publique.
Cependant on faisait de grands préparatifs pour la flottille des bateaux
plats qui devaient servir à l'expédition d'Angleterre. De jour en jour
on répandait davantage la possibilité, au moyen d'un temps calme, de la
faire parvenir jusque sur les côtes d'Angleterre, sans que les vaisseaux
pussent gêner sa marche. On disait que le consul lui-même commanderait
l'expédition, et cette entreprise ne paraissait au-dessus ni de son
audace, ni de sa fortune. Nos journaux nous représentaient l'Angleterre
agitée et inquiète, et, dans le fond, le gouvernement anglais n'a pas
été exempt de toute crainte à ce sujet. _Le Moniteur_ combattait
toujours avec acharnement les journaux libres de Londres, et le gant des
injures se relevait des deux côtés. On exécutait en France la loi de la
conscription, et de nombreux soldats commençaient à se réunir sous les
drapeaux. Quelquefois on se demandait la raison d'un si grand armement,
et l'on raisonnait sur des articles tels que ceux-ci, jetés sans
réflexions dans _le Moniteur_: «Les journalistes anglais soupçonnent que
les grands préparatifs de guerre que le premier consul vient d'ordonner
en Italie sont pour l'Égypte.»
Aucun compte n'était rendu à la nation française; mais elle avait en
Bonaparte une sorte de confiance à peu près semblable à celle que la
magie inspire à quelques esprits crédules; et, comme on croyait
infaillible le succès de ses entreprises, chez un peuple naturellement
épris de la réussite, il ne lui était pas difficile d'obtenir un
consentement tacite à toutes ses opérations. Dès cette époque un petit
nombre de gens avisés ont commencé à s'apercevoir qu'il ne serait pas
pour nous _l'homme utile_; mais, comme la terreur du gouvernement
révolutionnaire ne l'en proclamait pas moins _l'homme nécessaire_, on
eût craint, en lui opposant quelque résistance, de faciliter la révolte
du parti qu'on croyait que lui seul pouvait contenir.
Et lui, toujours actif, agissant, tenant à ne pas laisser les esprits
dans le repos qui porte à la réflexion, jetait de côté et d'autre les
inquiétudes qui devaient le servir. On imprimait une lettre du comte
d'Artois, tirée du _Morning Chronicle_, qui offrait au roi d'Angleterre
les services des émigrés en cas de descente; on faisait courir le bruit
de certaines tentatives faites dans les départements de l'Est; et depuis
que la guerre de la Vendée avait été remplacée dans cette partie de la
France par les désordres sans gloire qu'y causaient les chouans, on
s'était accoutumé à l'idée que les mouvements qu'on essayerait d'y
produire n'auraient d'autre fin que le pillage et l'incendie; enfin on
ne voyait de vraie chance pour le repos que dans la durée du
gouvernement établi, et quand certains amis de la liberté déploraient sa
perte au travers des institutions libérales, flétries à leurs yeux parce
qu'elles étaient imposées par le pouvoir absolu, on leur répondait avec
ce raisonnement que les circonstances peut-être justifiaient assez:
«Après tant d'orages, au milieu de la lutte de tant de partis, c'est la
force seule qui peut nous donner la liberté, et, tant qu'on verra
qu'elle tend à relever les principes de l'ordre et de la morale, nous ne
devons pas nous croire éloignés de la bonne route; car enfin le créateur
disparaîtra, mais ce qu'il aura créé nous demeurera.»
Et lui, tandis qu'on s'agitait ainsi plus ou moins par ses ordres,
paraissait journellement dans une attitude fort paisible. Il avait
repris à Saint-Cloud sa vie rangée et pleine, et nous passions nos
journées telles que je les ai déjà décrites. Ses frères étaient tous
occupés[36], Joseph au camp de Boulogne, Louis au conseil d'État,
Jérôme, le plus jeune, en Amérique, où il avait été envoyé, et où il fut
très bien reçu par les Anglo-Américains. Ses soeurs, qui commençaient à
jouir d'une grande fortune, embellissaient à l'envi les maisons que le
premier consul leur avait données, et cherchaient à l'emporter les unes
sur les autres par le luxe de leurs ameublements. Eugène Beauharnais se
renfermait dans l'exercice de ses devoirs militaires; sa soeur vivait
paisiblement et assez tristement.
[Note 36: Ce fut vers la fin de l'automne, ou même au
commencement de l'hiver, en 1803, que Lucien se maria avec
madame Jouberthon et se brouilla avec son frère.]
La jeune madame Leclerc se livrait à un nouveau penchant qu'elle avait
inspiré au prince Borghèse (depuis peu de temps arrivé de Rome en
France) et qu'elle partageait. Ce prince demanda sa main à Bonaparte,
qui, sans que j'aie trop su pourquoi, résista d'abord à cette demande.
Peut-être sa vanité ne lui permettait-elle pas de paraître embarrassé
d'aucun de ses liens, et ne voulait-il pas avoir l'air d'accepter avec
trop d'empressement une première proposition. Mais la liaison de ces
deux personnes étant devenue publique, il consentit enfin à la légitimer
par le mariage, qui se fit à Mortefontaine pendant le séjour du consul à
Boulogne.
Il partit pour aller visiter le camp et la flottille, le 3 novembre
1803; cette course fut purement militaire. Il ne se fit accompagner que
des généraux de sa garde, de ses aides de camp et de M. de Rémusat.
En arrivant au Pont-de-Briques, petit village à une lieue de Boulogne,
où Bonaparte avait fixé son quartier général, mon mari tomba
dangereusement malade. Aussitôt que je l'appris, je courus pour le
rejoindre, et j'arrivai à ce Pont-de-Briques au milieu de la nuit. Tout
entière à mon inquiétude, je n'avais pensé en partant qu'à l'état dans
lequel j'allais trouver un si cher malade; mais lorsque je descendis de
voiture, je fus un peu troublée de me trouver seule au milieu d'un camp,
et sans savoir ce que le consul penserait de mon arrivée. Ce qui me
rassura cependant, c'est que les domestiques qui s'éveillèrent pour me
recevoir me dirent qu'on avait bien prévu que je viendrais, et qu'on
m'avait réservé une petite chambre depuis deux jours. J'y passai le
reste de la nuit, en attendant le jour pour m'offrir aux regards de mon
mari, dont je ne voulais pas troubler le repos. Je le trouvai très
abattu; mais il éprouva une si grande joie de me voir près de son lit
que je me félicitai d'être ainsi partie sans en avoir demandé la
permission.
Quand le consul fut levé, il me fit dire de monter chez lui; j'étais
émue et un peu interdite; il s'en aperçut dès mon entrée dans sa
chambre. Il m'embrassa aussitôt, et, me faisant asseoir, il me
tranquillisa par ses premières paroles: «Je vous attendais. Votre
présence guérira votre mari.» À ces mots, je fondis en larmes. Il en
parut touché, et prit quelque soin pour me calmer. Ensuite il me
prescrivit de venir tous les jours dîner et déjeuner avec lui, en me
disant en riant: «Il faut que je veille sur une femme de votre âge ainsi
lancée au milieu de tant de militaires.» Puis il me demanda comment
j'avais laissé sa femme. Peu de temps avant son départ, quelques
nouvelles visites secrètes de mademoiselle Georges avaient fait naître
des discussions dans le ménage. «Elle se trouble, ajouta-t-il, beaucoup
plus qu'il ne le faut. Joséphine a toujours peur que je ne devienne
sérieusement amoureux; elle ne sait donc pas que l'amour n'est pas fait
pour moi. Car, qu'est-ce que l'amour? Une passion qui laisse tout
l'univers d'un côté, pour ne voir, ne mettre de l'autre que l'objet
aimé. Et, assurément, je ne suis point de nature à me livrer à une telle
exclusion. Que lui importent donc des distractions dans lesquelles mes
affections n'entrent pour rien? Voilà, continua-t-il en me regardant un
peu sérieusement, ce qu'il faut que ses amis lui persuadent, et surtout
qu'ils ne croient pas augmenter leur crédit sur elle en augmentant ses
inquiétudes.» Il y avait dans ses dernières paroles une nuance de
défiance et de sévérité que je ne méritais point, et je crois qu'il le
savait fort bien à cette époque; mais dans aucune occasion il ne voulait
manquer à son système favori, qui était de tenir les esprits, ce qu'il
appelait _en haleine_, c'est-à-dire en inquiétude.
Il demeura à peu près dix jours au Pont-de-Briques depuis mon arrivée.
La maladie de mon mari était pénible, mais les médecins n'avaient aucune
inquiétude. Excepté le quart d'heure que durait le déjeuner du consul,
je passais la matinée entière dans la chambre de mon malade. Bonaparte,
tous les jours, se rendait au camp, passait les troupes en revue,
visitait la flottille, assistait à quelques légers combats, ou plutôt à
des échanges de coups de canon entre nous et les Anglais, qui croisaient
incessamment devant le port et cherchaient à incommoder les
travailleurs.
À six heures, Bonaparte rentrait, et alors il me faisait appeler.
Quelquefois il donnait à dîner à quelques-uns des militaires de sa
maison, ou au ministre de la marine, ou au directeur des ponts et
chaussées, qui l'avaient accompagné. D'autres fois, nous dînions en
tête-à-tête, et alors il causait d'une multitude de choses. Il s'ouvrait
sur son propre caractère, il se peignait comme ayant toujours été
mélancolique, hors de toute comparaison avec ses camarades de tout
genre. Ma mémoire a conservé très fidèlement le souvenir de tout ce
qu'il me dit dans ces conversations. Le voici à peu de choses près:
«J'ai été élevé, disait-il, à l'École militaire, et je n'y montrai de
dispositions que pour les sciences exactes. Tout le monde y disait de
moi: «C'est un enfant qui ne sera propre qu'à la géométrie.» Je vivais à
l'écart de mes camarades. J'avais choisi dans l'enceinte de l'École un
petit coin où j'allais m'asseoir pour rêver à mon aise; car j'ai
toujours aimé la rêverie. Quand mes compagnons voulaient usurper sur moi
la propriété de ce coin, je le défendais de toute ma force. J'avais déjà
l'instinct que ma volonté devait l'emporter sur celle des autres, et que
ce qui me plaisait devait m'appartenir. On ne m'aimait guère à l'École,
il faut du temps pour se faire aimer, et, même quand je n'avais rien à
faire, j'ai toujours cru vaguement que je n'en avais point à perdre.
»Lorsque j'entrai au service, je m'ennuyai dans mes garnisons; je me mis
à lire des romans, et cette lecture m'intéressa vivement. J'essayai d'en
écrire quelques-uns, cette occupation mit du vague dans mon imagination,
elle se mêla aux connaissances positives que j'avais acquises, et
souvent je m'amusais à rêver, pour mesurer ensuite mes rêveries au
compas de mon raisonnement. Je me jetais par la pensée dans un monde
idéal, et je cherchais en quoi il différait précisément du monde où je
me trouvais. J'ai toujours aimé l'analyse, et, si je devenais
sérieusement amoureux, je décomposerais mon amour pièce à pièce.
_Pourquoi_ et _comment_ sont des questions si utiles, qu'on ne saurait
trop se les faire. J'étudiai moins l'histoire que je n'en fis la
conquête; c'est-à-dire que je n'en voulus et que je n'en retins que ce
qui pouvait me donner une idée de plus, dédaignant l'inutile, et
m'emparant de certains résultats qui me plaisaient.
«Je ne comprenais pas grand'chose à la Révolution; cependant elle me
convenait. L'égalité qui devait m'élever me séduisait. Le 20 juin,
j'étais à Paris, je vis la populace marcher contre les Tuileries. Je
n'ai jamais aimé les mouvements populaires; je fus indigné des allures
grossières de ces misérables; je trouvai de l'imprudence dans les chefs
qui les avaient soulevés, et je me dis: «Les avantages de cette
révolution ne seront pas pour eux.» Mais, quand on me dit que Louis
avait placé le bonnet rouge sur sa tête, je conclus qu'il avait cessé
de régner, car, en politique, on ne se relève point de ce qui avilit.
»Au 10 août, je sentais que, si on m'eût appelé, j'aurais défendu le
roi: je me dressais contre ceux qui fondaient la République par le
peuple; et puis je voyais des gens en veste attaquer des hommes en
uniforme, cela me choquait.
»Plus tard, j'appris le métier de la guerre; j'allai à Toulon; on
commença à connaître mon nom. À mon retour, je menai une vie désoeuvrée.
Je ne sais quelle inspiration secrète m'avertissait qu'il fallait
commencer par user mon temps.
»Un soir, j'étais au spectacle; c'était le 12 vendémiaire. J'entends
dire qu'on s'attend pour le lendemain à _du train_; vous savez que
c'était l'expression accoutumée des Parisiens, qui s'étaient habitués à
voir avec indifférence les divers changements de gouvernement, depuis
qu'ils ne dérangeaient ni leurs affaires, ni leurs plaisirs, ni même
leur dîner. Après la Terreur, on était content de tout ce qui laissait
vivre.
»On contait devant moi que l'Assemblée était en permanence; j'y courus,
je ne vis que du trouble, de l'hésitation. Du sein de la salle s'éleva
une voix qui dit tout à coup: «Si quelqu'un sait l'adresse du général
Bonaparte, on le prie d'aller lui dire qu'il est attendu au comité de
l'Assemblée.» J'ai toujours aimé à apprécier les hasards qui se mêlent à
certains événements; celui-là me détermina; j'allai au comité.
»J'y trouvai plusieurs députés, tout effarés; entre autres Cambacérès.
Ils s'attendaient à être attaqués le lendemain, ils ne savaient que
résoudre. On me demanda conseil; je répondis, moi, en demandant des
canons. Cette proposition les épouvanta; toute la nuit se passa sans
rien décider. Le matin, les nouvelles étaient fort mauvaises. Alors on
me chargea de toute l'affaire, et ensuite on se mit à délibérer si
pourtant on avait le droit de repousser la force par la force.
«Attendez-vous, leur dis-je, que le peuple vous donne la permission de
tirer sur lui? Me voici compromis, puisque vous m'avez nommé; il est
bien juste que vous me laissiez faire.» Là-dessus, je quittai ces
avocats, qui se noyaient dans leurs paroles, je fis marcher les troupes,
pointer deux canons sur Saint-Roch; l'effet en fut terrible; l'armée
bourgeoise et la conspiration furent balayées en un instant.
»Mais j'avais versé le sang parisien! C'est un sacrilège. Il fallut en
refroidir l'effet. De plus en plus je me sentais appelé à quelque chose.
Je demandai le commandement de l'armée d'Italie. Tout était à faire dans
cette armée, les choses et les hommes. Il n'appartient qu'à la jeunesse
d'avoir de la patience, parce qu'elle a de l'avenir devant elle. Je
partis pour l'Italie avec des soldats misérables, mais pleins d'ardeur.
Je faisais conduire au milieu de la troupe des fourgons escortés,
quoique vides, que j'appelais le trésor de l'armée. Je mis à l'ordre du
jour qu'on distribuait des souliers aux recrues; personne n'en voulut
porter. Je promis à mes soldats que la fortune et la gloire nous
attendaient derrière les Alpes; je tins parole, et, depuis ce temps,
l'armée me suivrait au bout du monde.
»Je fis une belle campagne; je devins un personnage pour l'Europe. D'un
côté, à l'aide de mes ordres du jour, je soutenais le système
révolutionnaire; de l'autre, je ménageais en secret les émigrés, je leur
permettais de concevoir quelque espérance. Il est bien facile d'abuser
ce parti-là, parce qu'il part toujours non de ce qui est, mais de ce
qu'il voudrait qui fût. Je recevais des offres magnifiques pour le cas
où je voudrais suivre l'exemple du général Monk. Le prétendant m'écrivit
même dans son style hésitant et fleuri. Je conquis mieux le pape en
évitant d'aller à Rome que si j'eusse incendié sa capitale. Enfin je
devins important et redoutable, et le Directoire, que j'inquiétais, ne
pouvait cependant motiver aucun acte d'accusation. On m'a reproché
d'avoir favorisé le 18 fructidor; c'est comme si on me reprochait
d'avoir soutenu la Révolution. Il fallait en tirer parti, de cette
révolution, et mettre à profit le sang qu'elle avait fait couler. Quoi!
consentir à se livrer, sans condition, aux princes de la maison de
Bourbon, qui nous auraient jeté à la tête nos malheurs depuis leur
départ, et imposé silence par le besoin que nous aurions montré de leur
retour! Changer notre drapeau victorieux contre ce drapeau blanc, qui
n'avait pas craint de se confondre avec les étendards ennemis; et moi,
enfin, me contenter de quelques millions et de je ne sais quel duché!
Certes, ce n'est pas un rôle difficile que celui de Monk, il m'eût donné
moins de peine que la campagne d'Égypte, et même que le 18 brumaire;
mais y a-t-il une expérience pour les princes qui n'ont jamais vu le
champ de bataille! À quoi le retour de Charles II a-t-il conduit les
Anglais, si ce n'est à détrôner encore Jacques? Il est certain que
j'aurais bien su, s'il l'eût fallu, détrôner une seconde fois les
Bourbons, et le meilleur conseil qu'il y aurait eu à leur donner eût été
de se défaire de moi.
»Quand je revins en France, je trouvai les opinions plus amollies que
jamais. À Paris, et Paris c'est la France, l'on ne sait jamais prendre
intérêt aux choses, si l'on en prend aux personnes. Les usages d'une
vieille monarchie vous ont habitués à tout personnifier. C'est une
mauvaise manière d'être pour un peuple qui voudrait sérieusement la
liberté; mais vous ne savez guère vouloir rien sérieusement, si ce n'est
peut-être l'égalité. Et encore on y renoncerait volontiers, si chacun
pouvait se flatter d'être le premier. Être égaux en tant que tout le
monde sera au-dessus, voilà le secret de toutes vos vanités; il faut
donc donner à tous l'espérance de s'élever. Le grand inconvénient pour
les directeurs, c'est que personne ne se souciait d'eux, et qu'on
commençait à se soucier trop de moi. Je ne sais ce qui me fût arrivé
sans l'heureuse idée que j'eus d'aller en Égypte. Quand je m'embarquai,
je ne savais si je ne disais pas un éternel adieu à la France; mais je
ne doutais pas qu'elle ne me rappelât.
»Les séductions d'une conquête orientale me détournèrent de la pensée de
l'Europe plus que je ne l'avais cru. Mon imagination se mêla, pour cette
fois encore, à ma pratique. Mais je crois qu'elle est morte à Saint-Jean
d'Acre. Quoi qu'il en soit, je ne la laisserai plus faire.
»En Égypte, je me trouvais débarrassé du frein d'une civilisation
gênante; je rêvais toutes choses et je voyais les moyens d'exécuter tout
ce que j'avais rêvé. Je créais une religion, je me voyais sur le chemin
de l'Asie, parti sur un éléphant, le turban sur ma tête, et dans ma main
un nouvel Alcoran que j'aurais composé à mon gré. J'aurais réuni dans
mes entreprises les expériences des deux mondes, fouillant à mon profit
le domaine de toutes les histoires, attaquant la puissance anglaise dans
les Indes, et renouant par cette conquête mes relations avec la vieille
Europe. Ce temps que j'ai passé en Égypte a été le plus beau de ma vie,
car il en a été le plus idéal. Mais le sort en décida autrement. Je
reçus des lettres de France; je vis qu'il n'y avait pas un instant à
perdre. Je rentrai dans le positif de l'état social et je revins à
Paris, à Paris où on traite des plus grands intérêts du pays dans un
entr'acte d'opéra.
»Le Directoire frémit de mon retour; je m'observai beaucoup; c'est une
des époques de ma vie où j'ai été le plus habile. Je voyais l'abbé
Sieyès et lui promettais l'exécution de sa verbeuse constitution; je
recevais les chefs des jacobins, les agents des Bourbons; je ne refusais
de conseils à personne, mais je n'en donnais que dans l'intérêt de mes
plans. Je me cachais au peuple, parce que je savais que, lorsqu'il en
serait temps, la curiosité de me voir le précipiterait sur mes pas.
Chacun s'enferrait dans mes lacs, et, quand je devins le chef de l'État,
il n'existait point en France un parti qui ne plaçât quelque espoir sur
mon succès.»