VI

Casimir Périer avait été hardi en Belgique; il devait l'être plus

encore en Italie. On sait en quelle situation la retraite des

Autrichiens, le 15 juillet 1831, avait laissé les États de l'Église.

Le Pape avait refusé de s'engager à faire les édits sur commande et à

heure fixe, exigés par le gouvernement français; mais il n'avait pas

pour cela renoncé à opérer des réformes. Dès le 5 juillet, avant même

la retraite des troupes autrichiennes, un édit réorganisa

l'administration provinciale et municipale, faisant aux libertés

locales une part plus large que celle qui leur était alors accordée en

France[641]. Dans les Légations, toutes les fonctions civiles furent,

en fait, confiées à des laïques. La réforme judiciaire ne pouvait

s'improviser aussi vite; toutefois, avant la rentrée des tribunaux,

des édits, en date des 5 et 31 octobre et du 5 novembre, réglèrent

les juridictions et les procédures d'après des principes entièrement

nouveaux; ils ne supprimaient pas les tribunaux ecclésiastiques pour

les causes que leur déférait le droit canon; ils laissaient aussi

subsister ce mélange de la discipline spirituelle et de la police

civile, cette sorte de confusion du for intérieur et du for extérieur,

qui paraissaient la conséquence du double caractère religieux et

politique du souverain, et que les moeurs romaines supportaient plus

facilement que les nôtres; néanmoins les améliorations étaient réelles

et faisaient disparaître la plupart des abus trop réels qui rendaient

la justice de l'État pontifical impuissante, onéreuse ou suspecte.

Enfin, un édit du 21 novembre institua, sous le titre de _congrégation

de révision_, un conseil central chargé spécialement du contrôle

financier: c'était l'embryon de la consulte d'État demandée par la

Conférence. Le Pape avait donc à peu près rempli tous les _desiderata_

du Mémorandum du 21 mai: il ne prétendait pas, du reste, avoir dit son

dernier mot; bien au contraire, les divers édits invitaient les corps

délibérants qu'ils instituaient à rechercher eux-mêmes et à indiquer

au souverain les améliorations qui pourraient encore être ajoutées.

[Note 641: Dans chaque délégation était un _prolégat_; une

_congrégation gouvernative_, composée de quatre propriétaires de la

province, assistait le prolégat et délibérait sur toutes les affaires;

enfin un conseil provincial était nommé par le souverain sur une liste

en nombre triple émanant de l'élection. Chaque commune avait un

conseil municipal élu et un gonfalonier nommé par le gouvernement

entre trois candidats présentes par les conseils municipaux.]

Dans la cour romaine, tous sans doute ne s'intéressaient pas également

au succès de ces réformes: quelques-uns désiraient leur échec;

plusieurs ne se prêtaient à cette sorte d'essai que par déférence pour

les puissances, mais sans grande confiance dans le résultat.

Toutefois, la droiture personnelle du Pape et la faiblesse extrême de

son gouvernement étaient une garantie que les concessions décrétées

sur le papier ne pourraient être marchandées et restreintes dans

l'exécution. Dans les provinces, en effet, pas d'autre force armée

qu'une garde civique ayant nommé elle-même ses officiers; des

fonctionnaires hors d'état de résister au mouvement réformiste, la

plupart sympathiques à ce mouvement, quelques-uns même anciens

insurgés. Les «libéraux» des Légations étaient donc bien assurés de ne

rencontrer aucun obstacle, s'ils voulaient user des armes légales qui

leur avaient été remises et développer les germes féconds de

_self-government_ contenus dans les édits pontificaux; jamais

population ne s'était trouvée dans des conditions plus favorables pour

faire prévaloir, sans révolte, ce qu'il pouvait y avoir de légitime et

de raisonnable dans ses réclamations.

Mais, nous l'avons déjà fait observer, les meneurs du mouvement italien

n'avaient nulle envie de se prêter à une réforme dont l'effet eût pu

être d'assurer l'existence du gouvernement qu'ils voulaient renverser.

Aussi affectèrent-ils, tout de suite, de traiter les édits d'amère

dérision, de comédie menteuse et perfide dont ils ne consentaient pas à

être les dupes. Croyant ou feignant de croire que les réformes concédées

l'étaient sans sincérité, comme un expédient passager, et avec

l'arrière-pensée de les retirer au premier symptôme de contre-révolution

en Europe, ils disaient à M. de Sainte-Aulaire[642]: «Il y a pour nous,

libéraux italiens, péril en la demeure. Nous devons forcer de voiles

pendant que nous avons bon vent, afin d'être entrés au port avant

l'orage. Il nous faut de l'irrévocable, et tant que nos droits n'auront

pas été reconnus et garantis par un pacte solennel, tant que nous

n'aurons pas obtenu toutes les institutions dont l'ensemble seul peut

assurer la liberté constitutionnelle, nous devons rester sur la

défensive et ne point accepter des améliorations partielles.» Leur thèse

était d'ailleurs d'une parfaite simplicité. À les entendre, les

provinces ayant reconquis leur indépendance en 1831, le Pape n'avait

plus de droits antérieurs à invoquer, et sa souveraineté ne pouvait être

rétablie qu'en vertu d'un pacte librement discuté, de puissance à

puissance, entre le pontife et ses anciens sujets. Comme premières

conditions, ils exigeaient la reconnaissance de la souveraineté du

peuple, une constitution décrétée par une assemblée nationale et jurée

par le Pape. Jusqu'à la conclusion de ce pacte, dans les trois provinces

de Bologne, de Ravenne et de Forli, où se concentrait, pour le moment,

l'agitation révolutionnaire, on ne laissait exécuter ni même publier

aucun édit du Saint-Siége; on ne payait à ce dernier aucun impôt; le

drapeau pontifical était remplacé par les trois couleurs italiennes; la

garde civique obéissait aux agitateurs; les représentants de l'autorité

centrale, par impuissance ou par complicité, suivaient le mouvement;

tout le pouvoir était ouvertement aux mains des chefs de l'insurrection

de février 1831. Révolte singulière, d'ailleurs, sans violence

apparente, par cette raison que personne ne tentait de la réprimer. On

eût dit que le gouvernement pontifical s'était résigné à laisser

s'établir dans ces provinces une sorte d'interrègne.

[Note 642: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Tous les

documents qui vont être cités au cours de ce récit, sans indication de

source spéciale, sont tirés de ces mémoires.]

L'ambassadeur de France à Rome, inquiet des conséquences d'un tel

désordre et pour l'autorité pontificale et pour la politique

française, s'épuisait en avertissements aux chefs du mouvement. «Votre

intérêt, ne se lassait-il pas de leur dire ou de leur écrire, est de

profiter des bonnes intentions de votre souverain, et surtout de la

faveur des circonstances. Le Pape, sans forces militaires pour vous

contraindre, vous tiendra compte d'une soumission qui paraîtra

volontaire et l'achètera au prix de toute concession qui n'impliquera

pas l'abandon complet de sa souveraineté. Votre erreur est de croire

que vous êtes maîtres de la situation et que vous pouvez choisir le

moment et les conditions de votre soumission. L'état actuel de vos

provinces est un scandale qui ne pourra se prolonger longtemps

impunément. La France elle-même s'en indigne. Mes instructions me

prescrivent d'appuyer les demandes que vous présenterez à votre

souverain dans des formes respectueuses et régulières; mais elles me

prescrivent aussi de soutenir l'autorité du Pape et d'appuyer son

gouvernement. Je serai le premier à me prononcer énergiquement contre

vous, si vous persistez à rester en dehors des voies légales. Dans ce

cas, d'ailleurs, le Pape fera avancer les troupes qu'il travaille à

réunir, et si ces troupes sont repoussées, les Autrichiens ne

laisseront pas assurément la république triompher aux portes de la

Lombardie.» Par moments, M. de Sainte-Aulaire pouvait croire que ses

conseils étaient enfin entendus; mais, bientôt après, les violents

reprenaient le dessus. Aux avertissements de l'ambassadeur, ils

opposaient les encouragements que leur envoyaient de France les chefs

de la gauche, en partie liée avec ces derniers contre le ministère

Périer, et ils tâchaient comme eux de se persuader que ce ministère

serait bientôt renversé[643]. M. de Sainte-Aulaire n'était d'ailleurs

soutenu par personne dans l'effort honnête qu'il tentait. La

Conférence ne se réunissait plus; le représentant de l'Angleterre

avait quitté Rome; quant à l'ambassadeur d'Autriche et à ses deux

alliés de Russie et de Prusse, ils se tenaient cois, considérant, non

sans quelque satisfaction maligne, les embarras d'une politique que la

France avait imposée. À Paris même, notre ambassadeur ne trouvait

guère plus de secours: vainement appelait-il l'attention de son

gouvernement sur des désordres dont la conséquence pouvait être une

seconde intervention de l'Autriche, et le pressait-il de se concerter

dès maintenant avec les autres puissances pour prévenir une telle

extrémité, il ne recevait même pas de réponse à ses dépêches. Depuis

que le cabinet français avait obtenu par l'évacuation de Bologne

l'effet qu'il désirait produire sur l'opposition, il semblait ne plus

s'occuper des affaires d'Italie; sans méconnaître le péril qui pouvait

résulter un jour de la révolte des Légations, il croyait avoir le

temps d'y pourvoir, et, en attendant, il se laissait entièrement

distraire et absorber par d'autres questions plus proches et plus

pressantes; c'était le moment où il intervenait en Belgique et

négociait le traité des Vingt-quatre articles.

[Note 643: «L'opinion libérale en Italie, écrivait, de Turin, M. de

Barante, le 31 décembre 1831, reçoit toute l'influence des réfugiés et

de la faction qui, en France, a mis son espoir dans la guerre et la

propagande. C'est la même exaspération, la même haine contre M. Périer

et M. Sébastiani, les mêmes discours outrageants contre le roi

Louis-Philippe. Une espérance succède à une autre, une illusion vient

remplacer l'illusion dissipée. Ç'a été d'abord les élections, puis la

majorité; après un instant de découragement, Lyon est venu réchauffer

le parti, qui maintenant compte sur la discussion du budget. Il paraît

qu'on a fait dire dans les Légations de ne point céder à l'autorité

pontificale et de tenir bon encore un mois.» (_Documents inédits._)]

Cependant le cardinal Bernetti ne cachait pas à l'ambassadeur de

France que la patience du Pape était à bout. Dès le début, Grégoire

XVI avait dit à M. de Sainte-Aulaire: «C'est une expérience à faire;

nous la jugerons par ses résultats; jusqu'ici, convenez qu'ils ne

s'annoncent pas d'une manière favorable.» Depuis, en présence de

l'audace croissante des agitateurs qui convoquaient une convention à

Bologne, levaient des impôts et organisaient publiquement une armée

insurrectionnelle, le Pontife n'avait-il pas dû être plus dégoûté

encore de cette «expérience»? Les cardinaux _zelanti_ avaient beau jeu

à lui répéter chaque jour: «Qu'a-t-on gagné à se soumettre à la

Conférence? Les édits rendus en exécution du _Memorandum_, loin de

calmer les populations, les ont rendues plus exigeantes, plus

révoltées. Qu'attend-on pour se soustraire à tant d'indignités?

L'impunité de Bologne et de la Romagne n'est-elle pas faite pour

ébranler les provinces encore fidèles? Il n'y a plus un moment à

perdre pour abandonner une politique déshonorante, désormais jugée.»

Cet avis finit par prévaloir dans les conseils du Vatican; et, le 8

décembre 1831, le cardinal Bernetti annonça tristement à notre

ambassadeur que résolution était prise de soumettre la révolte à main

armée. Le cardinal prince Albani, octogénaire, mais l'un des plus

ardents des _zelanti_ et l'antagoniste déclaré du secrétaire d'État,

était nommé au commandement des troupes pontificales. Ces troupes,

levées à la hâte, mal armées, mal disciplinées, ne s'élevaient pas à

plus de cinq mille hommes: prendre l'offensive avec des moyens si

insuffisants ne s'expliquait qu'avec l'arrière-pensée d'une nouvelle

intervention autrichienne.

Une perspective aussi grave ne permettait pas au cabinet français de

négliger plus longtemps les affaires d'Italie. D'ailleurs, dès les

premiers jours de décembre, il en avait été saisi par une

communication fort pressante de l'ambassadeur d'Autriche[644]. S'il

avait trop tardé à se mettre en route, du moins il n'hésita pas sur la

direction à suivre. Pas un moment il ne laissa voir la moindre

tentation d'être complaisant à la révolte; il voulait, au contraire,

s'entendre avec les autres cabinets, notamment avec celui de

Vienne[645], pour rétablir l'autorité du Pape; seulement, il avait en

même temps le souci très-légitime que cette oeuvre s'accomplît sans

mettre en péril l'influence française et la politique de réformes.

Casimir Périer, usant une fois de plus de son procédé accoutumé,

convoqua les ambassadeurs d'Autriche, de Prusse et de Russie à une

conférence qui eut lieu le 14 décembre. Il y fut convenu «que les

représentants des quatre puissances à Rome amèneraient le Saint-Siége

à leur adresser un exposé complet de la marche qu'il avait suivie pour

rétablir l'ordre dans les Légations, et des mesures qu'il avait

adoptées pour se conformer au système d'indulgence, de réformes et

d'amélioration conseillé par la Conférence; qu'en réponse à cet exposé

les mêmes représentants, prenant acte des améliorations effectuées et

promises, exprimeraient, au nom de leurs cours, la désapprobation de

la conduite des agitateurs, dans la forme la plus propre à agir sur

leur esprit et à les éclairer sur leur position en Europe». Il était

admis que l'Autriche appuierait cette démonstration par des mouvements

de troupes sur ses frontières. Notre gouvernement se flattait de

décourager ainsi l'insurrection et de prévenir ce qu'il tenait

par-dessus tout à écarter, une nouvelle intervention de l'armée

impériale[646]. Si ces mesures ne suffisaient pas, les puissances se

«réservaient de procéder à des déterminations plus décisives».

[Note 644: M. de Metternich écrivait au comte Apponyi, le 1er décembre

1831: «Je prévois que le gouvernement sera fort occupé; cela ne devra

pas vous empêcher de traiter avec énergie l'affaire des Légations.

Nous avons laissé venir les choses au point où le remède doit être

porté et où, par conséquent, la nécessité de son emploi doit sauter

aux yeux. La partie que nous avons jouée a été pleine de risques, et

cependant nous ne nous y sommes pas refusés. M. Périer devra de

nouveau reconnaître dans notre conduite une large somme d'égards pour

sa position... La question n'est pas volontaire; la chose n'est pas à

laisser ou à prendre; il faut l'empoigner, sans quoi elle nous tuera.

C'est à faire saisir la force de cette vérité que vous et MM. vos

collègues de Russie et de Prusse devez vous appliquer.» (_Mémoires de

M. de Metternich_, t. V, p. 145.)]

[Note 645: M. de Barante, vers cette époque, ayant cru devoir tenir un

langage assez comminatoire à l'ambassadeur d'Autriche à Turin, pour le

cas où il y aurait une seconde intervention, le général Sébastiani lui

en exprima son déplaisir: «Un langage plus vague et moins formel,

dit-il, eût été peut-être plus conforme aux relations complétement

amicales et conciliantes qui existent en ce moment entre les grandes

puissances, relativement à cette question. En effet, nous continuons à

chercher, dans un parfait accord avec l'Autriche et nos autres alliés,

les moyens de mettre fin à l'état d'anarchie qui afflige la Romagne.»

(Dépêche du 14 janvier 1832, _Documents inédits_.)]

[Note 646: Le général Sébastiani écrivait à M. de Barante, en lui

rendant compte de cette décision: «Ce que nous nous proposons avant

tout, c'est d'empêcher, s'il est possible, l'intervention armée de

l'Autriche.» (Dépêche du 14 janvier 1832, _Documents inédits_.)]

Les représentants des quatre puissances à Rome, obéissant à

l'impulsion venue de Paris, se mirent aussitôt à l'oeuvre. La

Conférence reprit ses séances interrompues depuis cinq mois. Le

cardinal Bernetti, vivement pressé, consentit à suspendre

provisoirement la mise en mouvement des troupes pontificales. Puis, le

10 janvier, il adressa aux ambassadeurs la note désirée par leurs

cours. On ne put s'entendre pour y faire une réponse commune, parce

que le représentant de la France ne voulait rien dire qui impliquât

adhésion sans condition à une intervention éventuelle des Autrichiens;

il déclara, au contraire, que, si ce cas se présentait, il

«demanderait des garanties et des compensations». Mais, sauf cette

réserve, les quatre plénipotentiaires furent d'accord pour exprimer,

chacun de leur côté, leur réprobation de la révolte; ils témoignèrent

aussi l'espoir que le gouvernement romain, en récompense du concours

qui lui était donné, persisterait dans les réformes où il s'était

engagé sur les conseils de l'Europe. M. de Sainte-Aulaire avait tenu

d'autant plus à faire insérer cette dernière déclaration dans les

quatre notes, que le cardinal Bernetti ne lui avait pas caché

l'ébranlement de sa situation personnelle par suite de l'influence

croissante des _zelanti_. La note de l'ambassadeur de France, datée du

12 janvier, n'était pas la moins énergique contre les révoltés; après

avoir énuméré les édits réformateurs publiés depuis six mois et les

promesses faites par le Pape de les compléter prochainement, il

déplorait l'ingratitude des populations, reconnaissait le droit et le

devoir du Saint-Siége de rétablir son autorité souveraine, et,

prévoyant le cas où ses troupes rencontreraient une résistance

coupable, il ajoutait: «Le soussigné ne fait aucune difficulté de

déclarer que les auteurs de cette résistance, aussi insensée dans son

but que fatale dans ses résultats, seraient considérés en France comme

les plus dangereux ennemis de la paix générale. Fidèle à sa politique

tant de fois proclamée, le gouvernement du Roi emploierait, au besoin,

tous les moyens pour assurer l'indépendance et l'intégrité des États

du Saint-Père. La bonne intelligence qui existe entre lui et ses

augustes alliés est une garantie certaine que ses voeux à cet égard

seront accomplis.» Le cardinal Bernetti fit aussitôt publier, le 14

janvier 1832, dans le journal officiel de Rome, les notes des quatre

ambassadeurs, et il y joignit un manifeste par lequel il adjurait les

habitants des Légations de rentrer dans le devoir et de ne pas attirer

sur leur pays les maux de la guerre civile et de la guerre étrangère.

Ce qui se passait depuis quelques semaines dans ces provinces pouvait

donner quelque espoir dans l'efficacité de ces démarches. Tant qu'ils

n'avaient cru avoir affaire qu'aux troupes papales, les révoltés ne

s'en étaient montrés nullement émus; ils ne s'étaient même pas

beaucoup effrayés de l'éventualité d'une intervention autrichienne,

persuadés que nous serions forcés alors de nous y opposer et qu'il en

résulterait une guerre générale. Mais du jour où ils avaient vu toutes

les puissances, y compris la France, se concerter pour soutenir

l'autorité du Saint-Siége, le découragement et l'inquiétude les

avaient gagnés. Avec cette promptitude qu'ont parfois les Italiens à

tourner sans vergogne le dos au danger, les plus prévoyants et non les

moins compromis avaient donné le signal d'une sorte de sauve qui peut:

c'était presque à croire qu'il y aurait émulation à qui viendrait le

premier offrir sa soumission. Les publications du 14 janvier

n'allaient-elles pas précipiter cette dissolution déjà commencée, et

ne se trouverait-on pas ainsi avoir eu raison de la révolte sans

recourir à la force? Divers symptômes le faisaient supposer. En tout

cas, si tardive que fût l'intervention diplomatique de l'Europe, il

convenait que le gouvernement pontifical lui laissât le temps de

produire son effet et attendît au moins quelques jours avant de

recourir à d'autres moyens.

C'est ce que ne permit pas l'impatience du cardinal Albani. Depuis un

mois, il ne subissait qu'en maugréant les délais imposés par la

diplomatie, et faisait savoir à Rome qu'il ne pouvait plus longtemps

retarder son attaque. Du revirement qui se manifestait dans les

Légations, il concluait seulement qu'une action militaire n'y

rencontrerait pas de résistance sérieuse, et que dès lors une chance

s'offrait de rétablir l'autorité du Pape, sans avoir à compter avec

les conseils de réformes donnés par l'Europe. S'il échouait, il en

serait quitte pour appeler les troupes autrichiennes avec lesquelles

il paraissait bien avoir partie liée. Cinq jours seulement après la

publication des notes, lorsqu'elles étaient à peine parvenues dans les

Légations, le fougueux vieillard, sans avoir reçu aucun ordre de Rome,

mais abusant des pleins pouvoirs qu'on avait eu l'imprudence de lui

confier[647], mit sa petite armée en mouvement et la fit entrer sur le

territoire des provinces révoltées: elle rencontra, le lendemain 20

janvier, près de Cézène, les gardes civiques de Bologne et des villes

voisines, et leur infligea une sanglante défaite. Il semblait que

cette victoire dût déterminer une soumission générale. Mais les

troupes pontificales, qui comptaient dans leurs rangs beaucoup de

vagabonds et d'aventuriers, se livrèrent, dans Cézène et surtout dans

Forli, à des actes de brigandage et de cruauté qui, exploités par les

habiles, grossis par la rumeur publique, provoquèrent dans les

Légations un cri d'indignation et de vengeance. Les populations, tout

à l'heure disposées à capituler, se levèrent en armes. Surpris,

troublé, ne se sentant pas en force, le cardinal prit, cette fois

encore, sur lui, et sans avoir demandé les ordres de son

gouvernement[648], d'implorer le secours des Autrichiens. Ceux-ci, qui

se tenaient prêts, répondirent immédiatement à cet appel. Dès la nuit

du 23 au 24 janvier, ils franchissaient la frontière, et, le 28, ils

rentraient à Bologne, sans avoir rencontré l'ombre d'une résistance,

acclamés même par les populations, qui voyaient dans leur présence une

protection contre les soldats du cardinal Albani.

[Note 647: Quelques jours après, le cardinal Bernetti déclarait à M.

de Sainte-Aulaire «que le cardinal Albani avait fait un usage peu

judicieux du pouvoir discrétionnaire qui lui avait été confié par le

Pape».]

[Note 648: Le cardinal Bernetti était si peu au courant que, le 26

janvier, il déclarait à M. de Sainte-Aulaire, en l'autorisant à en

transmettre l'assurance à son gouvernement, qu'aucun secours n'avait

été demandé à l'Autriche, et que, suivant toute apparence, le Pape ne

serait pas réduit à employer cette ressource extrême.]

Le gouvernement français se retrouvait donc en face de la même

difficulté dont il avait eu tant de peine à se tirer six mois

auparavant, difficulté aggravée par cela seul qu'elle se renouvelait.

La précipitation avec laquelle l'entrée en campagne du cardinal Albani

et l'intervention des Autrichiens s'étaient produites au moment même

où commençait à s'exécuter le plan de pacification concerté entre les

puissances, donnait à toute cette affaire un caractère de surprise

préméditée, de coup monté à notre insu et contre nous, qui nous la

rendait encore plus déplaisante[649]. Peut-être n'était-ce qu'une

apparence. Certains indices feraient croire que le cabinet de Vienne

était le premier à trouver que ses généraux avaient été un peu

vite[650]. Son impression était au moins fort mélangée; s'il jouissait

d'avoir fait acte de suprématie en Italie, il ne laissait pas en même

temps que d'être un peu troublé des risques auxquels il s'exposait

ainsi et fort désireux de nous amadouer[651]. Quoi qu'il en fût

d'ailleurs des secrets sentiments du gouvernement impérial, le silence

et l'inaction nous étaient impossibles. Après s'être fait honneur

d'avoir substitué le concours européen à l'action exclusive du

cabinet de Vienne, la politique réformatrice de la France à la

politique répressive et réactionnaire de l'Autriche, notre ministère

pouvait-il accepter le démenti qui lui était donné? Après s'être tant

vanté d'avoir imposé l'évacuation en juillet 1831, pouvait-il, en

janvier 1832, assister tranquillement à une nouvelle intervention? La

mortification eût été bien plus grande que la première fois; il s'y

fût joint ce je ne sais quoi d'un peu ridicule propre aux niais qui se

font jouer et aux fanfarons qui se laissent braver. En Italie, plus

que jamais, notre influence courait le risque d'être absolument

ruinée[652]. En France, l'opposition se flattait déjà d'avoir retrouvé

un terrain favorable pour attaquer le cabinet: elle montrait dans la

conduite du cardinal Albani la conséquence de la note adressée, le 12

janvier, par M. de Sainte-Aulaire au gouvernement pontifical, et

menait bruyamment une campagne d'indignation contre les excès des

troupes papales. La politique conservatrice paraissait abaissée et

compromise; il fallait quelque coup d'éclat pour la relever, mais un

coup d'éclat calculé de telle sorte qu'il ne mît pas en péril la paix

de l'Europe ou l'autorité du Pape, qu'il ne servît les desseins ni des

belliqueux de Paris, ni des révolutionnaires de Bologne.

[Note 649: Quelques jours plus tard, le 13 mars, dans un _memorandum_

où il rappelait tous les faits, Casimir Périer disait, au sujet de la

nouvelle intervention autrichienne: «La précipitation avec laquelle

elle avait lieu permettait de croire qu'elle était le résultat d'un

concert préalable dont on nous avait caché l'existence; ce n'était que

dans cette hypothèse qu'on pouvait se rendre compte de quelques

incidents singuliers et particulièrement d'une proclamation

autrichienne qui, datée du 19 janvier, trois jours avant l'appel du

cardinal Albani, annonçait déjà la marche des troupes impériales.

Depuis, les cours de Rome et de Vienne nous ont donné des

éclaircissements qui tendent à expliquer ces malentendus d'une manière

toute naturelle et à en rejeter le tort sur le zèle indiscret ou sur

l'imprévoyance de leurs agents; nous sommes loin de mettre en doute la

sincérité de ces explications...» (_Documents inédits._)]

[Note 650: La princesse de Metternich, fort animée cependant contre la

France, écrivait, dans son journal intime, le 31 janvier 1832: «Je

suis allée auprès de Clément (son mari), qui m'a lu un grand travail

qu'il venait de terminer pour Paris. L'entrée de nos troupes à

Bologne, entrée aussi inattendue qu'inutile, peut amener la chute de

Périer... Nous sommes fatigués de jouer le triste rôle de police

pontificale.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. V, p. 228.)]

[Note 651: Cf. entre autres les conversations de M. de Bombelles,

ambassadeur d'Autriche à Turin, avec M. de Barante. (Correspondance

diplomatique de M. de Barante, _Documents inédits_.)]

[Note 652: Voy. notamment la correspondance de M. de Barante.

(_Documents inédits._)]

Le problème était singulièrement complexe et difficile. Casimir Périer

l'aborda avec sa résolution habituelle. Par suite d'une maladie du

général Sébastiani, il avait pris complétement en main toute la

direction des affaires étrangères. Si soudaine qu'elle fût,

l'intervention ne le prenait pas tout à fait à l'improviste. Quand, au

mois de décembre 1831, son attention avait été rappelée sur la

question italienne, il avait prévu les diverses hypothèses, et, tout

en désirant, en espérant même échapper à une nouvelle occupation

autrichienne, il avait arrêté, à part soi, son plan de conduite pour

le cas où elle se produirait, et l'avait aussitôt exposé en ces termes

à son ambassadeur près le Saint-Siége: «Si, par suite de la marche des

événements, la cour de Rome se croyait dans la nécessité de recourir

à une intervention étrangère, nécessité toujours bien déplorable, nous

demanderions que cette intervention, au lieu d'être effectuée par une

grande puissance européenne à laquelle l'opinion publique attribuera

toujours, à tort ou à raison, des projets d'empiétement, fût confiée à

des troupes sardes. Si pourtant l'occupation autrichienne ne pouvait

être évitée, ce que nous regretterions bien vivement, nous y mettrions

cette condition: que tandis que les Autrichiens occuperaient une

partie des Légations, une autre partie fût occupée par les Sardes, et

que nos soldats et nos vaisseaux fussent reçus dans le port et la

place d'Ancône. Enfin, si le refus de la Sardaigne ou tout autre motif

faisait échouer cette combinaison, l'occupation des Légations par les

troupes autrichiennes pourrait encore avoir lieu, toujours moyennant

notre entrée à Ancône. Cette dernière hypothèse, la plus défavorable

de toutes, marque le terme des concessions auxquelles nous nous

prêterions.» Dans ce plan, une partie devait être bientôt reconnue

inexécutable: par divers motifs et surtout par crainte de déplaire à

l'Autriche, le cabinet de Turin n'était pas disposé à jouer le rôle

qu'on lui réservait. Restait donc seule l'idée d'une intervention

française venant s'adjoindre et en même temps faire contre-poids à

l'intervention autrichienne. Cette idée n'était pas absolument

nouvelle: on se rappelle qu'en mai 1831, notre ambassadeur à Rome

avait déjà proposé quelque chose de ce genre.

Après avoir communiqué son plan à M. de Sainte-Aulaire, Casimir Périer

ajoutait: «Je n'ai pas besoin de vous dire que les détails dans

lesquels je viens d'entrer ne doivent être connus que de vous,

jusqu'au moment où les circonstances en rendraient l'application

nécessaire.» Notre ambassadeur, estimant qu'en pareil cas il fallait

avant tout éviter tout ce qui aurait le caractère d'une surprise, ne

crut pas devoir s'astreindre à la discrétion qui lui était

recommandée, et, dès la fin de décembre 1831 ou les premiers jours de

janvier 1832, alors que l'on croyait encore pouvoir éviter

l'intervention autrichienne, il fit connaître nettement au cardinal

Bernetti quelles seraient, au cas de cette intervention, les exigences

de la France. Le cardinal se montra moins étonné qu'on eût pu s'y

attendre. À l'idée d'un appel aux troupes sardes, il objecta que le

temps manquerait pour le négocier. Quant à l'occupation d'Ancône par

les Français, il répondit «que c'était une grande affaire, sur

laquelle il ne pouvait hasarder aucune parole avant d'avoir reçu les

ordres du Pape, et qu'il les prendrait le jour même». M. de

Sainte-Aulaire lui recommanda de bien expliquer à Sa Sainteté que

notre exigence n'avait rien dont sa dignité et ses intérêts pussent

souffrir, et que son indépendance ne serait que mieux garantie si,

dans la nécessité de recourir à des forces étrangères, il appelait à

son aide deux puissances au lieu d'une. «Je vous entends à merveille,

reprit le cardinal Bernetti; si les Autrichiens entrent à Bologne,

c'est pour vous assurer qu'ils en sortiront que vous demandez à entrer

à Ancône.» Le lendemain, nouvel entretien: le cardinal secrétaire

d'État était remarquablement ouvert et de belle humeur; il déclara

sans doute que le Pape n'avait point donné le consentement demandé à

une occupation éventuelle d'Ancône, mais avec un accent et une

physionomie qui semblaient calculés pour ne pas décourager

l'ambassadeur. Il allégua, comme motif, la crainte «des conséquences

que pouvait avoir la présence des troupes françaises en Italie», et

aussi les égards dus à l'Autriche. M. de Sainte-Aulaire combattit ces

objections, puis il termina par ces mots: «Pensez-y bien, monseigneur,

si vous nous refusez votre consentement, vous nous obligerez peut-être

à nous en passer. Qu'arrivera-t-il alors?--La vertu des papes est la

résignation, reprit le cardinal en souriant.--M'autorisez-vous à

écrire cette réponse à Paris?--Mais, sans doute.» L'entretien finit

là. Les paroles du cardinal et surtout le ton dont elles avaient été

dites n'avaient pas laissé à notre ambassadeur le moindre doute sur

leur signification: il en avait conclu que si le Pape ne voulait pas

consentir expressément à notre occupation par ménagement pour

l'Autriche, il admettait qu'on lui forçât la main. Il écrivit dans ce

sens à son gouvernement, et, à Paris, on fut dès lors convaincu que

l'occupation d'Ancône ne rencontrerait pas d'opposition sérieuse à

Rome.

Loin de blâmer M. de Sainte-Aulaire d'avoir fait connaître notre

résolution éventuelle au gouvernement pontifical, Casimir Périer

pratiqua de son côté cette même politique à découvert. Vers le 10

janvier, il fit venir les ambassadeurs étrangers et leur déclara

formellement «qu'au cas où, contre notre attente, le Saint-Siége se

croirait dans la nécessité de recourir à cette intervention, la remise

d'Ancône aux forces françaises deviendrait pour nous une garantie

indispensable, dont rien ne pourrait nous faire départir». Les

ambassadeurs reçurent cette communication avec un visage impassible et

sans répondre un mot. Notre ministre en conclut que, de ce côté aussi,

il ne serait pas contrarié. C'était aller un peu vite: à peine notre

projet fut-il connu de M. de Metternich, qu'il le mit de fort méchante

humeur. «Ce serait une farce et en même temps un contre-sens»,

écrivait-il, le 13 janvier, au comte Apponyi[653]. Toutefois, il

n'osait pas élever de _veto_ absolu, discutait et tâchait de nous

amener à quelque autre combinaison: ainsi offrait-il d'admettre nos

escadres et même nos troupes de terre à participer à l'occupation des

Légations, sous le commandement supérieur d'un général autrichien.

Cette dernière condition était inadmissible, mais le seul fait d'une

telle proposition n'impliquait-il pas l'aveu du droit que la France

aurait de faire quelque chose si l'Autriche intervenait? Périer, du

reste, ne s'inquiétait pas beaucoup du mécontentement du cabinet de

Vienne, du moment où il se croyait assuré de la non-opposition du

Pape. Aussi persistait-il plus fermement que jamais dans son dessein,

et, ne voulant pas se laisser surprendre par les événements, il avait,

dès le milieu de janvier, donné l'ordre de rassembler à Toulon le

petit corps qui serait appelé à occuper Ancône et de préparer les

navires qui devaient le transporter.

[Note 653: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 270. Cf. aussi p.

307 à 310.]

Les choses en étaient là, quand, le 31 janvier, arriva à Paris la

nouvelle du tour si rapide qu'avaient pris les événements dans les

Légations, de l'entrée en campagne du cardinal Albani, de l'appel fait

aux Autrichiens, et de l'occupation de Bologne par les troupes

impériales. Périer n'hésita pas un instant: il convoqua le conseil des

ministres et proposa de faire partir immédiatement les troupes

destinées à occuper Ancône. La soudaineté de l'action lui avait réussi

en Portugal et en Belgique; il voulait, cette fois encore, user d'un

procédé d'ailleurs conforme à son tempérament. Il y eut des objections

dans le conseil: on trouvait l'aventure risquée, insuffisamment

préparée. Mais Périer savait toujours faire prévaloir sa volonté.

L'expédition fut donc décidée, et les ordres expédiés à Toulon. Deux

bataillons, forts de quinze cents hommes, sous les ordres du colonel

Combes, et une compagnie d'artillerie furent aussitôt embarqués sur le

_Suffren_ et sur deux frégates, et, dès le 7 février, la flottille,

commandée par le capitaine de vaisseau Gallois, mit à la voile pour

Ancône. Il était convenu que si les Autrichiens nous devançaient dans

cette ville, on se rabattrait sur Civita-Vecchia. Le général Cubières,

commandant supérieur de l'expédition, devait s'embarquer, quelques

jours après, sur un navire à vapeur, et, pendant que nos vaisseaux à

voiles feraient plus lentement le tour de l'Italie, se rendre

directement à Rome, s'entendre avec le gouvernement pontifical sur les

conditions de notre occupation, puis aller, à Ancône, présider au

débarquement des troupes et à la prise de possession de la ville.

Si Casimir Périer voulait agir soudainement, il n'entendait pas du

tout faire un coup à la sourdine. Aussi, quatre jours après le départ

de l'escadre, le 11 février, avait-il écrit à son ambassadeur à Vienne

de prévenir le gouvernement impérial que l'expédition était en route

pour Ancône. Sa dépêche peu étendue contenait l'assurance que «les

troupes françaises évacueraient les États romains au moment où se

retireraient les troupes autrichiennes», et que «l'objet de leur envoi

était seulement d'aider à la pacification des États du Saint-Siége»;

elle exprimait «l'espoir que la cour impériale n'apporterait pas

d'obstacles à cette expédition». M. de Metternich ne le prit pas de

haut. «C'est avec un sentiment de vif regret, répondit-il, que nous

avons appris la décision du gouvernement français de donner suite à

une mesure que, peu de jours auparavant, il nous avait annoncée comme

un projet nullement arrêté.....» Il rappela brièvement les raisons qui

lui faisaient considérer cette mesure comme «une conception

malheureuse», se complut à «prédire» qu'elle aurait toutes sortes de

fâcheuses conséquences, mais conclut en ces termes: «Nous ne vous

déclarerons pas la guerre pour ce fait. Ce que nous ferons, ce sera de

doubler nos mesures de surveillance, afin de ne pas perdre le fruit de

nos efforts en faveur de la pacification des États pontificaux. Ce

résultat, nous voulons l'obtenir, et nous ne nous laisserons pas

arrêter dans la poursuite de ce but.» Du reste, loin de se mettre en

avant, il cherchait plutôt à se replier au second plan et insistait

sur ce que «la question de l'entrée des troupes françaises à Ancône

était une affaire à régler entre la France et le Saint-Siége[654]».

Tout cela témoignait de plus de tristesse que d'irritation, de plus

d'embarras que de résolution de nous faire obstacle. À la même époque,

de Turin, M. de Barante écrivait, le 20 février, à son ministre: «On

commence à avoir nouvelle ici de l'effet qu'a produit sur le cabinet

de Vienne la résolution que notre gouvernement a prise de faire

occuper Ancône. M. de Bombelles (ambassadeur d'Autriche à Turin) ne

m'en a pas parlé, mais il a dit à divers membres du corps diplomatique

qu'à sa grande surprise M. de Metternich prenait assez bien la chose.»

Il n'était pas jusqu'aux généraux autrichiens qui ne parussent

résignés à ne point paraître trop mécontents de notre occupation; le

général Grabowski, qui commandait à Bologne, publiait, le 23 février,

un ordre du jour où, après avoir fait allusion aux bruits de

débarquement des troupes françaises, il ajoutait: «Il convient de

remarquer que cette expédition ne peut qu'être dirigée par les mêmes

principes qui ont engagé les troupes de Sa Majesté Impériale Royale à

entrer dans les Légations.»

[Note 654: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 310 à 316.--M. de

Metternich paraît avoir un moment songé à retirer très-promptement ses

troupes, afin de nous forcer à nous rembarquer, aussitôt débarqués. Il

croyait ainsi nous jouer un tour et rendre notre expédition un peu

ridicule. La faiblesse militaire et l'incapacité administrative du

gouvernement pontifical ne lui permirent pas de donner suite à cette

idée.]

Sans mettre le public français dans la pleine confidence de son

entreprise, Casimir Périer lui en laissait entrevoir quelque chose. On

n'ignorait pas qu'une expédition était partie, et que nos troupes

allaient occuper un point de l'État pontifical; mais quel point? dans

quelles conditions? Là commençait l'incertitude. Le principal organe

du ministère, le _Journal des Débats_, disait, le 10 février: «Si nous

croyons les bruits répandus, nous avons des soldats en mer pour donner

force et crédit aux instances de notre ambassadeur... Il fallait être

de pair avec l'Autriche. Nous y sommes maintenant. Voulez-vous partir?

Nous partons. Voulez-vous rester? Nous restons... Nous venons soutenir

l'influence française, faire qu'il y ait deux arbitres dans les

affaires d'Italie, au lieu d'un seul.» Il ajoutait, quelques jours

plus tard: «Sans aucune pensée hostile contre l'Autriche, nous disons

qu'il n'est pas convenable que ce soit l'Autriche seule qui règle les

affaires d'Italie, et nous allons les régler avec elle.» Quant à

l'opposition, surprise, n'y voyant pas clair, elle faisait la figure

la plus embarrassée du monde et ne savait trop que dire; tantôt le

_National_ dénonçait la légèreté imprudente du gouvernement, qui

s'exposait à la guerre dont il ne voulait pas; tantôt il lui

reprochait de porter secours aux «égorgeurs du cardinal Albani»,

d'intervenir, non contre l'Autriche, mais contre la liberté italienne,

en un mot de refaire l'expédition d'Espagne de la Restauration.

Tout le plan de Casimir Périer était fondé sur la conviction où il

était que le Pape consentait ou, du moins, se résignait à l'occupation

française. Le 31 janvier, en même temps qu'il expédiait les ordres

militaires à Toulon, le président du conseil donnait instruction à M.

de Sainte-Aulaire de réclamer la remise d'Ancône, ne mettant pas

d'ailleurs un instant en doute que sa demande ne fût accueillie. «Nous

aimons à penser, écrivait-il encore, le 9 février, à son ambassadeur,

que le Saint-Père a confirmé ou vous renouvellera sans peine la parole

que vous avez reçue. Ancône, occupée par nos soldats, ne saurait être

pour lui l'objet de la moindre inquiétude.» M. de Sainte-Aulaire

n'avait pas attendu les ordres de son ministre pour agir. Dès le 30

janvier, ayant audience de Grégoire XVI, il souleva la question

d'Ancône. La physionomie du Pontife s'assombrit aussitôt, et son

langage, tout à l'heure très-bienveillant, devint fort réservé. Il ne

se laissa pas arracher autre chose que de vagues assurances de son

désir de complaire au roi des Français, mais déclara ne pouvoir

exprimer d'opinion avant d'avoir pris l'avis de son conseil et de ses

alliés. En sortant du Vatican, M. de Sainte-Aulaire passa chez

l'ambassadeur d'Autriche; les dépêches de Périer lui avaient fait

croire qu'il ne rencontrerait pas d'opposition de ce côté; or il se

disait qu'il enlèverait bien facilement le consentement du Pape, s'il

obtenait seulement que l'Autriche se montrât indifférente. Mais le

comte de Lutzow témoigna d'une froideur inquiétante. «Il n'avait pas

d'instruction, disait-il, et s'abstiendrait, en attendant, d'émettre

une opinion.» Le représentant de la Russie, plus sincère, déclara sans

ménagement à notre ambassadeur «que sa demande lui semblait

inadmissible, et qu'il emploierait pour la faire rejeter tout ce qu'il

avait d'influence à Rome». Le ministre de Prusse ne lui laissa espérer

aucun appui. Il était évident que le cabinet de Vienne, soutenu par

les autres puissances continentales, travaillait à faire prononcer par

le Pape le _veto_ qu'il n'osait nous opposer lui-même. La situation

devenait difficile; mais notre ambassadeur ne pouvait reculer, et il

remit au cardinal Bernetti une note officielle où il précisait ainsi

sa demande: «Sa Sainteté, ayant de nouveau appelé les troupes

autrichiennes dans ses États, reconnaîtra sans doute la convenance de

prouver par un témoignage public qu'elle n'accorde pas une moindre

confiance aux troupes du roi des Français. En retour des preuves

multipliées de son zèle pour les intérêts du Saint-Siége, ce prince

vient donc demander que la place d'Ancône lui soit confiée en dépôt

pour être rendue par lui au moment où s'opérerait simultanément

l'évacuation des autres villes de l'État pontifical occupées par des

troupes étrangères.» La réponse du cardinal ne se fit pas attendre;

c'était un refus positif: «Le Saint-Père n'avait aucune méfiance du

roi des Français; il croyait à la sincérité de son zèle et à son

intérêt pour le Saint-Siége; il en était profondément reconnaissant;

mais ces mêmes sentiments, il les avait aussi pour son fidèle allié,

l'empereur François. Or l'occupation d'Ancône par les troupes

françaises était une mesure de méfiance contre l'Autriche, une

garantie que nous croyions nécessaire de prendre contre son ambition;

le Pape ne pouvait, sans la plus odieuse ingratitude, paraître

s'associer à de tels soupçons. Père commun de tous les fidèles, il ne

se croirait permis de consentir à la demande du gouvernement français

que si celui-ci s'était préalablement mis d'accord avec les autres

puissances qui, par leurs notes du 15 janvier, avaient promis leur

secours au Saint-Siége.» Aucune illusion n'était plus possible:

l'influence de l'Autriche avait entièrement prévalu dans les conseils

de Grégoire XVI.

Quand ce refus, qui déjouait toutes les prévisions et dérangeait tous

les calculs du gouvernement français, parvint à Paris, l'expédition

était déjà en pleine mer. La rappeler, en admettant qu'on pût la

rejoindre, les ministres n'en eurent même pas la pensée: c'eût été,

disait l'un d'eux, pourtant peu favorable à cette expédition, «nous

faire siffler par toute l'Europe[655]»; c'eût été surtout faire la

partie trop belle en France à l'opposition révolutionnaire et

belliqueuse. Il n'était pas d'ailleurs dans les habitudes de Casimir

Périer de reculer devant un obstacle. Il persista dans son entreprise,

comptant que sa résolution ferait céder tôt ou tard la cour romaine.

Mais, en même temps, il veilla à ce que les conditions imprévues et

tout au moins fort anormales dans lesquelles allait s'accomplir

l'expédition, n'en altérassent pas le caractère et ne lui donnassent

pas une apparence favorable aux révoltés, hostile à l'autorité

pontificale. «Jamais, écrivait-il, le 13 février, à M. de

Sainte-Aulaire, notre politique ne cherchera son point d'appui sur les

passions révolutionnaires en Italie. Nous ne voulons trouver dans

l'occupation d'Ancône qu'une garantie morale exigée par la dignité et

les intérêts les plus essentiels de la France.» Dans ses conversations

avec le comte Apponyi, il protestait ne pas vouloir favoriser les

révoltés[656]. Et, le 26 février, il s'exprimait ainsi dans une

dépêche à M. de Barante: «Nous apprenons que la nouvelle de notre

expédition excite dans les provinces romaines une fermentation assez

vive. Comme il pourrait en résulter des conséquences fâcheuses, je

charge M. de Sainte-Aulaire de bien établir que notre but n'est

nullement d'intervenir par la force dans le régime intérieur des États

de l'Église, ni d'appuyer même moralement les agitateurs; que nous

voulons toujours l'indépendance et l'intégralité du pouvoir temporel

du Saint-Siége[657]... Les instructions remises à M. de Cubières sont

conçues dans le même sens. Vous pourrez donner ces explications à la

cour de Turin, dont elles suffiront sans doute à calmer les

inquiétudes[658].» Notre ministre ne se contentait pas de ces

déclarations diplomatiques sans écho hors des chancelleries. Le

_Journal des Débats_ disait, le 10 février: «Oui, nous voulons le

maintien du Saint-Siége et l'intégrité de ses États.» Et, le 15, il

ajoutait: «La liberté et l'indépendance de la Romagne, c'est le

démembrement des États du Pape; et ce démembrement, c'est

l'agrandissement du royaume lombard-vénitien. Grâce à Dieu, notre

intervention empêchera un pareil dénoûment. Nous avons promis, de

concert avec l'Europe, de maintenir l'intégrité des États du Pape:

c'est cette intégrité que nous allons maintenir.»

[Note 655: Le mot est de l'amiral de Rigny, dans une lettre à M. de

Sainte-Aulaire.]

[Note 656: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 314.]

[Note 657: À cette même époque, ayant reçu d'un de ses agents une

dépêche où était indiquée l'idée que l'en pourrait chercher à séparer

les Légations du reste de l'État romain, Casimir Périer avait repoussé

très-nettement cette idée. «Le Saint-Siége, disait-il, par le respect

qui s'attache à la nature de sa puissance, est encore la meilleure

garantie contre les empiétements de la cour de Vienne.» (Dépêche du 9

février 1832, _Documents inédits_.)]

[Note 658: Correspondance diplomatique de M. de Barante. (_Documents

inédits._)]

Quand on sut à Rome que l'expédition était en route malgré le refus du

Souverain Pontife, très-vive fut l'émotion dans la cour pontificale et

parmi les représentants des puissances. Il y eut un _tolle_ contre la

France. La situation personnelle de notre ambassadeur devenait fort

pénible, d'autant que les révolutionnaires commençaient à lui donner

publiquement des marques compromettantes de leur sympathie[659]. Des

bruits sinistres circulaient. Une fermentation croissante faisait

craindre quelque émeute. Le ministre de Russie, l'un des plus animés

contre nous, racontait tout haut que le Pape allait excommunier les

Français et se réfugier à Naples ou en Lombardie, suivi du corps

diplomatique. Les _zelanti_ poussaient en effet à ce parti violent;

mais Grégoire XVI y répugnait et ne voulait s'y résoudre qu'à la

dernière extrémité. Tout au moins désira-t-il auparavant faire appel à

l'honneur de M. de Sainte-Aulaire qu'il avait en haute estime; il le

fit adjurer par le cardinal Bernetti de déclarer sans ménagement toute

l'étendue des dangers dont était menacé le Saint-Siége: le Pontife

craignait surtout que les Français ne visassent à s'approcher de Rome

et qu'ils ne missent la main sur Civita-Vecchia en même temps que sur

Ancône. Notre ambassadeur répondit avec une sincérité complète, ne

cachant rien de nos desseins. Il rassura le gouvernement pontifical au

sujet de Civita-Vecchia. Quant à Ancône, il protesta avec chaleur

qu'aucun guet-apens, qu'aucune surprise n'était à craindre, et

s'engagea à communiquer au Pape les instructions qu'allait lui

apporter le général Cubières. «Rien ne se fera, ajouta-t-il, que Sa

Sainteté n'en ait été prévenue à l'avance. Il ne dépend cependant ni

de moi, ni du gouvernement français lui-même, de garantir le

Saint-Siége contre les conséquences de la situation dans laquelle je

le vois, avec un grand regret, disposé à se placer.» Puis, rappelant

les faits, l'expédition commencée «dans la confiance autorisée que le

Pape s'y résignerait», l'impossibilité de la rejoindre en mer, il

continua ainsi: «Notre escadre arrivera donc nécessairement devant

Ancône; que dirait-on en France et en Europe, si elle s'en retournait

honteusement? Le gouvernement du Roi peut-il encourir ce ridicule et

cette ignominie? Vous-même ne voudriez pas nous le conseiller

sérieusement. Il vous reste donc à balancer les inconvénients de

recevoir à Ancône les Français comme des amis et des défenseurs, ou de

les y laisser dans une attitude hostile qui réveillera les espérances

et ranimera le courage de tous les révolutionnaires italiens.» Ce

langage ne fut pas sans faire impression sur le cardinal Bernetti, qui

se montra à la fois un peu rassuré et adouci; il se défendit d'avoir

aucune méfiance envers la France et allégua seulement les ménagements

qu'il devait à l'Autriche. «Mettez-vous d'accord avec le comte de

Lutzow, ajouta-t-il, et je ferai de grand coeur ce que vous me

demanderez avec son assentiment.»

[Note 659: M. de Sainte-Aulaire était si inquiet du tour que prenait

l'entreprise sur Ancône, qu'il voulut se retirer. Casimir Périer

obtint qu'il ne donnât pas suite à ce dessein.]

Grâce aux loyales explications de notre ambassadeur, la situation

devenait donc moins tendue. Loin de songer à nous opposer une

résistance matérielle, le gouvernement pontifical avait donné l'ordre

au commandant d'Ancône de se tenir prêt à vider les lieux au premier

jour. Son intention, comme il a été révélé plus tard à M. de

Sainte-Aulaire par un des prélats influents de la Curie, était

d'exiger de nous une sommation impérative pour bien constater qu'il ne

cédait qu'à la force; il nous eût peut-être adressé en réponse une

protestation, mais fort mitigée dans les termes par le désir de bien

vivre avec des hôtes qu'on ne pouvait se dispenser de recevoir. Il y

avait même lieu d'espérer que ces conditions seraient améliorées, et

que l'on conviendrait à l'avance avec le Saint-Siége d'un cérémonial

d'occupation qui, tout en mettant sa responsabilité à couvert envers

l'Autriche, serait de notre part le plus respectueux possible de ses

droits. M. de Sainte-Aulaire avait préparé le terrain: les esprits

étaient bien disposés; mais un tel arrangement ne pouvait être conclu

sans le général Cubières, qui devait apporter les dernières

instructions du gouvernement français, et qui, d'ailleurs, avait seul

compétence pour la question militaire.

Cependant, à l'ambassade de France comme à la chancellerie romaine, on

commençait à s'étonner et à s'impatienter de ne pas voir arriver le

général: il était parti de Toulon, le 12 février, sur un bateau à

vapeur, et quarante-huit heures eussent dû suffire à sa traversée. Or

les jours s'écoulaient, et il ne paraissait pas. Par contre, de divers

points de la côte italienne, on avait vu notre petite escadre, poussée

par un vent favorable, descendre vers le détroit de Messine et

remonter dans l'Adriatique. Que se produirait-il si elle arrivait

devant Ancône avant que le général Cubières eût pu se concerter avec

le gouvernement pontifical? M. de Sainte-Aulaire, fort anxieux, se

rassurait cependant par la pensée qu'en l'absence du général, rien ne

devait se faire sans les ordres de l'ambassadeur de France. En effet,

le président du conseil lui avait écrit: «C'est à vous ou à votre

agent à Ancône que le commandant s'adressera afin de savoir s'il doit

ou non débarquer sa garnison.» Pour plus de sûreté encore, il avait

été réglé que le brick _l'Éclipse_, parti de Toulon plusieurs jours

avant l'escadre, la précéderait à Ancône, entrerait seul dans le port,

y prendrait les ordres de l'ambassadeur, et les porterait en pleine

mer au chef de l'expédition. Au reçu de ces instructions, le 17

février, M. de Sainte-Aulaire avait immédiatement écrit à M. Guillet,

agent consulaire de France à Ancône, pour lui recommander de guetter

l'arrivée du brick, et lui enjoindre de faire savoir au commandant de

l'escadre qu'il ne devait rien entreprendre jusqu'à nouvel avis.

M. de Sainte-Aulaire croyait avoir ainsi paré à tout danger. Cependant

il s'étonnait et s'inquiétait de plus en plus d'être sans nouvelles du

général Cubières. Le 24 février au soir, il cherchait tristement à

deviner les causes d'un retard si extraordinaire, quand s'ouvrit la

porte de son cabinet: c'était enfin le général. Il avait mis douze

jours à faire une traversée qui n'en exigeait d'ordinaire que deux. Il

allégua vaguement des «accidents de mer» qui l'avaient forcé à

relâcher en Corse; du reste, disait-il, «il en avait été médiocrement

contrarié, étant bien sûr d'arriver à temps». Si singulière que fût

cette réponse, M. de Sainte-Aulaire avait autre chose à faire que de

la relever; il ne songeait qu'à réparer le temps perdu et prit

rendez-vous avec le général pour le conduire le lendemain au Vatican.

Demeuré seul, il réfléchissait à la meilleure manière de traiter la

question avec le cardinal Bernetti, quand quelqu'un entra de nouveau

dans son cabinet: on lui apportait la nouvelle que, la veille, les

Français s'étaient emparés d'Ancône par surprise et de vive force.

En effet, l'escadre, aussi rapide que le général Cubières a été lent,

est arrivée en vue d'Ancône, le 21 février. Le brick qui devait la

précéder était resté en arrière. Le 22, elle mouille en rade. Le

capitaine Gallois, qui, en l'absence du général, fait office de

commandant supérieur, échange les politesses d'usage avec le capitaine

du port. Il juge habile de lui raconter qu'il est en route pour la

Morée et qu'il touche seulement quelques jours à Ancône, pour faire

des vivres; il annonce l'intention de n'entrer dans le port que le

lendemain, et invite l'officier pontifical à déjeuner pour ce jour-là.

Mais, tout en prenant ce visage ami, il tient à son bord un conseil de

guerre où il fait décider que l'on s'emparera de la ville pendant la

nuit[660]. Cependant M. Guillet, notre agent consulaire, chargé des

ordres de l'ambassadeur de France, n'a pas perdu un moment pour les

porter au capitaine Gallois; après les avoir lus, celui-ci se borne à

dire négligemment «qu'il a ses instructions et qu'il les exécutera le

lendemain». Dans la nuit du 22 au 23, entre deux et trois heures du

matin, quinze cents hommes pénètrent dans le port, débarquent en

silence, puis, conduits par le capitaine Gallois et le colonel Combes,

ils s'élancent au pas de course, brisent une porte à coups de hache,

escaladent le rempart, désarment les postes, surprennent dans leurs

lits le commandant militaire et le prolégat. La ville se réveille le

matin au pouvoir des Français; pas une amorce n'a été brûlée, pas une

goutte de sang versée. Reste la citadelle, dont on ne peut s'emparer

par un coup de main. On entre en pourparlers avec le commandant; on

lui affirme que tout se fait d'accord avec le gouvernement pontifical

et sous la direction de M. de Sainte-Aulaire, et l'on finit par lui

arracher une capitulation par laquelle il laisse entrer des soldats

français en nombre égal à ses propres soldats, et hisse le drapeau de

la France à côté de celui du Pape. Maîtres ainsi de la ville et de la

citadelle, le commandant Gallois et le colonel Combes s'occupent de

réveiller l'énergie des habitants, pour tenir tête aux Autrichiens

qu'ils s'imaginent voir paraître d'un instant à l'autre; ils

parcourent les rues, ameutant le peuple et le sommant de prendre les

armes. «Habitants d'Ancône, s'écrie le commandant, dans une

proclamation imprimée, la maison d'Autriche, poursuivant ses antiques

et éternels projets d'agrandissement, a envahi les États de l'Église!

Elle s'apprêtait à étendre sur vous son réseau d'acier, à faire peser

sur vos têtes son sceptre de plomb! Mais la France a vu vos dangers,

et, dans les vastes flancs de ses vaisseaux, elle vous a envoyé des

défenseurs, avant-garde d'une puissante armée!»

[Note 660: À ce conseil de guerre assista le chef d'escadron Bertin de

Vaux, aide de camp du général Sébastiani; il était arrivé à Ancône

depuis le 20 février, sans que M. de Sainte-Aulaire eût été informé de

son voyage.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 80 / 98 题