«Luxembourg, le 29 avril.
»J'ai envie de commencer le portrait de Clari.--Clari n'est point ce que
l'on nomme une beauté; tout le monde s'accorde à dire qu'elle est une
femme agréable. Elle a vingt-huit ou vingt-neuf ans; elle n'est ni plus
ni moins fraîche qu'on ne doit l'être à vingt-huit ans. Sa taille est
bien, sa démarche est simple et gracieuse. Clari n'est point maigre;
elle n'est faible que ce qu'il faut pour être délicate. Son teint n'est
point éclatant; mais elle a l'avantage particulier de paraître plus
blanche à proportion de ce qu'elle est éclairée d'un jour plus
brillant. Serait-ce l'emblème de Clari tout entière, qui, plus connue,
paraît toujours meilleure et plus aimable?
»Clari a de grands yeux noirs; de longues paupières lui donnent un
mélange de tendresse et de vivacité, qui est sensible même quand son âme
se repose et ne veut rien exprimer. Mais ces moments sont rares.
Beaucoup d'idées, une perception vive, une imagination mobile, une
sensibilité exquise, une bienveillance constante sont exprimées dans son
regard. Pour en donner une idée, il faudrait peindre l'âme qui s'y peint
elle-même, et alors Clari serait la plus belle personne que l'on pût
connaître. Je ne suis pas assez versé dans les règles du dessin pour
assurer si les traits de Clari sont tous réguliers. Je crois que son nez
est trop gros; mais je sais qu'elle a de beaux yeux, de belles lèvres et
de belles dents. Ses cheveux cachent ordinairement une grande partie de
son front, et c'est dommage. Deux fossettes formées par son sourire le
rendent aussi piquant qu'il est doux. Sa toilette est souvent négligée;
jamais elle n'est de mauvais goût, et toujours elle est d'une grande
propreté. Cette propreté fait partie du système d'ordre ou de décence
dont Clari ne s'écarte jamais. Clari n'est point riche; mais, modérée
dans ses goûts, supérieure aux fantaisies, elle méprise la dépense;
jamais elle ne s'est aperçue des bornes de sa fortune que par
l'obligation de mettre des restrictions à sa bienfaisance. Mais, outre
l'art de donner, elle a mille autres moyens d'obliger. Toujours prête à
relever les bonnes actions, à excuser les torts, tout son esprit est
employé en bienveillance. Personne autant que Clari ne montre combien la
bienveillance spirituelle est supérieure à tout l'esprit et à tout le
talent de ceux qui ne produisent que sévérité, critique et moquerie.
Clari est plus ingénieuse, plus piquante dans sa manière favorable de
juger, que la malignité ne peut l'être dans l'art savant des
insinuations et des réticences. Clari justifie toujours celui qu'elle
défend, sans offenser jamais celui qu'elle réfute. L'esprit de Clari est
fort étendu et fort orné; je ne connais à personne une meilleure
conversation; lorsqu'elle veut bien paraître instruite, elle donne une
marque de confiance et d'amitié.--Le mari de Clari sait qu'il a à lui un
trésor, et il a le bon esprit d'en savoir jouir. Clari est une bonne
mère, c'est la récompense de sa vie... La séance est finie; la suite aux
élections de l'année prochaine.»
L'empereur voyait avec déplaisir cette intimité entre le grand
chambellan et le premier chambellan, et l'on trouvera dans ces Mémoires
la preuve qu'il chercha plus d'une fois à les désunir. Il réussit même
assez longtemps à les mettre en défiance l'un de l'autre. Mais
l'intimité était parfaite précisément au moment où M. de Talleyrand
tombait en disgrâce. On sait quels motifs honorables pour celui-ci
avaient amené entre lui et son maître une scène violente en janvier
1809, au moment de la guerre d'Espagne, commencement des malheurs de
l'Empire, et conséquence des fautes de l'empereur. MM. de Talleyrand et
Fouché avaient exprimé, ou du moins fait pressentir, l'opinion publique
en voie de désapprobation et de défiance: «Dans tout l'Empire, a dit M.
Thiers[5] la haine commençait à remplacer l'amour.» Ce changement
s'opérait dans l'âme des fonctionnaires comme dans celle des citoyens.
M. de Montesquiou d'ailleurs, membre du Corps législatif, qui succédait
à M. de Talleyrand dans sa place de cour, était un personnage moins
considérable que celui-ci, lequel laissait au premier chambellan ce que
ses fonctions avaient de pénible, mais aussi d'agréable ou
d'honorifique. C'était une diminution de position que de perdre un
supérieur dont la grande importance relevait celui qui venait après lui.
En vérité, cette époque est étrange.
[Note 5: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XI, p.
312.]
Ce même Talleyrand, disgracié comme ministre et comme titulaire d'une
des grandes charges de cour, n'avait pas perdu la confiance de
l'empereur. Celui-ci l'appelait par accès auprès de lui, lui livrant
avec sincérité le secret de la question ou de la circonstance sur
laquelle il voulait ses conseils. Ces consultations se renouvelèrent
jusqu'à la fin, même aux époques où il parlait de le mettre à Vincennes.
En revanche, M. de Talleyrand, entrant dans ses vues, le conseillait
loyalement, et tout se passait entre eux comme si de rien n'était.
La politique et la grandeur de sa situation donnaient à M. de Talleyrand
des privilèges et des consolations que ne pouvaient avoir un chambellan
et une dame du palais. En s'attachant au pouvoir absolu d'une façon si
étroite, on ne prévoit pas qu'un jour viendra où les sentiments
entreront en lutte avec les intérêts, et les devoirs avec les devoirs.
On oublie qu'il y a des principes de gouvernement, et que des garanties
constitutionnelles doivent les protéger; on cède au désir naturel
d'être quelque chose dans l'État, de servir le pouvoir établi; on ne
regarde pas à la nature et aux conditions de ce pouvoir. Pourvu qu'il
n'exige rien de contraire à la conscience, on le sert dans la sphère où
l'on est par lui placé. Mais il arrive un moment où, sans qu'il exige de
vous rien de neuf, il a poussé si loin l'extravagance, la violence et
l'injustice, qu'il en coûte de le servir, même en choses innocentes, et
qu'on reste obligé aux devoirs de l'obéissance, en ayant dans l'âme
l'indignation, la douleur, et bientôt peut-être le désir de sa chute. Il
y a, dira-t-on, un parti fort simple à prendre: qu'on donne sa
démission. Mais on craint d'étonner, de scandaliser, de n'être ni
compris ni approuvé par l'opinion. D'ailleurs nulle solidarité ne lie le
serviteur de l'État à la conduite du chef de l'État. N'ayant point de
droits, il semble qu'on n'ait point de devoirs. On ne saurait rien
empêcher, on ne craint pas d'avoir rien à expier. C'est ainsi qu'on
pensait sous Louis XIV et qu'on pense dans une grande partie de
l'Europe; c'est ainsi qu'on pensait sous Napoléon, qu'on penserait
encore peut-être... Honte et malheur au pouvoir absolu! Il retranche de
vrais scrupules et de vrais devoirs aux honnêtes gens.