Le séjour à Lille fut interrompu par quelques voyages à Paris, où ma
grand'mère retrouvait son fils, qui préludait par des plaisirs de
société aux succès plus littéraires qu'il devait obtenir quelques mois
plus tard. C'était d'ailleurs déjà écrire et composer que d'envoyer
sans cesse à sa mère des lettres de politique et de littérature.
Celle-ci avait plus de loisirs à Lille qu'à Paris, et, quoique sa santé
fût toujours faible, elle reprit le goût des travaux de l'esprit.
Jusque-là, elle n'avait guère écrit que ses Mémoires brûlés, et à peine
s'était-elle essayée à quelques courtes nouvelles ou petits articles.
Elle tenta, dans l'oisiveté de la province, un roman par lettres
intitulé: _les Lettres espagnoles, ou l'Ambitieux_. Tandis qu'elle y
travaillait avec goût et succès, en 1818, parurent les _Considérations
sur la révolution française_, ouvrage posthume de madame de Staël, et
elle en ressentit la plus vive impression. Après soixante ans écoulés,
on se rend mal raison de l'effet extraordinaire d'un tel ouvrage,
conversation éloquente sur les principes de la Révolution. Les opinions
de l'auteur, très nouvelles alors, ne sont plus pour nous que
d'excellents et nobles lieux communs, dont la vérité est partout admise.
Il n'en était pas de même au lendemain de l'Empire. Tout était nouveau
alors, et les fils, troublés par vingt ans de tyrannie, avaient besoin
d'apprendre ce que savaient si bien leurs pères de 1789. Ce qui frappa
surtout ma grand'mère, ce sont les pages véhémentes où l'auteur se livre
à sa haine un peu déclamatoire contre Napoléon. Elle éprouvait bien
quelques sentiments analogues; mais elle ne pouvait oublier qu'elle
avait pensé d'une façon tant soit peu différente. Les personnes qui
aiment à écrire sont bien aisément tentées d'expliquer sur le papier
leur conduite et leurs sentiments. C'est une manière de les mieux
comprendre. Elle fut prise du désir de porter le jour dans ses
souvenirs, d'exposer ce qu'avait été l'Empire pour elle, comment elle
l'avait aimé et admiré, puis jugé et redouté, puis suspecté et haï, puis
enfin abandonné. Les Mémoires qu'elle avait détruits en 1815 auraient
été la plus naïve et la plus exacte exposition de cette succession de
faits, de situations et de sentiments. On ne pouvait songer à les
reproduire; mais il était possible d'en faire d'autres auxquels une
mémoire fidèle et une conscience honnête pouvaient donner autant de
sincérité. Tout animée à ce projet, elle écrivait à son fils, le 27 mai
1818:
«J'ai été prise hier d'une lubie nouvelle. Vous saurez maintenant que je
m'éveille tous les jours à six heures, et que j'écris depuis lors très
exactement jusqu'à neuf heures et demie. J'étais donc sur mon séant,
avec tous les cahiers de mon _Ambitieux_ autour de moi. Mais quelques
chapitres de madame de Staël me trottaient par l'esprit. Tout à coup je
jette le roman de côté, je prends un papier blanc; me voilà mordue du
besoin de parler de Bonaparte; me voilà contant la mort du duc
d'Enghien, cette terrible semaine que j'ai passée à la Malmaison; et,
comme je suis une personne d'émotion, au bout de quelques lignes, il me
semble que je suis encore à ce temps; les faits et les paroles me
reviennent comme d'eux-mêmes; j'ai écrit vingt pages entre hier et
aujourd'hui, cela m'a assez fortement remuée.»
La même occasion qui réveillait les impressions de la mère, éveillait
les opinions et les goûts littéraires du fils, et, tandis qu'il publiait
dans les _Archives_[9] un article sur le livre de madame de Staël, le
premier qu'il ait imprimé, il écrivait à sa mère les lignes qui suivent,
le même jour 27 mai 1818. Les deux lettres se sont croisées en route,
comme on dit.
[Note 9: _Archives philosophiques, politiques et
littéraires_, t. V. Paris, 1818. Mon père a réimprimé cet
article dans le recueil intitulé: _Critiques et Études
littéraires, ou Passé et Présent_, par Ch. de Rémusat, 2 vol.
in-18. Paris, 1857.]
«Honneur aux gens de bonne foi! Ce livre, ma mère, a réveillé très
vivement mon regret que vous ayez brûlé vos Mémoires; mais je me suis
dit aussi qu'il faut y suppléer. Vous le devez, à vous, à nous, à la
vérité. Relisez d'anciens almanachs, prenez le _Moniteur_ page à page,
relisez et redemandez vos anciennes lettres écrites à vos amis, et
surtout à mon père. Tâchez de retrouver, non pas les détails des
événements, mais surtout vos impressions à propos des événements.
Replacez-vous dans les opinions que vous n'avez plus, dans les
illusions que vous avez perdues; retrouvez vos erreurs mêmes.
Montrez-vous, comme tant de personnes honorables et raisonnables,
indignée et dégoûtée des horreurs de la Révolution, entraînée par une
aversion naturelle mais peu raisonnée, séduite par un enthousiasme, au
fond très patriotique, pour un homme. Dites que nous étions tous alors
devenus comme étrangers à la politique. Nous ne redoutions nullement
l'empire d'un seul, nous courions au-devant. Montrez ensuite l'homme de
ce temps-là se corrompant, ou se découvrant, à mesure qu'il croissait en
puissance. Faites voir par quelle triste nécessité, à mesure que vous
perdiez une illusion sur lui, vous tombiez davantage dans sa dépendance,
et comment moins vous lui obéissiez de coeur, plus il a fallu lui obéir
de fait; comment enfin, après avoir cru à la justesse de sa politique
parce que vous vous trompiez sur sa personne, une fois désabusée sur
son caractère, vous avez commencé à l'être sur son système, et comment
l'indignation morale vous a conduite peu à peu à ce que j'appellerai une
haine politique. Voilà ce que je vous demande en grâce de faire, ma
mère. Vous m'entendrez, n'est-ce pas? et vous le ferez.»
Deux jours après, le 30 mai, ma grand'mère répondait à son fils:
«N'admirez-vous pas comme nous nous entendons? Je lis donc ce livre; je
suis frappée comme vous; je regrette ces pauvres Mémoires sur nouveaux
frais, et je me mets à écrire sans trop savoir où cela me mènera; car,
mon cher enfant, c'est une entreprise réellement un peu forte que celle
qui me tente, et que vous me prescrivez. Je vais donc voir cependant à
me rappeler certaines époques, d'abord sans ordre ni suite, comme les
choses me reviendront. Vous pouvez vous fier à moi pour être vraie.
Hier, j'étais seule devant mon secrétaire. Je cherchais dans mon
souvenir les premiers moments de mon arrivée près de ce malheureux
homme. Je sentais de nouveau une foule de choses, et ce que vous appelez
si bien _ma haine politique_ était toute prête à s'effacer pour faire
place à mes illusions premières.»
Quelques jours plus tard, le 8 juin 1818, elle insistait sur les
difficultés de sa tâche:
«Savez-vous que j'ai besoin de tout mon courage pour faire ce que vous
m'avez prescrit? Je ressemble un peu à une personne qui aurait passé dix
ans aux galères, et à qui on demanderait le journal de la manière dont
elle y employait son temps. Aujourd'hui, mon imagination se flétrit
quand elle revient sur tous ces souvenirs. J'éprouve quelque chose de
pénible et de mes illusions passées, et de mes sentiments présents. Vous
avez raison de dire que j'ai l'âme vraie; mais il s'ensuit que je ne
sens pas impunément comme tant d'autres, et je vous assure que, depuis
huit jours, je sors toute mélancolique de ce bureau où vous et madame de
Staël m'avez placée. Je ne pourrais, du reste, dire à un autre que vous
mes secrètes impressions. On ne m'entendrait pas, et on se moquerait de
moi.»
Enfin, le 28 septembre et le 8 octobre de la même année, elle écrivait à
son fils:
«Si j'étais homme, bien certainement je donnerais une part de ma vie à
étudier _la Ligue_; mais, comme je ne suis qu'une femme, je me borne à
brocher des paroles sur celui que vous savez. Quel homme! quel homme,
mon fils! Il m'épouvante à retracer; c'est un malheur pour moi que
d'avoir été trop jeune, quand je vivais auprès de lui. Je ne pensais pas
assez sur ce que je voyais, et, aujourd'hui que nous avons marché, mon
temps et moi, mes souvenirs me remuent davantage que ne faisaient les
événements.--Si vous venez... vous trouverez, je crois, que je n'ai pas
trop perdu mon temps cet été. J'ai bien écrit déjà près de cinq cents
pages, et j'en écrirai bien davantage; la besogne s'allonge à mesure que
je m'y mets. Il faudrait ensuite beaucoup de temps et de patience pour
ordonner tout cela; je n'aurai jamais peut-être ni l'un ni l'autre; ce
sera votre affaire quand je ne serai plus de ce monde...»
«Votre père, écrivait-elle encore, dit qu'il ne connaît personne à qui
je puisse montrer ce que j'écris. Il prétend que personne ne pousse plus
loin que moi le talent d'être _vraie_, c'est son expression. Or donc, je
n'écris pour personne. Un jour, vous trouverez cela dans mon inventaire,
et vous en ferez ce que vous voudrez.»--«Mais savez-vous (8 octobre
1818) une réflexion qui me travaille quelquefois? Je me dis: «S'il
arrivait qu'un jour mon fils publiât tout cela, que penserait-on de
moi?» Il me prend une inquiétude qu'on ne me crût mauvaise, ou du moins
malveillante. Je sue à chercher des occasions de louer. Mais cet homme a
été si _assommateur_ de la vertu, et nous, nous étions si abaissés, que
bien souvent le découragement prend à mon âme, et le cri de la vérité me
presse.»
On voit, par ces fragments de lettres, sous l'empire de quels sentiments
les Mémoires ont été conçus et écrits. Ce n'a été ni un passe-temps
littéraire, ni un plaisir d'imagination, ni l'effet d'une prétention
d'écrivain, ni l'essai d'une apologie intéressée; mais la passion de la
vérité, le spectacle politique que l'auteur avait sous les yeux,
l'influence d'un fils chaque jour mieux affermi dans les opinions
libérales qui devaient faire le charme et l'honneur de sa vie, lui ont
donné le courage de poursuivre cette oeuvre pendant plus de deux années.
Elle avait compris cette noble politique qui place les droits des hommes
au-dessus des droits de l'État. Ce n'est pas tout. Comme il arrive aux
personnes fortement attachées à une oeuvre intellectuelle, tout
s'animait et s'éclairait à ses yeux, et jamais elle n'avait mené une vie
si active. À travers les maux d'une santé chancelante, elle venait sans
cesse de Lille à Paris, jouait le rôle d'Elmire, du _Tartufe_, à
Champlâtreux chez M. Molé, s'occupait d'un ouvrage sur les femmes du
XVIIe siècle, qui est devenu son _Essai sur l'éducation des femmes_,
donnait des notes à Dupuytren pour un éloge de Corvisart, publiait même
une nouvelle dans le _Lycée français_[10].
[Note 10: _Lycée français ou Mélange de littérature et de
critique_, t. III, p. 281 (1820).]
Au milieu du bonheur complet que lui donnaient le repos de la vie et
l'activité d'esprit, les succès administratifs de son mari, et les
succès littéraires de son fils, sa santé fut gravement atteinte, d'abord
par une maladie des yeux, qui, sans menacer absolument la vue, devint
pénible et gênante, puis par une irritation générale dont la muqueuse de
l'estomac était le principal siège; après quelques alternatives de
crises et de bien-être, son fils la ramena à Paris le 28 novembre 1821,
très troublée, très souffrante, dans un état inquiétant pour ceux qui
l'aimaient, mais qui ne paraissait pas aux médecins présenter un danger
prochain. Broussais seul était sombre sur l'avenir, et frappa dès ce
jour mon père par cette puissance d'induction à laquelle il a dû ses
découvertes et ses erreurs. Les premiers temps de son retour furent
pourtant occupés par elle aux travaux de littérature et d'histoire, aux
conversations politiques qui réunissaient près d'elle un grand nombre
d'hommes d'État. Elle put encore s'intéresser à la chute du ministère du
duc Decazes, et prévoir que l'arrivée aux affaires de M. de Villèle,
c'est-à-dire des ultras, des réactionnaires, comme on dirait
aujourd'hui, rendrait impossible à son mari de conserver la préfecture
de Lille. Celui-ci fut en effet révoqué le 9 janvier 1822. Mais avant ce
jour, elle était morte subitement dans la nuit du 16 décembre 1821, à
l'âge de quarante et un ans.
Elle a laissé à son fils une douleur qui ne s'est jamais effacée, à ses
amis le souvenir d'une femme très distinguée et très bonne. Nul d'entre
eux ne survit aujourd'hui, et nous avons vu disparaître les derniers: M.
Pasquier, M. Molé, M. Guizot, M. Leclerc. En me conformant au désir, à
la volonté de mon père, je lui rends aujourd'hui le meilleur hommage,
par la publication de ces Mémoires inachevés, qu'à l'exception de
quelques chapitres elle n'a pu revoir ni corriger. L'ouvrage devait se
diviser en cinq parties correspondant à cinq époques. Elle n'en a traité
que trois, qui remplissent l'intervalle de 1802 au commencement de 1808,
c'est-à-dire depuis son entrée à la cour jusqu'au début de la guerre
d'Espagne. Les parties qui manquent auraient décrit le temps qui
s'écoula entre cette guerre et le divorce (1808-1809), et enfin les cinq
années suivantes, terminées par la chute de l'empereur. Il serait puéril
de ne pas prévoir qu'une telle publication peut attirer à l'auteur et à
l'éditeur des insinuations, des désobligeances, ou des violences
politiques. Au lieu de s'intéresser à l'analogie des opinions de trois
générations qui s'y peuvent retrouver, et de remarquer la différence des
temps, on relèvera les contradictions apparentes. On s'étonnera qu'on
puisse être chambellan, ou dame du palais, et si peu servile, si libéral
et si peu froissé par le 18 brumaire, si patriote et si peu
bonapartiste, si séduit par le génie et si sévère pour ses fautes, si
clairvoyant sur la plupart des membres de la famille impériale, si
indulgent ou si aveugle pour d'autres qui n'ont pourtant pas laissé une
trace moins funeste dans notre histoire nationale. Il sera difficile
pourtant de ne pas rendre justice à la sincérité, à l'honnêteté, à
l'esprit de l'auteur. Il sera impossible de ne pas devenir en le lisant
plus sévère pour le pouvoir absolu, moins dupe de ses sophismes et de
son apparente prospérité! C'est, quant à moi, ce que j'en veux surtout
retenir, et il aurait suffi pour toute préface à ce récit d'écrire ces
mots que disait mon père, il y a soixante ans, lorsqu'il lisait madame
de Staël, et demandait à sa mère de raconter ces années cruelles:
«Honneur aux gens de bonne foi!»