(1802-1803.)
Détails de famille.--Ma première soirée à Saint-Cloud.--Le général
Moreau.--M. de Rémusat est nommé préfet du palais, et je deviens dame du
palais.--Habitudes du premier consul et de madame Bonaparte.--M. de
Talleyrand.--La famille du premier consul.--Mesdemoiselles Georges et
Duchesnois.--Jalousie de madame Bonaparte.
Malgré la date de l'année où j'entreprends ce récit[20], je ne
chercherai point à excuser les motifs qui portèrent mon mari à
s'attacher à la personne de Bonaparte; mais je les expliquerai
simplement. En politique, les justifications ne valent rien. Un certain
nombre de personnes revenues seulement depuis trois ans, ou n'ayant pris
part aux affaires publiques que depuis cette époque, ont jeté une sorte
d'anathème sur ceux de nos concitoyens qui, pendant ces dernières vingt
années, ne se sont point tenus complètement à l'écart des événements.
Quand on leur dit qu'on ne juge pas s'ils ont eu raison ou tort dans
leur sommeil prolongé, et qu'on leur demande de demeurer aussi neutres
sur une pareille question, ils repoussent cet accommodement de toute la
puissance des avantages de leur situation présente; ils lancent le blâme
sans aucune générosité, car il n'y a nul risque à proclamer aujourd'hui
les devoirs sur lesquels ils s'appuient. Et cependant, en révolution,
qui peut se flatter d'avoir toujours suivi la voie droite? Qui d'entre
nous ne doit pas rapporter à différentes circonstances une part de sa
conduite? Qui, enfin, jettera la première pierre, sans craindre de la
voir retomber du même élan sur le bras qui l'aurait lancée? Plus ou
moins froissés des coups dont ils se frappent, les citoyens d'un même
pays devraient mieux s'épargner entre eux, ils sont plus solidaires les
uns envers les autres qu'ils ne pensent, et, lorsqu'un Français poursuit
sans pitié un autre Français, qu'il y prenne garde, presque toujours il
prête à l'étranger qui les juge des armes contre tous les deux.
[Note 20: 1818. (P. R.)]
Au reste, ce n'est point un des moindres malheurs des temps de troubles,
entre gens du même pays, que cette amère critique de l'esprit de parti
qui produit une défiance inévitable, et peut-être le mépris de ce qu'on
appelle _opinion publique_. Le choc des passions permet alors à chacun
de la dénier. Cependant les hommes vivent pour la plupart tellement en
dehors d'eux-mêmes, qu'ils ont peu d'occasions de consulter leur
conscience. Dans les siècles paisibles, pour les actions ordinaires et
communes, les jugements du monde la remplacent assez bien; mais le moyen
de s'y soumettre quand on les voit incessamment prêts à frapper de mort
qui voudrait les consulter? Le plus sûr est donc de s'en tenir à cette
conscience qu'on n'interroge jamais impunément. Celle de mon mari, la
mienne, ne nous reprochent rien. La perte entière de sa fortune,
l'expérience des faits, la marche des événements, le désir modéré et
permis du bien-être, portèrent M. de Rémusat à chercher, en 1802, une
place, quelle qu'elle fût. Alors jouir du repos que Bonaparte donnait à
la France, et se fier aux espérances qu'il permettait de concevoir,
c'était sans doute se tromper, mais c'était se tromper avec le monde
entier. La sûreté de la prévision est donnée à un bien petit nombre; et
que Bonaparte, après son second mariage, eût maintenu la paix et
employé la partie de l'armée qu'il n'eût pas licenciée à border nos
frontières, qui est-ce qui alors eût osé douter de la durée de sa
puissance et de la force de ses droits? Ils paraissaient à cette époque
avoir conquis leur légitimité. Bonaparte a régné sur la France de son
propre consentement. C'est un fait que la haine aveugle ou la puérilité
de l'orgueil peuvent seules nier aujourd'hui. Il a régné pour notre
malheur et pour notre gloire; l'alliance de ces deux mots est plus
naturelle, dans l'état de société, qu'on ne pense, du moins quand il
s'agit de la gloire militaire. Lorsqu'il arriva au consulat, on respira;
d'abord il s'empara de la confiance; peu à peu, des chances se
rouvrirent pour l'inquiétude, mais on était engagé. Il fit frémir enfin
les âmes généreuses qui avaient cru en lui, et il amena peu à peu les
vrais citoyens à souhaiter sa chute, au risque même des pertes qu'ils
prévoyaient pour eux. Voilà notre histoire, à M. de Rémusat et à moi;
elle n'a rien d'humiliant, car il est encore honorable de s'être rassuré
quand la patrie respirait, et d'avoir ensuite désiré sa délivrance, de
préférence à tout.
Personne ne saura jamais ce que j'ai souffert durant les dernières
années de tyrannie de Bonaparte. Il me serait impossible de peindre la
bonne foi désintéressée avec laquelle j'ai souhaité le retour du roi,
qui devait, dans mon idée, nous rendre le repos et la liberté. Je
pressentais toutes mes pertes particulières, M. de Rémusat les prévoyait
encore mieux que moi; par nos souhaits, nous renversions la fortune de
nos enfants; mais cette fortune, qu'il fallait payer du sacrifice des
plus nobles sentiments, ne nous a pas causé une plainte, les plaies de
la France criaient trop haut alors; honte à qui ne les entendait pas!
Quoi qu'il en soit, nous avons donc servi Bonaparte, nous l'avons même
aimé et admiré; soit orgueil, soit aveuglement, cet aveu ne me coûte
point à faire. Il me semble qu'il n'est jamais pénible de convenir d'un
sentiment vrai; je ne suis point embarrassée de mes opinions d'un temps
qu'on oppose à celles d'un autre. Mon esprit n'est point de force à ne
se jamais tromper; je sais que ce que j'ai senti, je l'ai toujours senti
sincèrement; cela me suffit pour Dieu, pour mon fils, pour mes amis,
pour moi. Cependant j'entreprends aujourd'hui une tâche assez difficile;
car il me faut recourir après une foule d'impressions fortes et vives à
l'époque où je les ai reçues, mais qui, pareilles à ces monuments brisés
qu'on rencontre dans les champs et dévastés par un incendie, n'ont plus
de bases ni de rapports entre elles. Et, en effet, quoi de plus dévasté
qu'une imagination active, longtemps aux prises avec des émotions
profondes, devenues si complètement étrangères tout à coup? Sans doute,
il serait plus sage, et surtout plus commode, d'assister aux événements
seulement avec une froide curiosité; qui ne s'émeut point se trouve
toujours prêt pour tous les changements. Mais on n'est pas maître de
n'avoir point souffert; on a bien la liberté de détourner la tête, on ne
peut répondre que le regard ne soit pas blessé par les objets sur
lesquels tant de circonstances imprévues l'ont forcé de s'arrêter.
Ce que j'ai observé depuis vingt ans m'a convaincue que, de toutes les
faiblesses de l'humanité, l'égoïsme est celle qui dirige avec le plus de
prudence la conduite. Il ne choque guère le monde, assez disposé à
s'arranger de ce qui est égal et terne, il prévient d'ordinaire
l'incohérence des actions; le cercle dans lequel il se meut est si
étroit, qu'il serait assez singulier qu'il n'en connût pas bien vite
toutes les chances; aussi parvient-il assez facilement à emprunter pour
ceux qui le voient agir les livrées de la raison. Et pourtant quel coeur
généreux voudrait acheter son repos à ce prix? Non, non, il vaut mieux
courir le risque d'être froissé, ébranlé même dans tout son être! Il
faut se résigner aux jugements hasardés que les hommes lancent en
passant. Quelle consolation dans ces paroles qu'on doit travailler à
pouvoir se dire incessamment: «Si des erreurs entraînantes m'ont égaré,
du moins mon propre intérêt ne m'a point séduit, et je n'ai voulu de la
fortune que lorsqu'elle ne coûtait pas un soupir à mon pays.»
En commençant ces Mémoires, je passerai le plus succinctement qu'il me
sera possible sur ce qui nous a été personnel jusqu'à notre introduction
à la cour du premier consul. Après, il m'arrivera peut-être de revenir
davantage sur mes impressions. On ne peut pas attendre d'une femme un
récit de la vie politique de Bonaparte. S'il était mystérieux pour tout
ce qui l'entourait, au point qu'on ignorait souvent dans le salon qui
précédait le sien ce qu'on apprenait un peu en rentrant dans Paris, et
ce qu'on eût mieux su encore en se transportant hors de France, à plus
forte raison, moi, si jeune lorsque je fis mon entrée à Saint-Cloud, et
pendant les premières années que j'y demeurai, n'ai-je pu saisir que des
faits isolés, et à de longs intervalles. Je dirai du moins ce que j'ai
vu, ou cru voir, et ce ne sera pas ma faute si mes récits ne sont pas
toujours aussi vrais que sincères.
J'avais vingt-deux ans lorsque je fus nommée dame du palais de madame
Bonaparte. Mariée depuis l'âge de seize ans, heureuse jusque-là par les
jouissances d'une vie douce et pleine d'affections, les crises de la
Révolution, la mort de mon père tombé en 1794 sous la hache
révolutionnaire, la perte de notre fortune, et les goûts d'une mère très
distinguée, me tenaient loin du monde, que je ne connaissais guère et
dont je n'avais nul besoin. Tirée tout à coup de cette paisible solitude
pour être lancée sur le plus étrange théâtre, sans avoir placé entre eux
l'intermédiaire de la société, je fus fortement frappée d'une si
violente transition; mon caractère s'est toujours ressenti de
l'impression qu'il en reçut. Près d'un mari et d'une mère chèrement
aimés, j'avais pris l'habitude de me livrer entièrement aux mouvements
de mon coeur, et plus tard, avec Bonaparte, je me suis accoutumée à ne
m'intéresser qu'à ce qui me remuait fortement. Toute ma vie a été et
demeurera constamment étrangère aux oisivetés de ce qu'on appelle le
grand monde.
Ma mère m'avait élevée avec soin; mon éducation s'acheva solidement avec
un mari éclairé, instruit et plus âgé que moi de seize ans. J'étais
naturellement sérieuse, ce qui s'allie toujours chez les femmes avec une
certaine disposition à se passionner un peu. Aussi, dans les premiers
temps de mon séjour auprès de madame Bonaparte et de son époux, ne
manquais-je pas de m'animer sur les sentiments que je croyais leur
devoir. D'après ce qu'on sait d'eux, et d'après aussi ce que j'ai écrit
précédemment de leur manière d'être la plus intime, c'était me préparer
à beaucoup de mécomptes, et certes ils ne m'ont pas manqué.
J'ai déjà dit quelles relations nous avions eues avec madame Bonaparte
pendant l'expédition en Égypte. Depuis, nous la perdîmes de vue,
jusqu'au moment où ma mère, ayant formé le projet de marier ma soeur
avec un de nos parents[21], rentré secrètement et encore compris sur la
liste des émigrés, s'adressa à elle pour obtenir sa radiation. L'affaire
fut terminée en peu de temps. Madame Bonaparte, dont la bienveillante
adresse s'efforçait alors de rapprocher de son époux les personnes d'une
certaine classe encore en regard devant lui, engagea ma mère et M. de
Rémusat à se rendre un soir chez elle pour remercier le premier consul.
Il n'était pas possible de songer à s'en excuser. Un soir donc, nous
nous rendîmes aux Tuileries; c'était peu de temps[22] après le jour où
Bonaparte avait cru devoir s'y établir, jour où j'ai su depuis, de sa
femme même, qu'au moment de se coucher il lui dit en riant: «Allons,
petite créole, venez vous mettre dans le lit de vos maîtres.»
[Note 21: Ce parent émigré était M. Charles de Ganay,
fils d'une soeur de M. Charles Gravier de Vergennes, et
cousin germain de l'auteur de ces Mémoires. Il a été député
et colonel dans la garde royale sous la Restauration. Je ne
sais quelle raison fit manquer son mariage avec mademoiselle
Alix de Vergennes, qui épousa, peu de temps après, le général
Nansouty. Les liens de bonne amitié entre les deux branches
de la famille n'en subsistèrent pas moins et se sont très
heureusement perpétués. (P. R.)]
[Note 22: C'est le 19 février 1800 (30 pluviôse an VIII)
que le premier consul prit possession des Tuileries, un peu
plus tôt par conséquent qu'on ne le dit ici. (P. R.)]
Nous le trouvâmes dans le grand salon de l'appartement du
rez-de-chaussée; il était assis sur un canapé; à ses côtés, je vis le
général Moreau, avec lequel il paraissait en grande conversation.
L'un et l'autre à cette époque cherchaient encore à vivre bien ensemble.
On citait même un mot de Bonaparte fort aimable, dans un genre de bonne
grâce qui ne lui était pas très familier. Il avait fait faire une paire
de pistolets très riches, sur lesquels on avait gravé en or les noms de
toutes les batailles de Moreau.--«Pardonnez, lui dit Bonaparte en les
lui donnant, si on ne les a pas plus ornés; les noms de vos victoires
ont pris toute la place.»
Il y avait dans ce salon des ministres, des généraux, des femmes presque
toutes jeunes et jolies: madame Louis Bonaparte[23], madame Murat, qui
venait de se marier et qui me parut charmante; madame Maret, qui faisait
sa visite de noces, alors parfaitement belle. Madame Bonaparte tenait
tout ce cercle avec une grâce charmante; elle était mise avec recherche
et dans cette sorte de goût qui se rapproche de l'antique. C'était la
mode de ce temps, où les artistes avaient un assez grand crédit sur les
usages de la société.
[Note 23: Hortense de Beauharnais avait épousé Louis
Bonaparte le 4 janvier 1802. (P. R.)]
Le premier consul se leva pour recevoir nos révérences, et, après
quelques mots vagues, se rassit, pour ne plus s'occuper des femmes qui
étaient dans le salon. J'avoue que, cette première fois, je fus moins
occupée de lui que du luxe et de l'élégance magnifique dont mes yeux
étaient frappés pour la première fois.
Nous prîmes, dès ce moment, l'habitude de faire de temps en temps
quelques visites aux Tuileries. Peu à peu, on nous donna et nous reçûmes
l'idée de voir M. de Rémusat remplir quelque place qui pût nous rendre
quelque chose de l'aisance dont la perte de nos biens nous privait. M.
de Rémusat, ayant été magistrat avant la Révolution, eût désiré rentrer
dans un état grave. La crainte de m'affliger en me séparant de ma mère
et en m'éloignant de Paris, le portait à demander une place au conseil
d'État et à éviter les préfectures. Mais alors nous ne connaissions
guère tout ce qui composait le gouvernement. Ma mère avait parlé de
notre situation à madame Bonaparte. Celle-ci prit peu à peu du goût pour
moi; elle trouvait à mon mari des manières agréables; elle conçut tout à
coup l'idée de nous rapprocher d'elle. À peu près dans le même temps, ma
soeur, qui n'avait point épousé le parent dont j'ai parlé, fut mariée à
M. de Nansouty, général de brigade, neveu de madame de Montesson, et
très estimé à l'armée et dans le monde. Ce mariage multiplia nos
relations avec le gouvernement consulaire, et, un mois après, madame
Bonaparte prévint ma mère qu'elle espérait qu'il ne se passerait pas
longtemps sans que M. de Rémusat fût nommé préfet du palais. Je passerai
sous silence les diverses agitations que cette nouvelle causa dans ma
famille. J'en fus pour mon compte très effarouchée. M. de Rémusat se
résigna plutôt qu'il ne se réjouit, et, sitôt après sa nomination qui
suivit bientôt, comme il est parfaitement un homme de conscience, il
s'appliqua avec sa droiture ordinaire à tous les minutieux détails de
son nouvel emploi.
Peu de temps après, je reçus cette lettre du général Duroc, gouverneur
du palais:
«Madame,
»Le premier consul vous a désignée pour faire auprès de madame Bonaparte
les honneurs du palais.
»La connaissance personnelle qu'il a de votre caractère et de vos
principes lui donne l'assurance que vous vous en acquitterez avec la
politesse qui distingue les dames françaises et la dignité qui convient
au gouvernement. Je suis heureux d'être chargé de vous annoncer ce
témoignage de son estime et de sa confiance.
«Agréez, madame, l'hommage de mon respect.»
C'est ainsi que nous nous trouvâmes installés dans cette singulière
cour. Quoique Bonaparte eût montré de la colère à cette époque, si l'on
se fût avisé de ne point croire à la sincérité de ses paroles, qui
étaient alors toutes républicaines, cependant chaque jour il inventait
quelques nouveautés dans sa manière de vivre, qui donnèrent bientôt au
lieu qu'il habitait de grandes ressemblances avec le palais d'un
souverain. Son goût le portait assez vers une sorte de représentation,
pourvu qu'elle ne gênât point ses allures particulières; aussi
faisait-il peser sur ceux qui l'entouraient la charge du cérémonial.
D'ailleurs, il était convaincu qu'on séduit les Français par l'éclat des
pompes extérieures. Très simple sur sa personne, il exigeait des
militaires un grand luxe d'uniformes. Il avait déjà mis une distance
marquée entre lui et les deux autres consuls; et de même que, dans les
actes du gouvernement, après avoir employé ce protocole: _Par arrêté
des consuls, etc._, on ne voyait à la fin que sa signature seule, de
même il tenait seul sa cour, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud,
recevait les ambassadeurs avec les cérémonies usitées chez les rois, ne
paraissait en public qu'accompagné d'une garde nombreuse, ne permettait
à ses collègues que deux grenadiers devant leur voiture, et enfin
commençait à donner à sa femme un rang dans l'État.
Au premier instant, nous nous trouvâmes dans une position assez délicate
qui avait pourtant quelques avantages. La gloire militaire et les droits
qu'elle donne parlaient haut aux oreilles des généraux et des aides de
camp qui entouraient Bonaparte. Ils étaient portés à croire que toutes
les distinctions devaient leur appartenir exclusivement. Cependant le
consul, qui appréciait toutes les conquêtes, et qui avait pour plan
secret de gagner chacune des classes de la société, contrariait peu à
peu les idées de ses gens d'épée, en attirant par des faveurs ceux qui
tenaient à d'autres états. De plus, M. de Rémusat, homme d'esprit, d'une
instruction remarquable, entendant à merveille, sachant très bien
répondre, supérieur par sa conversation à ses collègues, fut
promptement distingué de son maître, habile à découvrir dans chacun ce
qui lui était utile. Bonaparte aimait assez qu'on sût pour lui ce qu'il
ignorait. Il trouva dans mon mari la connaissance de certains usages
qu'il voulait rétablir, un tact sûr de toutes les convenances, les
habitudes de la bonne compagnie; il indiquait rapidement ses projets, il
était entendu sur-le-champ et tout aussi promptement servi. Cette
manière inusitée de lui plaire donna d'abord quelque ombrage aux
militaires; ils pressentirent qu'ils ne seraient plus les seuls
favorisés, et qu'on exigerait d'eux qu'ils corrigeassent cette rudesse
de formes acquise sur les champs de bataille; notre présence les
inquiéta. De mon côté, quoique jeune, j'étais beaucoup plus formée que
leurs femmes; la plupart de mes compagnes, assez ignorantes du monde,
craintives et silencieuses, ne se trouvaient qu'avec ennui ou crainte en
présence du premier consul. Pour moi, comme je l'ai déjà dit, animée et
vive aux impressions, facilement émue par la nouveauté, assez sensible
aux plaisirs de l'esprit, attentive au spectacle que me donnaient tant
de personnages inconnus, je plus assez facilement à mon nouveau
souverain, parce que, ainsi que je l'ai dit ailleurs, je pris
promptement plaisir à l'écouter. D'ailleurs madame Bonaparte m'aimait
comme la femme de son choix; elle était flattée d'avoir conquis sur ma
mère, qu'elle estimait, l'avantage d'attacher à elle une personne tenant
à une famille considérée. Elle me témoignait de la confiance. Je lui
vouai un tendre attachement. Bientôt elle me livra ses secrets
intérieurs, que je reçus avec une complète discrétion. Quoique j'eusse
pu être sa fille[24], souvent j'étais en état de lui donner de bons
conseils, parce que l'habitude d'une vie solitaire et morale fait
envisager de bonne heure le côté sérieux de la conduite. Nous fûmes
aussitôt, mon mari et moi, dans une assez grande évidence qu'il fallut
nous faire pardonner. Nous y parvînmes à peu près, en conservant des
manières simples, en nous tenant dans la mesure de la politesse, et en
évitant tout ce qui pouvait faire croire que nous voulussions faire de
notre faveur du crédit.
[Note 24: L'impératrice Joséphine est née à la Martinique
en 1763. Elle avait épousé M. de Beauharnais en 1779 et
s'était séparée de lui en 1783. Après la mort de son mari,
elle épousa civilement le général Bonaparte, le 9 mars 1796,
et elle est morte le 29 mai 1814. (P. R.)]
M. de Rémusat vécut au milieu de cette cour _hérissée_ avec simplicité
et bonhomie. Pour moi, je fus assez heureuse pour me rendre promptement
justice, et ne point montrer les prétentions qui blessent le plus les
femmes. La plupart de mes compagnes étaient plus belles que moi,
quelques-unes très belles; elles étalaient un grand luxe; mon visage,
que la jeunesse seule rendait agréable, la simplicité habituelle de ma
toilette, les avertirent qu'elles l'emporteraient sur moi de plusieurs
côtés; et bientôt il sembla que nous eussions fait tacitement cette
sorte de pacte, qu'elles charmeraient les yeux du premier consul quand
nous serions en sa présence, et que, moi, je me chargerais du soin de
plaire à son esprit, autant qu'il serait en moi. Et j'ai déjà dit que,
pour cela, il ne s'agissait guère que de savoir l'écouter.
Il n'entre que bien peu d'idées politiques dans une tête de femme de
vingt-deux ans. J'étais donc à cette époque sans aucune espèce d'esprit
de parti. Je ne raisonnais point sur le plus ou moins de droits que
Bonaparte avait au pouvoir, dont j'entendais dire partout qu'il faisait
un digne emploi. M. de Rémusat, se fiant à lui avec presque toute la
France, se livrait aux espérances qu'il était alors permis de concevoir.
Chacun, indigné et dégoûté des horreurs de la Révolution, sachant gré
au gouvernement consulaire de nous préserver de la réaction des
jacobins, envisageait sa fondation comme une ère nouvelle pour la
patrie. Les essais qu'on avait faits de la liberté à plusieurs reprises
inspiraient contre elle une sorte d'aversion naturelle, mais peu
raisonnée; car, au vrai, elle avait toujours disparu, lorsqu'on abusait
de son nom, pour varier seulement les genres de tyrannie. Mais, en
général, on ne désirait plus en France que le repos et le pouvoir
d'exercer librement son esprit, de cultiver quelques vertus privées, et
de réparer peu à peu les pertes, communes à tous, de la fortune. Je ne
puis m'empêcher de songer avec un vrai serrement de coeur aux illusions
que j'éprouvais alors. Je les regrette comme on regrette les riantes
pensées du printemps de la vie, de ce temps où, pour me servir d'une
comparaison familière à Bonaparte lui-même, _on regarde toutes choses au
travers d'un voile doré qui les rend brillantes et légères. Peu à peu_,
disait-il, _ce voile s'épaissit en avançant jusqu'à ce qu'il devienne à
peu près noir_. Hélas! lui-même n'a pas tardé à rendre sanglant celui au
travers duquel la France se plaisait à le contempler.
Ce fut donc dans l'automne de 1802 que je m'établis pour la première
fois à Saint-Cloud, où était alors le premier consul. De quatre dames
que nous étions[25], nous passions, chacune l'une après l'autre, une
semaine auprès de madame Bonaparte. Il en était de même pour ce qu'on
appelait le service des préfets du palais, des généraux de la garde, et
des aides de camp. Le gouverneur du palais, Duroc, habitait Saint-Cloud;
il tenait toute la maison avec un ordre extrême; nous dînions chez lui.
Le consul mangeait seul avec sa femme; il faisait inviter deux fois par
semaine des personnages du gouvernement; une fois par mois, il avait aux
Tuileries de grands dîners de cent couverts qu'on donnait dans la
galerie de Diane, après lesquels on recevait tout ce qui avait une place
ou un grade un peu important soit dans le militaire, soit dans le civil,
et aussi les étrangers de marque. Pendant l'hiver de 1803, nous étions
encore en paix avec l'Angleterre. Cela avait amené un grand nombre
d'Anglais à Paris; comme on n'avait pas coutume de les y voir, ils
excitaient une grande curiosité.
[Note 25: Mesdames de Talhouet, de Luçay, Lauriston et
moi.]
Dans ces brillantes réunions, on étalait un extrême luxe. Le premier
consul aimait que les femmes fussent parées, et, soit calcul, soit goût,
il y excitait sa femme et ses soeurs. Madame Bonaparte et mesdames
Bacciochi et Murat (madame Leclerc, depuis princesse Pauline, était à
Saint-Domingue) se montraient donc resplendissantes. On donnait des
costumes aux différents corps, les uniformes étaient riches, et cette
pompe, qui succédait à un temps où l'affectation de la saleté presque
dégoûtante s'était jointe à celle d'un civisme incendiaire, semblait
encore une garantie contre le retour du funeste régime dont on n'avait
point perdu le souvenir.
Il me semble que le costume du premier consul à cette époque mérite
d'être rapporté. Dans les jours ordinaires, il portait un des uniformes
de sa garde; mais il avait été réglé, pour lui et ses deux collègues,
que, dans les grandes cérémonies, ils revêtiraient tous trois un habit
rouge brodé d'or, en velours l'hiver, en étoffe l'été. Les deux consuls
Cambacérès et Lebrun, âgés, poudrés et bien tenus, portaient cet habit
éclatant avec des dentelles et l'épée, comme autrefois on portait
l'habit habillé. Bonaparte, que cette parure gênait, cherchait à y
échapper le plus possible. Ses cheveux étaient coupés, courts, plats et
assez mal rangés. Avec cet habit cerise et doré, il gardait une cravate
noire, un jabot de dentelle à la chemise, et point de manchettes;
quelquefois une veste blanche brodée en argent, le plus souvent sa veste
d'uniforme, l'épée d'uniforme aussi, ainsi que des culottes, des bas de
soie et des bottes. Cette toilette et sa petite taille lui donnaient
ainsi la tournure la plus étrange, dont personne cependant ne se fût
avisé de se moquer. Lorsqu'il est devenu empereur, on lui a fait un
habit de cérémonie avec un petit manteau et un chapeau à plumes qui lui
allaient très bien. Il y joignit un magnifique collier de l'ordre de la
Légion d'honneur tout en diamants. Les jours ordinaires, il ne portait
jamais que la croix d'argent.
Je me souviens que, la veille de son couronnement, les nouveaux
maréchaux, qu'il avait créés peu de mois auparavant, vinrent lui faire
une visite, tous revêtus d'un très bel habit. L'étalage de leur costume,
en opposition avec le simple uniforme dont il était habillé, le fit
sourire. Je me trouvais à quelques pas de lui, et comme il vit que je
souriais aussi, il me dit à demi-voix: «Le droit d'être vêtu simplement
n'appartient pas à tout le monde.» Quelques instants après, les
maréchaux de l'armée se disputaient sur le grand article des préséances,
et venaient demander à l'empereur de régler l'ordre de leur rang dans la
cérémonie. Au fond, leurs prétentions s'appuyaient sur d'assez beaux
titres, car chacun d'eux énumérait ses victoires. Bonaparte les écoutait
et s'amusait encore à chercher mes regards: «Il me semble, lui dis-je,
que vous avez aujourd'hui donné comme un coup de pied sur la France, en
disant: «Que toutes les vanités sortent de terre!»--Cela est vrai, me
répondit-il, mais c'est qu'il est très commode de gouverner les Français
par la vanité.»
Revenons. Dans les premiers mois de mon séjour, soit à Saint-Cloud, soit
à Paris, durant l'hiver, la vie me parut assez douce. Les journées se
passaient d'une manière fort régulière. Le matin, vers huit heures,
Bonaparte quittait le lit de sa femme pour se rendre dans son cabinet; à
Paris il redescendait chez elle pour déjeuner; à Saint-Cloud, il
déjeunait seul, et souvent sur la terrasse qui se trouvait de plain-pied
avec ce cabinet. Pendant ce déjeuner, il recevait des artistes, des
comédiens. Il causait alors volontiers et avec assez de bonhomie.
Ensuite il travaillait aux affaires publiques jusqu'à six heures.
Madame Bonaparte demeurait chez elle, recevant durant toute la matinée
un nombre infini de visites, des femmes surtout, soit celles dont les
maris tenaient au gouvernement, soit celles qu'on appelait _de l'ancien
régime_, qui ne voulaient point avoir, ou paraître avoir, de relations
avec le premier consul, mais qui sollicitaient par sa femme des
radiations ou des restitutions. Madame Bonaparte accueillait tout le
monde avec une grâce charmante; elle promettait tout et renvoyait chacun
content. Les pétitions remises s'égaraient bien ensuite quelquefois,
mais on lui en rapportait d'autres, et elle ne paraissait jamais se
lasser d'écouter[26].
[Note 26: Mon père, né en 1797, était bien jeune à
l'époque que retracent ces Mémoires. Il avait pourtant un
souvenir très précis d'une visite que sa mère lui fit faire
au palais, et voici comment il l'a racontée: «Le dimanche, on
me conduisait quelquefois aux Tuileries, pour voir, de la
fenêtre des femmes de chambre, la revue des troupes dans le
Carrousel. Un grand dessin d'Isabey, qui a été gravé, fait
connaître exactement ce que ce spectacle avait de plus
curieux. Un jour, après la parade, ma mère vint me prendre
(il me semble qu'elle avait accompagné madame Bonaparte
jusque dans la cour des Tuileries) et me fit monter un
escalier rempli de militaires que je regardais de tous mes
yeux. Un d'eux lui parla, il descendait; il était en uniforme
d'infanterie. «Qui était-il?» demandai-je quand il eut passé.
C'était Louis Bonaparte. Puis je vis devant nous monter un
jeune homme portant l'uniforme bien connu des guides.
Celui-là, je n'avais pas besoin de demander son nom. Les
enfants d'alors connaissaient les insignes des grades et des
corps de l'armée, et qui ne savait qu'Eugène Beauharnais
était colonel des guides? Enfin nous arrivâmes dans le salon
de madame Bonaparte. Il ne s'y trouvait d'abord qu'elle, une
ou deux dames, et mon père avec son habit rouge brodé
d'argent. On m'embrassa probablement, on dut me trouver
grandi, puis on ne s'occupa plus de moi. Bientôt entra un
officier de la garde des consuls. Il était de petite taille,
maigre, et se tenait mal, du moins avec abandon. J'étais
assez bien stylé sur l'étiquette pour trouver qu'il se
remuait beaucoup, et qu'il agissait sans façon. Entre autres
choses, je fus surpris de le voir s'asseoir sur le bras d'un
fauteuil. De là, il parla d'assez loin à ma mère. Nous étions
en face de lui, je remarquai son visage amaigri, presque
hâve, avec ses teintes jaunâtres et bistrées. Nous nous
approchâmes de lui pendant qu'il parlait. Quand je fus à sa
portée, il fut question de moi; il me prit par les deux
oreilles et me les tira assez rudement. Il me fit mal, et
ailleurs qu'en un palais j'aurais crié. Puis, se tournant
vers mon père: «Apprend-il les mathématiques?» lui dit-il. On
m'emmena bientôt. «Quel est donc ce militaire? demandai-je à
ma mère.--Mais c'est le premier consul!» Tels sont les débuts
de mon père dans la vie de courtisan. Il n'a d'ailleurs vu
l'empereur qu'une autre fois, dans des circonstances
analogues, étant aussi tout enfant. (P. R.)]
À six heures, à Paris, on dînait; à Saint-Cloud, on s'allait promener,
le consul seul en calèche avec sa femme, nous dans d'autres voitures.
Les frères de Bonaparte, Eugène de Beauharnais, ses soeurs, pouvaient se
présenter à l'heure du dîner. On voyait venir quelquefois madame Louis,
mais elle ne couchait jamais à Saint-Cloud. La jalousie de Louis
Bonaparte et son extrême défiance la rendaient craintive et déjà assez
triste à cette époque.
On envoyait une ou deux fois par semaine le petit Napoléon, celui qui
est mort depuis en Hollande. Bonaparte paraissait aimer cet enfant, il
avait placé de l'avenir sur sa tête. Peut-être n'était-ce que pour cela
qu'il le distinguait; car M. de Talleyrand m'a raconté que, lorsque la
nouvelle de sa mort arriva à Berlin, Bonaparte se montra si peu ému,
que, prêt à paraître en public, M. de Talleyrand s'empressa de lui dire:
«Vous oubliez qu'il est arrivé un malheur dans votre famille et que vous
devez avoir l'air un peu triste.--Je ne m'amuse pas, lui répondit
Bonaparte, à penser aux morts.» Il serait assez curieux de rapprocher
cette parole du beau discours de M. de Fontanes, qui, chargé à cette
époque de parler sur les drapeaux prussiens rapportés en pompe aux
Invalides, rappela si bien et d'une manière si oratoire la majestueuse
douleur d'un vainqueur, oubliant l'éclat de ses victoires pour donner
des larmes à la mort d'un enfant[27].
[Note 27: Voici les lettres que l'empereur écrivait à
propos de la mort de cet enfant, au mois de mai 1807. Il
était à Finckestein, et il écrivait à l'impératrice
Joséphine:
«Je conçois tout le chagrin que doit te causer la mort de ce
pauvre Napoléon; tu peux comprendre la peine que j'éprouve.
Je voudrais être près de toi pour que tu fusses modérée et
sage dans ta douleur. Tu as eu le bonheur de ne jamais perdre
d'enfant; mais c'est une des conditions et des peines
attachées à notre misère humaine. Que j'apprenne que tu as
été raisonnable et que tu te portes bien! Voudrais-tu
accroître ma peine? Adieu, mon amie.» Quelques jours plus
tard, le 20 mai, il écrivait à la reine de Hollande: «Ma
fille, tout ce qui me revient de la Haye m'apprend que vous
n'êtes pas raisonnable. Quelque légitime que soit votre
douleur, elle doit avoir des bornes. N'altérez point votre
santé, prenez des distractions, et sachez que la vie est
semée de tant d'écueils et peut être la cause de tant de
maux, que la mort n'est pas le plus grand de tous.» Il
écrivait le même jour à M. Fouché: «La perte du petit
Napoléon m'a été très sensible. J'aurais désiré que ses père
et mère eussent reçu de la nature autant de courage que moi
pour savoir supporter tous les maux de la vie. Mais ils sont
plus jeunes et ont moins réfléchi sur la fragilité des choses
d'ici-bas.» (P. R.)]
Après le dîner du consul, on venait nous avertir que nous pouvions
monter. Selon qu'on le trouvait de bonne ou de mauvaise humeur, la
conversation se prolongeait. Il disparaissait ensuite, et le plus
ordinairement on ne le voyait plus. Il retournait au travail, donnait
quelque audience particulière, recevait quelque ministre et se couchait
de fort bonne heure. Madame Bonaparte jouait pour finir la soirée. Entre
dix ou onze heures, on venait lui dire: «Madame, le premier consul est
couché,» et alors elle nous congédiait.
Chez elle et tout autour, il y avait un grand silence sur les affaires
publiques. Duroc, Maret, alors secrétaire d'État, les secrétaires
particuliers étaient tous impénétrables. La plupart des militaires,
pour éviter de parler, je crois, s'abstenaient de penser; en général,
dans l'habitude de cette vie, il y avait peu de dépense d'esprit à
faire.
Comme j'arrivais fort ignorante de la petite ou de la grande terreur que
Bonaparte inspirait à ceux qui le connaissaient depuis longtemps, je
n'éprouvais pas devant lui autant d'embarras que les autres, et je
n'avais pas cru devoir me soumettre au système des monosyllabes adopté
assez religieusement, et peut-être assez prudemment au fond, par toute
la maison. Cela pensa pourtant me donner un ridicule dont je ne me
doutai pas d'abord, dont je m'amusai ensuite, et qu'il fallut finir par
tâcher d'éviter. On va voir qu'on ne pouvait guère l'acquérir à meilleur
marché.
Un certain soir, Bonaparte parlant du talent de M. Portalis le père, qui
travaillait alors au code civil, M. de Rémusat dit que c'était
particulièrement l'étude de Montesquieu qui avait formé M. Portalis,
qu'il l'avait lu et appris comme on apprend un catéchisme. Le premier
consul, se retournant vers l'une de mes compagnes, lui dit en riant: «Je
parie bien que vous ne savez guère ce que c'est que
Montesquieu?--Pardonnez-moi, répondit-elle, qui n'a pas lu _le Temple
de Gnide_?» À cette parole, Bonaparte partit d'un grand éclat de rire,
et je ne pus m'empêcher de sourire. Il me regarda et me dit: «Et vous
madame?» Je répondis tout naturellement que je ne connaissais point _le
Temple de Gnide_, que j'avais lu les _Considérations sur les Romains_,
mais que je pensais bien que ni l'un ni l'autre ouvrage n'avait été le
catéchisme dont M. de Rémusat parlait. «Diable, me dit Bonaparte, vous
êtes une savante.» Cette épithète m'embarrassa, et je sentis que je
courais le risque qu'elle me restât. Un moment après, madame Bonaparte
parla de je ne sais quelle tragédie qu'on donnait alors. Le premier
consul passa en revue à ce propos les auteurs vivants, et parla de
Ducis, dont il n'aimait guère le talent. Il déplora la médiocrité de nos
poètes tragiques, et dit qu'il voudrait pour tout au monde avoir à
récompenser l'auteur d'une belle tragédie. Je m'avisai de dire que Ducis
avait gâté l'_Othello_ de Shakspeare. Ce nom si long et anglais sortant
de mes lèvres fit un certain effet sur notre galerie en épaulettes,
silencieuse et attentive. Bonaparte n'entendait pas trop qu'on louât
quelque chose qui appartenait aux Anglais. Nous discutâmes un peu de
temps; je demeurai pour ma part dans une ligne de conversation fort
commune; mais j'avais nommé Shakspeare, j'avais un peu tenu tête au
consul, j'avais loué un auteur anglais, quelle audace! quel prodige
d'érudition! Comme je fus obligée de me tenir plusieurs jours après dans
le silence ou dans les discours oiseux, pour réparer l'effet d'une
supériorité dont assurément je ne pensais pas avoir pu si facilement
acquérir l'embarras!
Lorsque je quittais le palais et que je revenais chez ma mère, j'y
trouvais assez fréquemment un assez grand nombre de femmes aimables et
de gens distingués qui causaient d'une manière attachante, et je
souriais à part moi de la différence de ces entretiens avec ceux de la
cour dont je faisais partie.
Mais cette habitude d'un silence presque complet nous préservait, au
moins à peu près à cette époque, de ce qu'on appelle dans le monde _les
caquets_. Les femmes n'avaient aucune coquetterie, les hommes étaient
incessamment tendus vers les devoirs de leur place, et Bonaparte, qui
n'osait alors se livrer à toutes ses fantaisies, et qui croyait que les
apparences de la régularité devaient lui être utiles, vivait de manière
à m'abuser sur les habitudes morales que je lui supposais. Il
paraissait aimer beaucoup sa femme; elle semblait lui suffire. Cependant
je ne tardai pas à découvrir à cette dernière des inquiétudes qui me
surprirent. Elle avait un grand penchant à la jalousie. L'amour n'en
était pas, je pense, le premier motif. C'était un malheur grave pour
elle que l'impossibilité où elle se trouvait de donner des enfants à son
époux; il en témoignait quelquefois son chagrin, et alors elle tremblait
pour son avenir. La famille du consul, toujours animée contre les
Beauharnais, appuyait sur cet inconvénient. Tout cela produisit des
orages passagers. Quelquefois, je trouvais madame Bonaparte en larmes,
et alors elle se livrait à l'amertume de ses plaintes contre ses
beaux-frères, contre madame Murat et contre Murat, qui cherchaient à
assurer leur crédit en excitant chez le consul des fantaisies passagères
dont ils favorisaient ensuite la secrète intrigue. Je l'engageais à
demeurer calme et modérée. Il me fut facile de voir promptement que, si
Bonaparte aimait sa femme, c'est que sa douceur accoutumée lui donnait
du repos, et qu'elle perdrait de son empire en l'agitant. Au reste,
durant la première année que je fus dans cette cour, les légères
altercations qui survinrent dans ce ménage se terminèrent toujours par
des explications satisfaisantes et un redoublement d'intimité.
Depuis cette année 1802, je n'ai jamais vu le général Moreau chez
Bonaparte; ils étaient déjà à peu près brouillés. Le premier avait une
belle-mère et une femme vives et intrigantes. Bonaparte ne pouvait
souffrir l'esprit d'intrigue chez les femmes. D'ailleurs, une fois, la
mère de madame Moreau, étant à la Malmaison, s'était permis des
plaisanteries amères sur une intimité scandaleuse qu'on soupçonnait
entre Bonaparte et sa jeune soeur Caroline, qui venait de se marier. Le
consul n'avait point pardonné de tels discours; il avait affecté de
maltraiter la mère et la fille. Moreau s'était plaint, on l'avait
échauffé sur sa propre situation; il vivait dans la retraite, entouré
d'un cercle qui l'irritait journellement, et Murat, chef d'une police
secrète et active, épiait des mécontentements auxquels il n'eût pas
fallu donner d'importance, et portait sans cesse aux Tuileries des
rapports malveillants.
C'était un des grands torts de Bonaparte et une des suites de sa
défiance naturelle que cette multiplication des polices de son
gouvernement. Ces polices s'épiaient les unes les autres, se
dénonçaient réciproquement, cherchaient à se rendre nécessaires, et
l'entouraient incessamment de soupçons. Depuis l'événement de la machine
infernale, dont M. de Talleyrand avait profité pour faire déplacer
Fouché, la police avait été remise aux mains du grand juge Régnier.
Bonaparte pensait qu'il se donnerait une apparence de libéralisme et de
modération en supprimant ce ministère de la police, invention toute
révolutionnaire. Il s'en repentit bientôt, et le remplaça d'abord par
une multitude d'espionnages qu'il garda même encore après avoir
réintégré Fouché. Son préfet de police, Murat, Duroc, Savary, qui alors
commandait la gendarmerie d'élite, Maret, qui avait aussi une police
secrète à la tête de laquelle était M. de Sémonville, et d'autres que
j'ignore, étaient devenus comme la monnaie du ministère détruit. Et
Fouché lui-même, possédant parfaitement l'art de se rendre nécessaire,
ne tarda pas à rentrer secrètement dans la faveur du premier consul, et
parvint à se faire nommer une seconde fois. Le procès du général Moreau,
qui fut si maladroitement conduit, le servit fort pour cela, comme on le
verra dans la suite.
Dès ce temps, Cambacérès et Lebrun, second et troisième consuls, avaient
très peu de part à l'administration du gouvernement. Le dernier, déjà
âgé, n'inquiétait Bonaparte en aucune manière. L'autre, magistrat
distingué, fort remarquable dans toutes les questions du ressort du
conseil d'État, ne se mêlait que des discussions de certaines lois.
Bonaparte tirait parti de ses connaissances, et se fiait avec raison,
pour diminuer son importance, sur les ridicules que lui donnait sa
minutieuse vanité. En effet, Cambacérès, charmé des distinctions qui lui
étaient accordées, en jouissait avec une puérilité qu'on flattait tout
en s'en moquant. Sa faiblesse d'amour-propre sur quelques points a fait
souvent une partie de sa sûreté.
Au temps dont je parle, M. de Talleyrand était en fort grand crédit.
Toutes les questions de haute politique lui passaient par les mains. Non
seulement il réglait les affaires étrangères et déterminait,
principalement à cette époque, les nouvelles constitutions d'État qu'on
donnait à l'Allemagne, sorte de travail qui a jeté les fondements de son
immense fortune, mais encore il avait journellement de longs entretiens
avec Bonaparte, et le poussait à toutes les mesures qui pouvaient
fonder sa puissance sur des bases réparatrices. Dès ce temps, je suis
sûre qu'il était souvent question entre eux des mesures à prendre pour
rétablir le gouvernement monarchique. M. de Talleyrand a toujours eu la
conviction intime que lui seul convenait à la France. D'ailleurs, il
devait y retrouver les habitudes de sa vie, et s'y replacer sur un
terrain qui lui était connu. Les avantages et les abus qui ressortent
des cours lui offraient des chances de pouvoir et de crédit.
Je ne connaissais point M. de Talleyrand, et ce que j'avais entendu dire
de lui me donnait de grandes préventions. Mais dès lors je fus frappée
de l'élégance de ses manières, si bien en contraste avec les formes
rudes des militaires dont je me voyais environnée. Il demeurait toujours
au milieu d'eux avec le caractère indélébile d'un grand seigneur. Il
imposait par le dédain de son silence, par sa politesse protectrice,
dont personne ne pouvait se défendre. Il s'arrogeait seul le droit de
railler des gens que la finesse de ses plaisanteries effarouchait. M. de
Talleyrand, plus factice que qui que ce soit, a su se faire comme un
caractère naturel d'une foule d'habitudes prises à dessein; il les a
conservées dans toutes les situations, comme si elles avaient eu la
puissance d'une vraie nature. Sa manière, constamment légère, de traiter
les plus grandes choses lui a presque toujours été utile, mais elle a
souvent nui à ce qu'il a fait.
Je fus plusieurs années sans avoir de relations avec lui; je m'en
défiais vaguement, mais je m'amusais à l'entendre et à le regarder agir
avec une aisance, particulière à lui, qui donne une grâce infinie à
toutes ses manières, tandis que chez un autre elle choquerait comme une
affectation.
L'hiver de cette année (1803) fut très brillant. Le premier consul
commença à vouloir qu'on donnât des fêtes; il voulut aussi s'occuper de
la restauration des théâtres. Il en confia l'administration à ses
préfets du palais. M. de Rémusat eut la Comédie-Française; on remit à la
scène une foule d'ouvrages que la politique républicaine avait écartés.
Peu à peu on semblait reprendre toutes les habitudes de la vie sociale.
C'était un moyen adroit d'amener _ceux qui la savaient_ à venir s'y
replacer. C'était reformer des liens entre les hommes civilisés. Tout ce
système fut suivi avec une grande habileté. Les opinions d'opposition
s'affaiblissaient journellement. Les royalistes, déjoués au 18
fructidor, ne perdaient point l'espérance que Bonaparte, après avoir
rétabli l'ordre, comprît dans tous les retours qu'il créait jusqu'à
celui de la maison de Bourbon, et, s'ils s'étaient trompés sur ce point,
du moins ils lui savaient gré de l'ordre qu'il rétablissait, et ne
craignaient point d'envisager un coup hardi, qui, venant à s'emparer de
sa personne et laissant vide inopinément une place que personne autre
que lui ne pourrait désormais remplir, amènerait facilement cette
démonstration que le souverain légitime devait être son plus naturel
successeur.
Cette secrète pensée d'un parti, généralement confiant dans ce qu'il
espère et toujours imprudent dans ce qu'il tente, ranimait des
correspondances secrètes avec nos princes, quelques tentatives des
émigrés, des mouvements produits chez les Vendéens, que Bonaparte
surveillait en silence.
D'un autre côté, les gens épris du gouvernement fédératif voyaient avec
inquiétude l'autorité consulaire tendre vers une centralisation qui
ramenait peu à peu à des idées de royauté. Ceux-là s'unissaient assez
bien avec le petit nombre des individus qui, malgré les écarts et les
égarements où la cause de la liberté avait entraîné quelques-uns de ses
partisans, s'obstinaient en leur conscience à voir dans la révolution
française une secousse utile, et qui craignaient que Bonaparte ne vînt à
bout d'en paralyser les mouvements. On entendait parfois au Tribunat sur
ce sujet certaines paroles qui, toutes modérées qu'elles étaient,
indiquaient aux projets secrets de Bonaparte une autre espèce
d'antagonistes que les royalistes. Enfin il y avait encore les francs
jacobins, qu'il fallait contenir, et puis ces militaires dressés sur
leurs prétentions, qui s'étonnaient qu'on voulût créer ou reconnaître
d'autres droits que les leurs. Toutes les émotions de ces différents
partis étaient exactement rapportées à Bonaparte, qui manoeuvrait
prudemment entre elles. Il marchait doucement vers son but, que bien peu
de gens alors devinaient. Il tenait tout le monde tendu sur une portion
de sa conduite, qui demeurait dans le vague. Il savait à son gré attirer
et détourner l'attention, exciter alternativement les approbations de
l'un ou de l'autre côté, inquiéter ou rassurer selon qu'il lui était
nécessaire, se jouer de la surprise ou de l'espérance. Il voyait surtout
dans les Français des enfants mobiles qu'on détourne de leurs intérêts
par la vue d'un jouet nouveau. Sa position comme premier consul lui
était avantageuse parce que, indéterminée qu'elle était, elle échappait
plus ou moins aux inquiétudes qu'elle inspirait à certaines gens. Plus
tard, le rang positif d'empereur lui a enlevé cet avantage: c'est alors
qu'après avoir découvert son secret à la France, il ne lui est plus
resté, pour la distraire de l'impression qu'elle en avait reçu, que ce
funeste appât de gloire militaire qu'il a lancé au milieu d'elle. De là
ses guerres sans cesse renaissantes, de là ses conquêtes interminables;
car, à tout prix, il sentait le besoin de nous occuper. Et de là, si
l'on veut bien y regarder, l'obligation qui lui fut imposée par son
système de pousser sa destinée, de refuser la paix soit à Dresde, soit
même à Châtillon; car Bonaparte sentait bien qu'il serait perdu
infailliblement du jour où son repos forcé nous permettrait de réfléchir
et sur lui et sur nous.
On trouvera, dans _le Moniteur_ de la fin de 1802 ou du commencement de
1803, un dialogue entre un Français enthousiaste de la constitution
anglaise et un Anglais soi-disant raisonnable qui, après avoir démontré
qu'il n'y a point de constitution à proprement parler en Angleterre,
mais seulement des institutions toutes plus ou moins adaptées à la
situation du pays et au caractère des habitants, s'efforce de prouver
que ces mêmes institutions n'auraient pu être données aux Français sans
d'assez graves inconvénients. Par ces moyens et d'autres semblables,
Bonaparte cherchait à contenir ce désir de la liberté, toujours prêt à
renaître chez les Français.
Vers la fin de 1802, on apprit à Paris la mort du général Leclerc, qui
avait succombé à la fièvre jaune à Saint-Domingue. Au mois de janvier,
sa jeune et jolie veuve revint en France. Elle était dès lors attaquée
d'un mal assez grave qui l'a toujours poursuivie; mais, quoique
affaiblie et souffrante, et revêtue du triste costume de deuil, elle me
parut la plus charmante personne que j'eusse vue, de ma vie. Bonaparte
l'exhorta fort à ne point abuser de sa liberté pour retomber dans les
excès qui avaient, je crois, été cause de son départ pour
Saint-Domingue; mais elle ne tarda pas à tenir peu de compte de la
parole qu'elle lui donna dans ce moment.
Cette mort du général Leclerc donna lieu à un petit embarras qui, par la
manière dont il se termina, parut encore un pas vers le rétablissement
de ces différents usages qui peu à peu frayaient la route au retour des
habitudes monarchiques. Bonaparte prit le deuil, ainsi que madame
Bonaparte, et nous reçûmes l'ordre de le porter. Cela était déjà assez
marquant; mais il fut question que les ambassadeurs vinssent aux
Tuileries complimenter le consul et sa femme sur cette perte. On leur
représenta que la politesse exigeait qu'ils fussent en deuil pour cette
visite. Ils se réunirent pour en délibérer, et, n'ayant pas le temps de
demander des ordres à leur cour, ils se déterminèrent à se rendre à
l'invitation qu'ils reçurent, en s'appuyant sur les égards d'usage en
pareil cas. Ils vinrent donc au palais vêtus de noir, et furent reçus en
cérémonie. Depuis le mois de décembre 1802, un ambassadeur d'Angleterre,
lord Whithwort, avait remplacé le chargé d'affaires. On se livrait à la
confiance d'une paix durable; les relations de France et d'Angleterre se
multipliaient journellement, et cependant les gens un peu plus instruits
prévoyaient incessamment entre les deux gouvernements des causes de
discussions nouvelles. Dans le parlement britannique, il avait été
question de la part que le gouvernement français prenait à la nouvelle
constitution donnée aux Suisses, et ici _le Moniteur_, tout à fait
_officiel_, paraissait avec quelques articles dans lesquels on se
plaignait de certaines mesures prises à Londres contre plusieurs
Français. Cependant tout à Paris en apparence, et particulièrement aux
Tuileries, semblait livré aux plaisirs et aux fêtes. L'intérieur du
château était paisible, lorsque tout à coup une fantaisie du premier
consul pour une belle et jeune actrice du Théâtre-Français vint troubler
madame Bonaparte, et donner lieu à des scènes assez vives.
Deux actrices remarquables (mesdemoiselles Duchesnois et Georges)
avaient débuté en même temps à peu près dans la tragédie, l'une fort
laide, mais distinguée par un talent qui lui conquit bien des suffrages;
l'autre médiocre, mais d'une extrême beauté[28]. Le public de Paris
s'échauffa pour l'une ou pour l'autre, mais en général le succès du
talent l'emporta sur celui de la beauté. Bonaparte au contraire fut
séduit par la dernière, et madame Bonaparte apprit assez vite par le
secret espionnage de ses valets que mademoiselle Georges avait été,
durant quelques soirées, introduite secrètement dans un petit
appartement écarté du château. Cette découverte lui inspira une vive
inquiétude; elle m'en fit part avec une émotion extrême, et commença à
répandre beaucoup de larmes qui me parurent plus abondantes que cette
occasion passagère ne le méritait. Je crus devoir lui représenter que la
douceur et la patience me semblaient le seul remède à un chagrin que le
temps ne manquerait pas de dissiper, et ce fut dans les entretiens que
nous eûmes à cette occasion qu'elle commença à me donner sur son époux
des notions qui m'étaient encore tout à fait inconnues. Le
mécontentement qu'elle éprouvait me fit penser cependant qu'il y avait
quelque exagération dans l'amertume de ses plaintes. À l'entendre, «il
n'avait aucun principe de morale, il dissimulait alors le vice de ses
penchants, parce qu'il craignait qu'ils ne lui fissent tort; mais, si on
le laissait s'y livrer en paix sans lui en faire la moindre plainte, peu
à peu on le verrait s'abandonner aux passions les plus honteuses.
N'avait-il pas séduit ses soeurs, les unes après les autres? Ne se
croyait-il pas placé dans le monde de manière à satisfaire toutes ses
fantaisies? Et puis sa famille ne profiterait-elle pas de ses faiblesses
pour l'habituer peu à peu à changer la vie intime et conjugale qu'il
menait encore, et l'éloigner de toute relation avec sa femme?» Et, à la
suite d'une pareille intrigue, elle voyait toujours suspendu sur sa tête
ce redoutable divorce dont il avait déjà été quelquefois question.
«C'est un grand malheur, pour moi, ajoutait-elle, que je n'aie pas donné
un fils à Bonaparte. Ce sera toujours un moyen dont la haine s'emparera
pour troubler mon repos.--Mais, madame, lui disais-je, il me semble que
l'enfant de madame votre fille répare fort ce malheur; le premier consul
l'aime, et peut-être finira par l'adopter.--Hélas! répondit-elle, ce
serait là l'objet de mes souhaits; mais le caractère jaloux et ombrageux
de Louis Bonaparte s'y opposera toujours. Sa famille lui a malignement
fait part des bruits outrageants qui ont été répandus sur la conduite de
ma fille et sur la naissance de son fils. La haine donne cet enfant à
Bonaparte, et cela suffit pour que Louis ne consente jamais à un
arrangement avec lui. Vous voyez comme il se tient à l'écart, et comme
ma fille est obligée de veiller sur la moindre de ses actions.
D'ailleurs, indépendamment des hautes considérations qui m'engagent à ne
point souffrir les écarts de Bonaparte, ses infidélités sont toujours
pour moi le signal de mille contrariétés qu'il me faut supporter.»
[Note 28: Voici quel souvenir mon père avait gardé de la
rivalité et du talent de ces deux actrices célèbres: «La
liaison de l'empereur avec mademoiselle Georges fit quelque
bruit. La société, j'en ai moi-même souvenir, était très
animée sur cette controverse touchant le mérite respectif des
deux tragédiennes. On se disputait vivement après chaque
représentation de l'une ou de l'autre. Les connaisseurs, et
en général les salons, étaient pour mademoiselle Duchesnois.
Elle avait cependant assez peu de talent, et jouait sans
intelligence. Mais elle avait de la passion, de la
sensibilité, une voix touchante qui faisait pleurer. C'est,
je crois, pour elle qu'a été inventée cette expression de
théâtre: «avoir des larmes dans la voix». Ma mère et ma tante
(madame de Nansouty) étaient fort prononcées pour
mademoiselle Duchesnois, au point de rompre des lances contre
mon père lui-même, qui était obligé administrativement à
l'impartialité. Ce sont ces discussions sur l'art dramatique,
entretenues par la facilité que les fonctions de mon père
nous donnaient de suivre tous les événements du monde
théâtral, qui éveillèrent de très bonne heure en moi un
certain goût, un certain esprit de littérature et de
conversation, qui n'étaient guère de mon âge. On me mena,
très jeune, à la tragédie, et j'ai vu presque dans leurs
débuts ces deux Melpomènes. On disait que l'une était si
bonne, qu'elle en était belle; l'autre si belle, qu'elle en
était bonne. Cette dernière, très jeune alors, se fiant à
l'empire de ses charmes, travaillait peu, et un organe peu
flexible, une certaine lourdeur dans la prononciation, ne lui
permettaient pas d'arriver facilement aux effets d'une
diction savante. Je crois cependant qu'elle avait au fond
plus d'esprit que sa rivale, et qu'en prodiguant son talent à
des genres dramatiques bien divers, elle l'a tout à la fois
compromis et développé, et elle a mérité une partie de la
réputation qu'on a essayé de lui faire dans sa vieillesse.»
(P. R.)]
Et, en effet, j'ai toujours remarqué que, dès que le premier consul
s'occupait d'une autre femme, soit que le despotisme de son caractère
lui fît trouver étrange que sa femme même ne se soumît point à approuver
cet usage de l'indépendance en toutes choses qu'il voulait conserver
exclusivement pour lui, soit que la nature lui eût accordé une si faible
portion d'affections aimantes qu'elles étaient toutes absorbées par la
personne instantanément préférée, et qu'il ne lui restât pas la plus
légère bienveillance à répartir sur toute autre, il était dur, violent,
sans pitié pour sa femme, dès qu'il avait une maîtresse. Il ne tardait
pas à le lui apprendre, et à lui montrer une surprise presque sauvage de
ce qu'elle n'approuvait pas qu'il se livrât à des distractions qu'il
démontrait, pour ainsi dire mathématiquement, lui être permises et
nécessaires. «Je ne suis pas un homme comme un autre, disait-il, et les
lois de morale ou de convenance ne peuvent être faites pour moi.» De
pareilles déclarations excitaient le mécontentement, les pleurs, les
plaintes de madame Bonaparte. Son époux y répondait quelquefois par des
violences dont je n'oserais détailler les excès, jusqu'au moment où, sa
nouvelle fantaisie s'évanouissant, tout à coup, il sentait renaître sa
tendresse pour sa femme. Alors il était ému de ses peines, remplaçait
ses injures par des caresses qui n'avaient guère plus de mesure que ses
violences, et, comme elle était douce et mobile, elle rentrait dans sa
sécurité.
Mais, tant que durait l'orage, je me trouvais, moi, très embarrassée
souvent des étranges confidences qu'il me fallait recevoir, et même des
démarches auxquelles il me fallait prendre part. Je me rappelle, entre
autres, ce qui m'arriva un soir, et la frayeur un peu ridicule que
j'éprouvai, dont j'ai depuis ri à part moi.
C'était durant cet hiver. Bonaparte avait encore l'habitude de venir,
tous les soirs, partager le lit de sa femme; elle avait eu l'adresse de
lui persuader que sa sûreté personnelle était intéressée à cette
intimité. «Elle avait, disait-elle, un sommeil fort léger, et, s'il
arrivait qu'on essayât de tenter quelque entreprise nocturne sur lui,
elle serait là pour appeler à l'instant le secours dont il aurait
besoin.» Le soir, elle ne se retirait guère que lorsqu'on l'avertissait
que Bonaparte était couché. Mais, lorsqu'il fut pris de cette fantaisie
pour mademoiselle Georges, il la fit venir assez tard, quand l'heure de
son travail était passée, et ne descendit plus ces jours-là que fort
avant dans la nuit. Un soir, madame Bonaparte, plus pressée que de
coutume par sa jalouse inquiétude, m'avait gardée près d'elle, et
m'entretenait vivement de ses chagrins. Il était une heure du matin,
nous étions seules dans son salon, le plus profond silence régnait aux
Tuileries. Tout à coup elle se lève. «Je n'y peux plus tenir, me
dit-elle; mademoiselle Georges est sûrement là-haut, je veux les
surprendre.» Passablement troublée de cette résolution subite, je fis ce
que je pus pour l'en détourner et je ne pus en venir à bout.
«Suivez-moi, me dit-elle, nous monterons ensemble.» Alors je lui
représentai qu'un pareil espionnage, étant même sans convenance de sa
part, serait intolérable de la mienne, et qu'en cas de la découverte
qu'elle prétendait faire, je serais sûrement de trop à la scène qui
s'ensuivrait. Elle ne voulut entendre à rien, elle me reprocha de
l'abandonner dans ses peines, et elle me pressa si vivement, que, malgré
ma répugnance, je cédai à sa volonté, me disant d'ailleurs
intérieurement que notre course n'aboutirait à rien, et que, sans doute,
les précautions étaient prises au premier étage contre toute surprise.
Nous voilà donc marchant silencieusement l'une et l'autre, madame
Bonaparte, la première, animée à l'excès, moi derrière, montant
lentement un escalier dérobé qui conduisait chez Bonaparte, et très
honteuse du rôle qu'on me faisait jouer. Au milieu de notre course, un
léger bruit se fit entendre. Madame Bonaparte se retourna. «C'est
peut-être, me dit-elle, Rustan, le mameluk de Bonaparte, qui garde la
porte. Ce malheureux est capable de nous égorger toutes deux.» À cette
parole, je fus saisie d'un effroi qui, tout ridicule qu'il était sans
doute, ne me permit pas d'en entendre davantage, et, sans songer que je
laissais madame Bonaparte dans une complète obscurité, je descendis avec
la bougie que je tenais à la main, et je revins aussi vite que je pus
dans le salon. Elle me suivit peu de minutes après, étonnée de ma fuite
subite. Quand elle revit mon visage effaré, elle se mit à rire et moi
aussi, et nous renonçâmes à notre entreprise. Je la quittai en lui
disant que je croyais que l'étrange peur qu'elle m'avait faite lui avait
été utile, et que je me savais bon gré d'y avoir cédé.
Cette jalousie, qui altérait la douce humeur de madame Bonaparte, ne fut
bientôt plus un mystère pour personne. Elle me mit dans les embarras
d'une confidente sans crédit sur l'esprit de celle qui la consulte, et
me donna quelquefois l'apparence d'une personne qui partage les
mécontentements dont elle est le témoin. Bonaparte crut d'abord qu'une
femme devait entrer vivement dans les sentiments éprouvés par une autre
femme, et il témoigna quelque humeur de ce que je me trouvais au fait de
ce qui se passait dans le plus intime de son intérieur. D'un autre côté,
le public de Paris prenait de plus en plus parti pour la laide actrice.
La belle était souvent accueillie par des sifflets. M. de Rémusat
tâchait d'accorder une protection égale à ces deux débutantes; mais ce
qu'il faisait pour l'une ou pour l'autre était presque également pris
avec mécontentement, soit par le parterre, soit par le consul. Toutes
ces pauvretés nous donnèrent quelque tracas. Bonaparte, sans livrer à M.
de Rémusat le secret de son intérêt, se plaignit à lui, et lui témoigna
qu'il consentirait à ce que je devinsse la confidente de sa femme,
pourvu que je ne lui donnasse que des conseils raisonnables. Mon mari me
présenta comme une personne posée, élevée à toutes les convenances, et
qui ne pouvait en aucun cas échauffer l'imagination de madame Bonaparte.
Le consul, qui était encore en disposition de bienveillance pour nous,
consentit à penser à cette occasion du bien de moi; mais alors ce fut un
autre inconvénient: il me prit en tiers quelquefois dans ses disputes
conjugales, et voulut s'appuyer de ce qu'il appelait ma raison pour
traiter de folie les vivacités jalouses dont il était fatigué. Comme je
n'avais point encore l'habitude de dissimuler ma pensée, lorsqu'il
m'entretenait de l'ennui que lui donnaient toutes ces scènes, je lui
répondais tout sincèrement que je plaignais beaucoup madame Bonaparte,
soit qu'elle souffrît à tort ou à raison, qu'il me semblait qu'il devait
l'excuser plus qu'un autre; mais, en même temps, j'avouais qu'elle me
semblait manquer à sa dignité, quand elle cherchait dans l'espionnage de
ses valets la preuve de l'infidélité qu'elle soupçonnait. Le consul ne
manquait point de redire à madame Bonaparte que je la blâmais, et alors
je me trouvais en butte à des explications sans fin entre le mari et la
femme, dans lesquelles j'apportais toute la vivacité de mon âge, et le
dévouement que j'avais pour tous deux.
Tout cela produisit une suite de paroles et de petites scènes, dont les
détails se sont effacés de ma mémoire, où je vis Bonaparte tour à tour
impérieux, dur, défiant à l'excès, puis tout à coup ému, amolli, presque
doux, et réparant avec assez de grâce des torts dont il convenait, et
auxquels il ne renonçait pas pourtant. Je me souviens qu'un jour, pour
rompre le tête-à-tête qui le gênait sans doute, m'ayant gardée à dîner
en tiers avec sa femme, fort échauffée précisément parce qu'il lui avait
déclaré que désormais il habiterait la nuit un appartement séparé, il
s'avisa de me prendre pour juge dans cette étrange question: si un mari
était obligé de céder à cette fantaisie d'une femme qui voudrait n'avoir
jamais d'autre lit que le sien? J'étais assez peu préparée à répondre,
et je savais que madame Bonaparte ne me pardonnerait pas de ne pas
décider pour elle. Je tâchai d'éluder la réponse, et de me tenir sur ce
qu'il n'était guère possible, ni même bien décent, que je me mêlasse de
déterminer ce fait. Mais Bonaparte, qui aimait assez d'ailleurs à
embarrasser, me poursuivit vivement. Alors je ne trouvai d'autre parti,
pour m'en tirer, que de dire que je ne savais pas trop précisément où
devaient s'arrêter les exigences d'une femme et les complaisances d'un
mari; mais qu'il me semblait que tout ce qui donnerait à croire que le
premier consul changeait quelque chose dans sa manière de vivre ferait
toujours tenir des propos fâcheux, et que le moindre mouvement qui
arriverait dans le château nous ferait tous beaucoup parler. Bonaparte
se mit à rire, et me tirant l'oreille: «Allons, me dit-il, vous êtes
femme, et vous vous entendez toutes.»
Mais il ne s'en tint pas moins à ce qu'il avait résolu, et, depuis cette
époque, il s'arrangea pour habiter un appartement différent. Cependant
il reprit peu à peu des manières plus affectueuses avec elle, et elle,
de son côté, plus tranquille, se rendit au conseil que je ne cessais de
lui donner de dédaigner une rivalité indigne d'elle. «Il serait bien
assez temps, lui disais-je, de vous affliger, si c'était parmi les
femmes qui vous entourent que le consul fît un choix, ce serait alors
que vous auriez de vrais chagrins, et moi plus d'un tracas.» Deux ans
après, ma prédiction ne fut que trop réalisée, et particulièrement pour
moi.