III

L'avénement de Casimir Périer n'eut pas seulement pour effet

d'éveiller dans le parti révolutionnaire cette colère, cette rage

qu'on a vues fermenter dans les sociétés secrètes, éclater dans la

presse ou dans les émeutes; elle amena ce parti, le provoqua en

quelque sorte, par l'énergie et la netteté de l'attaque, à se

démasquer, à déployer son drapeau, à s'appeler de son vrai nom: le

parti républicain. Rien de pareil ne s'était vu en Angleterre, après

la révolution de 1688. La république des Têtes rondes n'y avait pas

laissé des traces aussi profondes qu'en France celle des jacobins; le

parti républicain d'outre-Manche, que proscrivirent les Stuarts

restaurés et auquel la conscience publique ne pardonna jamais le

meurtre de Charles Ier, n'eut pas de seconde génération; le peu qui en

restait émigra aux colonies. Aussi, sous Guillaume III, n'eût-on pas

rencontré un whig, si hardi fût-il, qui osât parler de république, si

ce n'est pour la maudire, et qui n'affichât, dans sa conduite envers

le Roi, le «loyalisme» le plus absolu. En France, au contraire, les

républicains ont, à partir de 1831, joué un tel rôle, que, jusqu'à

1836, la principale affaire de la monarchie nouvelle a été de se

défendre contre leurs attaques. Pendant ce temps, l'opposition, qui

eût préféré rester dynastique, a été reléguée au second plan, sans

programme déterminé[710], incapable de diriger ou de contenir cette

avant-garde, plus incapable encore de s'en séparer, réduite trop

souvent à la suivre ou tout au moins à la couvrir. Il est donc naturel

d'examiner avec quelque soin ce qu'étaient alors ces républicains.

Aussi bien, est-ce là l'origine, la manifestation première d'un parti

qui a eu, depuis cette époque, une fortune bien extraordinaire, qui a

recueilli la succession de la monarchie après l'avoir renversée par

surprise, et qui aujourd'hui prétend s'être emparé définitivement de

la France. En dépit d'évolutions et de transformations successives, il

existe un lien de filiation directe, ininterrompue et d'ailleurs

avouée, entre les républicains de 1831 et ceux de notre temps.

[Note 710: M. Odilon Barrot l'a avoué lui-même dans ses _Mémoires_.

«Il faut le reconnaître, a-t-il dit, notre opposition n'avait encore

ni discipline ni programme politique bien déterminé. Elle se décidait

presque toujours par l'impression irréfléchie du moment.»]

Dans les journées de Juillet, ce parti n'avait pas paru, au moins sous

son nom. Sans doute, cette jeunesse, sortie des Ventes de _carbonari_,

qui s'agitait à l'Hôtel de ville, autour de La Fayette, avait des

arrière-pensées républicaines; mais elle n'osait les manifester. Elle

avouait elle-même l'impossibilité de faire accepter à la France et à

l'Europe une forme de gouvernement sur laquelle pesaient encore les

souvenirs de la Terreur[711]. Lisez les proclamations et documents de

toutes sortes émanés alors des groupes les plus avancés: la république

n'y est pas nommée; on réclame une assemblée constituante, un

gouvernement ou un «président» provisoires; les plus audacieux vont

une fois jusqu'à crier: «Plus de royauté»; la commission municipale

parle, dans son rapport, de ces «esprits généreux qui, par une noble

fierté d'âme et par un pur enthousiasme de la vertu, voulaient la

liberté sous la forme la plus austère»; mais il semble que nul n'ose

prononcer le mot. Ceux-là seuls le font qui s'en servent comme d'un

épouvantait, pour vaincre les hésitations du duc d'Orléans, ou pour

faire accepter par l'opinion la monarchie nouvelle[712]. Les journaux

de gauche ne cachaient point cette impopularité[713]. Des républicains

poussaient à l'élévation de Louis-Philippe, dans la conviction où ils

étaient que leur régime préféré était impossible: tels Béranger[714],

et même de vieux conventionnels comme Grégoire; ils étaient, à la

vérité, résolus à «républicaniser» le plus possible la monarchie.

[Note 711: L'un des républicains d'alors, M. Sarrans, confessait «la

puissance de l'impression douloureuse que le mot de république avait

laissée en France, et l'effroi que ce nom inspirait encore aux

contemporains de la Terreur et aux fils des nombreuses victimes qui

avaient péri sous son règne». Puis, après avoir rappelé quels «affreux

souvenirs assiégeaient toutes les imaginations», il ajoutait: «Voilà,

il faut en convenir, ce qui, par une prévention aussi ridicule

qu'injuste, et par une confusion déplorable de la république avec les

excès auxquels elle servit de prétexte, avait laissé dans les coeurs

une aversion prononcée pour cette dénomination gouvernementale.» M.

Arago, dans un entretien qu'il avait avec le Roi, en 1832, rappelait

qu'en 1830, les républicains s'étaient «soumis». «Ils avaient été

forcés de convenir, disait-il, car c'était alors l'opinion à peu près

unanime de la capitale et des départements, que des institutions

purement républicaines jetteraient dans le pays d'inépuisables germes

de discorde, dont les étrangers ne manqueraient pas de profiter pour

nous attaquer.»--Nous avions déjà constaté ce discrédit et cette

impopularité de la république en 1815, lorsque la Chambre des

représentants avait délibéré sur le gouvernement qu'il convenait de

donner à la France. (Voyez le _Parti libéral sous la Restauration_, p.

141.)]

[Note 712: Ainsi M. Thiers avait dit, dans la proclamation où il

lançait l'idée de la dynastie nouvelle: «La république nous exposerait

à d'affreuses divisions; elle nous brouillerait avec l'Europe.»]

[Note 713: Le _National_ disait: «La république, qui a tant d'attraits

pour les coeurs généreux, nous a mal réussi il y a trente ans»; et, un

autre jour, parmi les écueils qu'on avait à éviter, il plaçait

«l'utopie républicaine qui peut nous rejeter dans les folies de

Babeuf». Le _Globe_: «La république n'a qu'un défaut, c'est de n'être

pas jugée possible en France; peut-être un jour le deviendra-t-elle;

peut-être est-elle le gouvernement définitif vers lequel tendent les

nations; mais son siècle n'est pas venu.»]

[Note 714: Béranger écrivait, le 19 août 1830: «Quoique républicain et

l'un des chefs du parti, j'ai poussé tant que j'ai pu au duc

d'Orléans. Cela m'a même mis en froid avec quelques amis.» Il disait

aussi à cette époque, en parlant de la république: «Je ne veux pas

qu'on nous donne, encore une fois, ce fruit trop vert»; il désirait

qu'auparavant on «usât» la monarchie.]

La défaveur de la république persista dans les premiers mois qui

suivirent la révolution; en septembre 1830, le _Journal des Débats_

pouvait encore dire: «Ce mot de république à lui seul suffirait pour

discréditer le parti qui oserait l'écrire sur ses étendards. Il fait

peur à tout le monde... Allez donc parler aux commerçants, aux

propriétaires, aux gardes nationaux, de république!» Toutefois, à y

regarder de plus près, on se fût aperçu que, dans l'échauffement des

clubs et des sociétés secrètes, les haines s'exaspéraient contre la

monarchie, que les républicains, naguère timides et presque honteux de

leur drapeau, devenaient plus hardis. Et puis ceux-ci ne pouvaient-ils

pas croire que l'opinion, après plusieurs mois d'état révolutionnaire,

n'aurait plus les mêmes pudeurs, les mêmes effarouchements? Aussi,

quand l'avénement de Périer vint leur signifier que le gouvernement

nouveau entendait être une monarchie véritable, et qu'il ne consentait

plus à couvrir une sorte d'anonymat révolutionnaire, il se produisit

une explosion de républicanisme qui n'eût pas dû surprendre les

observateurs clairvoyants.

Sous le ministère Laffitte, à la suite des troubles qui avaient

accompagné le procès des ministres, dix-neuf jeunes gens, la plupart

officiers dans l'artillerie de la garde nationale, tous fort engagés

dans les sociétés secrètes, avaient été arrêtés, et une instruction

dirigée contre eux pour complot tendant à changer la forme du

gouvernement. L'affaire vint devant la cour d'assises, peu après

l'avénement de Périer, le 6 avril 1831. La presse, qui menait, depuis

quelque temps, grand bruit autour de cette poursuite, avait éveillé

d'avance l'attention et l'émotion du public. Celui-ci vint à

l'audience, nombreux et passionné. Dès le début, il fut manifeste que,

par un renversement des rôles qui allait presque devenir de règle dans

les procès politiques, les accusés, assurés de leur acquittement, se

transformeraient en accusateurs du pouvoir. À l'interrogatoire du

président, ils répondirent l'un après l'autre, avec une arrogance

croissante, avec une exaltation dont parfois ils étaient dupes les

premiers; confessant leur foi politique, à la veille d'un

acquittement, du ton dont ils l'eussent fait s'ils avaient risqué

l'échafaud; évoquant les combats de Juillet auxquels ils avaient tous

pris part; niant la conspiration dont on les accusait, mais uniquement

parce que, disaient-ils, une conspiration était superflue contre un

gouvernement qui s'écroulait de lui-même. Le public, de plus en plus

échauffé, applaudissait et excitait encore ces audaces. Quant aux

magistrats, entraînés ou intimidés, ils n'osèrent rien empêcher, et

laissèrent se prolonger, pendant dix jours, le scandale des débats. La

Fayette déposa en faveur de ces jeunes gens, comme pour les couvrir de

sa protection: l'assemblée se leva à son arrivée, pendant que du banc

des accusés partaient des signes d'affectueuse déférence. Les avocats,

parmi lesquels on remarquait MM. Marie, Bethmont, Plocque,

Boinvilliers, Dupont, parlèrent à l'unisson de leurs clients. On

venait d'écouter ces orateurs, déjà connus au barreau de Paris, quand

on vit se lever un avocat petit, trapu, chauve, le regard ardent,

ayant dans tout son être quelque chose de fort, mais de grossier et

d'un peu paysan; presque personne ne le connaissait. Il sortit des

bancs et se plaça au milieu du prétoire, comme pour se donner un champ

plus libre; l'oeil fixé sur les juges, il commença. L'auditoire fut

étonné d'abord, bientôt saisi; agitant d'une main convulsive ses notes

éparses, l'orateur avait des bondissements et des éclats de bête

fauve; le geste était d'une trivialité impérieuse et redoutable; le

mouvement, puissant; la parole, d'une rudesse et d'une nudité

affectées, avec une recherche des mots populaires; et surtout, on

sentait brûler, dans cette rhétorique, la flamme sombre des haines,

des audaces et des colères démagogiques: tels furent les débuts de

Michel de Bourges sur la scène parisienne. Quelques-uns des accusés

avaient résolu de se défendre eux-mêmes. L'un d'eux, bien qu'à peine

âgé de trente ans, semblait exercer sur ses compagnons un réel

ascendant; le nom qu'il portait devait être illustré par son frère

cadet: il s'appelait Godefroy Cavaignac. Quand il se leva, le silence

se fit, comme si chacun s'attendait à entendre prononcer le mot

décisif. Le jeune orateur parla d'une voix hautaine et sèche, avec un

geste brusque. «Mon père, dit-il, fut un de ceux qui, dans le sein de

la Convention nationale, proclamèrent la République à la face de

l'Europe. Il la défendit aux armées. C'est pour cela qu'il est mort

dans l'exil, après cinq années de proscription; et, tandis que la

Restauration elle-même était forcée de laisser à la France les fruits

de cette révolution qu'il avait servie, tandis qu'elle prodiguait ses

faveurs à ces hommes que la République avait créés, mon père et ses

collègues souffraient seuls pour la grande cause que d'autres

trahissaient. Cette cause, messieurs, se lie à tous mes sentiments

comme fils. Les principes qu'elle proclamait sont mon héritage.

L'étude a fortifié cette direction donnée naturellement à mes idées

politiques, et aujourd'hui que l'occasion s'offre enfin à moi de

prononcer un mot que d'autres poursuivent, je le déclare, sans

affectation comme sans feinte, de coeur et de conviction: je suis

républicain!» Voilà la parole qu'attendait l'auditoire enfiévré.

Vainement le président chercha-t-il tardivement et timidement à

arrêter l'orateur, celui-ci continua en faisant l'apologie de la

Convention. Il déclara que la royauté se suicidait, ce qui dispensait

de l'attaquer. «Nous ne conspirons pas, dit-il, nous nous tenons

prêts.» Puis il termina en s'écriant: «Nous avons fait notre devoir

envers la France, et elle nous trouvera toutes les fois qu'elle aura

besoin de nous. Quoi qu'elle nous demande, elle l'obtiendra.»

L'auditoire salua de ses applaudissements enthousiastes le jeune

fanatique qui venait de déployer audacieusement le drapeau de la

République. Tel était alors le trouble des esprits que le président de

la cour, dans son résumé, fit presque l'éloge des accusés et les

recommanda à l'indulgence des jurés[715]. Cavaignac et ses amis furent

acquittés. La foule les acclama à leur sortie de l'audience et détela

les chevaux de leurs voitures. Le lendemain, l'agitation était telle,

qu'on put croire à une insurrection: des groupes tumultueux et

menaçants remplissaient les boulevards et les quais; les émissaires

républicains parcouraient les faubourgs pour les soulever. Mais

l'émeute se trouva en face de troupes nombreuses et résolûment

commandées; elle se borna à jeter quelques pierres et se dispersa.

[Note 715: Le président déclarait «déplorer le sort de ces jeunes gens

dont le coeur est plein de sentiments généreux et qui n'étaient pas

nés pour l'humiliation de ces bancs»; puis il ajoutait, en s'adressant

aux jurés: «Comme juges, si vous apercevez des coupables, vous

sévirez; mais si vous ne remarquez dans la cause que de l'inexpérience

et un enthousiasme irréfléchi, comme pères, vous saurez absoudre.»]

Qu'était-ce que ce Godefroy Cavaignac? Ayant passé sa jeunesse en

Belgique auprès de son père exilé, en compagnie de Levasseur, Vadier,

Cambon, David et autres montagnards, il avait voué à la mémoire de ce

père un véritable culte qui donnait à ses passions politiques le

caractère d'une sorte de piété filiale et de point d'honneur de

famille[716]. Au service de causes souvent détestables, il employait

des qualités meilleures que ces causes. La taille était élevée, les

traits d'une régularité vigoureuse, la figure amaigrie, l'oeil ferme

et souvent triste, la lèvre ombragée par une moustache épaisse; sa

démarche un peu militaire semblait celle d'un homme qui va droit

devant lui, et dans tout son être il y avait comme une intrépidité

fière qui donnait l'idée--si l'on peut accoler ces deux mots--d'un

paladin de la démagogie. Hautain et sévère d'aspect, affectant le

parler rare et bref, il se roidissait pour paraître plus énergique

encore[717]. Ce rôle qu'il s'imposait ne l'empêchait pas de laisser

voir, dans l'intimité, un fond de tendresse et de douceur qui le

faisait aimer, et de traiter les indifférents avec une courtoisie

aimable et élégante qui s'alliait étrangement aux passions

implacables du sectaire. Son esprit était cultivé, ouvert

particulièrement aux choses de l'art. Mais tous ces dons du coeur ou

de l'intelligence étaient comme faussés et étouffés par les sophismes

et les haines dont l'avait pénétré sa première éducation. Il devait

mourir à quarante-cinq ans, après une vie entière dépensée en

conspirations stériles, fidèle à ses convictions, obstiné dans ses

passions, mais dégoûté de son parti et probablement de son oeuvre,

laissant à ceux qui l'avaient approché le souvenir d'une nature

supérieure, malheureusement dévoyée.

[Note 716: Godefroy Cavaignac faisait partie des jeunes républicains

que M. Thiers avait conduits au Palais-Royal, dans la soirée du 31

juillet 1830. Le duc d'Orléans ayant, dans la conversation, dit un mot

des égarements de la Convention, Cavaignac l'avait interrompu avec une

vivacité quelque peu impérieuse: «Monseigneur, avait-il dit, oublie

que mon père était de la Convention.--Le mien aussi, monsieur,» avait

repris le duc. M. Louis Blanc raconte que Cavaignac lui parlant un

jour de l'_Histoire de dix ans_ et du chapitre où hommage était rendu

aux qualités militaires de son frère: «Sais-tu, lui disait-il, ce qui

dans ce chapitre m'a particulièrement touché? C'est la note qui

apprend au lecteur que le Cavaignac d'Afrique est mon frère. Mais

pourquoi n'as-tu pas ajouté qu'il est le fils de cet autre

Cavaignac...?» Il regarda le ciel et ne put continuer, tant il était

ému.]

[Note 717: J. Stuart Mill, racontant une visite qu'il avait faite à

Godefroy Cavaignac, disait de lui: «Il répondait à la plus simple

question d'un ton décidé qui vous faisait tressaillir et vous donnait

le sentiment d'un pouvoir irrésistible et d'une indomptable volonté.»

(J. STUART MILL, _Dissertations and discussions_, t. I, p. 266.)]

Autour de Cavaignac, étaient quelques jeunes hommes, fanatiques, mais,

comme lui, intrépides, apportant une certaine générosité dans leurs

folles et criminelles entreprises, séduits par la fausse grandeur que

semble revêtir parfois la violence, disposés à se croire des héros

parce que, dans leur assaut contre la société, ils jouaient bravement

leurs têtes, oubliant que le mépris étourdi et orgueilleux de leurs

propres vies ne pouvait les absoudre de tant d'autres vies sacrifiées

dans leurs rébellions avortées. Cette chevalerie n'était le fait que

d'un petit nombre: la faction se trouvait composée, pour la plus

grande part, d'éléments beaucoup moins purs: aventuriers et déclassés

de toutes provenances, ambitieux déçus, misérables affamés de

convoitises, débauchés en détresse, brutes échauffées de vin et de

sang, vauriens en froid avec Dieu et le gendarme, jusqu'à des repris

de justice, enfin tout ce ramassis que, comme au temps de Catilina,

les conspirateurs, les fauteurs de politique violente, les rêveurs de

coups de main sont réduits à employer, à commander et aussi à suivre.

C'est ce qui permettait alors à M. Royer-Collard de dire: «La

République a contre elle les républicains d'autrefois et les

républicains d'aujourd'hui.»

Ce parti, en 1831, n'ignorait pas qu'il était, dans la nation, une

infime minorité, et ne se voyait aucune chance de devenir

prochainement majorité. Ne lui parlez pas d'action parlementaire ou

électorale. Sa prétention n'était pas de gagner peu à peu l'opinion,

mais de s'emparer du pouvoir par un coup de force ou de surprise. À

vrai dire même, il ne songeait guère qu'à renverser ce qui existait.

Godefroy Cavaignac exposait dogmatiquement à M. Stuart Mill qu'à

certaines époques, en face de maux accumulés depuis des siècles, le

progrès consiste seulement à détruire, et que les gens de bien,

fussent-ils la minorité, sont tenus d'y employer tous leurs efforts.

L'idéal de ces jeunes sectaires,--on l'a vu par le manifeste de

Cavaignac,--était la Convention, jacobine au dedans, belliqueuse au

dehors. Rien de neuf, si ce n'est quelques premiers symptômes de ce

socialisme qui prendra tant de place dans le mouvement révolutionnaire,

vers la fin de la monarchie de Juillet[718]. Tous les écrits du parti,

articles de journaux, brochures, livres d'histoire, étaient une

évocation audacieuse des plus détestables souvenirs de 1793. Au bout de

peu de temps, on comptait par centaines les publications de ce genre.

Aussi, dès 1831, M. de Salvandy dénonçait cette littérature où

«s'étalait la forfanterie du crime»; il montrait ceux qui «affectaient

la passion malheureuse du sang, se rejetant dans le passé pour la

satisfaire», «la jeunesse conviée au pied de la guillotine» que l'on

transformait en «autel de la liberté». «N'espérez pas, ajoutait-il, que

ces débauches soient stériles. On imprime à quinze centimes, on colporte

dans le peuple les discours immortels de Robespierre et de Saint-Just,

moins, il est vrai, le grand discours en faveur de l'Être suprême... La

poésie vient au secours de la prose épuisée. La Convention future a eu

ses Tyrtées.» La Société des _Amis du peuple_ faisait faire les bustes

des terroristes, y compris Marat, et les distribuait à ses affidés.

Après avoir assisté par hasard à l'une des séances de cette société et y

avoir entendu Blanqui et Cavaignac, Henri Heine écrivait: «La réunion

avait l'odeur d'un vieil exemplaire, relu, gras et usé, du _Moniteur_

de 1793»; et il disait de ces orateurs que «le dernier discours de

Robespierre, du 8 thermidor, était leur évangile[719]».

[Note 718: Dans un procès où plusieurs agitateurs du parti étaient

impliqués, l'un d'eux, Blanqui, faisait publiquement, dès janvier

1832, la déclaration suivante: «Ceci est la guerre entre les riches et

les pauvres; les riches l'ont voulue, parce qu'ils ont été les

agresseurs; les privilégiés vivent grassement de la sueur des pauvres.

La Chambre des députés est une machine impitoyable qui broie

vingt-cinq millions de paysans et cinq millions d'ouvriers, pour en

tirer la substance qui est transfusée dans les veines des privilégiés.

Les impôts sont le pillage des oisifs sur les classes laborieuses.»]

[Note 719: M. Quinet était leur écho, quand il écrivait: «J'ai vu

moi-même, en 1830, le retour des conventionnels, exilés depuis 1815.

Ce souvenir me navre encore au moment où j'écris. Personne ne leur

tendit la main. Ils reparurent étrangers dans leur propre maison...

Ils voulurent revoir leurs provinces natales où ils avaient été

autrefois honorés, applaudis. Pas un seuil ne s'ouvrit à eux; le

séjour leur devint bientôt insupportable. Après s'être convaincus

qu'ils étaient incommodes aux vivants, ils se retirèrent à l'écart,

dans quelque abri obscur, regrettant, comme l'un d'eux me l'a avoué,

l'exil lointain d'où ils étaient sortis, et trouvant le retour pire

cent fois que la mort qui ne pouvait tarder de suivre.» (_La

Révolution_, liv. XVII, § 13.)]

D'où venait cette résurrection audacieuse d'un passé jusqu'alors si

discrédité? Cavaignac s'y trouvait conduit par tradition de famille.

En était-il de même chez ses jeunes compagnons? Saisit-on, entre eux

et les vieux conventionnels, la trace de quelque relation? Sans doute

1830 avait rouvert les portes de la France aux «votants», exilés

depuis 1815. Mais ceux-ci ne semblent pas avoir exercé alors grande

action; oubliés, inconnus, ils se sont plaints d'avoir été traités

comme des revenants incommodes, de n'avoir vu aucune main se tendre,

aucune porte s'ouvrir[720]; ceux d'entre eux qui se portaient

candidats aux élections de juillet 1831, Barrère entre autres,

échouaient partout. Ce fut donc d'eux-mêmes, par une sorte

d'inspiration propre, germée et éclose dans la fermentation de 1830,

que les jeunes républicains cherchèrent à se créer des ancêtres en

pleine Convention et à renouer une tradition interrompue pendant de

longues années. Leur fanatisme se plaisait dans cette audace; il y

trouvait cette saveur du scandale, ce plaisir de l'effroi causé, dont

les partis extrêmes ont toujours été friands. D'ailleurs,

n'avaient-ils pas été précédés et comme encouragés dans cette

réhabilitation révolutionnaire? Un républicain plus modéré, M.

Sarrans, voulant expliquer la dévotion de ses coreligionnaires aux

souvenirs de 1793, rappelait comment M. Thiers et d'autres «avaient

excusé les violences les plus coupables de la révolution par

l'impérieuse nécessité», et «prodigué les éloges aux hommes les plus

épouvantablement célèbres de cette époque de sang». N'était-il pas

naturel que «ces sophismes, érigés en principe et inculqués dans des

âmes vierges avec tout l'ascendant d'une persuasive éloquence, eussent

égaré un certain nombre de jeunes gens»? Seulement M. Sarrans se

demandait comment «ces historiens si hardis, ces philosophes si

radicaux qui faisaient l'apologie de Saint-Just et de Danton»,

pouvaient maintenant «provoquer sans rougir des supplices contre les

disciples qu'ils ont acquis, involontairement peut-être»; et il

s'étonnait de les entendre «s'écrier aujourd'hui que tout va tomber

dans le chaos de l'anarchie, parce que leur parole a été entendue et

que leurs enseignements ont laissé des traces[721]».

[Note 720: Lettre du 10 février 1832. (_De la France_, p. 59 et

suiv.)--L'abbé Lacordaire écrivait, le 2 novembre 1832, au comte de

Montalembert, en parlant des républicains: «Fous sans idées, qui

n'auraient peur de rien, ni du souvenir de Marat, ni d'un autre pire,

s'il y en avait.»]

[Note 721: SARRANS, _La Fayette après la révolution de 1830_, t. II,

p. 358-359.]

En 1831, le parti républicain était tristement représenté dans la

presse. Son principal organe était la _Tribune_, journal d'une

violence impudente, mais de peu de crédit politique et moral. Par un

contraste singulier, cette feuille de carrefour, de club et d'émeute

avait pour rédacteur un jeune Méridional, de gracieuse tournure, à la

physionomie fine et sensuelle, aux cheveux abondants et un peu crépus,

trahissant en tout la recherche de l'élégance et du bien-être, le

dégoût du commun et du grossier, avec une sorte de fatuité hautaine

qui devait le faire surnommer «le marquis de la révolution», esprit

aiguisé, léger, facile avec indolence, sceptique, plus volontiers

persifleur qu'enthousiaste, mêlant à la gaminerie destructive de

Desmoulins quelque chose de la raillerie dissolvante de Beaumarchais;

affamé de toutes les jouissances, de toutes les voluptés, aussi bien

de celles de l'esprit que des autres beaucoup moins délicates, et

semblant par nature mieux fait pour être le bel esprit d'une

aristocratie épicurienne que le scribe du jacobinisme; plus tard, il

devait acquérir une notoriété et une importance que les violences

tapageuses de son début ne parvenaient pas à lui donner: il s'appelait

Armand Marrast. Comment était-il arrivé dans la basse presse

révolutionnaire? Par le plus vulgaire des chemins. Maître d'étude,

puis professeur dans un petit collége des Landes, il avait été, à la

fin de la Restauration, disgracié pour ses opinions politiques. Venu à

Paris après la révolution de Juillet, il avait, dit-on, sollicité sans

succès diverses places, entre autres celle de lecteur du Roi. Par

ressentiment et par besoin, il était entré à la _Tribune_, d'abord

comme critique théâtral, ensuite comme principal rédacteur politique.

Si habile écrivain que fût Marrast, il n'était en situation de donner

au parti auquel il prêtait sa plume ni grande consistance, ni haute

considération. Ce parti fit une acquisition plus considérable le jour

où, en janvier 1832, le rédacteur en chef du _National_, Armand

Carrel, se déclara désabusé de la monarchie par l'épreuve qu'il venait

d'en faire, et passa ouvertement à la république, lui apportant son

talent, son caractère, et le crédit d'un journal qui avait joué un

rôle décisif dans la révolution[722]. C'était, chez cet écrivain, une

attitude toute nouvelle. À la veille de 1830, quand il faisait

campagne contre M. de Polignac, il n'avait rêvé qu'un nouveau 1688 et

s'était défendu, à plusieurs reprises, de songer seulement à la

République. Après les journées de Juillet, on l'avait vu au milieu des

vainqueurs et des satisfaits, parmi ceux qui se félicitaient d'avoir

fait ce qu'ils voulaient et dans la mesure où ils le voulaient. Il se

vantait même, dans le _National_, d'avoir eu, l'un des premiers,

l'idée de porter au trône le duc d'Orléans. Aussi proclamait-il «qu'il

ne se tournerait pas contre un résultat auquel il avait travaillé de

tous ses moyens», et qui était «la réalisation de ses plus anciennes

espérances[723]». Il défendait alors la monarchie nouvelle contre les

pessimistes, les défiants, les impatients, les «théoriciens»; blâmait

ceux qui voulaient continuer la guerre, comme sous la Restauration;

désavouait surtout les traditions de 1793, pour se poser en disciple

de Royer-Collard, de Camille Jordan et du général Foy[724], et

combattait les préventions démocratiques et socialistes, en faisant

l'éloge de cette «classe moyenne», de cette «glorieuse et loyale

bourgeoisie» dont la «prépondérance» lui paraissait un fait

heureux[725]. En venait-il, avec le temps, à faire opposition au

gouvernement sur certains points, notamment sur les questions

étrangères, il protestait toujours de son attachement à «notre jeune

et mille fois légitime royauté[726]».

[Note 722: _National_ du 2 janvier 1832.]

[Note 723: _Ibid._ du 30 août 1830.]

[Note 724: _Ibid._ du 30 septembre 1830.]

[Note 725: Articles des 12 et 21 septembre 1830.]

[Note 726: _Ibid._ des 1er et 5 novembre 1830.--Carrel disait encore,

le 22 décembre 1830: «L'intérêt bien entendu de l'immense majorité des

citoyens de Paris, c'est, aujourd'hui comme au 30 juillet, la

consolidation du trône élevé par la volonté nationale, parce qu'on ne

peut rien mettre à la place... La démocratie absolue nous diviserait,

nous armerait les uns contre les autres.»]

Mais bientôt son opposition devient plus irritée, son langage plus

âpre. Ce n'est pas seulement le ton, ce sont les idées qui se

modifient. L'homme qui tout à l'heure répudiait 1793, en arrive à

faire de sang-froid l'apologie du meurtre de Louis XVI. Le même, qui

célébrait la «prépondérance de la bourgeoisie», se plaint qu'on ait

«laissé le peuple dehors», et réclame l'«émancipation des classes

inférieures». Néanmoins, en octobre 1831, il constate encore la

«puissance d'effroi attachée à ce mot de république»; il n'ose pas

briser avec la royauté; seulement il prétend de plus en plus

l'entourer d'institutions républicaines, de façon à avoir «la

république, moins le mot qui seul fait peur»; il doute que le pays

veuille supporter une monarchie même ainsi réduite; il s'attaque à

Louis-Philippe, pose sur son enfance et sur son éducation des

interrogations outrageantes; il s'efforce surtout d'abaisser la

royauté, déclare que le Roi est l'«obligé» du peuple, que «la

reconnaissance doit être du côté du donataire, non du donateur[727]».

Aussi, à la fin de 1831, n'a-t-il plus qu'une dernière marche à

descendre, et non la plus haute, pour rejoindre les républicains.

Cette descente s'est faite progressivement; si l'on compare l'article

du jour à celui de la veille, la transition est à peine sensible; mais

entre le point de départ et celui d'arrivée, la distance est grande.

[Note 727: Voir _passim_ dans le _National_ de 1831, notamment les

articles des 5, 20 mai, 19 juin, 16 juillet, 5 octobre.]

Quelle est la cause de ce changement? Est-ce, chez Carrel, le dépit de

n'avoir reçu de la monarchie nouvelle que l'offre d'une très-modeste

préfecture[728], alors qu'un autre rédacteur du _National_, M. Thiers,

était bien mieux traité? Cette fortune si différente froissa-t-elle

une susceptibilité depuis longtemps souffrante, trop fière pour se

plaindre, mais qui s'aigrissait dans le silence où elle s'enfermait?

Le regret et l'irritation du journaliste ne durent-ils pas même être

d'autant plus vifs, qu'il avait davantage les goûts et les aptitudes

de l'action? M. Dupin ne veut voir que cette explication; mais

peut-être est-il porté, par nature d'esprit et par expérience

personnelle, à chercher surtout les motifs de ce genre. D'autres

pourraient être indiqués: l'impatience croissante de l'opposition,

surtout dans les questions étrangères où le Roi intervenait d'une

façon si décisive et devait paraître le principal obstacle à la

revanche de Waterloo; le besoin de flatter les passions démocratiques

et de les suivre pour paraître les commander, faiblesse accoutumée des

hommes de gauche, même des plus hautains et des plus braves. Et puis

Carrel avait-il jamais été vraiment monarchiste? Se trompait-il quand,

répondant aux reproches de M. Thiers, il affirmait que la polémique de

leur ancien _National_, sous la Restauration, n'avait pas été au fond

moins destructive du principe monarchique que ne l'était celle du

_National_ de 1832, devenu ouvertement républicain? Il rappelait alors

cet article où M. Thiers, avant la révolution de Juillet, avait

indiqué que les esprits pourraient être un jour amenés à traverser

l'Atlantique, pour trouver la solution cherchée d'abord en Angleterre;

puis il ajoutait: «Nous avons fait le grand voyage entrevu par M.

Thiers.»

[Note 728: Il s'agissait de la préfecture du Cantal. On a dit, pour

excuser l'imprudente insuffisance de cette offre, que l'irrégularité

de la vie privée de Carrel ne permettait pas de lui donner un poste

plus en vue.]

Au premier moment, le nouveau venu fut médiocrement reçu dans le parti

républicain: il se heurtait aux jalousies de ceux dont il menaçait

l'importance et à la méfiance qui a toujours été le fond des

jacobins. «Il est bon de savoir avec qui l'on va», s'écriait la

_Tribune_, en prenant des airs de pudeur alarmée, et elle adressait

aux rédacteurs du _National_ une sorte d'interrogatoire combiné de

façon à les rendre suspects s'ils se taisaient, à les humilier s'ils

répondaient. Carrel releva avec hauteur ce mauvais procédé. Malgré ce

premier accueil, il n'en devait pas moins devenir, avant peu, par son

talent, par son caractère et par son renom, le personnage le plus en

vue du parti républicain, celui que du dehors on regardera comme son

chef: autorité apparente, il est vrai, apportant plus de

responsabilité que de pouvoir. Il se verra impuissant à discipliner, à

purifier, à «libéraliser» son nouveau parti, à substituer, dans son

programme, l'idéal américain à la tradition jacobine. Alors

commenceront pour lui des déboires et des dégoûts mortels qu'il faudra

raconter plus tard, car c'est une des pages les plus tristement

instructives de l'histoire du parti républicain. Quant à présent,

c'est-à-dire dans les derniers mois du ministère Périer, le néophyte

est encore tout à l'illusion et à l'échauffement de sa foi récente, à

l'attrait des hardiesses et des périls de son rôle, à cette sorte de

satisfaction éphémère, de paix trompeuse, que l'esprit goûte parfois,

au premier moment, dans les thèses absolues. Du reste, comme beaucoup,

il croit la monarchie peu solide, il s'attend à la voir renversée

d'une heure à l'autre, et il se flatte d'avoir été habile et

prévoyant, en prenant position pour le jour où cette succession sera

ouverte.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 85 / 98 题