LA MARQUISE OU L'ANCIEN RÉGIME

AIR: _Croyez-moi, buvons à longs traits_.

Ainsi parlait une marquise,

Une marquise d'autrefois,

Qui fit sa première sottise

En mil sept cent cinquante-trois.

«Ah! disait-elle, quand j'y pense,

Je voudrais m'y revoir encor:

C'était vraiment le siècle d'or,

Moins le costume et l'innocence.

Croyez-moi, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!

Mise au couvent selon l'usage,

Grâce aux leçons du tentateur,

De mes questions avant l'âge

J'effrayais notre directeur.

Un frère de soeur Cunégonde,

Le marquis, venait au parloir.

Il m'apprit ce qu'il faut savoir

Pour se présenter dans le monde.

Croyez-moi, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!

Il fit tant que, par convenance,

À m'épouser il fut réduit.

Je n'ai pas gardé souvenance

D'avoir vu son bonnet de nuit

«Vous n'avez pas vu le bon temps;

Que je vous plains d'avoir vingt ans!»

C'était un seigneur à la mode.

Pour lui je n'avais aucun goût,

Et lui ne m'aimait pas du tout....

Je n'ai rien vu de si commode.

Mes enfants, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!

Ce que j'ai vu ne peut se rendre.

Ah! les hommes sont bien tombés.

Tenez, je ne puis pas comprendre

Comment on se passe d'abbés.

Que j'ai vu d'âmes bien conduites

Par leur galante piété!

Sans eux j'aurais bien regretté

Qu'on ait supprimé les jésuites.

Mes enfants, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!

C'est un sot métier, sur mon âme,

Que d'être jolie aujourd'hui.

Je vois plus d'une jeune femme

Sécher de sagesse et d'ennui.

Plus d'un grand mois après la noce,

J'ai vu, certes j'en ai bien ri,

J'ai vu ma nièce et son mari

Tous deux dans le même carrosse!

Vous n'avez pas vu le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!

Hélas! des plaisirs domestiques

Ignorant la solidité,

Petits esprits démocratiques,

Vous radotez de liberté.

Cette liberté qu'on encense

N'est rien qu'un rêve dangereux.

Ah! de mon temps, pour être heureux

C'était assez de la licence.

Croyez-moi, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!

Mais, sous un règne légitime,

Dédaignant de vaines clameurs,

Reprenez à l'ancien régime

Ses lois, afin d'avoir ses moeurs.

Alors, comme dans ma jeunesse,

Un chacun sera bon chrétien.

Vous voyez, je m'amusais bien,

Et n'ai jamais manqué la messe.

Croyez-moi, c'était le bon temps!

Que je vous plains d'avoir vingt ans!]

Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 9 / 44 题