On n'avait nul sacrifice à faire, quand on pensait comme M. et Mme de
Rémusat, pour se rallier au nouveau régime. Ils n'avaient ni les
sentiments exaltés des royalistes, ni l'austérité républicaine. Sans
doute ils étaient plus proches de la première opinion que de la seconde;
mais leur royalisme se réduisait à une vénération pleine de piété pour
le roi Louis XVI. Les malheurs de ce prince rendaient son souvenir
touchant et sacré, et sa personne était dans la famille de M. de
Vergennes l'objet d'un respect particulier; mais on n'avait pas encore
inventé la légitimité, et ceux qui déploraient le plus vivement la chute
de l'ancien régime, ou plutôt de l'ancienne dynastie, ne se sentaient
nulle obligation de penser que ce qui se faisait en France sans les
Bourbons fût nul en soi. On avait une admiration sans nuages pour le
jeune général, revenu tout couvert de gloire, qui rétablissait avec
éclat l'ordre matériel, sinon moral, dans une société tout autrement
troublée qu'elle n'a été plus tard lorsque tant de sauveurs indignes se
sont présentés. Les fonctionnaires d'ailleurs avaient conservé cette
opinion, très naturelle dans l'ancien régime, qu'un fonctionnaire n'est
responsable que de ce qu'il fait, et non point de l'origine ni des actes
du gouvernement. Le sentiment de la solidarité n'existe pas dans les
monarchies absolues. Le régime parlementaire nous a rendus heureusement
plus délicats, et les honnêtes gens admettent qu'une responsabilité
collective existe entre tous les agents d'un pouvoir. On ne saurait
servir qu'un gouvernement dont on approuve la tendance et la politique
générale. Il en était autrement en ce temps-là, et voici comment mon
père, plus libre que personne d'être sévère en ces matières, et qui
devait peut-être quelque peu de son exquise délicatesse politique à la
situation difficile où il avait vu ses parents dans son enfance, entre
leurs impressions et leurs devoirs officiels, voici, dis-je, comment il
a expliqué ces nuances dans une lettre inédite, écrite par lui à M.
Sainte-Beuve auquel il voulait donner quelques détails biographiques
pour une étude de la _Revue des Deux Mondes_:
«Ce ne fut point par pis aller, nécessité, faiblesse, tentation ou
expédient provisoire que mes parents s'attachèrent au nouveau régime. Ce
fut librement et avec confiance qu'ils crurent lier leur fortune à la
sienne. Si vous y ajoutez tous les agréments d'une position facile et en
évidence, au sortir d'un état de gêne ou d'obscurité, la curiosité et
l'amusement de cette cour d'une nouvelle sorte, enfin l'intérêt
incomparable du spectacle d'un homme comme l'empereur, à une époque où
il était irréprochable, jeune et encore aimable, vous concevrez aisément
l'attrait qui fit oublier à mes parents ce que cette nouvelle situation
pouvait avoir au fond de peu conforme à leurs goûts, à leur raison, et
même à leurs vrais intérêts. Au bout de deux ou trois ans, ils connurent
bien qu'une cour est toujours une cour, et que tout n'est pas plaisir
dans le service personnel d'un maître absolu, lors même qu'il plaît et
qu'il éblouit. Mais cela n'empêcha pas que pendant assez longtemps ils
ne fussent satisfaits de leur sort. Ma mère surtout s'amusait
extrêmement de ce qu'elle voyait; ses rapports étaient doux avec
l'impératrice, dont la bonté était extrêmement gracieuse, et elle
s'exaltait sur l'empereur, qui d'ailleurs la distinguait. Elle était à
peu près la seule femme avec qui il causât. Ma mère disait quelquefois à
la fin de l'Empire:
«Va, je t'ai trop aimé pour ne point te haïr!»
Les impressions que la nouvelle dame du palais recevait de la nouvelle
cour ne nous sont pas parvenues. On se défiait fort de la discrétion de
la poste, madame de Vergennes brûlait toutes les lettres de sa fille, et
la correspondance de celle-ci avec son mari ne commence que quelques
années plus tard, pendant les voyages de l'empereur en Italie et en
Allemagne. On voit cependant dans les Mémoires, quoique peu abondants en
détails personnels, combien tout était nouveau et curieux pour une très
jeune femme, transplantée tout à coup dans ce palais, et assistant de
près à la vie intime du chef glorieux d'un gouvernement inconnu. Elle
était sérieuse comme on l'est dans la jeunesse, quand on n'est pas très
frivole, et disposée à beaucoup regarder, à beaucoup réfléchir. Elle ne
paraît avoir nul amour-propre sur les choses du dehors, nul goût de
dénigrement, nul empressement à briller ou à parler. Que pensait-on
d'elle en ce temps-là? Nous ne le savons guère, quoiqu'on ait la preuve,
par quelques passages de lettres ou de mémoires, qu'on lui trouvait de
l'esprit, et qu'on la craignait un peu. Il est probable pourtant que ses
amies ou ses compagnes devaient la croire plutôt pédante que dangereuse.
Elle réussit bien, surtout dans les premiers temps, la cour étant alors
peu nombreuse, les distinctions ou les faveurs à briguer presque nulles,
les rivalités peu ardentes. Mais peu à peu cette société devint une cour
véritable. Or les courtisans craignent fort l'esprit, et surtout cette
disposition des gens d'esprit qu'ils ne comprennent guère, à
s'intéresser d'une manière désintéressée, pour ainsi dire, à savoir les
choses et à juger les caractères, sans même chercher un emploi
profitable de cette science. Ils sont disposés à toujours soupçonner un
but caché à tout jugement. Les personnes distinguées sont très vivement
prises par le spectacle des choses humaines, même lorsqu'elles ne
veulent que regarder. Elles aiment à se mêler même de ce qui ne les
regarde pas, comme on dit en mauvaise part, et on a bien tort. Cette
faculté est la moins comprise de toutes par ceux qui en sont dépourvus,
et qui en attribuent les effets à quelque arrière-pensée personnelle, à
quelque calcul d'intérêt. Ils supposent un dessein, ils soupçonnent
l'intrigue ou le ressentiment toutes les fois qu'ils aperçoivent du
mouvement quelque part, et ne savent ce que c'est que l'activité
spontanée et gratuite de l'esprit. Tout le monde a été exposé aux
défiances de ce genre, plus redoutables lorsqu'il s'agit d'une femme
douée d'une faculté un peu maladive d'imagination, entraînée à
participer par l'intelligence aux choses qui ne sont pas de son ressort.
Beaucoup de gens, surtout dans ce monde un peu grossier, devaient
trouver au moins de la prétention et de l'amour-propre dans sa
conversation et dans sa vie, et parfois l'accuser indûment d'ambition.
D'intrigue ou d'ambition, son mari en devait paraître tout à fait
exempt. La situation que lui donnait la faveur du premier consul ne lui
convenait guère, et il eût sans doute préféré quelque fonction
laborieuse et administrative. Il ne trouvait là l'emploi que de sa bonne
grâce et de sa douceur. Tel que le représentent ses lettres, les
Mémoires, et les récits de mon père, il avait de la bonhomie et de la
finesse, de l'esprit de conduite et de l'égalité d'humeur, assez du
moins pour ne se point faire d'ennemis. Il n'en aurait jamais eu, si une
certaine sauvagerie, qui paraît s'allier si mal avec l'agrément de la
conversation et des relations, et qui ne l'exclut pas toujours, le goût
du repos, et un fond de paresse et de timidité ne l'eussent de plus en
plus porté à la retraite et à l'isolement. Lorsqu'on ne leur déplaît pas
précisément par des côtés rudes et inaccessibles, les hommes ne
pardonnent pas la négligence ou l'indifférence. Il avait un mélange de
modestie et d'amour-propre qui, sans le rendre insensible aux honneurs
du rang qu'il avait obtenu, le portait quelquefois à rougir des vétilles
solennelles auxquelles ce rang même dévouait sa vie. Il croyait mériter
mieux que cela, et n'aimait pas à poursuivre péniblement ce qui ne lui
venait pas de soi-même. Il prenait peu de plaisir à faire usage de
l'art, qui peut-être ne lui était pas refusé par le sort, de traiter
avec les hommes. Il n'aimait pas à se mettre en avant, et le laisser
aller convenait à son indolence. Il a été plus tard un préfet laborieux,
mais c'était un courtisan négligent et inactif. Il n'employa son
savoir-faire qu'à éviter les collisions, à remplir ses fonctions avec
goût et avec mesure. Après avoir eu beaucoup d'amis et de relations, il
laissa tomber ses amitiés, ou du moins ne parut rien faire pour les
retenir. Si l'on n'en prend grand soin, les liens se relâchent, les
souvenirs s'effacent, les rivalités se forment, et toutes les chances
d'ambition s'échappent. Il n'avait aucun goût à jouer un rôle, à former
des liaisons, à ménager des rapprochements, à faire naître les occasions
de fortune ou de succès. Il ne paraît pas l'avoir jamais regretté. Je
pourrais très aisément en développer les causes, et peindre en détail ce
caractère, ses défauts, ses ennuis, et même ses souffrances. C'était mon
grand-père.
La première épreuve très cruelle qui attendait M. et Mme de Rémusat dans
leur nouvelle situation est le meurtre du duc d'Enghien. Voir tout à
coup se couvrir d'un sang innocent celui que l'on admirait et que l'on
s'efforçait d'aimer comme la plus pure image du pouvoir et du génie,
comprendre qu'une telle action n'était que le résultat d'un calcul froid
et inhumain, devait causer une douleur profonde dont on verra les
témoignages dans ce récit. Il est même remarquable que l'impression
qu'en ressentirent les honnêtes gens de la cour dépassa ce qu'on éprouva
au dehors. Il semble qu'on fût un peu blasé sur les crimes de ce genre.
Même chez les royalistes absolument ennemis du gouvernement, cet
événement causa plus de douleur que d'indignation, tant en matière de
justice politique et de raison d'État les idées étaient perverties! Où
les contemporains en eussent-ils appris les principes? Est-ce la Terreur
ou l'ancien régime qui les eussent instruits? Peu de temps après, le
souverain pontife venait à Paris, et, parmi les raisons qui le faisaient
hésiter à sacrer le nouveau Charlemagne, il est fort douteux que ce
motif ait été un moment mis dans la balance. La presse était muette, et,
même pour s'indigner, les hommes ont besoin qu'on les prévienne.
Espérons que la civilisation a fait tant de progrès, que le retour de
pareils événements soit impossible. Ce que nous avons vu de nos jours
nous défend d'être, sur ce point, trop optimistes.
Les Mémoires qui suivent retracent précisément la vie de l'auteur en ce
temps-là et l'histoire des premières années de ce siècle. Il n'y faut
donc pas insister. On y verra quels changements l'établissement de
l'Empire apporta à la cour, et combien la vie et les relations y
devinrent plus difficiles, combien peu à peu diminuait le prestige de
l'empereur, à mesure qu'il abusait de ses dons, de ses forces, de ses
chances. Les mécomptes, les revers, les défaillances se multiplient. En
même temps l'adhésion des premiers admirateurs devient moins précieuse,
et la manière de servir se ressent de la manière de penser. Par leurs
sentiments naturels, par leur famille, par leurs relations, M. et Mme
de Rémusat, entre les deux partis qui se disputaient la faveur du
maître, les Beauharnais et les Bonaparte, étaient comptés comme
appartenant au premier. Leur situation se ressentit par conséquent de la
disgrâce et du départ de l'impératrice Joséphine. Mais déjà tout était
bien changé, et, lorsque sa dame du palais la suivit dans sa retraite,
l'empereur paraît avoir fait peu d'instances pour la retenir. Peut-être
était-il aise d'avoir auprès de sa délaissée, et un peu imprudente
épouse, une personne de sens et d'esprit; mais aussi, depuis longtemps,
la mauvaise santé de ma grand'mère, le goût du repos et le dégoût des
fêtes, l'avaient rendue presque étrangère à la vie de la cour.
Son mari, dégoûté, ennuyé, cédait davantage chaque jour à son humeur, à
sa répugnance à se produire, à se ménager auprès des grandeurs froides
ou hostiles. Il se désintéressa surtout de ses fonctions de chambellan
pour se renfermer dans ses devoirs d'administrateur des théâtres, qu'il
mena singulièrement bien. Une grande part des règlements actuels du
Théâtre-Français lui est due. Mon père, né en 1797, et bien jeune
assurément quand son père était chambellan, mais dont la curiosité et la
raison étaient dès l'enfance très éveillées, avait un souvenir très
précis de ces temps de découragement et d'ennui. Il m'a raconté qu'il
voyait souvent son père revenir de Saint-Cloud accablé, excédé du joug
que la puissance et l'humeur de l'empereur faisaient peser sur tout ce
qui l'approchait. Ses plaintes s'exhalaient devant son enfant dans ces
moments où la sincérité est manifeste; car, reprenant son sang-froid, il
tentait à d'autres jours de se représenter comme satisfait de son maître
et de son service, et de laisser son fils dans l'ignorance de ses
mécomptes. Peut-être était-il plus fait pour servir le Bonaparte simple,
serein, sobre, spirituel, et encore nouveau aux plaisirs de la
souveraineté, que le Napoléon blasé, enivré, qui apporta plus de
mauvais goût dans sa représentation, et se montrait chaque jour plus
exigeant en fait de cérémonial et de démonstrations adulatrices.
Une circonstance, futile en apparence, dont les intéressés ne comprirent
pas tout de suite la gravité, augmenta les difficultés de cette
situation et hâta un éclat inévitable. Quoique l'histoire en soit un peu
puérile, on ne la lira pas sans intérêt, et sans mieux connaître ce
temps, heureusement loin de nous, et que les Français ne verront pas
renaître, s'ils ont quelque mémoire.
L'illustre Lavoisier était fort lié avec M. de Vergennes. Il mourut,
comme on sait, sur l'échafaud, le 19 floréal an II (9 mai 1794). Sa
veuve, mariée en secondes noces avec M. de Rumford, savant allemand ou
du moins industriel visant à la science, inventeur des cheminées à la
prussienne et du thermomètre qui porte son nom, était restée dans les
relations les plus étroites avec madame de Vergennes et ses enfants. Ce
second mariage n'avait pas été heureux, et c'est du côté de la femme
que, très justement, se tourna la compassion du monde. Elle eut besoin
d'invoquer l'autorité pour échapper à des tyrannies, à des exigences
tout au moins intolérables. M. de Rumford étant étranger, la police
pouvait prendre des renseignements sur lui dans son pays, lui adresser
des remontrances sévères, même l'obliger à quitter la France. C'est, je
crois, ce qui fut fait. M. de Talleyrand et M. Fouché s'y étaient
employés à la demande de ma grand'mère. Madame de Rumford voulut
remercier les deux premiers, et voici comment mon père raconte les
résultats de cette reconnaissance:
«Ma mère consentit à donner à dîner à madame de Rumford avec M. de
Talleyrand et M. Fouché. Ce n'était pas un acte d'opposition que d'avoir
à sa table le grand chambellan et le ministre de la police. C'est
cependant cette rencontre assez naturelle, assez insignifiante par son
motif, mais qui, j'en conviens, était insolite et ne s'est point
renouvelée, qui fut représentée à l'empereur, dans les rapports qu'il
reçut jusqu'en Espagne, comme une conférence politique, et la preuve
d'une importante coalition. Que Talleyrand ou Fouché s'y soient prêtés
avec un empressement qu'ils n'auraient pas eu dans un autre temps,
qu'ils aient profité de l'occasion pour causer ensemble, que même ma
mère, entrevoyant la disposition respective de ces deux personnages, ou
mise sur la voie par quelque propos de M. de Talleyrand, ait cru
l'occasion plus favorable pour provoquer une entrevue qui l'amusait, et
qui était en même temps utile à une de ses amies, je ne le contesterai
pas comme impossible, quoique je n'aie aucune raison de le supposer. Je
suis au contraire parfaitement sûr d'avoir entendu mon père et ma mère,
revenant sur cet incident après quelques années, le citer comme un
exemple de l'importance inattendue que pouvait prendre une chose
insignifiante et fortuite, et dire en souriant que madame de Rumford ne
savait pas ce qu'elle leur avait coûté.
»Ils ajoutaient qu'on avait prononcé à cette occasion, autant par haine
que par dérision, le mot de _triumvirat_, et ma mère disait en riant:
«Mon ami, j'en suis fâchée, mais votre lot ne pouvait être que celui de
Lépide.» Mon père disait encore que des personnes de la cour, point
ennemies, lui en avaient quelquefois parlé comme d'une chose positive,
et lui avaient dit sans hostilité: «Enfin, maintenant que cela est
passé, dites-moi donc ce qui en était, et que prétendiez-vous faire?»
Ce récit donne un exemple des tracasseries des cours, et fait connaître
l'intimité de mes grands-parents avec M. de Talleyrand. Quoique l'ancien
évêque d'Autun ne semble pas avoir apporté dans cette intimité le genre
de préoccupation qui lui était le plus ordinaire avec les femmes, il
avait beaucoup de goût, d'admiration même pour celle dont je publie les
Mémoires, et j'en trouve une preuve assez piquante dans le portrait
qu'il a tracé d'elle, sur le papier officiel du Sénat, pendant
l'oisiveté d'une séance de scrutin qu'il présidait en qualité de
vice-grand-électeur, probablement en 1811: