II

Si l'insurrection était fréquente dans la rue, elle était permanente

dans la presse. Nous ne parlons pas seulement des écrits clandestins

que les sociétés révolutionnaires répandaient partout, mais des

publications de propagande démocratique et républicaine dont M.

Pagnerre était généralement l'éditeur, et surtout des journaux[694].

Certains de ces journaux poussaient ouvertement à l'émeute: «Lisez,

s'écriait M. Guizot; c'est le langage des plus mauvais temps de notre

révolution; langage de gens prêts à répandre, au milieu de la société,

dans les rues, sur les places, à y étaler (passez-moi l'expression)

toutes les ordures de leur âme[695].» Celles même des feuilles de

gauche qui se piquaient alors d'être dynastiques, comme le _National_

en 1831, prenaient cependant les émeutiers sous leur protection.

Carrel refusait, comme une «lâcheté», de «répudier ces hommes

audacieux, indisciplinés, que le ministère qualifiait d'anarchistes,

de républicains», mais qu'on avait trouvés «entreprenants, intrépides,

au jour du danger[696]». Quel sophisme ne se cachait pas derrière cet

étrange point d'honneur, quelle injustice derrière cette prétendue

générosité, quelle faiblesse derrière ce faux courage! Carrel trouvait

d'ailleurs plaisant que le gouvernement se plaignit du mal que lui

donnaient les émeutes: «C'est pour veiller à l'ordre, disait-il, que

nous vous donnons 1500 millions. S'il n'y avait pas à se remuer au

poste où vous êtes, vous n'y gagneriez pas votre argent[697].»

[Note 694: Parmi les publications de ce temps, on peut nommer le

pamphlet rimé et périodique de Barthélemy, la venimeuse _Némésis_, qui

attendait le moment où le gouvernement achèterait son silence; on la

verra alors vendre sa poésie aux industriels, aux dentistes, ou même

la prostituer aux descriptions obscènes.]

[Note 695: Discours du 11 août 1831.]

[Note 696: _National_, 16 juillet 1831.]

[Note 697: _Ibid._, 16 mai 1831.]

Que les ministres fussent attaqués avec passion, odieusement

calomniés, que Périer fût couramment comparé à M. de Polignac, ce qui

était alors la plus grosse injure, qu'on l'accusât ouvertement de

concussion et de vol, rien là qui dépassât beaucoup ce qui s'est vu à

d'autres époques. Le _National_ ne cherchait pas à nier cette

violence: «Une fois l'avénement du ministère du 13 mars notifié à la

France, disait-il, les derniers liens furent brisés entre la presse et

le pouvoir; on n'avait eu besoin que de s'entrevoir pour se haïr.»

Mais les coups visaient et portaient plus haut que les ministres. À ce

moment, s'évanouit presque subitement la popularité personnelle dont,

au début, avait joui Louis-Philippe, et qui l'avait fait ménager dans

les premières polémiques. Ne vous attendez pas à le voir protégé par

la fiction prudente qui, dans le régime constitutionnel, place le Roi

et la royauté en dehors et au-dessus des débats: c'était une barrière

trop fragile pour résister à la poussée révolutionnaire.

L'acharnement était tel, que les actes les plus simples se trouvaient

aussitôt grossis et dénaturés. Sur le conseil de Périer, le Roi

s'était installé aux Tuileries. Le jardin public s'étendait alors

jusque sous les fenêtres du palais[698]. L'inconvénient était grand en

un temps où le respect populaire et le prestige royal ne pouvaient pas

suppléer aux clôtures absentes et garantir le prince et les siens

contre la familiarité de leurs amis et les insultes de leurs ennemis.

«Je ne puis souffrir, disait Louis-Philippe à M. Guizot, que des

bandits viennent, sous mes fenêtres, assaillir ma femme et mes filles

de leurs indignes propos.» Aussi fit-il fermer, par une grille et un

fossé, une très-étroite bande du jardin, où sa famille avait tout

juste l'espace suffisant pour prendre l'air sans risquer d'être

outragée[699]. On s'imaginerait difficilement aujourd'hui quel tapage

s'éleva, à ce propos, dans tous les journaux de gauche. Ce modeste

fossé se transforma en une menaçante fortification, et ce fut à qui

dénoncerait le plus âprement le monarque qui, par défiance de son

peuple, élevait contre lui une nouvelle Bastille. Le théâtre se mit de

la partie, et la police dut interdire une pièce satirique intitulée:

_le Fossé des Tuileries_.

[Note 698: On disait officiellement le «palais», et non, comme avant

1830, le «château» des Tuileries. Ce mot de «château» avait été

abandonné comme étant trop «féodal».]

[Note 699: Ce jardin a été notablement étendu sous le règne de

Napoléon III.]

Ce ne fut, du reste, qu'un incident entre beaucoup d'autres. Les

journaux insistaient, les uns avec impertinence, les autres avec

grossièreté, sur tout ce qui pouvait blesser ou avilir Louis-Philippe:

souvenirs de sa famille, incidents plus ou moins travestis de sa

jeunesse pendant la révolution ou l'émigration, insinuations

insultantes sur son caractère, sur sa prétendue avarice ou sur sa

faiblesse en face de l'étranger; le _Journal des Débats_ était réduit

à entreprendre, sur tous ces points, une justification en règle[700].

Les mêmes journaux rappelaient à la monarchie qu'oeuvre du peuple,

elle était à sa merci; que née sur les barricades, elle pouvait y

mourir; que c'était elle qui devait reconnaissance à ses auteurs, et

non ceux-ci qui lui devaient déférence et respect. Toute occasion

était saisie de faire affront au Roi; il s'y exposait parfois, en

tendant aux révolutionnaires une main, que ces derniers repoussaient

brutalement. La Chambre avait voté des «récompenses nationales» aux

«combattants de Juillet». Une ordonnance d'avril 1831 régla les

conditions de la décoration nouvelle, qui devait porter les dates des

trois journées, avec cette légende: _Donné par le roi des Français_;

on annonçait une cérémonie solennelle à l'hôtel des Invalides, où le

prince remettrait les croix et recevrait le serment des décorés.

Aussitôt, protestation bruyante contre la légende et le serment. La

presse déclare que les héros des barricades sont les bienfaiteurs, non

les obligés du Roi; qu'en une telle circonstance, il convient de

rappeler leur souveraineté, non leur sujétion. On fait si bien que les

«combattants» proclament, avec grand fracas de démonstrations

factieuses, leur volonté de ne pas recevoir la décoration des mains du

Roi et de ne pas prêter le serment. Il fallut renoncer à la cérémonie

projetée, par crainte de scandale; les mairies furent chargées de la

distribution, et des registres y furent ouverts pour constater le

serment des décorés. La plupart s'abstinrent; quelques-uns de ces

abstenants voulurent néanmoins porter le ruban: l'un d'eux, poursuivi

de ce chef, fut acquitté par le jury.

[Note 700: Dans le numéro du 9 février 1832, le _Journal des Débats_

énumérait ainsi les accusations auxquelles il voulait répondre:

«Tantôt on fait jouer à Louis-Philippe, comme duc de Chartres, un rôle

odieux dans le procès de Louis XVI; tantôt on défigure sa conduite à

l'armée et l'on tourne en ridicule Jemmapes et Valmy; ici on l'accuse

d'avoir porté les armes contre son pays dans l'émigration, et l'on

parle d'une _camarilla_ de courtisans qui, comme sous Charles X,

dévorent les sueurs du peuple; enfin on reproduit le reproche devenu

banal de faiblesse et d'avarice.»]

On ne se contentait pas de refuser au Roi tout témoignage de respect

et d'allégeance, on l'accusait ouvertement de n'avoir pas rempli les

conditions auxquelles lui avait été donnée la couronne. Il n'était

question, dans les journaux, que du prétendu «programme de l'Hôtel de

ville» et des engagements autrefois souscrits, maintenant violés. Loin

de dissimuler le dessein de renversement, on s'en glorifiait. «Il

n'est pas un seul de nos numéros, disait la _Tribune_, pas un seul de

nos articles, peut-être (c'est notre voeu le plus ardent) pas un seul

mot sorti de notre plume, qui ne soit attentatoire au principe du

gouvernement, c'est-à-dire au dogme de la royauté.» Le régicide

lui-même se démasquait; on indiquait que le parjure devait être puni

chez Louis-Philippe, comme il l'avait été chez Louis XVI. Peut-on

d'ailleurs être surpris d'un tel langage dans l'improvisation et dans

l'échauffement des polémiques de presse, quand on voit l'étrange étude

que, sans provocation aucune et sous le seul prétexte de faire de la

«psychologie criminelle», un jeune philosophe, M. Barthélemy

Saint-Hilaire, publiait alors, dans la _Revue des Deux Mondes_[701],

sur Louvel, l'assassin du duc de Berry? Sous sa plume, le meurtrier

devenait intéressant et excusable; il s'élevait à une hauteur d'où il

semblait dominer ses accusateurs et ses juges, et son forfait n'était

plus guère qu'une déviation du patriotisme: jeu d'esprit et curiosité

de penseur, si l'on veut, mais en tout cas préface compromettante aux

tentatives de régicide qui vont être l'angoisse permanente des

dix-huit années de la monarchie de Juillet.

[Note 701: Livraison de mai 1832.]

Si redoutable que fût la parole imprimée, on se servit contre la

monarchie d'une arme peut-être plus dangereuse encore. Le dessin

satirique eut alors une telle audace, une telle importance, une

efficacité si destructive, que l'histoire ne peut négliger ces

feuilles illustrées, qu'à d'autres points de vue elle serait tentée de

mépriser. Au lendemain des journées de Juillet, la caricature avait

commencé, avec sa générosité habituelle, par s'acharner contre les

vaincus. Elle n'avait épargné aucun outrage à Charles X et même à

l'ancienne captive du Temple, la duchesse d'Angoulême. De vrais

artistes eurent, hélas! leur part dans ces lâchetés du crayon, et l'on

voudrait, par exemple, retrancher de l'oeuvre de Decamps cette

lithographie où il représentait le vieux roi exilé, chassant à tir des

lapins de carton dans ses appartements. L'autre vaincu du jour, le

clergé, n'avait pas été plus ménagé. À cette âpreté des basses

représailles, s'était mêlée l'obscénité qui est, comme on peut encore

s'en convaincre aujourd'hui, la compagne habituelle de l'effervescence

révolutionnaire. Cette obscénité devait persister plusieurs années

avec une répugnante monotonie; et, en 1835, le duc de Broglie, à la

tribune de la Chambre des députés, pourra encore montrer l'étranger

qui arrive à Paris, «obligé de tenir les yeux baissés vers la terre,

pour ne pas apercevoir cet étalage d'obscénités dégoûtantes, de

turpitudes infâmes, de sales productions, dont les personnalités

offensantes ne sont pas le pire, mais le moindre des scandales[702]».

Au contraire, dans la caricature politique, un changement se fit à

partir de 1831. On laissa de côté les «carlistes» et les «Jésuites»,

pour s'en prendre au gouvernement, au Roi lui-même. Bientôt on

s'attaqua presque exclusivement à ce dernier, et on le fit avec une

audace qui devait aller croissant jusqu'au jour où les lois de

septembre 1835 établiront la censure des dessins. Ce n'était pas la

folie rieuse, la satire plaisante, la gaieté malicieuse et

impertinente; c'était une animosité réfléchie, obstinée, tantôt

sournoise, tantôt violente, toujours méchante, ne cherchant pas à

faire rire comme plus tard les charges de Cham, mais bien à souffler

une haine meurtrière.

[Note 702: _Écrits et discours du duc de Broglie_, t. II, p. 470.]

Un homme fut l'âme de cette insurrection du dessin, de ce régicide par

le crayon. Il s'appelait Philipon. Né à Lyon en 1800, occupé d'abord

d'art industriel, il vint à Paris, en 1823, et s'y lia avec les

opposants les plus avancés. Après Juillet, il eut l'instinct de ce que

pouvait devenir la caricature, grâce à la lithographie récemment

inventée. Il eut bientôt créé le _Charivari_ quotidien, la

_Caricature_ hebdomadaire, un autre recueil mensuel, sans compter

beaucoup d'autres publications. Par lui-même il dessinait peu, mais il

savait grouper, lancer, échauffer les artistes qu'il employait, leur

inoculait son fiel et son audace, leur fournissait des idées, des

légendes, bravait les procès et les condamnations, et devenait ainsi,

lui obscur, l'un des plus dangereux adversaires de la royauté

nouvelle, l'empêchant d'acquérir ce prestige, cette «respectabilité»,

sans lesquels elle ne pouvait vraiment se fonder. Parmi les artistes

qu'il avait réunis, plusieurs n'étaient pas sans talent. C'était

d'abord Daumier; il eut alors un renom que la récente exposition de

ses oeuvres n'a pas justifié; si son crayon brutal, cruel, a parfois

une certaine puissance, une énergie sinistre, on y sent quelque chose

d'acharné, d'exagéré, d'énorme, qui pouvait répondre aux passions du

moment, mais qui, revu longtemps après, choque autant le sentiment de

l'art que la justice et la convenance. C'étaient ensuite Granville,

laborieux sans naturel, sec, froid et amer; Traviès, nature

souffreteuse, aux inspirations pleines d'aigreur, de rancune, aux

visions de sang et de massacre; d'autres encore, qui s'employaient aux

parties moins violentes de l'oeuvre, parmi lesquels Raffet, Charlet,

Decamps, Bellangé, Deveria[703].

[Note 703: Il faut faire honneur à deux autres dessinateurs

satiriques, Gavarni et Henri Monnier, de ne s'être pas laissé

embaucher par Philipon, d'avoir dédaigné les succès grossiers de la

caricature politique. «Ces erreurs-là, disait Gavarni, ne sont pas

des miennes; elles ont trop de fiel et trop peu de sincérité.»]

Malheureux roi! était-il en France, fût-ce dans les régions les plus

justement méprisées, un homme autant moqué, souffleté, sali? Lui-même

pouvait, en juin 1832, demander aux chefs de la gauche s'il y avait

«jamais eu une personne contre laquelle on eût vomi plus de

calomnies[704]». Pour se faire une idée de la façon dont il était

traité, il faut avoir le courage de feuilleter les vieux recueils du

_Charivari_ et particulièrement de la _Caricature_. On ne se

contentait pas de le tourner effrontément en ridicule, en l'affublant

de déguisements grotesques qui presque toujours masquaient une odieuse

calomnie[705]; l'outrage prenait souvent un caractère sinistre,

menaçant. Regardez cette jeune fille entraînée dans le plus

ignominieux des guets-apens: c'est la Liberté; derrière une porte

suspecte, le misérable qui attend la victime laisse à peine entrevoir

son profil perdu; mais le toupet et les favoris le trahissent. Dans

cet autre dessin, le Roi est un «massacreur» qui savoure le spectacle

des cadavres exposés à la Morgue. Voici une traduction du tableau de

Prudhon: _le Crime poursuivi par la Vengeance divine_; le Crime est

Louis-Philippe qui s'enfuit après avoir égorgé la Liberté. Dès 1831,

on colporte une grossière lithographie où le Roi et deux de ses

ministres sont livrés au supplice, avec cette étiquette: «Condamnés

pour haute trahison.» Vingt fois ce prince se voit comparé à Judas: la

Liberté, en bonnet phrygien, est assise, comme le Christ à la Cène:

«En vérité, en vérité, je vous le dis, il en est un parmi vous qui me

trahira»; et Judas, au coin, qui détourne la tête, vous le

reconnaissez toujours à son toupet. «Ah! tu veux te frotter à la

presse!» lit-on au bas d'un dessin: un imprimeur du _National_ a mis

sous la presse Louis-Philippe, dont la figure s'élargit en

s'écrasant. Puis, c'est un festin de Balthazar, où l'on prédit au Roi

son châtiment et sa ruine. Cette annonce, cette menace d'une prochaine

révolution, se reproduisent sous toutes les formes[706]. Mêlez à ces

attaques tout ce qui peut, par le contraste des misères des pauvres et

des orgies des puissants, aviver et irriter, dans le peuple, les

convoitises les plus âpres; par l'évocation des souffrances subies et

du sang répandu, le pousser aux plus terribles vengeances. Loin de se

défendre d'en vouloir au Roi, la caricature met en scène sa propre

audace: elle se représente elle-même plaçant la poire[707] sur le feu

et demandant à ses clients à quelle sauce ils veulent la manger; ou

bien encore empoignant le Roi et son fils par le fond de leurs

culottes, pendant que la Liberté joue du violon, avec cette légende:

«Ah! tu danseras!» Rien de pareil ne s'était vu sous la Restauration.

Louis XVIII et Charles X avaient rencontré des ennemis passionnés: le

dernier surtout avait été très-impopulaire; mais personne n'eût cru

possible de ne pas leur témoigner un certain respect extérieur; quand

un Fontan avait pris personnellement Charles X à partie, dans son

pamphlet du _Mouton enragé_, le scandale avait été si grand, que les

feuilles opposantes s'étaient empressées de le désavouer. Aussi a-t-on

pu écrire que «les ennemis de la Restauration la renversèrent sans

l'avoir méprisée». Si l'on n'en peut dire autant de la monarchie de

Juillet, n'est-ce pas encore une conséquence de la révolution? Comme

nous avons eu occasion de l'observer, les peuples ne se croient pas

tenus à beaucoup respecter les rois qu'ils ont créés, et surtout

qu'ils ont créés dans la violente familiarité de l'émeute. On l'avait

déjà vu au dix-septième siècle, en Angleterre, où cependant le

sentiment monarchique était autrement puissant que dans la France du

dix-neuvième. Après 1688, Guillaume III s'était trouvé en butte à tant

d'attaques et d'injures, que, dans un moment de dégoût, il avait songé

à s'en aller; ce désordre se prolongea sous plusieurs de ses

successeurs; ce n'est même que beaucoup plus tard, sous Guillaume IV,

et surtout sous la reine Victoria, que le respect de la royauté a été

pleinement restauré en Angleterre; jusqu'alors le gouvernement s'était

plutôt maintenu par la force de l'aristocratie que par le prestige du

monarque.

[Note 704: _Mémoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 598.]

[Note 705: Voici, par exemple, le Roi travesti en vulgaire escamoteur:

«Tenez, messieurs, dit-il, voici trois muscades: la première s'appelle

Juillet, la seconde Révolution, et la troisième Liberté. Je prends la

Révolution qui était à gauche, je la mets à droite; ce qui était à

droite, je le mets à gauche. Je fais un micmac auquel le diable ne

comprend goutte, ni vous non plus: je mets tout cela sous le gobelet

du juste milieu, et avec un peu de poudre de non-intervention, je dis

passe, impasse et contre-passe... Tout est passé, messieurs; pas plus

de Liberté et de Révolution que dessus ma main... À un autre,

messieurs.»]

[Note 706: Le Roi, par exemple, se fait tirer les cartes: «Ton jeu,

lui dit le sorcier, m'annonce qu'une femme brune que tu as épousée en

juillet, et avec laquelle tu veux divorcer, te causera bien du

désagrément. Le public te donnera tort; il s'ensuivra beaucoup de

querelles; tu feras une perte considérable d'argent, à laquelle tu

seras très-sensible, _et tu entreprendras un grand voyage_.»]

[Note 707: On avait imaginé que le toupet et les épais favoris du Roi

lui donnaient quelque ressemblance avec une poire. Philipon exploita

cette prétendue découverte avec une insolente persistance.]

Louis-Philippe supportait ces railleries et ces insultes avec une

sorte de philosophie souriante, quoique au fond un peu mélancolique.

On sait l'anecdote du Roi aidant un gamin à terminer la poire

gigantesque que celui-ci avait commencée sur un mur du château de

Neuilly. La Reine, malgré son grand courage, se résignait moins

facilement, sans doute parce qu'elle n'était jamais personnellement

attaquée, et parfois sa fierté outragée d'épouse et de mère lui

faisait venir les larmes aux yeux. «Ils veulent me démolir, disait, en

1832, le Roi à M. Odilon Barrot; tous les jours la presse m'attaque

avec une violence sans exemple. Quand j'ai vu que j'étais à chaque

instant si cruellement outragé, si peu ou si mal défendu, j'en ai pris

mon parti. Fort du témoignage de ma conscience, je suis persuadé que

toutes ces attaques iront se briser contre le rocher du bon sens

public[708].» Louis-Philippe avait-il vraiment cette confiance? En

tout cas, avec l'expérience, il revint de cet optimisme; il comprit

mieux l'efficacité destructive de ces insultes et l'impossibilité pour

une monarchie de se maintenir dans de telles conditions. Après 1848,

en exil, il s'est expliqué plusieurs fois sur ce sujet: «J'ai été,

durant mon règne, disait-il, la victime de cette arme que Voltaire

appelait le mensonge imprimé, arme lâche et perfide, qui frappe

souvent sans qu'on voie d'où le coup part, arme dont les blessures ne

guérissent jamais, parce qu'elles sont empoisonnées.» Et encore:

«Quand on m'attaquait, c'était la royauté qu'on attaquait... Aussi

quand, après dix-huit ans d'attaques obstinées, on a jugé que le

trône était suffisamment ébranlé, on n'a eu qu'à le pousser, et il

s'est écroulé, au grand étonnement de mes amis et de mes ennemis. Il

ne tenait plus[709].» À la même époque, comme quelqu'un lui exprimait

l'espoir de voir, avant de mourir, le comte de Paris sur le trône:

«Vous pouvez avoir raison, mon cher monsieur, répondit le vieux roi

désenchanté; le comte de Paris est possible, comme le comte de

Chambord et les Bonaparte sont possibles; tout est possible en France;

mais rien n'y durera, parce que le respect n'y existe plus.» Voilà

pourquoi l'on a pu écrire: «Ce qui a péri en 1830, ce n'est pas

seulement un gouvernement, c'est le respect de tout gouvernement.»

[Note 708: _Mémoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 600.]

[Note 709: _Abdication du roi Louis-Philippe, racontée par lui-même et

recueillie par M. Edouard_ LEMOINE.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 84 / 98 题