On entrevoit, en germe tout au moins, dans la correspondance de M. et de
Mme de Rémusat, une partie de ces sentiments, et tout contribuait à leur
ouvrir les yeux. Les rapports directs avec l'empereur devenaient de plus
en plus rares, et sa séduction, encore puissante, atténuait moins les
impressions que donnait sa politique. Le divorce rendit aussi à madame
de Rémusat une partie de la liberté de son temps et de son jugement.
Elle suivait l'impératrice Joséphine dans sa disgrâce, ce qui n'était
point fait pour relever son crédit à la cour. Son mari même quitta
bientôt une de ses places, celle de grand-maître de la garde-robe, dans
une circonstance que ces Mémoires racontent, et la froideur s'en accrut.
J'emploie à dessein ce mot de _froideur_; car on a allégué, dans des
libelles écrits contre mon père, que sa famille eut alors des torts
sérieux dont l'empereur fut très irrité. Il n'en est rien, et la
meilleure preuve est que, cessant d'être grand-maître, M. de Rémusat
resta chambellan et surintendant des théâtres. Il n'abandonnait que la
plus minutieuse et la plus assujettissante de ses charges. Il est vrai
qu'il perdait ainsi la confiance et l'intimité qu'amène la vie commune
de tous les jours. Mais il y gagnait d'être plus libre, de vivre
davantage dans le monde et dans sa famille, et cette vie nouvelle, moins
renfermée dans les salons des Tuileries et de Saint-Cloud, donna à la
femme et au mari plus de clairvoyance et d'indépendance pour juger la
politique de leur souverain. Il leur devint plus facile, avant les
derniers désastres, les conseils et les pronostics de M. de Talleyrand
demandait, de prévoir la chute de l'Empire, et de choisir par la pensée
entre les solutions possibles du problème posé par les faits. On ne
pouvait espérer que l'empereur se contenterait d'une paix humiliante
pour lui plus que pour la France; l'Europe n'était même plus d'humeur à
lui accorder la faveur d'un pareil affront. On songeait donc
naturellement à la rentrée des Bourbons, malgré les inconvénients dont
on se rendait imparfaitement compte. Les salons de Paris n'étaient pas
précisément royalistes, mais contre-révolutionnaires. En ce temps-là, on
n'avait pas encore inventé de faire des Bonaparte les chefs du parti
conservateur et catholique. C'était assurément prendre une bien grande
résolution que de revenir aux Bourbons, et on ne le faisait pas sans des
déchirements, des inquiétudes, des anxiétés de toute espèce. Mon père
avait gardé du spectacle que présentait en 1814 sa famille si simple, si
honnête, si modeste au fond, un souvenir cruel qu'il considérait comme
la plus grande leçon politique, et cet enseignement a contribué, autant
que ses propres réflexions, à le décider en faveur des situations
simples et des convictions fondées sur le droit.
Voici d'ailleurs comment il a décrit et jugé les sentiments qu'il
trouvait autour de lui au moment de la chute de l'Empire:
«C'était la pure politique qui avait amené ma famille à la Restauration.
Mon père, entre autres, ne me parut pas un seul moment dans une autre
disposition que celle d'un homme qui fait une chose nécessaire, et qui
en accepte volontairement les conséquences. Ces conséquences, il eût été
puéril de se les dissimuler et de prétendre les éviter entièrement;
seulement on aurait pu les mieux combattre, ou tâcher de les atténuer
davantage. Ma mère, un peu plus émue en sa qualité de femme, un peu plus
accessible au sentimentalisme bourbonien, se laissait plus aller au
mouvement du moment. Il y a, dans tout grand mouvement politique,
quelque chose d'entraînant qui commande la sympathie, à moins qu'on
n'en soit préservé par une inimitié de parti. Cette sympathie
désintéressée, jointe au goût de la déclamation, est pour une bonne part
dans les platitudes qui déshonorent tous les changements de
gouvernement. Cette même sympathie fut cependant, dès l'origine,
combattue chez ma mère par le spectacle de l'exagération des sentiments,
des opinions et des paroles... Le côté humiliant, insolent, de la
Restauration, et de toute restauration, est ce qui m'en choque le plus;
mais, si les royalistes n'en avaient abusé, on le leur aurait passé en
grande partie. Ce qu'en ce genre ont supporté de très honnêtes gens est
étrange. Je sais encore bon gré à mon père d'avoir, dès les premiers
jours, relevé assez vivement une personne qui, dans notre salon,
soutenait dans toute son âpreté la pure doctrine de la légitimité.
Cependant il fallait bien l'accepter, au moins sous une forme plus
politique. Le mot même fut, je crois, accrédité, surtout par M. de
Talleyrand, et de là un cortège inévitable de conséquences qui ne
tardèrent pas à se dérouler.»
Ce n'est pas là seulement de la part de mon père un jugement historique;
il commençait dès lors, tout jeune qu'il était, à penser par lui-même et
à diriger, tout au moins à éclairer les opinions de ses parents. Il me
sera donné de publier bientôt les souvenirs de sa jeunesse, de sorte
qu'il n'est pas nécessaire d'y insister ici. Il faut pourtant un peu
parler de lui à propos des Mémoires de sa mère, auxquels il n'a pas été
si étranger qu'on le pourrait croire. Dans ce bref récit, je n'ai point
parlé d'un des traits caractéristiques et touchants de celle dont je
raconte la vie. Elle était une mère admirable, soigneuse et tendre. Son
fils Charles, né le 24 ventôse an V (14 mars 1797), paraît lui avoir
donné dès le premier jour les espérances qu'il a tenues, et lui
inspirait le goût qu'il ressentit lui-même, à mesure que l'âge et la
raison lui venaient. Elle avait eu un second fils, Albert, né cinq ans
plus tard, mort en 1830, et dont le développement et les facultés ont
toujours été incomplets. Il est resté enfant jusqu'à sa fin. Elle avait
pour celui-ci une tendre pitié, et ces soins constants qu'on doit
admirer, même chez une mère. Mais la vraie passion était pour l'aîné, et
jamais affection filiale ou maternelle n'a été fondée sur des analogies
plus évidentes dans la nature de l'esprit et la façon de sentir. Ses
lettres sont remplies des expressions de la plus ingénieuse et de la
plus spirituelle tendresse. Il n'est pas inutile, pour expliquer ce qui
va suivre, de donner ici une des lettres qu'elle écrivait à ce fils,
alors âgé de seize ans. Il me semble qu'on en concevra une opinion
favorable à tous deux:
«Vichy, 15 juillet 1813.
«J'ai été assez souffrante d'un violent mal de gorge depuis quelques
jours, et je me suis fort ennuyée, mon enfant; aujourd'hui, je me
trouve un peu mieux, et je vais m'amuser à vous écrire. Aussi bien vous
me grondez de mon silence, et vous me jetez à la tête vos quatre lettres
depuis trop longtemps. Je ne veux plus être en reste avec vous, et
celle-ci, je crois, me mettra en état de vous gronder à mon tour, si
l'occasion s'en présente.
»Mon cher ami, je vous suis pas à pas dans vos travaux, et je vous vois
bien occupé dans ce mois de juillet, tandis que je mène une vie si
monotone. Je sais aussi à peu près tout ce que vous dites et faites les
jeudis et les dimanches. Madame de Grasse[6] me raconte ses petites
causeries avec vous, et m'amuse de tout cela. Par exemple, elle m'a
conté que, l'autre jour, vous lui aviez dit du bien de moi, et que,
lorsque nous causons ensemble, vous êtes quelquefois tenté de me
trouver trop d'esprit. En vérité, ce n'est pas cette crainte qui doit
vous arrêter, parce que vous avez assurément au moins, mon cher enfant,
autant d'esprit que moi; je vous le dis franchement, parce que cet
avantage, tout avantage qu'il est, a besoin ordinairement d'être appuyé
sur beaucoup d'autres choses, et que, dans ce cas, en vous le disant,
c'est plutôt vous avertir que vous louer. Si ma conversation tourne
souvent avec vous un peu gravement, prenez-vous-en à mon métier de mère,
que j'achève encore avec vous; à quelques bonnes pensées que je crois
découvrir dans ma tête, et que je veux faire passer dans la vôtre; au
bon emploi que je veux faire du temps que je vois courir, et prêt à vous
emporter loin de moi. Quand je croirai être arrivée au moment de
l'abdication de tous les avertissements, alors nous causerons mieux
ensemble l'un et l'autre pour notre plaisir, échangeant nos réflexions,
nos remarques, nos opinions sur les uns et les autres, et cela
franchement, sans craindre de se fâcher mutuellement, enfin dans toutes
les formes d'une amitié fort sincère et tout unie de part et d'autre;
car je me figure qu'elle peut très bien exister entre une mère et son
fils. Il n'y a pas entre votre âge et le mien un assez long espace pour
que je ne comprenne votre jeunesse, et que je ne partage quelques-unes
de vos impressions. Les têtes de femme demeurent longtemps jeunes, et
dans celles des mères il y a toujours un côté qui se trouve avoir
justement l'âge de leur enfant.
[Note 6: Madame de Grasse était la veuve d'un émigré qui
demeurait dans la maison de ma grand'mère, et qui était fort
liée avec elle. Son fils, le comte Gustave de Grasse, a été
lieutenant-colonel dans la garde royale, et a toujours vécu
dans la plus étroite intimité avec mon père jusqu'à sa mort
en 1859, malgré de grandes différences dans les opinions et
les habitudes.]
»Madame de Grasse m'a dit aussi que vous aviez quelque envie pendant ces
vacances de vous amuser à écrire quelques-unes de vos impressions sur
bien des choses. Je trouve que vous avez raison; cela vous divertira à
revoir dans quelques années. Votre père dira que je veux vous rendre
_écrivassier_ comme moi, car il est sans façon, monsieur votre père;
mais cela m'est égal. Il me semble qu'il n'y a nul mal à s'accoutumer à
rédiger ses idées, à écrire seulement pour soi, et que le goût et le
style se forment de cette manière. Parce qu'il est, lui, un maudit
paresseux qui n'écrit qu'une lettre en huit jours..., il est vrai
qu'elle est bien aimable, mais enfin c'est peu,... suffit! qu'il ne me
fasse pas parler.
»Dans ma retraite, j'ai eu, moi, la fantaisie de faire votre portrait,
et, si je n'avais pas eu mal à la gorge, je l'aurais essayé. Je crois
qu'en y pensant, et en trouvant que, pour n'être point fade, et enfin
pour être vraie, il fallait bien indiquer quelques défauts, le mal que
j'étais obligée de dire de vous m'a prise au gosier, et que c'est là ce
qui m'a donné une esquinancie, parce que je n'ai jamais pu le mettre au
dehors. En attendant ce portrait, et en vous dévidant avec soin, je vous
ai trouvé bien des qualités tout établies, quelques-unes qui commencent
à poindre, et puis de petits engorgements qui empêchent certains biens
de paraître. Je vous demande pardon de me servir d'un style de
médecine: c'est que je suis dans un pays où il n'est question que
d'engorgements, et du moyen de les faire passer. Je vous défilerai tout
cela un jour que je serai en train, et seulement aujourd'hui je ne
toucherai qu'à un point. Voici ce qu'il me semble par rapport avec ce
que vous êtes vis-à-vis des autres: Vous avez de la politesse, même plus
qu'on n'en a souvent, à votre âge, et beaucoup de bonne grâce dans
l'accueil, dans les formes, dans la manière d'écouter. Conservez cela.
Madame de Sévigné dit que le silence approbatif annonce toujours
beaucoup d'esprit dans la jeunesse. «Mais, ma mère, où en voulez-vous
venir? Vous m'avez promis un défaut, et, jusqu'à présent, je ne vois
rien qui y ressemble. Tout père frappe à côté. Allons donc, ma mère, au
fait!» En un moment, mon fils, m'y voici: Vous oubliez que j'ai mal à la
gorge, et que je ne puis parler que doucement. Enfin, vous êtes donc
poli. Si on vous _invite_ à saisir l'occasion de faire quelque chose qui
doive plaire à ceux que vous aimez, vous y consentez volontiers. Si on
vous _montre_ cette occasion, une certaine paresse, un certain amour de
vous-même vous fait un peu balancer, et enfin _à vous tout seul_ vous ne
cherchez guère cette occasion, parce que vous craignez de vous gêner.
Entendez-vous bien ces subtilités? Tant que vous êtes un peu sous ma
main, je vous pousse, je vous parle; mais bientôt il faudra que vous
parliez tout seul, et je voudrais que vous parlassiez un peu des autres,
malgré le bruit que vous fait votre jeunesse, qui, en effet, a bien le
droit de crier un peu haut. Je ne sais si ce que je vous ai dit est
clair. Comme mes idées passent au travers d'un mal de tête, de trois
cataplasmes dont je suis entourée, et que je n'ai point aiguisé mon
esprit avec Albert depuis quatre jours, il se pourrait qu'il y eût un
peu d'esquinancie dans mes discours. Vous vous en tirerez comme vous
pourrez. Enfin, le fait est que vous êtes fort poli extérieurement, et
que je voudrais que vous le fussiez aussi _intérieurement_, c'est-à-dire
bienveillant. La bienveillance est la politesse du coeur. Mais en voilà
assez...
»Votre petit frère figure joliment au bal. Il devient tout champêtre
ici. Il pêche le matin, se promène, connaît mieux que vous les arbres et
les différentes cultures, et, le soir, il figure avec de grosses
bergères d'Auvergne auxquelles il fait toutes les petites mines que vous
savez.
»Adieu, cher enfant; je vous quitte parce que mon papier finit, car je
m'amusais de toutes ces pauvretés qui me tirent un peu de mon ennui;
mais il faut cependant ne pas vous assommer en vous en donnant trop à la
fois. Veuillez bien présenter mes hommages respectueux à Griffon[7];
faites bien tous mes compliments à M. Leclerc.»
[Note 7: Griffon est un petit chien.--M. Leclerc est le
membre de l'Institut, doyen de la faculté des lettres, mort
il y a peu d'années. Il était alors professeur au lycée
Napoléon, et donnait des répétitions à mon père.]
C'est sur ce ton de confiance, de tendresse et de goût que s'écrivaient
la mère et le fils, bien jeune encore. Un an plus tard, en 1814,
celui-ci sortait du collège, tenait ce que son jeune âge avait promis,
et prenait naturellement une plus grande place dans la vie et les
occupations de ses parents. Ses opinions mêmes devaient de plus en plus
agir sur les leurs, et d'autant mieux que rien ne les séparait d'une
manière absolue.
Il était seulement plus positif et plus hardi qu'eux, moins gêné par des
souvenirs ou des affections. Il ne regrettait pas l'empereur, et, si
touché qu'il fût par les souffrances de l'armée française, il voyait la
chute de l'Empire avec indifférence, sinon avec joie. C'était pour lui,
comme pour la plupart des jeunes gens distingués de sa génération, une
délivrance. Il saisissait avec avidité les premières idées d'ordre
constitutionnel qui faisaient leur rentrée avec les Bourbons. Mais
l'apparition des royalistes de salon le frappait par le ridicule;
beaucoup de choses et de mots qu'on remettait en honneur[8] lui
semblaient des niaiseries; les injures contre l'empereur et les hommes
de l'Empire le révoltaient, mais ni ses parents ni lui, encore qu'un peu
défiants du nouveau régime, n'avaient une malveillance systématique
contre ce qui se passait. Les malheurs, ou du moins les ennuis
personnels qui en étaient la conséquence: la privation des emplois, la
nécessité de vendre, et fort mal, une bibliothèque qui était la joie de
mon grand-père, et qui a laissé une trace dans la mémoire des amateurs,
mille autres contrariétés, ne les empêchaient point de se sentir
délivrés. Ils étaient tout près de réaliser une parole célèbre de
l'empereur. Celui-ci, en pleine puissance, demandait aux personnes qui
se trouvaient autour de lui ce qu'on dirait après sa mort, et chacun
s'empressait à un compliment ou à une flatterie. Il les interrompit en
disant: «Comment! vous êtes embarrassés pour savoir ce qu'on dira? On
dira: «Ouf!»
[Note 8: Dans une autre publication, les impressions et
les sentiments de mon père seront décrits par lui-même, de
sorte qu'il est inutile d'insister ici. On me permettra
toutefois de donner, comme exemple de ce qu'il pensait alors,
de ce qu'il a pensé toujours, une des chansons qu'il faisait
en ce temps-là, car ce n'est un secret pour personne qu'il
écrivait et chantait de jolies chansons qui avaient grand
succès dans le monde. Ceux qui ont l'habitude ou le talent de
ces compositions savent combien les auteurs en sont sincères,
et plus qu'en tout autre écrit peut-être, on voit là sous une
forme piquante, le fond même des idées d'un écrivain. Mon
père a lui-même écrit quelque part que l'on retrouverait dans
le recueil de ses chansons le germe, sinon le développement,
de la plupart de ses idées. Il en est qui répondaient à un
sentiment si intime, qu'il ne les chantait qu'à lui-même, et
ne les montrait à personne. La poésie, légère ou sérieuse,
est une confidente à laquelle on ne peut rien cacher quand
l'habitude est prise de se confier à elle. Voici donc une de
ses chansons politiques du commencement de la Restauration.
Je ne la donne point, comme une des meilleures au point de
vue de l'art, mais comme un renseignement. Et pourtant il est
difficile de n'en pas remarquer le tour aisé et la finesse,
rares pour un jeune homme de dix-huit ans: