III.

On n'avait nul sacrifice à faire, quand on pensait comme M. et Mme de

Rémusat, pour se rallier au nouveau régime. Ils n'avaient ni les

sentiments exaltés des royalistes, ni l'austérité républicaine. Sans

doute ils étaient plus proches de la première opinion que de la seconde;

mais leur royalisme se réduisait à une vénération pleine de piété pour

le roi Louis XVI. Les malheurs de ce prince rendaient son souvenir

touchant et sacré, et sa personne était dans la famille de M. de

Vergennes l'objet d'un respect particulier; mais on n'avait pas encore

inventé la légitimité, et ceux qui déploraient le plus vivement la chute

de l'ancien régime, ou plutôt de l'ancienne dynastie, ne se sentaient

nulle obligation de penser que ce qui se faisait en France sans les

Bourbons fût nul en soi. On avait une admiration sans nuages pour le

jeune général, revenu tout couvert de gloire, qui rétablissait avec

éclat l'ordre matériel, sinon moral, dans une société tout autrement

troublée qu'elle n'a été plus tard lorsque tant de sauveurs indignes se

sont présentés. Les fonctionnaires d'ailleurs avaient conservé cette

opinion, très naturelle dans l'ancien régime, qu'un fonctionnaire n'est

responsable que de ce qu'il fait, et non point de l'origine ni des actes

du gouvernement. Le sentiment de la solidarité n'existe pas dans les

monarchies absolues. Le régime parlementaire nous a rendus heureusement

plus délicats, et les honnêtes gens admettent qu'une responsabilité

collective existe entre tous les agents d'un pouvoir. On ne saurait

servir qu'un gouvernement dont on approuve la tendance et la politique

générale. Il en était autrement en ce temps-là, et voici comment mon

père, plus libre que personne d'être sévère en ces matières, et qui

devait peut-être quelque peu de son exquise délicatesse politique à la

situation difficile où il avait vu ses parents dans son enfance, entre

leurs impressions et leurs devoirs officiels, voici, dis-je, comment il

a expliqué ces nuances dans une lettre inédite, écrite par lui à M.

Sainte-Beuve auquel il voulait donner quelques détails biographiques

pour une étude de la _Revue des Deux Mondes_:

«Ce ne fut point par pis aller, nécessité, faiblesse, tentation ou

expédient provisoire que mes parents s'attachèrent au nouveau régime. Ce

fut librement et avec confiance qu'ils crurent lier leur fortune à la

sienne. Si vous y ajoutez tous les agréments d'une position facile et en

évidence, au sortir d'un état de gêne ou d'obscurité, la curiosité et

l'amusement de cette cour d'une nouvelle sorte, enfin l'intérêt

incomparable du spectacle d'un homme comme l'empereur, à une époque où

il était irréprochable, jeune et encore aimable, vous concevrez aisément

l'attrait qui fit oublier à mes parents ce que cette nouvelle situation

pouvait avoir au fond de peu conforme à leurs goûts, à leur raison, et

même à leurs vrais intérêts. Au bout de deux ou trois ans, ils connurent

bien qu'une cour est toujours une cour, et que tout n'est pas plaisir

dans le service personnel d'un maître absolu, lors même qu'il plaît et

qu'il éblouit. Mais cela n'empêcha pas que pendant assez longtemps ils

ne fussent satisfaits de leur sort. Ma mère surtout s'amusait

extrêmement de ce qu'elle voyait; ses rapports étaient doux avec

l'impératrice, dont la bonté était extrêmement gracieuse, et elle

s'exaltait sur l'empereur, qui d'ailleurs la distinguait. Elle était à

peu près la seule femme avec qui il causât. Ma mère disait quelquefois à

la fin de l'Empire:

«Va, je t'ai trop aimé pour ne point te haïr!»

Les impressions que la nouvelle dame du palais recevait de la nouvelle

cour ne nous sont pas parvenues. On se défiait fort de la discrétion de

la poste, madame de Vergennes brûlait toutes les lettres de sa fille, et

la correspondance de celle-ci avec son mari ne commence que quelques

années plus tard, pendant les voyages de l'empereur en Italie et en

Allemagne. On voit cependant dans les Mémoires, quoique peu abondants en

détails personnels, combien tout était nouveau et curieux pour une très

jeune femme, transplantée tout à coup dans ce palais, et assistant de

près à la vie intime du chef glorieux d'un gouvernement inconnu. Elle

était sérieuse comme on l'est dans la jeunesse, quand on n'est pas très

frivole, et disposée à beaucoup regarder, à beaucoup réfléchir. Elle ne

paraît avoir nul amour-propre sur les choses du dehors, nul goût de

dénigrement, nul empressement à briller ou à parler. Que pensait-on

d'elle en ce temps-là? Nous ne le savons guère, quoiqu'on ait la preuve,

par quelques passages de lettres ou de mémoires, qu'on lui trouvait de

l'esprit, et qu'on la craignait un peu. Il est probable pourtant que ses

amies ou ses compagnes devaient la croire plutôt pédante que dangereuse.

Elle réussit bien, surtout dans les premiers temps, la cour étant alors

peu nombreuse, les distinctions ou les faveurs à briguer presque nulles,

les rivalités peu ardentes. Mais peu à peu cette société devint une cour

véritable. Or les courtisans craignent fort l'esprit, et surtout cette

disposition des gens d'esprit qu'ils ne comprennent guère, à

s'intéresser d'une manière désintéressée, pour ainsi dire, à savoir les

choses et à juger les caractères, sans même chercher un emploi

profitable de cette science. Ils sont disposés à toujours soupçonner un

but caché à tout jugement. Les personnes distinguées sont très vivement

prises par le spectacle des choses humaines, même lorsqu'elles ne

veulent que regarder. Elles aiment à se mêler même de ce qui ne les

regarde pas, comme on dit en mauvaise part, et on a bien tort. Cette

faculté est la moins comprise de toutes par ceux qui en sont dépourvus,

et qui en attribuent les effets à quelque arrière-pensée personnelle, à

quelque calcul d'intérêt. Ils supposent un dessein, ils soupçonnent

l'intrigue ou le ressentiment toutes les fois qu'ils aperçoivent du

mouvement quelque part, et ne savent ce que c'est que l'activité

spontanée et gratuite de l'esprit. Tout le monde a été exposé aux

défiances de ce genre, plus redoutables lorsqu'il s'agit d'une femme

douée d'une faculté un peu maladive d'imagination, entraînée à

participer par l'intelligence aux choses qui ne sont pas de son ressort.

Beaucoup de gens, surtout dans ce monde un peu grossier, devaient

trouver au moins de la prétention et de l'amour-propre dans sa

conversation et dans sa vie, et parfois l'accuser indûment d'ambition.

D'intrigue ou d'ambition, son mari en devait paraître tout à fait

exempt. La situation que lui donnait la faveur du premier consul ne lui

convenait guère, et il eût sans doute préféré quelque fonction

laborieuse et administrative. Il ne trouvait là l'emploi que de sa bonne

grâce et de sa douceur. Tel que le représentent ses lettres, les

Mémoires, et les récits de mon père, il avait de la bonhomie et de la

finesse, de l'esprit de conduite et de l'égalité d'humeur, assez du

moins pour ne se point faire d'ennemis. Il n'en aurait jamais eu, si une

certaine sauvagerie, qui paraît s'allier si mal avec l'agrément de la

conversation et des relations, et qui ne l'exclut pas toujours, le goût

du repos, et un fond de paresse et de timidité ne l'eussent de plus en

plus porté à la retraite et à l'isolement. Lorsqu'on ne leur déplaît pas

précisément par des côtés rudes et inaccessibles, les hommes ne

pardonnent pas la négligence ou l'indifférence. Il avait un mélange de

modestie et d'amour-propre qui, sans le rendre insensible aux honneurs

du rang qu'il avait obtenu, le portait quelquefois à rougir des vétilles

solennelles auxquelles ce rang même dévouait sa vie. Il croyait mériter

mieux que cela, et n'aimait pas à poursuivre péniblement ce qui ne lui

venait pas de soi-même. Il prenait peu de plaisir à faire usage de

l'art, qui peut-être ne lui était pas refusé par le sort, de traiter

avec les hommes. Il n'aimait pas à se mettre en avant, et le laisser

aller convenait à son indolence. Il a été plus tard un préfet laborieux,

mais c'était un courtisan négligent et inactif. Il n'employa son

savoir-faire qu'à éviter les collisions, à remplir ses fonctions avec

goût et avec mesure. Après avoir eu beaucoup d'amis et de relations, il

laissa tomber ses amitiés, ou du moins ne parut rien faire pour les

retenir. Si l'on n'en prend grand soin, les liens se relâchent, les

souvenirs s'effacent, les rivalités se forment, et toutes les chances

d'ambition s'échappent. Il n'avait aucun goût à jouer un rôle, à former

des liaisons, à ménager des rapprochements, à faire naître les occasions

de fortune ou de succès. Il ne paraît pas l'avoir jamais regretté. Je

pourrais très aisément en développer les causes, et peindre en détail ce

caractère, ses défauts, ses ennuis, et même ses souffrances. C'était mon

grand-père.

La première épreuve très cruelle qui attendait M. et Mme de Rémusat dans

leur nouvelle situation est le meurtre du duc d'Enghien. Voir tout à

coup se couvrir d'un sang innocent celui que l'on admirait et que l'on

s'efforçait d'aimer comme la plus pure image du pouvoir et du génie,

comprendre qu'une telle action n'était que le résultat d'un calcul froid

et inhumain, devait causer une douleur profonde dont on verra les

témoignages dans ce récit. Il est même remarquable que l'impression

qu'en ressentirent les honnêtes gens de la cour dépassa ce qu'on éprouva

au dehors. Il semble qu'on fût un peu blasé sur les crimes de ce genre.

Même chez les royalistes absolument ennemis du gouvernement, cet

événement causa plus de douleur que d'indignation, tant en matière de

justice politique et de raison d'État les idées étaient perverties! Où

les contemporains en eussent-ils appris les principes? Est-ce la Terreur

ou l'ancien régime qui les eussent instruits? Peu de temps après, le

souverain pontife venait à Paris, et, parmi les raisons qui le faisaient

hésiter à sacrer le nouveau Charlemagne, il est fort douteux que ce

motif ait été un moment mis dans la balance. La presse était muette, et,

même pour s'indigner, les hommes ont besoin qu'on les prévienne.

Espérons que la civilisation a fait tant de progrès, que le retour de

pareils événements soit impossible. Ce que nous avons vu de nos jours

nous défend d'être, sur ce point, trop optimistes.

Les Mémoires qui suivent retracent précisément la vie de l'auteur en ce

temps-là et l'histoire des premières années de ce siècle. Il n'y faut

donc pas insister. On y verra quels changements l'établissement de

l'Empire apporta à la cour, et combien la vie et les relations y

devinrent plus difficiles, combien peu à peu diminuait le prestige de

l'empereur, à mesure qu'il abusait de ses dons, de ses forces, de ses

chances. Les mécomptes, les revers, les défaillances se multiplient. En

même temps l'adhésion des premiers admirateurs devient moins précieuse,

et la manière de servir se ressent de la manière de penser. Par leurs

sentiments naturels, par leur famille, par leurs relations, M. et Mme

de Rémusat, entre les deux partis qui se disputaient la faveur du

maître, les Beauharnais et les Bonaparte, étaient comptés comme

appartenant au premier. Leur situation se ressentit par conséquent de la

disgrâce et du départ de l'impératrice Joséphine. Mais déjà tout était

bien changé, et, lorsque sa dame du palais la suivit dans sa retraite,

l'empereur paraît avoir fait peu d'instances pour la retenir. Peut-être

était-il aise d'avoir auprès de sa délaissée, et un peu imprudente

épouse, une personne de sens et d'esprit; mais aussi, depuis longtemps,

la mauvaise santé de ma grand'mère, le goût du repos et le dégoût des

fêtes, l'avaient rendue presque étrangère à la vie de la cour.

Son mari, dégoûté, ennuyé, cédait davantage chaque jour à son humeur, à

sa répugnance à se produire, à se ménager auprès des grandeurs froides

ou hostiles. Il se désintéressa surtout de ses fonctions de chambellan

pour se renfermer dans ses devoirs d'administrateur des théâtres, qu'il

mena singulièrement bien. Une grande part des règlements actuels du

Théâtre-Français lui est due. Mon père, né en 1797, et bien jeune

assurément quand son père était chambellan, mais dont la curiosité et la

raison étaient dès l'enfance très éveillées, avait un souvenir très

précis de ces temps de découragement et d'ennui. Il m'a raconté qu'il

voyait souvent son père revenir de Saint-Cloud accablé, excédé du joug

que la puissance et l'humeur de l'empereur faisaient peser sur tout ce

qui l'approchait. Ses plaintes s'exhalaient devant son enfant dans ces

moments où la sincérité est manifeste; car, reprenant son sang-froid, il

tentait à d'autres jours de se représenter comme satisfait de son maître

et de son service, et de laisser son fils dans l'ignorance de ses

mécomptes. Peut-être était-il plus fait pour servir le Bonaparte simple,

serein, sobre, spirituel, et encore nouveau aux plaisirs de la

souveraineté, que le Napoléon blasé, enivré, qui apporta plus de

mauvais goût dans sa représentation, et se montrait chaque jour plus

exigeant en fait de cérémonial et de démonstrations adulatrices.

Une circonstance, futile en apparence, dont les intéressés ne comprirent

pas tout de suite la gravité, augmenta les difficultés de cette

situation et hâta un éclat inévitable. Quoique l'histoire en soit un peu

puérile, on ne la lira pas sans intérêt, et sans mieux connaître ce

temps, heureusement loin de nous, et que les Français ne verront pas

renaître, s'ils ont quelque mémoire.

L'illustre Lavoisier était fort lié avec M. de Vergennes. Il mourut,

comme on sait, sur l'échafaud, le 19 floréal an II (9 mai 1794). Sa

veuve, mariée en secondes noces avec M. de Rumford, savant allemand ou

du moins industriel visant à la science, inventeur des cheminées à la

prussienne et du thermomètre qui porte son nom, était restée dans les

relations les plus étroites avec madame de Vergennes et ses enfants. Ce

second mariage n'avait pas été heureux, et c'est du côté de la femme

que, très justement, se tourna la compassion du monde. Elle eut besoin

d'invoquer l'autorité pour échapper à des tyrannies, à des exigences

tout au moins intolérables. M. de Rumford étant étranger, la police

pouvait prendre des renseignements sur lui dans son pays, lui adresser

des remontrances sévères, même l'obliger à quitter la France. C'est, je

crois, ce qui fut fait. M. de Talleyrand et M. Fouché s'y étaient

employés à la demande de ma grand'mère. Madame de Rumford voulut

remercier les deux premiers, et voici comment mon père raconte les

résultats de cette reconnaissance:

«Ma mère consentit à donner à dîner à madame de Rumford avec M. de

Talleyrand et M. Fouché. Ce n'était pas un acte d'opposition que d'avoir

à sa table le grand chambellan et le ministre de la police. C'est

cependant cette rencontre assez naturelle, assez insignifiante par son

motif, mais qui, j'en conviens, était insolite et ne s'est point

renouvelée, qui fut représentée à l'empereur, dans les rapports qu'il

reçut jusqu'en Espagne, comme une conférence politique, et la preuve

d'une importante coalition. Que Talleyrand ou Fouché s'y soient prêtés

avec un empressement qu'ils n'auraient pas eu dans un autre temps,

qu'ils aient profité de l'occasion pour causer ensemble, que même ma

mère, entrevoyant la disposition respective de ces deux personnages, ou

mise sur la voie par quelque propos de M. de Talleyrand, ait cru

l'occasion plus favorable pour provoquer une entrevue qui l'amusait, et

qui était en même temps utile à une de ses amies, je ne le contesterai

pas comme impossible, quoique je n'aie aucune raison de le supposer. Je

suis au contraire parfaitement sûr d'avoir entendu mon père et ma mère,

revenant sur cet incident après quelques années, le citer comme un

exemple de l'importance inattendue que pouvait prendre une chose

insignifiante et fortuite, et dire en souriant que madame de Rumford ne

savait pas ce qu'elle leur avait coûté.

»Ils ajoutaient qu'on avait prononcé à cette occasion, autant par haine

que par dérision, le mot de _triumvirat_, et ma mère disait en riant:

«Mon ami, j'en suis fâchée, mais votre lot ne pouvait être que celui de

Lépide.» Mon père disait encore que des personnes de la cour, point

ennemies, lui en avaient quelquefois parlé comme d'une chose positive,

et lui avaient dit sans hostilité: «Enfin, maintenant que cela est

passé, dites-moi donc ce qui en était, et que prétendiez-vous faire?»

Ce récit donne un exemple des tracasseries des cours, et fait connaître

l'intimité de mes grands-parents avec M. de Talleyrand. Quoique l'ancien

évêque d'Autun ne semble pas avoir apporté dans cette intimité le genre

de préoccupation qui lui était le plus ordinaire avec les femmes, il

avait beaucoup de goût, d'admiration même pour celle dont je publie les

Mémoires, et j'en trouve une preuve assez piquante dans le portrait

qu'il a tracé d'elle, sur le papier officiel du Sénat, pendant

l'oisiveté d'une séance de scrutin qu'il présidait en qualité de

vice-grand-électeur, probablement en 1811:

Mémoires de madame de Rémusat (1/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 6 / 44 题