L'ATTAQUE RÉVOLUTIONNAIRE SOUS CASIMIR PÉRIER

(mars 1831--mai 1832)

I. L'émeute permanente de mars à septembre 1831. Les

Sociétés révolutionnaires. Le peuple commence à s'y

montrer.--II. La presse. Attaques contre le Roi. La

caricature. Attitude de Louis-Philippe en présence de tant

d'outrages.--III. Le parti républicain n'avait pas osé

déployer son drapeau en juillet 1830. Il le fait en avril

1831, à l'occasion d'un procès politique. Godefroy

Cavaignac. Évocation de 1793. Raisons de cette évocation.

Armand Marrast. Carrel passe à la république. Comment et

pourquoi?--IV. Ce qu'il y avait de bonapartisme dans le

parti républicain. L'effervescence napoléonienne après 1830.

Rapports des hommes de gauche avec la famille Bonaparte.

Avances que leur fait le prince Louis Napoléon. Pronostics

faits à ce sujet par les contemporains.

I

Rétablir l'ordre au dedans, tel était, après le maintien de la paix au

dehors, le second terme du programme ministériel. Pour comprendre la

vraie portée d'une formule qui, en d'autres temps, eût paru une

banalité, il faut se représenter à quelle sorte de barbarie la France

semblait alors revenue. L'émeute impunie, tolérée, quelquefois

caressée, exaltée même, était devenue l'état normal du pays.

L'avénement de Casimir Périer n'y mit pas fin; au contraire, l'esprit

de rébellion en fut comme exaspéré. De mars à septembre 1831,

l'insurrection, ou tout au moins l'agitation et le tumulte furent à

peu près permanents dans les rues de Paris: rassemblements et

promenades accompagnés de chants factieux, plantations d'arbres de la

liberté, bris de réverbères, sac de boutiques, attaques à main armée

contre les agents de la force publique, assauts de la foule contre

l'hôtel d'un ministre ou contre le palais du Roi. On demeurerait

stupéfait s'il fallait marquer sur un calendrier tous les jours qui

furent ainsi troublés. Chaque quartier était tour à tour le théâtre de

ces scènes, le faubourg Saint-Marceau ou le faubourg Saint-Antoine, la

place Vendôme ou la place du Châtelet, le Panthéon ou la porte

Saint-Denis. La cause du trouble était souvent un de ces incidents

qui, à une époque tranquille, eussent passé à peu près inaperçus: une

nouvelle des insurrections étrangères, un banquet, un procès

politique, une rixe de cabaret, ou, comme au mois de juin, la querelle

d'un passant avec un chanteur des rues. «Dans l'ordre ordinaire,

disait à propos de cette dernière émeute le _Journal des Débats_, cela

devait être fini au bout de deux heures; voilà cinq jours que cela

dure»; tels ces corps malades et peu sains où la moindre contusion

devient une plaie qu'on ne parvient plus à guérir. D'autres fois, le

désordre était prémédité, sans que les meneurs se donnassent la peine

de se cacher. Ainsi ils s'y prenaient un mois à l'avance pour préparer

le mouvement du 14 juillet, multipliant les excitations factieuses,

distribuant publiquement les mots d'ordre, poussant l'audace jusqu'à

faire imprimer le programme, et, pour ainsi parler, le scénario de

l'insurrection. Étrange vie que celle du Paris d'alors, sous cette

menace presque constante; à tout moment, il était interrompu dans ses

affaires et dans ses plaisirs; la rumeur de l'émeute montait des

quartiers populaires, les boutiques se fermaient à la hâte, le tambour

promenait, à travers les rues, la batterie fiévreuse et lugubre du

rappel, le bourgeois revêtait son uniforme et prenait son fusil avec

une sorte de colère inquiète et d'impatience fatiguée, puis il allait

tristement et honnêtement au-devant du danger inconnu, des balles, des

pierres ou des injures qui l'attendaient au premier carrefour. Pauvres

gardes nationaux! ils payaient cher la popularité dont ils s'étaient

enivrés après Juillet. Maintenant ils entendaient crier dans la foule:

À bas la garde nationale! comme naguère ils criaient eux-mêmes: À bas

les Suisses! S'ils ouvraient les journaux de gauche qui, il y a peu

de temps, les portaient aux nues, ils y voyaient railler leurs

angoisses et leurs combats. «Tout le monde, lisait-on dans le

_National_[691], se souvient d'avoir vu Potier, sur le théâtre des

Variétés, se jeter à plat ventre devant un mannequin qu'il a pris pour

un voleur, et puis, s'apercevant de sa méprise, revenir petit à petit

de sa terreur, s'approcher du mannequin, mettre la main dessus et

bientôt le frapper à coups de pied et à coups de poing, le terrasser

comme un véritable voleur, en lui adressant, de l'air le plus sérieux,

les injures les plus burlesques. Nous avons de fiers champions de

l'ordre public qui se conduisent avec l'être fantastique, demi-dieu ou

demi-diable, qu'ils appellent l'émeute, absolument comme M. Bonardin

avec ses voleurs-mannequins.» Pour prouver la réalité des périls

auxquels les gardes nationaux étaient exposés, Périer n'en était-il

pas réduit à apporter à la tribune le chiffre des tués et des blessés?

[Note 691: 15 mai 1831, article de Carrel.]

Les agitateurs ne pouvaient sans doute se flatter qu'une de ces

échauffourées suffirait à renverser le gouvernement. Seulement,

c'était pour eux une façon de répandre partout l'inquiétude,

d'entretenir le malaise, de prolonger l'anarchie révolutionnaire; ils

croyaient ainsi tout ébranler, empêcher que rien ne se fondât; puis,

dans ces désordres, ne se présenterait-il pas une occasion de surprise

où ils pourraient pousser l'attaque à fond et tout culbuter?

D'ailleurs, comme il arrive d'ordinaire, ce n'étaient pas les plus

capables et les plus clairvoyants du parti qui décidaient, mais les

écervelés, les aventuriers, les violents; les autres étaient

contraints de suivre, par point d'honneur ou par crainte de devenir

suspects. Leur reprochait-on, au nom du gouvernement, de faire appel à

la violence? «Nous continuons seulement, répondaient-ils avec une

sorte d'ingénuité, ce que vous nous louiez d'avoir fait en Juillet.»

Il était facile de discerner, dans ces émeutes, l'action des sociétés

populaires. Après la révolution, il y avait eu une véritable

efflorescence de clubs; on se fût presque cru en 1792, aux beaux

jours des jacobins et des cordeliers: c'étaient la _Société de l'Ordre

et du Progrès_, la _Loge des Amis de la vérité_, l'_Union_, les

_Réclamants de Juillet_, la _Société gauloise_, l'_Association des

écoles_, les _Amis de la patrie_. L'une de ces sociétés, celle des

_Amis du peuple_, prit bientôt une importance prépondérante. Là se

rencontraient les meneurs les plus en vue et les plus actifs: Godefroy

Cavaignac, Guinard, Marrast, Raspail, Trélat, Flocon, Blanqui, Antony

Thouret, Charles Teste, les deux Vignerte, Hubert, Fortoul,

Delescluze, Avril, Gervais. Plusieurs députés, La Fayette, Gabet, de

Ludre, Lamarque, Audry de Puyraveau, Laboissière, Dupont de l'Eure,

Garnier-Pagès, étaient, les uns membres, les autres protecteurs des

_Amis du peuple_. Au début, l'association et le club avaient

fonctionné ouvertement, en dépit de l'article 291 qui paraissait

caduc. Mais on sait comment, en septembre 1830, le club fut fermé,

dans un jour de colère bourgeoise, et l'association déclarée dissoute

par jugement. Il se fit alors une transformation. Sans revenir aux

procédés mystérieux des anciennes Ventes de _carbonari_, les _Amis du

peuple_ se masquèrent un peu plus, non pour cacher leur existence qui

était notoire, mais pour ne pas se mettre trop brutalement en

contradiction avec la loi. Ils tinrent toujours des réunions

auxquelles assistaient parfois jusqu'à quinze cents personnes, et dont

les délibérations étaient imprimées[692]; seulement ce n'était plus un

club public annoncé par affiches; personne autre que les affiliés

n'était censé y assister. En même temps, l'association, bien loin de

se disperser, resserra ses liens, étendit même ses ramifications en

province, sauf à prendre soin que chaque section ne parût pas être

composée de plus de vingt personnes. Encore ne se crut-on vraiment

astreint à cette dernière précaution que quand l'avénement de Périer

eut produit un effet d'intimidation qu'on ne pouvait attendre des

hésitations ou des complaisances de M. Laffitte. Dans ce

demi-mystère, les _Amis_ _du peuple_ travaillèrent plus ardemment que

jamais à discipliner les éléments de révolte, à recruter les

mécontents, à centraliser et à activer la propagande séditieuse, à

exciter, à aigrir, à exaspérer les émotions et les haines, à

entretenir l'agitation, à provoquer et à développer les émeutes.

[Note 692: On ne se gênait pas pour attaquer le Roi dans ces réunions.

Henri Heine, y étant entré un jour, au commencement de 1832, avait

entendu l'orateur «tonner contre ces boutiquiers qui avaient été

chercher pour roi Louis-Philippe, la boutique incarnée, qu'ils

choisirent dans leur propre intérêt, non dans celui du peuple, qui

n'était pas complice d'une si indigne usurpation». (Henri HEINE, _De

la France_, p. 59.)]

À cette époque, les sociétés révolutionnaires paraissent

principalement composées de bourgeois: hommes de lettres, avocats,

médecins, commis, étudiants, élèves de l'École polytechnique. Dans les

réunions où elles délibèrent, le peuple est à peu près absent. Il est

même relativement peu nombreux dans les désordres de la rue. Il ne lit

guère les journaux de gauche: on le voit au chiffre très-réduit de

leur tirage. Cependant, à y regarder de près, on peut déjà remarquer

que les meneurs cherchent à attirer les ouvriers, et qu'ils commencent

à les ébranler. Grave changement dont l'origine remonte à 1830. Sous

la Restauration, le peuple ne comptait pas dans la politique, et

l'opposition la plus avancée ne songeait pas à lui. Carrel le

reconnaissait peu de temps après la révolution: «Était-il question du

peuple dans nos affaires, à l'époque de l'Adresse des 221?... Nous

nous excitions entre nous, docteurs, négociants, députés, gens de

lettres... Pas le plus petit soupçon de ce qui se passait au-dessous

de nous, dans la classe privée de droits politiques, qui n'était pas

admise à l'honneur peu dangereux des résistances constitutionnelles.»

Cela était tellement vrai, que le _National_, le plus violent des

journaux d'opposition, avait reproché précisément à M. de Polignac de

chercher son appui «dans une nation autre que celle qui lit les

journaux, qui s'anime aux débats des Chambres, qui dispose des

capitaux, commande l'industrie et possède le sol»; de «descendre dans

les couches inférieures de la population où l'on ne rencontre plus

d'opinion, où se trouve à peine quelque discernement politique, et où

fourmillent, par milliers, des êtres bons, droits, simples, mais

faciles à tromper et à exaspérer, qui vivent au jour le jour, et,

luttant, à toutes les heures de leur vie, contre le besoin, n'ont ni

le temps ni le repos de corps et d'esprit nécessaires pour pouvoir

songer quelquefois à la manière dont se gouvernent les affaires du

pays[693]». Grande fut la surprise de cette opposition, quand sa

campagne aboutit, en Juillet, à faire descendre dans la rue et

triompher derrière les barricades ce peuple auquel elle pensait si

peu, et qui, au fond, lui faisait si grand'peur. Dès lors, les

conditions des luttes politiques n'allaient-elles pas changer? Ce

peuple consentirait-il à redevenir étranger aux affaires publiques,

après y avoir joué momentanément un rôle si vanté, et avoir exercé, le

fusil en main, ce que ses nouveaux partisans appelaient sa

souveraineté? En tout cas, n'avait-on pas indiqué ainsi aux opposants

du lendemain de quel côté ils pourraient chercher un concours? Aussi,

pendant que les anciens meneurs parlementaires, parvenus au pouvoir,

se flattaient de reprendre, comme sous la Restauration, leur politique

exclusivement bourgeoise, les agitateurs révolutionnaires commençaient

à faire de la propagande dans le peuple, lui parlaient de ses droits,

de son émancipation, surtout de son bien-être, déclaraient que 1830

devait être pour lui ce qu'avait été 1789 pour le tiers état,

tâchaient de l'embaucher dans les associations révolutionnaires et

d'en faire l'armée permanente de l'émeute. Il peut sembler qu'au

premier moment cette propagande n'eut qu'un succès restreint.

Toutefois le mouvement était donné, et il ne s'arrêtera pas. Plus on

ira, plus la proportion des ouvriers sera considérable dans les

sociétés secrètes, et plus, par suite, les idées socialistes y

prévaudront. C'est là un fait considérable, et cette modification

démocratique apportée au caractère des luttes politiques ne doit pas

être oubliée, quand on cherche à déterminer les conséquences de la

révolution de 1830; celle-ci a commencé ce que 1848 devait consommer

par la proclamation du suffrage universel.

[Note 693: _National_ du 22 juillet 1830.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 83 / 98 题