Il était difficile de songer aux intérêts personnels, et de ne pas être
occupé ou distrait uniquement par le spectacle que donnaient la France
et l'Europe. La curiosité devait prévaloir sur l'ambition dans la
famille telle qu'on la peut concevoir. Mon grand-père pensait pourtant à
entrer dans l'administration, et reprenait ses projets, toujours déçus,
du conseil d'État; mais il y mettait la même négligence ou indifférence.
S'il y fût entré, il n'aurait fait qu'imiter la plupart des anciens
fonctionnaires de l'Empire, car l'opposition bonapartiste n'a commencé
que vers la fin. Les membres mêmes de la famille impériale avaient des
relations suivies et amicales avec le nouveau régime, ou plutôt avec
l'ancien régime restauré. L'impératrice Joséphine fut traitée avec
égards, et l'empereur Alexandre la venait voir souvent à la Malmaison.
Elle désirait se faire une situation digne et convenable, confiait à sa
dame du palais qu'elle voulait demander pour son fils Eugène le titre de
connétable, ce qui était peu connaître l'esprit de la Restauration. La
reine Hortense, qui devait plus tard être l'ennemie acharnée des
Bourbons, et entrer dans de nombreuses conspirations, obtint le duché de
Saint-Leu, dont elle voulut remercier le roi Louis XVIII. Tous les
projets de ce genre d'ailleurs furent bientôt abandonnés; car
l'impératrice Joséphine fut subitement enlevée par un mal de gorge
gangreneux en mai 1814, et le dernier lien qui rattachait les miens à la
famille Bonaparte fut à jamais rompu.
Les Bourbons toutefois semblèrent prendre à tache d'irriter, de
décourager ceux que leur gouvernement aurait dû rallier, et peu à peu
s'établissait l'opinion que leur règne serait peu durable, et que la
France, alors surtout plus passionnée pour l'égalité que pour la
liberté, demanderait à reprendre ce joug que l'on croyait brisé, et que
les jours reviendraient d'éclat et de misère. Ce ne fut donc pas avec
autant d'étonnement qu'on le pourrait croire que mon grand-père revint
un jour chez lui, annonçant qu'il venait d'apprendre d'un de ses amis
que l'empereur, échappé de l'île d'Elbe, avait débarqué à Cannes. Les
événements historiques étonnent plus ceux qui en entendent le récit que
les témoins. Il semble qu'une sorte de pressentiment s'ajoute à toutes
les inductions de la logique. Ceux-là surtout qui avaient vu de près ce
grand homme le devaient croire capable de venir mettre de nouveau en
péril, par une égoïste et grandiose fantaisie, et les Français et la
France. C'était pourtant une grande aventure, et qui obligeait chacun à
songer non seulement à l'avenir politique, mais encore à l'avenir
personnel. Même ceux qui n'avaient, comme M. de Rémusat, témoigné
d'aucune façon publique de leurs sentiments, et qui ne demandaient que
le repos et l'obscurité, pouvaient avoir tout à craindre, et devaient
tout prévoir. L'incertitude ne fut pas longue, et, avant même que
l'empereur fût entré dans Paris, M. Réal venait annoncer à M. de Rémusat
qu'il était exilé avec douze ou quinze personnes, au nombre desquelles
se trouvait M. Pasquier.
Un événement plus grave que l'exil, et qui a laissé dans le souvenir de
mon père une trace plus profonde, s'était passé entre la nouvelle du
débarquement de Napoléon et son arrivée aux Tuileries. Le lendemain même
du jour où ce débarquement était public, madame de Nansouty était
accourue chez sa soeur, tout effrayée et troublée des récits qu'on lui
faisait, des persécutions auxquelles seraient exposés les ennemis de
l'empereur, vindicatif et tout-puissant. Elle lui dit qu'on allait
exercer toutes les inquisitions d'une police rigoureuse, que M.
Pasquier craignait d'être inquiété, et qu'il fallait se débarrasser de
tout ce que la maison pouvait contenir de suspect. Ma grand'mère, qui
d'elle-même peut-être n'y eût pas pensé, se troubla en songeant que chez
elle on trouverait un manuscrit tout fait pour compromettre son mari, sa
soeur, son beau-frère, ses amis. Elle poursuivait en effet dans le plus
grand secret depuis bien des années, peut-être depuis son entrée à la
cour, des Mémoires écrits chaque jour sous l'impression des événements
et des conversations. Elle y racontait presque tout ce qu'elle avait vu
et entendu. À Paris, à Saint-Cloud, à la Malmaison, elle avait pris,
depuis douze ans, l'habitude de tracer des éphémérides où, mêlés avec
les événements, les mouvements du caractère et de l'esprit tenaient la
plus grande place. Ce journal avait la forme d'une correspondance
intime. C'était une série de lettres écrites de la cour à une amie à
laquelle on ne cachait rien. L'auteur sentait tout le prix de cet
ouvrage, ou plutôt ces lettres fictives lui rappelaient sa vie tout
entière, ses plus chers et ses plus douloureux souvenirs. Comment
risquer, pour ce qui pouvait ne paraître qu'un amour-propre littéraire
ou sentimental, le repos, la liberté, la vie même de tous les siens?
Personne ne connaissait l'existence de cet écrit, sauf son mari et
madame Chéron, femme du préfet de ce nom, très ancienne et fidèle amie.
Elle songea à celle-ci, qui avait déjà gardé ce dangereux manuscrit, et
courut la chercher. Malheureusement madame Chéron était absente, et ne
devait de longtemps rentrer. Que faire? Ma grand'mère rentra tout émue
et, sans réflexion ni délai, jeta dans le feu tous ses cahiers. Mon père
entra dans la chambre tandis qu'elle brûlait les dernières feuilles avec
quelque lenteur afin que la flamme ne fût pas trop vive. Il avait alors
dix-sept ans, et m'a souvent raconté cette scène, dont le souvenir lui
était très pénible. Il crut d'abord que ce n'était là qu'une copie des
Mémoires qu'il n'avait point lus, et que l'original précieux restait
caché quelque part. Il lança lui-même le dernier cahier dans les flammes
sans y attacher une grande importance: «Peu de gestes, me disait-il,
quand j'ai su la vérité, ont laissé de plus cruels regrets dans une
âme.»
Ces regrets dès le premier moment furent si vifs chez l'auteur et chez
son fils, car ils comprirent immédiatement que ce sacrifice cruel était
inutile, que, durant des années, ils n'en purent parler même entre eux,
ni surtout à mon grand-père. Celui-ci prit très philosophiquement son
exil, qui ne lui interdisait pas le séjour de la France, mais seulement
Paris et les environs. Il décida que tous iraient passer l'orage en
Languedoc. Il avait là une terre rachetée par lui aux héritiers de M. de
Bastard, aïeul de sa femme, et dont l'administration était depuis
longtemps négligée. Ils partirent donc tous pour Lafitte, où mon père
devait vivre plus tard tant de mois, tant d'années, tantôt au milieu de
l'agitation politique, tantôt y retrouvant une vie laborieuse et douce,
tantôt s'y reposant d'un nouvel exil, car le mal que devait faire le
pouvoir absolu aux bons citoyens ne devait point se borner à cette année
1815, et les Napoléon sont revenus en France de plus loin que de l'île
d'Elbe.
Mon grand-père partit le 13 mars pour Lafitte, où sa famille le
rejoignit peu de jours après. C'est là qu'ils passèrent les trois mois
de ce règne plus court, mais plus funeste encore que l'autre, et que
l'on a appelé les _Cent-Jours_; c'est là que mon père a commencé sa
carrière d'écrivain, ne composant pas encore des oeuvres personnelles,
mais traduisant Pope, Cicéron et Tacite. Ses seuls écrits originaux
étaient ses chansons. Ils vivaient tranquilles, unis, presque heureux,
attendant la fin de cette tragédie dont le dénouement était prévu, et la
nouvelle de la bataille de Waterloo vint les y trouver. En même temps
que l'abdication de Napoléon, ils apprenaient que M. de Rémusat était
nommé préfet de la Haute-Garonne, par ordonnance du 12 juillet 1815. Cet
emploi convenait parfaitement au mari, en le faisant rentrer dans
l'administration qu'il aimait, sans l'obliger à la parade des cours,
mais plaisait moins à la femme, qui regrettait Paris et ses amitiés, et
redoutait les agitations de la ville de Toulouse livrée à la violence du
royalisme du Midi, à la terreur blanche, comme on disait alors. Le
nouveau préfet s'y rendit aussitôt, et y apprit en arrivant l'assassinat
du général Hamel, qui avait pourtant arboré le drapeau blanc au
Capitole. Tant est grande l'injustice et la violence des partis, même
triomphants, surtout triomphants! Mais, si intéressant que soit cet
épisode de nos troubles civils, il n'est pas nécessaire d'y insister. Il
s'agit ici non du préfet, mais surtout de madame de Rémusat. Celle-ci,
un peu inquiète des événements, et, peut-être, craignant la vivacité des
opinions de son fils, médiocrement compatibles avec une situation
officielle, permit à celui-ci de revenir à Paris, ce qui lui convenait
fort. Alors commença entre eux une correspondance qui les fera tous deux
mieux connaître, et en apprendra peut-être plus sur l'auteur de ces
Mémoires que ces Mémoires mêmes.
C'est pourtant de cet ouvrage seulement qu'il s'agit ici, et il n'est
pas nécessaire de raconter en détail les mois, même les années qui
suivirent cette année 1815. Inaugurée dans un jour sanglant,
l'administration du département fut très difficile pendant dix-neuf
mois. Tandis qu'à Paris, le fils, vivant dans une société très libérale,
arrivait à un royalisme constitutionnel très avancé, qui n'était plus
guère que tolérant envers les Bourbons, le père subissait d'une société
fort différente un effet tout semblable, et, par ses actes et ses
propos, se plaçait au premier rang parmi les fonctionnaires les moins
royalistes, les plus libéraux, du gouvernement royal. Il était modéré,
ami des lois, équitable, point déclamateur, point aristocrate, point
dévot. La ville de Toulouse était à peu près le contraire de tout cela;
il y réussit cependant, et y a laissé de bons souvenirs qui
disparaissent peu à peu avec les hommes, mais dont mon père a plus d'une
fois retrouvé la trace. Ces premiers temps de liberté constitutionnelle,
même en une province peu destinée à en pratiquer hardiment les théories,
sont curieux. À la lueur de cette liberté s'éclairait ce que l'Empire
avait laissé dans l'ombre. Tout renaissait: les opinions, les
sentiments, les rancunes, les passions, la vie enfin. Le gouvernement
des Bourbons était représenté par un prêtre marié, M. de Talleyrand, et
un jacobin régicide, M. Fouché, mais ce n'était pas encore assez pour
résister à la faction réactionnaire de ce temps-là, et la politique
libérale ne triompha que par l'avènement du ministère de MM. Decazes,
Pasquier, Molé et Royer-Collard, et par l'ordonnance célèbre du 5
septembre. Cette politique nouvelle devait naturellement profiter à ceux
qui l'avaient pratiquée d'avance, et l'on ne sut pas mauvais gré au
préfet de l'échec des libéraux dans les élections de la Haute-Garonne.
Dès que le ministère se fut consolidé, et que M. Lainé eut succédé à M.
de Vaublanc, mon grand-père fut nommé préfet de Lille, et voici comment
mon père, dans une lettre déjà citée, rapporte les effets de ces
événements sur les opinions de ma grand'mère:
«La nomination de mon père à Lille ramena ma mère au sein du grand
mouvement de l'esprit public, mouvement qui allait bientôt se prononcer
comme il ne l'avait point fait peut-être depuis 1789. Son esprit, sa
raison, tous ses sentiments et toutes ses croyances allaient faire un
grand pas. L'Empire, après lui avoir donné d'abord la curiosité et
l'intelligence des grandes affaires de ce monde, lui avait donné plus
tard le principe d'un mouvement propre vers un but moral, en lui
inspirant l'horreur de la tyrannie. De là un goût vague pour un
gouvernement régulier fondé sur la loi, la raison et l'esprit national;
de là une certaine acceptation des formes de la constitution
d'Angleterre. Son séjour à Toulouse et la réaction de 1815 lui donnèrent
une connaissance des réalités sociales qu'on n'acquiert jamais dans les
salons de Paris, l'intelligence des résultats et même des causes de la
Révolution, l'instinct des besoins et des sentiments de la nation. Elle
comprit d'une manière générale où étaient l'appui solide, la force, la
vie, le droit. Elle sut qu'il existait une France nouvelle, et quelle
elle était, et que c'était pour cette France et par elle qu'il fallait
gouverner.»