IV

Voulant désigner le parti que nous venons d'étudier, M. de Salvandy

disait, en 1831: «Ce parti qu'on appelle tantôt bonapartiste, tantôt

républicain»: double qualification qu'il semble étrange, au premier

abord, de voir appliquer aux mêmes hommes; mais ceux-là n'en seront

point surpris qui se rappelleront qu'un semblable mélange s'était

déjà produit dans l'opposition «libérale», sous le précédent

régime[729]. Le bonapartisme, si vivace en 1820 et 1821, avait semblé

s'assoupir vers la fin de la Restauration. Les journées de Juillet le

réveillèrent, et l'on put se demander si la réapparition du drapeau

tricolore ne serait pas le signal de sa revanche. Il ne se trouva pas

sans doute assez organisé pour proposer son candidat au trône vacant;

mais partout ce fut comme une efflorescence de napoléonisme. On crut

pouvoir d'autant plus impunément la laisser se produire qu'aucun

prétendant ne paraissait en mesure d'en recueillir immédiatement le

profit. La littérature grande et petite cherchait là son inspiration,

et Victor Hugo menait le choeur nombreux et bruyant de l'impérialisme

poétique, pendant que Barbier demeurait à peu près seul à protester

contre l'«idole». Il n'était pas de théâtre où l'on ne mît en scène

Napoléon à tous les âges et dans toutes les postures[730]. Qui se fût

promené dans Paris, en regardant aux vitrines des marchands de

gravures ou de statuettes, en feuilletant les brochures, en écoutant

les chansons populaires ou les harangues de carrefour, eût pu supposer

que la révolution de 1830 venait de restaurer la dynastie impériale.

Le gouvernement semblait d'ailleurs aider à cette illusion avec un

rare désintéressement: inaugurant cette politique un peu naïve qui

devait aboutir, en 1840, au «retour des cendres de l'Empereur», il

rétablissait la statue du grand homme sur la colonne Vendôme[731], de

la même main qui grattait partout les lys de la maison de France.

[Note 729: Voir mon étude sur le _Parti libéral sous la Restauration_,

p. 140 à 158.]

[Note 730: On donnait au Cirque le _Passage du mont Saint-Bernard_ et

toute une série de pièces sur l'Empereur; à la Porte Saint-Martin,

_Schoenbrunn et Sainte-Hélène_; à un autre théâtre, l'_Empereur_. Un

peu plus tard, on représentait au Vaudeville _Bonaparte lieutenant

d'artillerie_; aux Variétés, _Napoléon à Berlin_; à la Gaîté, la

_Malmaison et Sainte-Hélène_, à l'Opéra-Comique, _Joséphine; ou le

Retour de Wagram_; au théâtre du Luxembourg, _Quatorze Ans de la vie

de Napoléon_; aux Nouveautés, _Napoléon à Brienne_, où le rôle de

Napoléon était joué par mademoiselle Déjazet, et le _Fils de l'homme_,

où cette même actrice tenait le personnage du duc de Reichstadt; à

l'Odéon, _Trente Ans de l'histoire de France_, par Alexandre Dumas.

Dans les petits vaudevilles du boulevard, on glissait une scène du

temps de l'Empire, et, si c'était possible, on faisait paraître

«l'homme» lui-même: on croyait alors le succès assuré. Il n'était pas

jusqu'au théâtre miniature de M. Comte qui n'offrît un Napoléon en

raccourci. À l'Ambigu, dans une apothéose de Benjamin Constant, on

faisait dire par Talma à madame de Staël, dans les Champs Élysées:

... Vous n'auriez aucun travers,

Si vous n'aviez gardé rancune

Au grand héros qu'admire l'univers.

Enfin, dans une bouffonnerie sacrilége, où le christianisme était

traité comme la mythologie a pu l'être, de notre temps, dans certaines

opérettes, on montrait _Napoléon en paradis_. Il y était «seul,

au-dessus de tous», et l'on y faisait chanter au vieux soldat:

On craindrait qu'un jour de goguette,

Le caporal dise au Bon Dieu:

Ot' toi d'là que j' m'y mette!

Dans chaque théâtre, on cherchait quel acteur, par sa taille, par son

profil, par sa façon de mettre les mains derrière le dos, de jouer de

la lorgnette, de parler bref, pouvait le mieux représenter Napoléon.

Gobert, à la Porte Saint-Martin; Edmond, au Cirque, s'étaient fait

ainsi une sorte de réputation. La parodie s'en mêla. Aux Variétés, on

voyait arriver tous les Napoléons à la file, en bon ordre, au pas

militaire, ayant en tête le petit Napoléon du Théâtre miniature. Ils

se rangeaient en ligne, exécutaient au commandement tous les gestes et

mouvements consacrés; ils prononçaient tous à la fois les mêmes mots

historiques: «Soldats, je suis content de vous... Soldats, du haut des

pyramides, etc., etc.»]

[Note 731: Ordonnance du 8 avril 1831.]

Dans cette effervescence bonapartiste, l'opposition vit comme une

force sans emploi, dont elle crut habile de s'emparer. Elle s'en

servit surtout dans les questions étrangères, ne fût-ce qu'en

humiliant, par les souvenirs impériaux, les débuts nécessairement un

peu timides de la nouvelle monarchie. Ses meneurs se réclamaient des

Cent-Jours, au moins autant que de 1789 et de 1792; et chez beaucoup

d'entre eux, on serait embarrassé de dire ce qui prévalait, de la

prétention libérale ou de la dévotion napoléonienne: chez M. Mauguin

et le général Lamarque, c'était évidemment la seconde. Au Parlement,

toutes les fois qu'une proposition ou une pétition avait une couleur

bonapartiste, la gauche l'appuyait chaleureusement, qu'il s'agît de

ratifier rétrospectivement les grades conférés en 1815, de ramener le

corps de l'Empereur, ou de transférer au Panthéon les dépouilles du

maréchal Ney. Était-il question de mettre, dans une loi de

bannissement, les Bourbons sur la même ligne que les Napoléon, M. de

Salverte protestait à la tribune contre l'outrage fait à ces derniers.

Mêmes sentiments dans la presse. Bientôt, en août 1832, tous les

journaux de gauche célébreront pieusement les funérailles du duc de

Reichstadt. Dans le _National_, Carrel ne pouvait parler sans

enthousiasme de l'Empereur, sans attendrissement de son fils; il se

«faisait gloire d'être de l'école de Napoléon[732]», et le proclamait

«le grand esprit dont les traditions ont inspiré le peu de bien qui

s'est fait depuis quinze ans[733]». Ne lui objectez pas, avec M.

Thiers, que l'auteur du 18 brumaire «avait renversé à coups de pied le

premier essai de la république», il qualifiait cette parole

d'indécente, et il invoquait naïvement le témoignage du général

Bertrand, «cet ami fidèle de Napoléon», déclarant à la tribune que,

«dans ses conversations intimes, l'Empereur parlait du régime

républicain avec infiniment d'estime et confessait qu'il se fût

contenté du poste de directeur à son retour d'Égypte, si l'âge requis

ne lui eût manqué[734]». Sans doute, Carrel se défendait de vouloir,

pour le moment, une restauration impériale[735]; cette évocation du

passé était, surtout pour lui, une machine de guerre contre le

présent. «Le jour où Bonaparte est mort, disait-il, il est devenu le

type de toutes les oppositions faites et à faire aux gouvernements

monarchiques qui se succéderont en France; il a réuni en lui tant de

puissance que chaque parti peut l'opposer à ce qui lui paraît sans

force, sans ensemble et sans dignité.» Mais ce républicain était bien

aveugle, s'il ne voyait pas qu'une telle opposition préparait, pour

l'avenir, le succès de la cause bonapartiste, au moins autant qu'elle

nuisait actuellement à la monarchie. Les penseurs et les érudits

n'échappaient pas plus que les hommes d'action à cette obsession

napoléonienne; voyez Edgar Quinet: encore inconnu à cette époque, il

écrivait son poëme de _Napoléon_, où il faisait du vaincu de Waterloo

l'incarnation gigantesque et romantique de la démocratie, cherchait à

réveiller dans la France de 1830 les ressentiments de 1815, et rêvait

une sorte de république mélangée d'empire, sur laquelle planerait

l'homme qui avait vaincu les dynasties du vieux monde.

[Note 732: Article du 8 mars 1832.]

[Note 733: _Ibid._ du 4 octobre 1830.]

[Note 734: _Ibid._ du 22 mars 1834.]

[Note 735: «La France,--écrivait Carrel en août 1832 au moment de la

mort du duc de Reichstadt,--ne voulait pas d'un second Napoléon; c'est

elle, elle seule, qui continuera le grand homme.»]

Ce n'était pas dans la partie la plus violemment révolutionnaire de

l'opposition que le bonapartisme était le moins visible. La _Tribune_,

organe du jacobinisme extrême, comptait parmi ses collaborateurs M.

Belmontet, déjà, à cette époque, apôtre zélé, en vers et en prose, du

culte napoléonien; cet écrivain annonçait que «la république devait

nous venir à travers Napoléon II», et cette opinion lui valait d'être

recommandé aux électeurs par les chefs de la gauche. Une autre feuille

de même couleur et qui avait pour gérant M. Antony Thouret, la

_Révolution_, soutenait, d'une façon plus ouverte encore, la cause du

fils de l'Empereur; elle demandait «l'appel au peuple» et déclarait

que Napoléon II serait seul capable de donner les «institutions

républicaines», promises dans le prétendu programme de l'Hôtel de

ville[736]. Le bonapartisme ne se manifestait-il pas jusque dans les

émeutes? Le 9 mai 1831, les républicains avaient organisé un banquet

aux _Vendanges de Bourgogne_, pour célébrer le récent acquittement de

Godefroy Cavaignac et de ses amis; le repas terminé, les convives se

dirigèrent processionnellement, au chant de la _Marseillaise_, vers la

place Vendôme, entourèrent la colonne et se livrèrent, en l'honneur du

grand homme, à des danses patriotiques accompagnées de chants

séditieux. C'était, pour eux, un lieu habituel de pèlerinage; quelques

jours auparavant, le 5 mai, anniversaire de la mort de l'Empereur, la

grille et la base du monument avaient été surchargées de couronnes; le

gouvernement les ayant fait enlever, à cause des attroupements qui en

résultaient, il y eut une tentative d'émeute, où l'on acclama la

république, tout en distribuant des portraits du duc de Reichstadt.

Lors des émeutes de septembre, après la chute de Varsovie, on criait:

Vive l'Empereur! en même temps que: Vive la république! et: Vive la

Pologne! L'austère et farouche Godefroy Cavaignac n'échappait pas

lui-même aux compromissions de ce genre; en 1832, accompagné de

Guinard et de Bastide, il eut, en Angleterre, plusieurs entretiens

avec le comte de Survilliers, naguère le roi Joseph, qui, depuis la

révolution de Juillet, se remuait pour rétablir en France la fortune

de sa maison[737]. Il paraît qu'on ne put s'entendre; mais le fait

seul de l'entrevue est significatif.

[Note 736: M. Thouret fut condamné de ce chef à trois mois de prison,

le 7 février 1832. Il se fera remarquer parmi les républicains les

plus exaltés de 1848.]

[Note 737: Ce fait est rapporté dans les _Mémoires et Correspondance

du roi Jérôme_, et reproduit dans l'_Histoire du second Empire_, par

M. Taxile Delord.]

À cette époque, du reste, presque tous les hommes importants du parti

républicain étaient ou vont se mettre en relation avec les princes de

la famille impériale. Béranger dédiait à ceux-ci ses nouveaux volumes

de poésie, leur exprimait son regret de voir maintenir leur expulsion

du territoire français: c'est ce qu'il appelait «être bonapartiste

comme le peuple, mais nullement impérialiste». On verra bientôt

Carrel, découragé, écouter les ouvertures et caresser les ambitieuses

espérances du prince Louis-Napoléon[738]. Il n'était pas jusqu'à La

Fayette, naguère adversaire si vif de l'empire, qui n'eût des rapports

suspects avec ce prince[739]. Celui-ci, de son côté, tout entier déjà

à la pensée de relever sa maison, ne négligeait rien pour se mettre

dans les bonnes grâces des hommes de gauche. Dès 1832, il déclarait,

dans ses _Rêveries politiques_, avoir des «principes entièrement

républicains»; il s'indignait contre «ceux qui avaient flétri la belle

révolution de Juillet», et «qui, redoutant de planter l'arbre de la

liberté, ne voulaient qu'en greffer les rameaux sur un tronc que les

siècles avaient pourri et dont la civilisation ne voulait plus». Il

joignait à ces _Rêveries_ un _Projet de constitution_, où se mêlaient

le nom de république, l'établissement d'un souverain héréditaire et

inviolable, la souveraineté du peuple, le suffrage universel, le

plébiscite ratifiant l'avénement de l'héritier du trône, l'élection

des juges, le droit au travail et à l'assistance.

[Note 738: Peu de temps avant la mort de Carrel, vers 1835, le prince

Louis-Napoléon lui envoya un de ses agents, M. de Persigny. La

conversation s'engagea. Carrel se montra découragé de l'état du parti

républicain, se plaignant surtout du manque de chef. Il fut alors

question du prince. «Le nom qu'il porte, dit Carrel, est le plus grand

des temps modernes; c'est le seul qui puisse exciter fortement les

sympathies du peuple français. Si ce jeune homme sait comprendre les

nouveaux intérêts de la France, s'il sait oublier ses droits de

légitimité impériale pour ne se rappeler que la souveraineté du

peuple, il peut être appelé à jouer un grand rôle.» (LAITY, _Le prince

Napoléon à Strasbourg_. Paris, 1838.)]

[Note 739: C'est encore M. Laity qui a fait cette révélation. Voici

comme il raconte le fait: «En 1833, le général La Fayette fit dire au

prince qu'il désirait beaucoup avoir une entrevue avec lui... Le

rendez-vous fut donné. Le général reçut le prince avec la plus grande

cordialité; il lui avoua qu'il se repentait cruellement de ce qu'il

avait aidé à faire en Juillet; mais, ajoutait-il, la France n'est pas

républicaine, et nous n'avions alors personne a placer à la tête de la

nation; on croyait Napoléon II prisonnier à Vienne. Il engagea

fortement Napoléon-Louis à saisir la première occasion favorable de

revenir en France, car, disait-il, ce gouvernement-ci ne pourra pas se

soutenir, et votre nom est le seul populaire; enfin il lui promit de

l'aider de tous ses moyens, lorsque le moment serait arrivé.»]

Le caractère bonapartiste de l'opposition révolutionnaire et

républicaine était si manifeste, que, dès le premier jour, il frappait

les contemporains. Plusieurs de ceux-ci le signalèrent en 1831, peu

après l'avénement de Casimir Périer. Pendant que M. Thiers dénonçait,

dans une brochure, «les anarchistes se servant du nom de Napoléon,

parce qu'ils le trouvaient plus glorieux que le leur[740]», La

Fayette, alors encore en méfiance de l'empire, disait dans une lettre

intime: «Beaucoup de républicains renouvellent la fable du Cheval et

de l'Homme, et croient qu'en se laissant monter sur le corps par le

bonapartisme, ils s'en débarrasseront ensuite, ce qui est une grande

erreur[741].» À la même époque, un observateur clairvoyant et

impartial, le baron d'Eckstein, écrivait dans le _Correspondant_:

«Malgré leur démocratie radicale, les clubs sont exploités, à leur

insu, par l'esprit bonapartiste. Tel n'est pas l'intérêt des clubs,

mais il leur faut des auxiliaires puissants. Or ces auxiliaires

finiront par dominer nos radicaux; et si les affaires de la France

prenaient une funeste tournure, les jeunes républicains, qui

s'abandonnent à ce mouvement des clubs par un besoin d'activité mal

dirigé, auraient à s'en repentir; il est vrai que beaucoup d'entre eux

abandonneront alors la carrière des principes pour la carrière plus

lucrative des ambitions.» Peut-on dire que l'événement ait démenti

cette prédiction?

[Note 740: _La Monarchie de 1830_ (1831).]

[Note 741: Lettre du 22 juin 1831. _Mémoires de La Fayette_, t. VI.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 86 / 98 题