CHAPITRE II.

(1803.)

Retour aux habitudes de la monarchie.--M. de Fontanes.--Madame

d'Houdetot.--Bruits de guerre.--Réunion du Corps législatif.--Départ de

l'ambassadeur d'Angleterre.--M. Maret.--Le maréchal Berthier.--Voyage du

premier consul en Belgique.--Accident de voiture.--Fêtes d'Amiens.

À ce léger orage près, l'hiver se passa paisiblement. Quelques

institutions nouvelles marquèrent encore le retour de l'ordre. Les

lycées furent organisés, on redonna des robes et quelque importance aux

magistrats. On réunit tous les tableaux français au Louvre sous le nom

de Muséum, et M. Denon fut chargé de la surintendance de ce nouvel

établissement. Des pensions et des récompenses commencèrent à être

accordées à des gens de lettres, et, pour ce dernier article, M. de

Fontanes était souvent consulté. Bonaparte aimait à causer avec lui; ces

conversations étaient en général fort amusantes. Le consul se plaisait à

attaquer le goût pur et classique de M. de Fontanes et celui-ci

défendait nos chefs-d'oeuvre français avec une grande force qui lui

donnait, aux yeux des assistants, la réputation d'une sorte de courage;

car il y avait déjà dans cette cour des gens si façonnés au métier de

courtisan, qu'on leur paraissait un vrai Romain quand on osait encore

admirer _Mérope_ ou _Mithridate_, puisque le maître avait déclaré qu'il

n'aimait ni l'un ni l'autre de ces ouvrages. Et cependant il paraissait

s'amuser fort de ces controverses littéraires. Il eut même un moment

l'intention de se procurer le plaisir d'en avoir deux fois par semaine,

en faisant inviter certains hommes de lettres à venir passer la soirée

chez madame Bonaparte. M. de Rémusat, qui connaissait à Paris un assez

bon nombre d'hommes distingués, fut chargé de les réunir au château.

Quelques académiciens et quelques littérateurs connus furent donc

invités un soir. Bonaparte était en bonne humeur; il causa très bien,

laissa causer, fut aimable et animé; moi, j'étais charmée qu'il se

montrât tel. J'avais fort le désir qu'il plût à ceux qui ne le

connaissaient pas, et qu'il détruisît, en se montrant davantage,

certaines préventions qui commençaient à naître contre lui. Comme,

lorsqu'il le voulait, le tact de son esprit était très fin, il démêla,

entre autres, assez vite la nature de celui du vieil abbé Morellet[29],

homme droit, positif, marchant toujours nettement de conséquence en

conséquence, et ne voulant jamais reconnaître le pouvoir de

l'imagination sur la marche d'aucune des idées humaines. Bonaparte se

plut à contrarier ce système. En laissant aller sa propre imagination à

tout l'essor qu'elle voulut prendre, et dans ce cas elle le menait loin,

il aborda tous les sujets, s'éleva très haut, se perdit quelquefois, se

divertit fort de la fatigue qu'il donnait à l'esprit de l'abbé, et fut

réellement très intéressant. Le lendemain, il parla avec plaisir de

cette soirée et déclara qu'il en voulait encore de semblables. Une

pareille réunion fut donc fixée à quelques jours de là. Je ne sais plus

quel est le personnage qui commença à s'exprimer avec assez de force sur

la liberté de penser et d'écrire, et sur les avantages qu'elle avait

pour les nations. Cela amena un genre de discussion un peu plus gêné que

la première fois, et le consul demeura dans de longs silences qui

jetèrent le froid dans l'assemblée. Enfin, dans une troisième soirée, il

parut plus tard, il était rêveur, distrait, sombre, et ne laissa

échapper que quelques paroles rares et coupées. Tout le monde se tut et

s'ennuya; et, le lendemain, le premier consul nous dit qu'il ne voyait

rien à tirer de tous ces gens de lettres, qu'on ne gagnerait point à les

admettre dans l'intimité, et qu'il ne voulait plus qu'on les invitât. Il

ne pouvait supporter aucune contrainte, et celle de se montrer affable

et de bonne humeur à jour et à moment fixes lui parut promptement une

gêne qu'il s'empressa de secouer.

[Note 29: L'abbé Morellet, très lié avec madame

d'Houdetot et madame de Vergennes, était l'abbé de ce nom,

fort connu à la fin du XVIIIe siècle, et que Voltaire

appelait l'abbé _Mord-les_. Il est mort le 12 janvier 1819.

(P. R.)]

Dans cet hiver moururent deux académiciens distingués, MM. de la Harpe

et de Saint-Lambert. Je regrettai fort le dernier, parce que j'étais

très attachée à madame d'Houdetot, avec laquelle il était lié depuis

quarante ans, et chez laquelle il mourut. La maison de cette aimable

vieille réunissait la plus agréable et la meilleure société de Paris.

J'y allais fort souvent, et j'y trouvais les restes d'un temps qui alors

semblait s'échapper sans retour, je veux dire celui où on savait causer

d'une manière agréable et instructive. Madame d'Houdetot, étrangère par

son âge et par le plus charmant caractère à tout esprit de parti,

jouissait du repos qui nous était rendu, et en profitait pour réunir

chez elle les débris de la bonne compagnie de Paris, qui venait avec

empressement soigner et amuser sa vieillesse. J'aimais fort à aller chez

elle me reposer de la contrainte tendue où l'exemple des autres, et

l'expérience que je commençais à acquérir, me tenaient dans le salon des

Tuileries.

Cependant on commençait à murmurer tout bas que la guerre pourrait bien

se rallumer avec les Anglais. Des lettres secrètes sur quelques

entreprises tentées dans la Vendée furent publiées. On semblait y

accuser le gouvernement anglais de les soutenir, et Georges Cadoudal y

était nommé comme agent entre ce gouvernement et les chouans. On parlait

en même temps de M. d'André, qui, disait-on, avait pénétré en France

secrètement, après avoir déjà une fois, avant le 18 fructidor, essayé de

servir l'agence royale. Sur ces entrefaites, on assembla le Corps

législatif. Le compte qui lui fut rendu de l'état de la _République_

était remarquable et fut remarqué. L'état de paix avec toutes les

puissances, le _conclusum_ donné à Ratisbonne sur le nouveau partage de

l'Allemagne et reconnu par tous les souverains, la constitution acceptée

par les Suisses, le concordat, l'instruction publique dirigée, la

formation de l'Institut[30], la justice mieux dispensée, l'amélioration

des finances, le Code civil, dont une partie fut soumise à cette

assemblée, les différents travaux commencés en même temps sur nos

frontières et en France, les projets pour Anvers, le mont Cenis, les

bords du Rhin et le canal de l'Ourcq, _l'acquisition de l'île d'Elbe_,

Saint-Domingue qui tenait encore, des projets de loi nombreux sur les

contributions indirectes, sur la formation des chambres de commerce, sur

l'exercice de la médecine et sur les manufactures, tout cela offrait un

tableau satisfaisant et honorable pour le gouvernement. À la fin de ce

rapport, on avait pourtant glissé quelques mots sur la possibilité d'une

rupture avec l'Angleterre et sur la nécessité de fortifier l'armée. Ni

le Corps législatif, ni le Tribunat ne s'opposèrent à rien, et des

approbations, après tout méritées à cette époque, furent données à tant

de travaux si heureusement commencés.

[Note 30: Il serait plus exact de dire que le premier

consul réorganisa l'Institut en supprimant la classe des

sciences morales et politiques, le 23 janvier 1803. Cette

classe ne fut rétablie qu'après 1830. (P. R.)]

Les premiers jours de mars, des plaintes assez amères parurent dans nos

journaux sur la publication de quelques libelles qui avaient cours en

Angleterre contre le premier consul. Il n'y avait pas beaucoup de bonne

foi à s'irriter contre ce qui échappe aux presses anglaises, qui ont

toute liberté, mais ce n'était qu'un prétexte; l'occupation de Malte et

notre intervention dans le gouvernement de la Suisse étaient les

véritables occasions de rupture. Le 8 mars 1803, une lettre du roi

d'Angleterre au Parlement annonça des discussions importantes entre les

deux gouvernements et se plaignit de l'armement qui se préparait dans

les ports de la Hollande. Dans ce même temps, nous fûmes témoins de

cette scène dont j'ai parlé où Bonaparte feignit, ou se laissa emporter

devant tous les ambassadeurs à une colère violente. Peu de temps après,

il quitta Paris et s'établit à Saint-Cloud.

Les affaires publiques ne le captivaient pas tellement qu'il ne pensât à

la même époque à faire écrire, par l'un de ses préfets du palais, une

lettre de compliment au célèbre musicien Paesiello sur l'opéra de

_Proserpine_, qu'il venait de donner à Paris. Le premier consul se

montrait fort jaloux d'attirer ici tous les gens distingués de tous les

pays, et il les payait très largement.

Peu de temps après, la rupture entre la France et l'Angleterre éclata,

et l'ambassadeur anglais, devant la porte duquel se rassemblait tous les

jours une grande foule de monde, pour se rassurer ou s'inquiéter selon

les préparatifs de départ qu'on pourrait apercevoir dans sa cour, partit

tout à coup. M. de Talleyrand porta au Sénat une communication des

motifs qui forçaient à la guerre. Le Sénat répondit qu'il ne pouvait

qu'applaudir à la modération unie à la fermeté du premier consul, et il

envoya une députation qui porta à Saint-Cloud les témoignages de sa

reconnaissance et de son dévouement. M. de Vaublanc, parlant au Corps

législatif, dit avec enthousiasme: «Quel chef des nations montra jamais

un plus grand amour pour la paix! S'il était possible de séparer

l'histoire des négociations du premier consul de celle de ses exploits,

on croirait lire la vie d'un magistrat paisible qui n'est occupé que des

moyens d'affermir la paix.» Le Tribunat émit le voeu qu'il fût pris des

mesures énergiques, et, après ces différents actes d'admiration et de

soumission, la session du Corps législatif se termina.

Ce fut alors que nous vîmes paraître pour la première fois ces notes

violentes et injurieuses contre le gouvernement anglais, qui se

multiplièrent tant dans la suite, et qui répondaient avec trop de soin

aux articles des feuilles périodiques et libres qui courent chaque jour

à Londres. Bonaparte dictait souvent le fond de ces notes que M. Maret

rédigeait ensuite; mais il en résultait que le souverain d'un grand

empire se mettait en quelque sorte en défi de paroles avec des

journalistes, et manquait à sa propre dignité en se montrant trop

irascible contre les railleries de ces feuilles passagères dont il eût

mieux fait cent fois de dédaigner les attaques. Il ne fut pas difficile

aux journalistes anglais de savoir à quel point le premier consul, et un

peu plus tard l'empereur de France, était blessé des plaisanteries

qu'ils se permettaient sur son compte, et alors ils redoublèrent

d'activité pour le poursuivre. Combien de fois il nous est arrivé de le

voir sombre et d'humeur difficile, et d'entendre dire à madame Bonaparte

que c'était parce qu'il avait lu quelque article du _Courrier_ ou du

_Sun_ dirigé contre lui? Il essaya de soulever une sorte de guerre de

plume entre les différents journaux anglais; il soudoya à Londres des

écrivains, dépensa beaucoup d'argent, et ne trompa personne, ni en

France, ni en Angleterre. Je disais à ce sujet qu'il dictait souvent des

notes du _Moniteur_: Bonaparte avait une singulière manière de dicter.

Jamais il n'écrivait rien de sa main. Son écriture, mal formée, était

indéchiffrable pour les autres, comme pour lui. Son orthographe était

fort défectueuse. Il manquait totalement de patience pour toute action

manuelle quelle qu'elle fût; et l'extrême activité de son esprit, et

l'habitude de l'obéissance à la minute, à la seconde, ne lui

permettaient aucun des exercices où il eût nécessairement fallu qu'une

partie de lui même se soumît à l'autre. Les gens qui rédigeaient sous

lui, M. Bourrienne d'abord, ensuite M. Maret et son secrétaire intime

Menneval, s'étaient fait une sorte d'écriture d'abréviation pour tâcher

que leur plume allât aussi vite que sa pensée. Il dictait en marchant à

grands pas dans son cabinet. S'il était animé, son langage alors était

entremêlé d'imprécations violentes, et même de jurements, qu'on

supprimait en écrivant, et qui avaient au moins l'avantage de donner un

peu de temps pour le rejoindre. Il ne répétait point ce qu'il avait dit

une fois, quand même on ne l'avait point entendu, et c'était un malheur

pour le secrétaire; car il se souvenait fort bien de ce qu'il avait dit,

et s'apercevait des omissions. Un jour, il venait de lire une tragédie

manuscrite qui lui avait été remise; elle l'avait assez frappé pour lui

inspirer la fantaisie d'y faire quelques changements. «Prenez un encrier

et du papier, dit-il à M. de Rémusat, et écrivez ce que je vais vous

dire.» Et, sans presque donner à mon mari le temps de s'établir devant

une table, le voilà dictant avec une telle rapidité que M. de Rémusat,

quoique habitué à une écriture très rapide, suait à grosses gouttes en

s'efforçant de le suivre. Bonaparte s'apercevait très bien de la peine

qu'il avait et s'interrompait de temps en temps pour dire: «Allons,

tâchez de me comprendre, car je ne recommencerai pas.» Il se faisait

toujours un petit amusement du malaise dans lequel il vous mettait. Son

grand principe général, auquel il donnait toute espèce d'applications

dans les plus grandes choses comme dans les plus petites, était qu'on

n'avait de zèle que lorsqu'on était inquiet.

Heureusement qu'il oublia de redemander la feuille d'observations qu'il

avait dictée, car nous avons souvent essayé, M. de Rémusat et moi, de

la relire et il ne nous a jamais été possible d'en déchiffrer un mot. M.

Maret, secrétaire d'État, quoique d'un esprit fort médiocre (à la

vérité, Bonaparte ne haïssait pas les gens médiocres, parce qu'il disait

qu'il avait assez d'esprit pour leur donner ce qui leur manquait), M.

Maret, dis-je, finit par acquérir un assez grand crédit, parce qu'il

parvint à une extrême facilité de rédaction. Il s'accoutuma à

comprendre, à interpréter ce premier jet de la pensée de Bonaparte, et,

sans se permettre jamais une observation, il sut la rapporter

fidèlement, telle qu'elle sortait de son cerveau. Ce qui achève aussi

d'expliquer son succès auprès de son maître, c'est qu'il se livra, ou

feignit de se livrer, à un dévouement sans bornes qu'il témoignait par

une admiration complète, dont Bonaparte ne put se défendre d'être

flatté. Ce ministre poussa même si loin la recherche de la flatterie

qu'on assurait que, lorsqu'il voyageait avec l'empereur, il avait soin

de laisser à sa femme des modèles de lettres qu'elle copiait

soigneusement et dans lesquelles elle se plaignait de ce que son mari

était si exclusivement dévoué à son maître, qu'elle ne pouvait

s'empêcher d'en concevoir de la jalousie. Et comme, durant les voyages,

les courriers remettaient toutes les lettres chez l'empereur même, qui

s'amusait souvent à les décacheter, ces plaintes adroites produisaient

très directement l'effet qu'on s'en était promis.

Lorsque M. Maret fut ministre des affaires étrangères, il se garda bien

de suivre l'exemple de M. de Talleyrand, qui disait souvent que, dans

cette place, c'était surtout avec Bonaparte lui-même qu'il fallait

négocier. Mais au contraire, entrant dans toutes ses passions, toujours

surpris que les souverains étrangers osassent s'irriter quand on les

insultait et s'efforçassent d'opposer quelque résistance à leur ruine,

il affermissait sa fortune souvent aux dépens de l'Europe, dont un

ministre désintéressé et habile eût essayé de prendre les justes

intérêts. Il avait, pour ainsi dire, toujours un courrier tout prêt chez

lui, pour aller porter à chaque souverain les premiers accents de colère

qui échappaient à Bonaparte lorsqu'il apprenait quelque nouvelle qui

l'enflammait. Cette coupable complaisance a été, au reste, quelquefois

nuisible à son maître. Elle a causé plus d'une rupture dont on s'est

repenti, après la première violence passée, et peut-être même a-t-elle

contribué à la chute de Bonaparte; car, lors de la dernière année de son

règne, tandis qu'il hésitait à Dresde sur le parti qu'il devait prendre,

Maret retarda de huit jours la retraite si nécessaire, en n'osant pas

avoir le courage d'apprendre à l'empereur la défection de la Bavière,

dont il était si important qu'il fût instruit[31].

[Note 31: Le devoir de l'éditeur le plus consciencieux

n'est point d'expliquer, de justifier et encore moins de

contredire les assertions ou les suppositions de l'auteur

dont il publie les souvenirs. Il est évident qu'un certain

nombre des jugements exprimés ici sont personnels ou

représentent l'opinion publique à ce moment de notre

histoire. Tout en prenant la responsabilité de ce qu'il

imprime, l'éditeur n'est pas absolument solidaire de toutes

les opinions, et il n'est pas nécessaire d'opposer en toute

occasion une opinion à une opinion ni un document nouveau ou

une histoire récente à une impression contemporaine des

faits. Ainsi M. Maret, par exemple, mérite plus d'un

reproche, mais l'accusation d'avoir eu la lâcheté de ne point

faire connaître, à temps, à l'empereur la défection de la

Bavière en 1813, peut être une de ces imputations que le

mépris de M. de Talleyrand prodiguait à l'un des plus

mesquins de ses successeurs. On sait qu'il disait: «Je n'ai

jamais connu qu'un homme aussi bête que M. le duc de Bassano,

c'était M. Maret.» Il est probable que M. Maret sut en effet

le traité de la Bavière avec la coalition dès son arrivée à

Leipzig, en octobre 1813, mais qu'il n'y attacha pas grande

importance, ou n'osa point en parler à un maître chaque jour

moins capable d'entendre la vérité, et de penser aux choses

qui lui déplaisaient. Le duc de Bassano était le ministre le

moins propre à le prémunir contre cette fatale tendance. Il

avait un mélange de servilité sincère et d'admiration aveugle

qui faisaient de lui un courtisan plutôt qu'un ministre.

Voici ce que mon père pensait de lui: «Ce n'était ni un homme

nul ni un méchant homme, mais il était de ces gens dont la

médiocrité, en bien comme en mal, peut être aussi pernicieuse

que la stupidité et la scélératesse. Il avait peu d'esprit;

sa suffisance, sa morgue de grand seigneur improvisé et

d'homme d'État parvenu atteignaient au ridicule. Avec une

certaine frivolité pesante, sa dignité bourgeoise, son

affectation vulgaire, il n'annonçait pas ce qu'il valait

réellement. Une grande aptitude au travail, une rédaction

facile, une intelligence prompte et assez juste du matériel

et du superficiel des affaires, une mémoire fidèle dans les

détails, l'habitude d'expédier beaucoup de choses à la fois,

enfin le talent de s'anéantir lui-même pour s'identifier

complètement avec l'idée, ou même avec le sentiment de ce

qu'on lui dictait, en faisaient un instrument utile, ou

plutôt commode, et, au second ou au troisième rang dans un

ministère, il aurait bien servi. Il n'aimait, par penchant,

ni le mal, ni l'injustice. Les violences contre les personnes

n'étaient pas de son goût. On assure qu'il en a empêché

quelques-unes. Enfin il était réellement attaché à

l'empereur, et n'a essayé, à ma connaissance, de conjurer par

aucune bassesse les maux que cet attachement a plus tard

attirés sur lui. Mais, plein de confiance en lui-même, avide

de faveur, jaloux de son crédit, enflé de son rang et de son

pouvoir, il voyait en ennemi le mérite, l'indépendance, tout

ce qui pouvait lui porter ombrage, tout ce qui ne servait pas

son ambition, tout ce qui ne flattait pas sa vanité, tout ce

qui ne courtisait pas sa grandeur. La conservation de sa

position auprès de l'empereur était devenue son unique pensée

et comme son principal devoir. Lui complaire en tout était

toute son étude et toute sa politique. Le système

napoléonien, tel que l'empereur le professait, était pour lui

la vérité officielle et la vérité officielle était pour lui

toute la vérité. Il ne comprenait plus le reste, et il

l'aurait compris qu'il n'en aurait rien dit.» Voici ce que

dit de lui M. Beugnot dans ses Mémoires, publiés il y a peu

d'années par son petit-fils: «M. Maret a le coeur excellent,

il est donc disposé par sa nature à tout ce qui est bien. Son

esprit est cultivé, et, s'il n'eût pas été enlevé aux lettres

par les affaires, il eût été un littérateur estimable sinon

de premier ordre. Son talent capital consiste dans une

singulière facilité à reproduire les idées d'autrui, et il

l'a tellement exercé dans la rédaction du _Moniteur_, et de

quelques ouvrages du même genre, que son esprit s'y est comme

absorbé. L'abbé Sieyès lui procura dans l'origine la place de

secrétaire du consulat. Au début il déplaisait au premier

consul, précisément par les qualités qui, depuis, le lui ont

rendu si cher, son obséquiosité, son empressement, sa

propension à disparaître devant l'esprit des autres; mais à

mesure que le premier consul avait attiré à lui l'autorité,

et qu'il avait pris l'habitude de la manier sans partage, il

s'était réconcilié avec le secrétaire du consulat. Le

despotisme de l'un comme la faveur de l'autre croissaient

dans la même proportion.» (Mémoires du comte Beugnot, tome

II, p. 316.) M. le baron Ernouf a publié récemment une

apologie du duc de Bassano, sous ce titre: _Maret, duc de

Bassano_, in-8. Paris, Charpentier, 1878.--Ces opinions,

diverses sans être contradictoires, démontrent que

l'influence du duc de Bassano n'a pas toujours été utile au

bien public dans les conseils de l'empereur; mais il était de

ceux qui pensent qu'une révélation désagréable ou un conseil

contrariant sont plus nuisibles à ceux qui les apportent

qu'utiles à ceux qui les reçoivent. Ceux-là se font une loi

de ménager plutôt les faiblesses que la situation de leurs

maîtres, et de servir leurs passions plutôt que leurs

intérêts. Ces flatteurs sont _détestables_ sans doute, mais

la source première de leurs fautes est toujours dans le

pouvoir absolu. C'est parce que le monarque est tout-puissant

qu'il est dangereux de lui déplaire. Toute platitude, comme

toute justice émane du roi. (P. R.)]

C'est peut-être ici le cas de raconter une anecdote relative à M. de

Talleyrand, qui prouve à quel point cet habile ministre savait comment

il fallait agir avec Bonaparte, et combien aussi il était maître de

lui-même.

La paix se traitait à Amiens entre l'Angleterre et la France, au

printemps de 1802. Quelques nouvelles difficultés survenues entre les

plénipotentiaires donnaient certaine inquiétude. Le premier consul

attendait avec impatience le courrier. Il arrive, et apporte au

ministre des affaires étrangères la signature tant désirée. M. de

Talleyrand la met dans sa poche, et se rend auprès du consul. Il paraît

devant lui avec ce visage impassible qu'il conserve dans toute occasion.

Il demeure une heure entière, faisant passer en revue à Bonaparte un

grand nombre d'affaires importantes, et, quand le travail fut fini: «À

présent, dit-il en souriant, je vais vous faire un grand plaisir, le

traité est signé, et le voilà.» Bonaparte demeura stupéfait de cette

manière de l'annoncer. «Et comment, demanda-t-il, ne me l'avez-vous pas

dit tout de suite?--Ah! lui répondit M. de Talleyrand, parce que vous ne

m'auriez plus écouté sur tout le reste. Quand vous êtes heureux, vous

n'êtes pas abordable.» Cette force dans le silence frappa le consul et

ne le fâcha point, ajoutait M. de Talleyrand, parce qu'il conclut

sur-le-champ à quel point il en pourrait tirer parti.

Un autre homme de cette cour, plus dévoué de coeur à Bonaparte, mais

tout aussi complet, dans les démonstrations d'admiration pour lui, fut

le maréchal Berthier, prince de Wagram. Il avait fait la campagne

d'Égypte, et là il s'était fortement attaché à son général. Il lui voua

même une si grande amitié, que Bonaparte ne put, quelque peu sensible

qu'il fût à ce qui venait du coeur, s'empêcher d'y répondre quelquefois.

Mais les sentiments entre eux demeurèrent fort inégaux, et devinrent

pour le puissant une occasion d'exiger tous les dévouements qui viennent

à la suite d'une sincère affection. Un jour, M. de Talleyrand causait

avec Bonaparte devenu empereur. «En vérité, lui disait celui-ci, je ne

puis comprendre comment il a pu s'établir entre Berthier et moi une

relation qui ait quelque apparence d'amitié. Je ne m'amuse guère aux

sentiments inutiles, et Berthier est si médiocre, que je ne sais

pourquoi je m'amuserais à l'aimer; et cependant, au fond, quand rien ne

m'en détourne, je crois que je ne suis pas tout à fait sans quelque

penchant pour lui.--Si vous l'aimez, répondit M. de Talleyrand,

savez-vous pourquoi? C'est qu'il croit en vous!»

Toutes ces différentes anecdotes, que j'écris à mesure que je me les

rappelle, je ne les ai sues que bien plus tard, et lorsque mes

relations plus intimes avec M. de Talleyrand m'ont dévoilé les

principaux traits du caractère de Bonaparte. Dans les premières années,

j'étais parfaitement trompée sur lui, et très heureuse de l'être. Je lui

trouvais de l'esprit, je le voyais assez disposé à réparer les torts

passagers qu'il avait à l'égard de sa femme; je considérais avec plaisir

cette amitié de Berthier; il caressait devant moi ce petit Napoléon

qu'il semblait aimer; je me le figurais accessible à des sentiments doux

et naturels, et ma jeune imagination le parait à bon marché de toutes

les qualités qu'elle avait besoin de lui trouver. Il est juste de dire

aussi que l'excès du pouvoir l'a enivré, que ses passions se sont

exaspérées par la facilité avec laquelle il a pu les satisfaire, et que,

jeune et encore incertain de son avenir, il hésitait plus souvent entre

montrer certains vices, et du moins affecter quelques vertus.

Après la déclaration de guerre à l'Angleterre, je ne sais qui, le

premier, donna à Bonaparte l'idée première de l'entreprise des bateaux

plats. Je ne pourrais pas même assurer s'il en embrassa l'espérance de

bonne foi, ou s'il ne s'en fit pas une occasion de réunir et de

fortifier son armée qu'il rassembla au camp de Boulogne. Au reste, tant

de gens répétèrent que cette descente était possible, qu'il se pourrait

qu'il pensât que sa fortune lui devait un pareil succès. Tout à coup

d'énormes travaux furent commencés dans nos ports et dans quelques

villes de la Belgique; l'armée marcha sur les côtes; les généraux Soult

et Ney furent envoyés, pour la commander, sur différents points. Toutes

les imaginations parurent tournées vers la conquête de l'Angleterre, au

point que les Anglais eux-mêmes ne furent pas sans inquiétude, et se

crurent obligés de faire quelques préparatifs de défense. On s'efforça

d'animer l'esprit public par des ouvrages dramatiques contre les

Anglais; on fit représenter sur nos théâtres des traits de la vie de

Guillaume le Conquérant. Et cependant, on faisait facilement la conquête

du Hanovre; mais alors commençait ce blocus de nos ports qui nous a fait

tant de mal.

Dans l'été de cette année, un voyage en Belgique fut résolu. Le premier

consul exigea qu'il fût fait avec une grande magnificence. Il eut peu de

peine à persuader à madame Bonaparte de porter tout ce qui contribuerait

à frapper les peuples auxquels elle allait se montrer. Madame Talhouet

et moi, nous fûmes choisies, et le consul me donna trente mille francs

pour les dépenses qu'il nous ordonnait. Il partit le 24 juin 1803, avec

un cortège de plusieurs voitures, deux généraux de sa garde, ses aides

de camp, Duroc, deux préfets du palais, M. de Rémusat et un Piémontais

nommé Salmatoris, et rien ne fut épargné pour rendre ce voyage pompeux.

Avant de commencer cette tournée, nous allâmes passer un jour à

Mortefontaine. Cette terre avait été achetée par Joseph Bonaparte. Toute

la famille s'y réunit; il s'y passa une assez étrange aventure.

On avait employé la matinée à parcourir les jardins qui sont fort beaux.

À l'heure du dîner, il fut question du cérémonial des places. La mère

des Bonapartes était aussi à Mortefontaine. Joseph prévint son frère

que, pour passer dans la salle à manger, il allait donner la main à sa

mère, la mettre à sa droite, et que madame Bonaparte n'aurait que sa

gauche. Le consul se blessa de ce cérémonial qui mettait sa femme à la

seconde place, et crut devoir ordonner à son frère de mettre leur mère

en seconde ligne. Joseph résista, et rien ne put le faire consentir à

céder. Lorsqu'on vint annoncer qu'on avait servi, Joseph prit la main

de sa mère, et Lucien conduisit madame Bonaparte. Le consul, irrité de

la résistance, traversa le salon brusquement, prit le bras de sa femme,

passa devant tout le monde, la mit à ses côtés, et, se retournant vers

moi, il m'appela hautement, et m'ordonna de m'asseoir près de lui.

L'assemblée demeura interdite; moi, je l'étais encore plus que tous, et

madame Joseph Bonaparte[32], à qui l'on devait tout naturellement une

politesse, se trouva au bout de la table, comme si elle n'eût point fait

partie de la famille. On pense bien que cet arrangement jeta de la gêne

au milieu du repas. Les frères étaient mécontents, madame Bonaparte

attristée, et moi très embarrassée de mon évidence. Pendant le dîner,

Bonaparte n'adressa la parole à personne de sa famille, il s'occupa de

sa femme, causa avec moi et choisit même ce moment pour m'apprendre

qu'il avait rendu le matin au vicomte de Vergennes, mon cousin, des bois

séquestrés depuis longtemps par suite d'émigration, et qui n'avaient

point été vendus. Je fus fort touchée de cette marque de sa

bienveillance, mais je fus intérieurement bien fâchée qu'il eût choisi

un pareil moment pour m'en instruire, parce que les expressions de la

reconnaissance que plus tard je lui eusse adressées avec plaisir, et la

joie que je ressentais de cet événement me donnaient, pour qui nous

regardait, une certaine apparence d'aisance avec lui qui contrastait

trop fortement avec l'état de gêne où je me trouvais réellement. Le

reste de la journée se passa froidement, comme on se l'imagine bien, et

nous partîmes le lendemain.

[Note 32: Joseph Bonaparte avait épousé mademoiselle

Julie Clary, fille d'un négociant de Marseille. (P. R.)]

Un accident qui nous arriva dès le début de notre voyage me donna encore

une occasion d'ajouter quelque chose à cet attachement que j'aimais tant

à éprouver pour le premier consul et sa femme. Il voyageait dans la même

voiture qu'elle avec l'un des généraux de sa garde. Devant lui était une

première voiture qui conduisait Duroc et trois aides de camp. Derrière

lui, une troisième pour madame Talhouet, M. de Rémusat et moi. Deux

autres suivaient encore. À quelques lieues de Compiègne, où nous avions

visité une école militaire en allant vers Amiens, les postillons qui

nous conduisaient nous emportèrent tout à coup avec une telle rapidité,

que nous fûmes versés violemment. Madame Talhouet reçut une blessure à

la tête; M. de Rémusat et moi, nous ne reçûmes que quelques contusions.

On nous tira avec assez de peine de la voiture brisée. On rendit compte

de cet accident au premier consul qui était en avant. Il fit arrêter sa

voiture. Madame Bonaparte, épouvantée, montra une grande inquiétude pour

moi, et le consul s'empressa de nous joindre dans une chaumière où l'on

nous avait conduits. J'étais si troublée que, dès que j'aperçus

Bonaparte, je lui demandai presque en pleurant de me renvoyer à Paris;

j'avais déjà pour les voyages tout le dégoût du pigeon de la Fontaine,

et, dans mon émotion, je m'écriais que je voulais retourner près de ma

mère et de mes enfants.

Bonaparte m'adressa quelques paroles pour me calmer; mais, voyant que,

dans le premier moment, il n'en viendrait pas à bout, il mit mon bras

sous le sien, donna des ordres pour que madame Talhouet fût placée dans

l'une des voitures, et, après s'être assuré que M. de Rémusat n'avait

éprouvé aucun accident, il me conduisit, effarée comme j'étais, à son

carrosse, et m'y fit monter avec lui. Nous repartîmes, et il mit du soin

à calmer sa femme et moi, nous invita gaiement à nous embrasser et à

pleurer, «parce que, disait-il, cela soulage les femmes;» et peu à peu

il parvint à me distraire, par une conversation animée, de l'effroi que

j'éprouvais à continuer ce voyage. Madame Bonaparte ayant parlé de la

douleur de ma mère s'il m'était arrivé quelque chose, il me fit

plusieurs questions sur elle, me parut savoir très bien la considération

dont elle jouissait dans le monde. C'était ce motif qui causait une

grande partie de ses soins pour moi; dans ce temps où tant de gens

encore se refusaient aux avances qu'il croyait devoir leur faire, il

avait été flatté que ma mère consentît à me placer dans son palais. À

cette époque, j'étais pour lui presque une _grande dame_, dont il

espérait que l'exemple serait suivi.

Le soir de cette journée, nous arrivâmes à Amiens, où nous fûmes reçus

avec un enthousiasme impossible à dépeindre. Nous vîmes le moment où les

chevaux de la voiture seraient dételés pour être remplacés par les

habitants qui voulaient la conduire. Je fus d'autant plus émue de ce

spectacle qu'il m'était absolument nouveau. Hélas! depuis que j'étais en

âge de regarder autour de moi, je n'avais vu que des scènes publiques de

terreur et de désolation; je n'avais guère entendu, de la part du

peuple, que des cris de haine et de menace, et cette joie des habitants

d'Amiens, ces guirlandes qui couronnaient notre route, ces arcs de

triomphe dressés en l'honneur de celui qui était représenté sur toutes

les devises comme le restaurateur de la France, cette foule qui se

pressait pour le voir, ces bénédictions trop générales pour avoir été

prescrites, tout cela m'émut si vivement, que je ne pus retenir mes

larmes; madame Bonaparte elle-même en répandit, et je vis les yeux de

Bonaparte se rougir un instant.

Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 23 / 44 题