IV

Pendant que ces négociations se poursuivaient sur les affaires

d'Italie et de Belgique, en Pologne la lutte se prolongeait,

grandiose, terrible, et bientôt désespérée[607]. Les insurgés avaient

parfois l'avantage; mais leur héroïsme, leurs succès même, s'ils

honoraient leur cause, ne pouvaient la sauver. Chaque jour, l'armée du

Czar les resserrait davantage autour de Varsovie, comme pour les

écraser de sa masse. L'irritation des revers livrait, d'ailleurs, la

Pologne à un mal intérieur qui à la fois précipitait sa ruine et

risquait de l'enlaidir: c'était la démagogie qui répandait son esprit

de suspicion, de désordre et de discorde, dominait le gouvernement par

les clubs et le bouleversait par l'émeute, rendait le commandement

militaire impossible en dénonçant et en destituant les généraux,

désorganisait l'armée en fomentant chez les soldats la défiance et

l'indiscipline.

[Note 607: Voir, sur le commencement des affaires de Pologne, ch. V, §

II.]

Que pouvait la France? Rien. Casimir Périer en était convaincu, et il

eût regardé comme plus sage et plus digne de se renfermer dans une

observation attristée, mais immobile. L'excitation de l'opinion ne le

lui permit pas, et, vers la fin de mai 1831, il se crut obligé de

reprendre, sans foi et à contre-coeur, l'action diplomatique commencée

par le ministère précédent. Il essaya d'une sorte d'«intervention

morale» qui fut naturellement repoussée à Saint-Pétersbourg. M. de

Nesselrode exprima le 9 juin «son étonnement et son regret» que le

ministère français, après avoir déclaré, jusqu'au milieu de mai, ne

pas se mêler de l'affaire polonaise, eût changé d'avis en quelques

jours. Quant à M. de Metternich, il dit que «tout cela était un

verbiage inutile, destiné uniquement à motiver quelque phrase du

discours de la couronne et à capter un peu de popularité pour le Roi

et le ministère[608]». Malgré ce premier insuccès, Périer, toujours

poussé par l'émotion de l'esprit public, proposa, peu après, à

l'Angleterre et à la Prusse de s'entendre avec la France, pour offrir

leur médiation. Lord Palmerston répondit que pour rendre cette

médiation efficace il faudrait l'appuyer par des actes, et que rien

n'autorisait le roi d'Angleterre à user de pareils procédés «contre un

prince dont les droits étaient indiscutables». Le gouvernement de

Berlin ne se montra pas plus favorable. Quant à M. de Nesselrode, il

déclara, par une note en date du 5 août 1831, que «l'Empereur avait

été désagréablement blessé par le renouvellement des démarches de la

France, et qu'il ne pouvait, sans léser ses droits et sans manquer à

ses devoirs envers ses sujets, accorder à qui que ce soit le droit ou

même la possibilité de se mêler des affaires intérieures de son pays».

En même temps, il disait à l'ambassadeur de France, le duc de

Mortemart: «Je vous prie, mon cher duc, que ce soit la dernière fois

que vous nous faites de pareilles observations, car nous voulons être

maîtres chez nous[609].» En s'exposant à ces rebuffades diplomatiques,

le ministère français ne parvenait pas cependant à satisfaire en

France les amis de la Pologne, qui demandaient bruyamment la

reconnaissance du gouvernement de Varsovie. Un débat orageux s'engagea

à ce propos, lors de la discussion de l'Adresse, en août 1831:

l'opposition y exploita avec une habileté insidieuse les cruelles

émotions et les sympathies enthousiastes qu'éveillaient alors en

France les tragiques nouvelles de l'insurrection. Casimir Périer fit

«appel à la raison de la Chambre», et parvint à faire écarter un

amendement où l'on exprimait «la _certitude_ que la nationalité de la

Pologne ne périrait pas»; mais il dut accepter la même phrase avec la

substitution du mot _confiance_ au mot _certitude_; la distinction

peut paraître aujourd'hui un peu subtile; alors, par l'effet des

débats qui avaient précédé le vote, on en était arrivé à entendre,

sous ces deux termes, des politiques assez différentes.

[Note 608: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p.

260.]

[Note 609: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, p. 261 et 262.]

Cependant l'insurrection était visiblement à bout. Le 7 septembre

1831, après une agonie terrible, où l'anarchie sanglante de la rue

accompagna tristement les héroïques défaites de l'armée, Varsovie dut

capituler. En succombant, la Pologne jeta au monde un cri de désespoir

et de reproche qui eut en France un immense et douloureux

retentissement. Pendant quatre jours, l'émeute tenta de soulever

Paris, aux cris mêlés de: «Vive la Pologne! À bas Louis-Philippe!

Vive la république!» pillant les boutiques d'armuriers, faisant fermer

les théâtres, essayant des barricades, massacrant des sergents de

ville, brisant les vitres du ministère des affaires étrangères,

menaçant la Chambre des députés, tentant de forcer les grilles du

Palais-Royal, où était encore le Roi. Pendant ce temps, la Société des

Amis du peuple publiait dans la _Tribune_ et distribuait gratuitement

une proclamation qui se terminait ainsi: «Homme sans façon, je me

résume: le Roi, les ministres, les députés, les éligibles, les

électeurs sont tous coupables du plus grand des crimes, du crime de

lèse-nation.» On affichait des placards portant ces mots: «L'héroïque

Pologne, lâchement abandonnée, est une terrible menace. Citoyens, n'en

attendez pas les effets. Aux armes!» Mais le gouvernement avait

partout mis en ligne des forces considérables; des masses d'infanterie

et de cavalerie bivouaquaient sur les places et les boulevards.

L'émeute dut bientôt se reconnaître impuissante. Alors commença, à la

Chambre, un long et tumultueux débat, où Périer ne se montra pas moins

énergique. Vainqueur de l'opposition, il ne lui permit pas de se

dérober à sa condamnation: «Que la majorité, s'écria-t-il, se lève une

seconde, une dernière fois, pour le système de la paix, et la France

sera rassurée, l'anarchie sera confondue.» La Chambre répondit à cette

mise en demeure, en votant, par 221 voix contre 167, un ordre du jour

portant qu'elle était «satisfaite des explications données par les

ministres, et avait confiance dans leur sollicitude pour la dignité de

la France». Ce vote marqua une date décisive dans la lutte alors

engagée contre la politique de guerre.

Au cours de ce débat, le général Sébastiani avait cependant donné aux

amis de la Pologne la satisfaction de déclarer que «les stipulations

du congrès de Vienne ayant créé le royaume de Pologne, et la France

étant partie contractante à ce traité, nous avions le droit et le

devoir de réclamer le maintien de la nationalité polonaise». Et il

avait ajouté: «La France l'a fait; elle le fera encore, et le

gouvernement du Roi ne craint pas de répéter avec la Chambre dans son

Adresse: La nationalité polonaise ne périra pas.» Bien vaine

consolation! En effet, les dernières tentatives de notre diplomatie en

faveur de la Pologne vaincue n'eurent pas plus de succès, soit à

Saint-Pétersbourg, soit à Berlin et à Vienne, que naguère ses efforts

en faveur de la Pologne belligérante. Elle fut partout rudement

rebutée[610]. Périer avait du moins conscience d'avoir essayé tout ce

qui était possible, et plus tard, la gauche ayant encore cherché à

réveiller ces poignants souvenirs et à faire retomber sur le ministère

le sang de la Pologne égorgée, il l'arrêta net: «Non, messieurs,

s'écria-t-il, les malheurs des Polonais n'appartiennent pas au

gouvernement français, mais à ceux qui leur ont donné de mauvais

conseils.» Et comme La Fayette, frémissant, réclamait de son banc:

«Notre politique, ajouta le ministre, n'a jamais été de secourir

partout les révoltés, de les inciter à secouer le joug de leurs

gouvernements, sans savoir ce qu'ils deviendraient ensuite; car c'est

ainsi que l'on compromet les peuples, la liberté et les hommes

d'honneur qu'on engage dans des luttes qu'ils sont dans

l'impossibilité de supporter[611].»

[Note 610: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p.

268.--M. de Metternich écrivait, le 15 novembre 1831, au comte

Apponyi: «Le maréchal Maison est venu me parler, il y a une dizaine de

jours, du tendre intérêt de son gouvernement pour les Polonais. Je

l'ai envoyé promener, en partant de nos bases connues. Je ne vous

donne pas d'instructions à ce sujet, car je ne crois pas devoir

d'explications à ceux qui n'ont pas le droit de nous en demander.»

(_Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 144.)]

[Note 611: Discours du 21 février 1832.]

V

Jusqu'à présent le ministère avait partout sauvegardé la paix; mais

l'opposition lui reprochait de n'y être arrivé qu'au prix d'une

politique timide, de n'avoir apporté aucun secours efficace aux

insurgés de Pologne, d'avoir laissé en Belgique le premier rôle à

l'Angleterre, d'avoir toléré en Italie pendant plusieurs mois

l'intervention autrichienne. Or l'opinion française, à la fois

fatiguée et surexcitée, paraissait avoir alors un double besoin,

presque contradictoire; avec le repos que donne seule la paix, elle

recherchait les jouissances de vanité qu'on ne trouve ordinairement

que dans la guerre. M. Guizot analysait ainsi, le 20 juin 1831, cet

état d'esprit: «Les affaires du dehors ont, au dedans, beaucoup

d'importance; il faut que nous puissions en parler haut.

L'amour-propre national est au fond de toutes les questions. Singulier

état de société! jamais les impressions, les passions publiques, toute

cette vie morale et mobile des peuples, n'ont tenu plus de place,

exercé plus d'influence; et l'on veut que les gouvernements ménagent

et satisfassent avant tout les intérêts matériels. On a de

l'imagination, de l'ardeur, et l'on veut être tranquille et que tout

soit doux et commode autour de chacun. C'est difficile. Nous

verrons[612].» Problème singulièrement difficile en effet, et que les

plus habiles ministres de la monarchie de Juillet ne parviendront pas

toujours à résoudre; M. Thiers, en ne songeant qu'à courtiser le

sentiment national, jettera la France dans de périlleuses aventures;

M. Molé et M. Guizot sauront la garder ou la tirer de ces aventures,

mais peut-être en perdant trop de vue les susceptibilités patriotiques

dont un homme d'État doit tenir compte, alors même qu'elles sont peu

raisonnables. Seul Périer devait à la fois satisfaire à la double

exigence de l'opinion. À la modération voulue par laquelle nous

l'avons vu écarter le danger de guerre tout à l'heure si menaçant,

allait s'ajouter un je ne sais quoi de fier et de hardi qui ne

reculait pas devant les initiatives les plus audacieuses, on eût

presque dit les plus risquées. Là fut même sa marque propre dans la

diplomatie du nouveau règne, ce que son caractère et son tempérament

ajoutaient à la politique de raison dont Louis-Philippe avait, dès le

début, si habilement fixé les principes et la direction. On sentait

que ce n'était pas vaine rhétorique, quand, du haut de la tribune,

Périer «attestait cette noble confiance de la France qui sent sa force

comme sa dignité, et qui, tout en traitant de bonne foi, n'oublie pas

et ne laisse oublier à personne qu'elle traite la main sur la garde de

son épée[613]». D'ailleurs, il croyait pouvoir d'autant moins se gêner

avec l'Europe, qu'il l'avait mieux convaincue de sa volonté pacifique,

et qu'il s'était davantage acquis sa confiance et sa gratitude en

contenant la révolution.

[Note 612: Lettre du 20 juin 1831 à M. de Barante. (_Documents

inédits._)]

[Note 613: Discours du 7 mars 1832.]

Dès juillet 1831, Périer eut occasion de montrer de quelle prompte

vigueur il était capable, quand il voulait faire rendre au nom

français le respect qui lui était dû. Don Miguel, alors sur le trône

de Portugal, nous refusait insolemment, pour des mauvais traitements

infligés à nos résidents, les réparations qu'il avait accordées, en

une circonstance analogue, à l'Angleterre. Aussitôt Périer envoie un

ultimatum; une escadre, commandée par l'amiral Roussin, part de Brest,

et avant que l'Europe ait pu seulement dire un mot, force en quelques

heures l'entrée du Tage, jusque-là réputée infranchissable, éteint le

feu des forts de Lisbonne, fait prisonnière la flotte portugaise et

oblige le ministre de Don Miguel à venir signer, le 14 juillet, à bord

de notre vaisseau-amiral, une convention qui nous accorde les

réparations exigées. Ce n'était pas seulement un brillant fait

d'armes: c'était un acte d'indépendance hardie à l'égard de

l'Angleterre, singulièrement susceptible et jalouse dans tout ce qui

touchait à son patronat sur le Portugal. L'émotion fut vive à Londres.

«J'ai senti, moi sujet anglais, disait lord Wellington, la rougeur me

monter au front, à la vue d'un ancien allié traité ainsi, sans que

l'Angleterre fît rien pour s'y opposer.»

Ce n'était là qu'un incident, une façon de se faire la main, d'essayer

ses forces et de tâter l'Europe. Peu après, Casimir Périer fit preuve

de la même résolution dans des affaires beaucoup plus graves. Il

semblait que la diplomatie ne pût en finir avec les difficultés de la

question belge. Léopold venait à peine de prendre possession de sa

couronne; il était en train de parcourir ses États pour se montrer à

ses sujets, quand, le 2 août, se trouvant à Liége, il reçut

soudainement la nouvelle que le commandant de la citadelle d'Anvers,

demeurée au pouvoir des Hollandais, venait la veille de dénoncer la

suspension d'armes conclue le 5 novembre précédent, et avait fixé la

reprise des hostilités au 4 août.

Que s'était-il donc passé à la Haye? Le roi des Pays-Bas avait été

fort irrité de voir que sa protestation contre les Dix-huit articles

n'empêchait pas Léopold de se rendre à Bruxelles et de s'y faire

introniser. L'écho qui lui était arrivé des réjouissances de la

Belgique avait encore avivé son dépit. Le _Journal de la Haye_, qui

recevait ses inspirations, en était venu à publier des manifestes de

ce ton: «Que M. de Saxe-Cobourg jouisse encore quelques jours de son

triomphe, qu'il joue sur les tréteaux de Bruxelles le rôle d'un roi de

comédie. Mais lorsqu'il entendra le canon de la Hollande, il essayera

en vain de conjurer le péril. Prince de Saxe-Cobourg, il est trop

tard! Sans vous, les affaires de Belgique eussent été terminées par

l'intervention des grandes puissances; à présent, des flots de sang et

de larmes vont couler.» En même temps, le roi Guillaume Ier et les

princes de sa famille s'étaient rendus au camp de Reyen, devant Bréda.

Revues en grand appareil, ordres du jour belliqueux, rien n'avait été

épargné pour exciter l'ardeur des troupes. Tout indiquait donc la

volonté de recourir aux armes. En se laissant entraîner vers ce parti

violent, le Roi n'obéissait pas seulement à une colère aveugle; il y

avait aussi une part de calcul: la balance de la Conférence lui

paraissait encore mal fixée et prête à s'incliner dans un sens ou dans

l'autre, suivant les pressions qu'on lui ferait subir; et puis, quel

que dût être le résultat politique de son coup de tête, il espérait y

trouver une revanche nécessaire à l'honneur de ses armes et faire

oublier qu'en septembre 1830, ses soldats avaient reculé devant les

bourgeois de Bruxelles. Ce fut par toutes ces raisons, bien que

peut-être sans les analyser aussi exactement, que Guillaume se décida

à tirer l'épée. Dans une dépêche du 1er août, il fit savoir à la

conférence de Londres qu'il munissait ses plénipotentiaires des

pouvoirs nécessaires pour conclure un traité de séparation d'après les

principes convenus entre lui et les puissances, mais qu'en même temps

«il s'était déterminé à appuyer la négociation par ses moyens

militaires». L'armée hollandaise, forte de quarante mille hommes et

divisée en trois corps, dont le principal, celui du centre, était

commandé par le prince d'Orange, se mit aussitôt en marche pour

franchir la frontière belge.

Cette attaque trouvait la Belgique fort mal préparée à y répondre.

Sans doute, elle avait nominalement deux armées, qualifiées

fastueusement d'armée de la Meuse et d'armée de l'Escaut, la première

de dix mille hommes, la seconde de treize mille. Mais on ne pouvait

faire aucun fond sur elles. Les officiers étaient sans instruction,

quelques-uns même peu sûrs, les soldats sans discipline. Le matériel

manquait. Léopold, d'un regard ferme et net, mesure le péril: la

défaite est certaine, s'il est laissé à ses seules forces. Sans perdre

une heure, il implore le secours de la France et de l'Angleterre. À

Londres, les ministres, «en grand état de consternation[614]», ne

savent trop que faire, et se bornent à ordonner qu'une division de la

flotte se rassemble aux Dunes. À Paris, l'appel du roi des Belges

arrive le 4 août, au moment où, comme il a déjà été raconté, le

ministère vient de donner sa démission. Périer reprend le pouvoir, et,

sans s'attarder à consulter les autres puissances, ordonne aussitôt au

maréchal Gérard d'entrer en Belgique, à la tête d'une armée de

cinquante mille hommes. Le Roi, tout circonspect qu'il est, s'associe,

avec un entrain juvénile, à l'initiative hardie de son ministre. «Ne

perdons pas un moment, dit-il au conseil convoqué d'urgence, si nous

ne voulons voir l'indépendance de la Belgique frappée au coeur par la

prise de Bruxelles, et le cercle de fer des places fortes construites

contre la France se refermer sur elle. Courons donc placer son drapeau

entre Bruxelles et l'armée hollandaise. Je demande seulement, comme

une faveur, que Chartres et Nemours soient à l'avant-garde et ne

perdent pas la chance d'un coup de fusil.» Le jour même, à quatre

heures du soir, un supplément du _Moniteur_ annonce la résolution

instantanée du gouvernement, à la Fiance émue, à l'Europe surprise et

quelque peu troublée de voir ainsi notre armée s'avancer vers le Rhin

et protéger par la force une nation soulevée contre les traités de

1815. «Voilà la guerre déclarée, dit, le lendemain matin, le _Journal

des Débats_. Nos troupes partent avec des cris de joie. Sera-ce une

guerre universelle? sera-ce une guerre contre la Hollande seulement?

C'est à Berlin que se décidera cette question. Si la Prusse soutient

la Hollande, c'est la guerre universelle; sinon, il ne s'agit que d'un

coup de tête du roi de Hollande, et la paix est mieux assurée que

jamais.»

[Note 614: Expression de M. Charles Greville dans son Journal, à la

date du 5 août 1831.]

Cependant, parmi les Belges, il en est qui s'offusquent d'être

protégés par la France; encore dans l'enivrement de leur victoire de

septembre, ils se flattent d'avoir facilement raison des agresseurs,

parlent déjà de les reconduire tambour battant jusqu'à la Haye et d'y

proclamer le rétablissement de la République batave. M. de Muelnaere,

ministre des relations extérieures, a découvert que la constitution ne

permet à une troupe étrangère d'occuper ou de traverser le territoire

du royaume qu'en vertu d'une loi: «Sire, envoie-t-il dire à Léopold,

M. de Muelnaere vous supplie à genoux d'empêcher une mesure qui est

contraire à la constitution et qui peut compromettre l'honneur

militaire du pays.» Le Roi se croit obligé de céder à demi; il consent

que l'armée belge supporte seule le premier choc et fait prier les

Français de suspendre leur marche. Ceci se passe le 6 août. Le 8,

l'armée de la Meuse est mise en déroute sans avoir même livré

bataille, et, le 12, l'armée de l'Escaut, commandée par le Roi qui

fait bravement son devoir, subit une défaite écrasante dans les

plaines de Louvain. La route de Bruxelles est ouverte. Heureusement,

aussitôt qu'il a su la dispersion de l'armée de la Meuse, Léopold,

fermant l'oreille aux conseils qu'il regrettait d'avoir une première

fois écoutés, a écrit au maréchal Gérard de se hâter. Celui-ci a passé

la frontière le 10, et le 12, au moment où la dernière armée belge est

battue près de Louvain, notre avant-garde entre à Bruxelles aux cris

de joie de la population que l'approche des Hollandais a terrifiée. En

même temps, notre chargé d'affaires près le roi des Pays-Pas lui a

fait savoir que si ses troupes ne se retiraient pas immédiatement dans

la ligne d'armistice, elles auraient à combattre l'armée française.

Guillaume Ier, troublé par une initiative si prompte et si résolue, ne

voyant aucune puissance en état de le soutenir, recevant au contraire

de Londres la preuve que sa conduite y était blâmée, se résigne à

céder à nos injonctions et à rappeler ses soldats; il ne veut pas,

dit-il, que sa querelle domestique avec la Belgique devienne

européenne par sa résistance armée aux grandes puissances. À peine

informé de cette décision, le général Belliard se rend le 13 auprès du

prince d'Orange et la lui communique. Celui-ci, quoique tout

frémissant de ses récentes victoires, doit se soumettre; aussi bien

a-t-il la satisfaction d'avoir vengé avec éclat l'honneur de ses armes

et d'avoir profondément humilié la Belgique. Pendant les six jours qui

suivent, les Hollandais opèrent leur mouvement rétrograde, suivis pas

à pas par une partie de l'armée française. Le 20, ils sont partout

rentrés dans la ligne d'armistice. La Belgique est sauvée, et elle est

bien obligée de reconnaître qu'elle le doit à la France seule. Dès le

11 août, le même M. de Muelnaere, qui, cinq jours auparavant, avait

supplié à genoux le Roi de donner contre-ordre au maréchal Gérard,

écrivait à M. Van de Weyer: «La France a répondu à l'appel de notre

Roi avec cette précipitation toute française qui nous avait d'abord

déconcertés, mais dont nous devons nous féliciter aujourd'hui.»

La question avait une autre face: c'était bien de faire reculer les

Hollandais, mais il fallait rassurer et contenir l'Europe,

singulièrement émue de notre soudaine entrée en campagne. Le

gouvernement de Berlin nous avait tout de suite adressé des

observations; il faisait valoir qu'il aurait aussi le droit d'envoyer

des troupes en Belgique, se contentant toutefois de présenter

l'argument sans avoir au fond envie d'en tirer une conclusion

pratique, et donnant même son immobilité comme une preuve de sa

confiance dans le ministère français[615]. La Russie, empêchée par la

révolte polonaise qui n'était pas encore comprimée, regrettait

d'autant plus son inaction forcée, qu'elle avait peut-être contribué à

exciter le roi de Hollande. «Il faut attendre ce que feront les

Français, disait le Czar; ne pas les inquiéter s'ils se bornent à

rejeter les Hollandais chez eux, et les obliger à sortir à leur tour

s'ils veulent quelque chose de plus[616].» L'Autriche n'était qu'en

second rang dans cette question et suivait ses deux voisins et alliés.

Du côté des puissances continentales, il y avait donc grande mauvaise

humeur, observation inquiète, mais, pour le moment, peu de résolution

d'agir. Périer était plus préoccupé de l'effet produit sur

l'Angleterre, dont l'alliance était le fondement même de sa politique.

À la première nouvelle de l'agression de la Hollande, lord Palmerston,

avec ses habitudes soupçonneuses, s'était demandé si le roi Guillaume

n'avait pas été poussé par la France, désireuse de se procurer ce

prétexte d'intervenir; en tout cas, il avait écrit aussitôt à lord

Granville: «La grande chose à faire maintenant est d'agir sur le

cabinet de Paris, pour prévenir une irruption des soldats français en

Belgique[617].» Quelques jours plus tard, quand on sut à Londres que

le maréchal Gérard avait franchi la frontière, l'irritation y fut

très-vive et l'alarme au comble; chacun croyait une guerre générale

imminente, les cours de la Bourse baissaient brusquement, et les

questions inquiètes, les interpellations menaçantes se multipliaient à

la Chambre des communes.

[Note 615: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p.

241.]

[Note 616: _Mémoires de Stockmar._]

[Note 617: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 88, 89.]

Cet émoi n'avait pas échappé à Périer; tout en apportant dans ses

actes plus de décision et de promptitude encore, de façon à ne pas

laisser à la mauvaise humeur le temps de se traduire en démarches

gênantes, il s'attacha à dissiper la surprise des cours de l'Est et la

jalousie de l'Angleterre; il déclara aux ambassadeurs qu'il n'avait

entendu ni revenir sur son engagement de ne chercher aucun

agrandissement pour la France, ni enlever à la Conférence, pour s'en

emparer, la solution de la question; au contraire, il n'avait voulu

que faire respecter les décisions de l'Europe. Le général Sébastiani

écrivit sur le même ton à ses ambassadeurs[618]. Les puissances, se

sentant à la fois obligées de subir une volonté si résolue et

confiantes dans une loyauté qu'elles avaient déjà éprouvée,

acceptèrent les déclarations du gouvernement, et la Conférence en prit

acte dans son protocole du 6 août. «Les plénipotentiaires des cinq

cours, y lisait-on, ont regardé l'entrée des troupes françaises en

Belgique comme ayant eu lieu, non dans une intention particulière à la

France, mais pour un objet vers lequel les délibérations de la

Conférence se sont dirigées, et il est resté entendu que l'extension à

donner aux opérations de ces troupes et leur séjour en Belgique seront

fixés d'un commun accord entre les cinq cours, à la conférence de

Londres... En outre, il est demeuré convenu que les troupes françaises

ne franchiront pas les anciennes frontières de la Hollande.....;

qu'enfin, conformément aux déclarations faites par le gouvernement

français aux représentants des quatre cours à Paris, les troupes

françaises se retireront dans les limites de la France, dès que

l'armistice aura été rétabli tel qu'il existait avant la reprise des

hostilités.» Périer n'hésita pas à ratifier ce protocole et à

renouveler les déclarations les plus rassurantes aux ambassadeurs

étrangers, protestant, dans ses entretiens avec lord Granville, que

«la ruse et la tromperie lui paraissaient aussi peu honorables dans

les affaires publiques que dans la vie privée». Louis-Philippe aussi

se montrait plus cordial et plus expansif que jamais avec

l'ambassadeur anglais, et il déclarait «ne vouloir rien faire que de

concert avec le cabinet de Londres». Palmerston ne pouvait s'empêcher

de se dire satisfait, «ravi» même de ces assurances. Toutefois il nous

attendait, non sans un reste de méfiance, à l'heure de l'évacuation,

et il écrivait à lord Granville: «Le gouvernement français

rappellera-t-il ses troupes dès que les Hollandais se seront retirés?

La réponse à cette question aura les plus graves conséquences,

non-seulement pour les deux pays, mais pour toute l'Europe[619].»

[Note 618: La note par laquelle, le 4 août, le _Moniteur_ avait

annoncé que nos troupes se rendaient à l'appel du roi des Belges,

avait exprimé une idée semblable. «Le Roi, disait-elle, ayant reconnu

l'indépendance du royaume de Belgique et sa neutralité, de concert

avec l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie, et les

circonstances étant pressantes, obtempère à la demande du roi des

Belges. Il fera respecter les engagements pris d'un commun accord avec

les autres puissances.»]

[Note 619: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 92 à 94.]

Aussi, à peine les troupes du roi Guillaume eurent-elles commencé leur

mouvement de retraite que le ministre britannique nous mit en demeure

de tenir notre promesse; il insistait d'autant plus qu'il était

lui-même pressé par les interpellations de son propre parlement, et

que l'opinion anglaise se montrait fort ombrageuse en cette

matière[620]. La Prusse appuya les démarches de l'Angleterre, menaçant

de mettre en mouvement ses troupes des provinces rhénanes. En France,

toute une partie de l'opinion, celle surtout qui rêvait toujours de

conquête, eût vu volontiers le gouvernement profiter de ce qu'il avait

eu une occasion de mettre le pied en Belgique pour y rester, et les

journaux opposants tâchaient de rendre l'évacuation difficile en la

présentant comme une reculade honteuse. Quelques-uns des ministres, le

maréchal Soult entre autres, étaient portés à tenir compte de cet état

d'esprit, et laissaient voir leur arrière-pensée de prolonger

l'occupation[621]. D'autres, comme le général Sébastiani, eussent du

moins voulu se faire payer le retrait des troupes, en obtenant, soit

le règlement immédiat de l'affaire des forteresses, soit cette

rectification de frontières, déjà tant de fois réclamée, qui nous eût

rendu Marienbourg et Philippeville. Sur le premier point, lord

Palmerston refusa absolument de lier la question des forteresses à

celle de l'évacuation, voyant là une humiliation pour les quatre

puissances. Sur le second point, certains hommes d'État prussiens

n'eussent peut-être pas refusé d'entrer en marché, si on leur eût, de

leur côté, laissé prendre Luxembourg; mais, en fin de compte, leur

avis ne prévalut pas à Berlin, et d'ailleurs, en cette matière encore,

Palmerston était intraitable. «Empêchons tous ces grignotages,

écrivait-il à lord Granville; si une fois les grandes puissances se

mettent à goûter du sang, elles ne se contenteront pas d'un coup de

dent, mais auront bien vite fait de dévorer leur victime. «En somme, à

quémander ainsi, on n'avait chance de rien obtenir. Mais on inquiétait

les puissances et l'on fournissait de nouveaux prétextes aux soupçons

de Palmerston, qui se croyait le droit de mettre en doute notre

loyauté et qui le prenait de plus en plus haut, nous menaçant à brève

échéance d'une guerre générale[622].

[Note 620: _Ibid._, p. 90.]

[Note 621: Cf. la déclaration du maréchal à la Chambre des députés,

dans la séance du 13 août.]

[Note 622: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 95 à 105.

HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 244, 245.--Y

eut-il alors plus que cette tentative d'obtenir les petites

frontières? Le 12 août 1831, lord Palmerston écrivait à lord

Granville: «Je ne crois pas perdre mon temps en vous communiquant une

conversation qui a eu lieu aujourd'hui entre Talleyrand et Bülow

(ministre de Prusse), et que ce dernier m'a rapportée immédiatement en

confidence. Nous avions une conférence. Talleyrand arriva le premier,

et après lui Bülow; tous deux étaient dans le salon rouge, en

attendant les autres plénipotentiaires. Talleyrand commença

immédiatement à parler de la Belgique et dit à Bülow que ce pays ne

pouvait aller comme il était; que Léopold était une pauvre créature,

impropre à faire un roi; que les Belges étaient un assemblage de

vagabonds couards, indignes d'être indépendants; que nous étions

engagés dans une difficulté qui menaçait de faire sauter soit le

ministère français, soit le ministère anglais;... qu'il n'y avait

qu'une solution, le partage; que si la France, la Prusse et la

Hollande s'unissaient, la chose serait simple, et que l'Angleterre

pourrait être satisfaite avec Anvers déclaré port franc. Il insista

quelque temps sur cette idée, qui était chez lui un projet ancien et

préféré, jusqu'à ce que la conversation fût interrompue par l'arrivée

des autres ambassadeurs.» (BULWER, t. II, p. 91, 92.)--Peu après, le 2

septembre, le baron Stockmar, confident du roi Léopold, lui écrivait:

«Je viens de chez Bülow... Talleyrand lui parle jour et nuit d'un

partage de la Belgique et s'efforce de le persuader que, si la France,

la Prusse et la Hollande s'entendent à ce sujet, il sera facile

d'obtenir l'assentiment de l'Angleterre en déclarant ports libres les

villes d'Ostende et d'Anvers. Bülow lui a toujours répondu jusqu'à

présent que la Prusse ne pouvait entrer dans cet ordre d'idées...»

(_Mémoires de Stockmar._)--Que M. de Bülow ait grossi un peu les

choses pour se faire valoir auprès de lord Palmerston et du baron

Stockmar; que ces deux derniers, de leur côté, aient été disposés, par

naturelle méfiance et animosité contre la France, à voir plus en noir

encore la conduite de notre ambassadeur, nous le croyons volontiers;

toutefois le fait en lui-même, s'il a pu être exagéré, n'a pas dû être

absolument inventé. Comment l'expliquer? Nous avons vu que l'idée du

partage n'était jamais apparue à notre gouvernement que comme une

extrémité malheureuse à laquelle il recourrait seulement le jour où il

n'y aurait plus de chance d'établir une Belgique indépendante. Faut-il

croire que M. de Talleyrand, en août 1831, ait cru cette hypothèse sur

le point de se réaliser? Depuis longtemps agacé par la conduite des

Belges, était-il maintenant découragé par leurs revers? Ou bien ne

sommes-nous en présence que d'une manoeuvre du vieux diplomate,

voulant peser par cette menace sur ceux avec qui il avait à traiter,

et cherchant à les rendre ainsi plus maniables? Quoi qu'il en soit, la

manoeuvre lui était absolument personnelle, et ni le Roi ni le

ministère n'y étaient associés à un degré quelconque.]

Ce n'était pas là la politique de Périer. Le président du conseil

s'aperçut bien vite que ceux de ses collègues qui couraient ainsi

après l'accessoire, risquaient de lui faire manquer le principal. Aux

petits profits qu'on cherchait, sans succès d'ailleurs, à obtenir, il

préférait de beaucoup l'avantage de rétablir, aussi étroite que par le

passé, l'intimité momentanément ébranlée de l'Angleterre et de la

France, et de mériter par une loyauté désintéressée la confiance de

cette Europe à laquelle il venait d'en imposer par sa résolution.

Aussi s'appliqua-t-il à rassurer les autres puissances sur la façon

dont il tiendrait, au sujet de l'évacuation, la parole qu'il avait

donnée, et, pour effacer toute trace des équivoques produites par le

langage de quelques-uns des ministres, il prit lui-même en main la

direction des négociations. Sans doute il n'était pas homme à avoir

l'air de céder à une menace; se défendant de toute précipitation qui

eût pu paraître humiliante, il fit les choses à son heure, marcha à

son pas. Dans les derniers jours d'août, il rappela la plus grande

partie du corps expéditionnaire; mais, à la demande expresse du roi

Léopold, qui se sentait sans défense, il laissa en Belgique une

division. Ce ne fut que le 15 septembre qu'il annonça, pour la fin du

mois, l'évacuation totale. Lord Palmerston en «éprouva une joie

extraordinaire[623]», et la Conférence rédigea à cette occasion un

protocole dont les termes témoignèrent du bon effet produit sur elle

par la conduite de notre cabinet. Il y était constaté tout d'abord que

c'était de «son plein gré» que le gouvernement français «avait résolu

de rappeler le reste de ses troupes». Les plénipotentiaires de

l'Autriche, de la Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Russie en

exprimaient leur «satisfaction», et ils ajoutaient: «Cette nouvelle

démonstration des généreux principes qui guident la politique de la

France, et de son amour de la paix, avait été attendue par ses alliés

avec une extrême confiance, et les plénipotentiaires prient le prince

de Talleyrand d'être persuadé que leurs cours sauront apprécier à

leur juste valeur la résolution prise par le gouvernement français.»

Un accueil si courtois et si déférent devait consoler Périer des

attaques de la presse opposante, qui s'indignait que notre armée

quittât la Belgique «sans avoir seulement détruit le lion de

Waterloo», et, à la Chambre, le général Sébastiani répondait à M.

Mauguin: «Nous sommes entrés en Belgique conduits par la bonne foi; la

bonne foi nous en a fait sortir.»

[Note 623: Expression du baron Stockmar dans une lettre à Léopold.]

Désormais toute émotion était calmée, toute complication écartée, et

le cabinet pouvait constater les avantages de son intervention. À un

point de vue général, la monarchie de Juillet, qui avait semblé

jusqu'alors condamnée à une sorte d'immobilité, moins encore par sa

faiblesse intérieure que par les suspicions qu'elle éveillait au

dehors, venait de prendre, au delà de ses frontières, une initiative

hardie, de faire acte de force, et les autres puissances avaient dû

lui laisser le champ libre; en même temps, alors qu'on ne la croyait

pas encore dégagée des influences révolutionnaires, elle avait, par sa

modération, par sa correction diplomatique, forcé l'hommage de ces

puissances. Au lendemain de 1830, ce double résultat était

considérable. La situation de cette monarchie en Europe s'en trouvait

singulièrement relevée, et le ministre dirigeant de Prusse, M.

Ancillon, était réduit à constater avec tristesse et dépit que la

France avait, «pendant la paix et sans tirer l'épée, acquis de

nombreux et réels avantages[624]». Au point de vue particulier des

affaires belges, notre succès était plus tangible encore. Dans la

première partie de son administration, Périer, préoccupé surtout, non

sans raison, de rétablir avec le cabinet britannique les bons rapports

altérés à la fin du ministère Laffitte, de sauver la Belgique de la

ruine et la France de l'isolement, avait paru laisser prendre à

l'Angleterre le rôle prépondérant qui nous avait d'abord appartenu:

l'élu du congrès de Bruxelles était le candidat de lord Palmerston

plus que le nôtre, le traité des Dix-huit articles semblait l'oeuvre

de la diplomatie anglaise; on eût dit que les Belges trouvaient à

Londres le point d'appui et le patronage qu'ils avaient jusqu'alors

cherchés à Paris. Avec l'expédition d'août, le changement est complet

et subit. La Belgique est ramenée avec éclat dans notre clientèle. Le

baron Stockmar, Allemand de naissance, Anglais de sympathie, agent du

roi Léopold à Londres, reconnaissait à regret que «la politique belge

devait en ce moment incliner plutôt vers la France», et il ne cachait

pas à lord Palmerston «que la confiance des Belges dans la protection

de l'Angleterre était singulièrement affaiblie». On eut du reste tout

de suite une preuve effective du retour qui s'était opéré vers nous à

Bruxelles. Le gouvernement, ayant senti la nécessité de réorganiser

son armée, s'adressa à des officiers français, non à des anglais.

Cette préférence ne laissa pas que de mortifier nos voisins

d'outre-Manche; lord Grey en fut à ce point ému qu'il voyait déjà la

Belgique devenir une «province française», et le roi Guillaume IV

déclara à Stockmar que «cet enrôlement lui était particulièrement

désagréable[625]».

[Note 624: Instruction adressée à M. de Bülow, en date du 28 août

1831. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. II, p.

242.)]

[Note 625: _Passim_ dans les _Mémoires de Stockmar_.]

Si heureuse qu'eût été notre intervention militaire, elle n'avait pas

cependant résolu toutes les difficultés de la question belge. Le roi

des Pays-Bas refusait plus énergiquement que jamais de consentir aux

avantages accordés par les Dix-huit articles à ceux qu'il venait de

vaincre si complétement. La triste figure faite par la Belgique dans

cette campagne avait d'ailleurs diminué son crédit en Europe, et

l'impression générale était qu'elle devait payer sa défaite. Ce

n'était pas seulement le sentiment des puissances de l'Est, qui

parlaient d'autant plus haut en faveur de la Hollande que la chute de

Varsovie venait de leur rendre leur liberté d'action. Lord Palmerston

disait avec sa rudesse accoutumée au baron Stockmar[626]: «Les Belges

ont montré de la façon la plus claire qu'ils sont incapables de

résister aux Hollandais. Sans le secours de la France, ils auraient

été remis sous le joug. Il faut donc que les Belges comme les

Hollandais, pour vivre en repos, abandonnent quelque chose de leurs

prétentions réciproques. Les Belges ne peuvent plus prétendre à la

situation que leur assuraient les Dix-huit articles, de même que les

Hollandais ne peuvent réclamer le vieux protocole de janvier, auquel

ils avaient adhéré dès le début de la crise. Si les Belges ne veulent

rien céder, la Conférence n'a qu'une chose à faire, se retirer

absolument et dire: Eh bien, soit! nous permettons aux Hollandais de

vider leur querelle avec les Belges seuls. Les armes décideront.»

Stockmar ajoutait, en rapportant ces paroles à Léopold: «À cette

effrayante conclusion de Palmerston, je ne répondis pas un mot, mais

je pensais en silence, à part moi, que si quatre des grandes

puissances pouvaient souhaiter et faire quelque chose de pareil, il

était impossible que la France consentît jamais à la conquête de la

Belgique par la Hollande.» Un autre jour, il écrivait encore à son

royal correspondant: «Croyez fermement que toute défense, toute

protection de la Belgique dans la Conférence de Londres ne peut venir

que de la France. Efforcez-vous d'obtenir cette protection, autant que

possible par votre correspondance personnelle avec votre frère de

Paris. Je puis me tromper, mais d'après ce que je vois ici,

l'Angleterre ne fera pour nous presque rien de positif[627].»

[Note 626: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 246.]

[Note 627: _Mémoires de Stockmar._]

Ce témoignage est significatif sous la plume d'un ennemi de la France.

Toutefois, si disposé que fût notre gouvernement à prendre en main la

cause de la Belgique, il lui fallait bien tenir compte du sentiment de

l'Europe, et il ne dépendait pas de lui d'effacer toute trace des

défaites subies naguère par ses clients. Il ne voulait pas d'ailleurs

se laisser séparer de l'Angleterre. Pendant plusieurs semaines, en

soutenant les prétentions belges, il tint en échec les autres

puissances et suspendit les décisions de la Conférence. Mais, pour la

cause même qu'il défendait, ce retard n'était pas sans danger. Force

fut donc d'en passer par une transaction que, d'accord avec lord

Palmerston redevenu pleinement notre allié, M. de Talleyrand s'efforça

d'obtenir aussi favorable que possible à la Belgique. La Conférence

formula cette transaction, le 15 octobre, dans un nouvel acte, connu

sous le nom de traité des Vingt-quatre articles. Elle y retirait

quelques-unes des concessions faites aux Belges par les Dix-huit

articles, mais sans rendre à la Hollande tout ce que lui avaient

accordé les protocoles de janvier. L'état de 1790 était maintenu comme

base du partage des territoires; les enclaves allemandes des provinces

septentrionales étaient attribuées à la Hollande, ainsi que tout

Maestricht, une partie du Limbourg et la rive gauche de l'Escaut. Le

Luxembourg était partagé: la ville et un tiers du territoire au roi de

Hollande; le reste à la Belgique avec le duché de Bouillon. La liberté

de la navigation de l'Escaut et du transit avec l'Allemagne était

assurée au nouveau royaume. Quant à la dette, elle était répartie de

façon que la Belgique n'en supportait pas le tiers. En somme, la

France avait obtenu pour ses protégés des conditions territoriales

suffisantes, des conditions commerciales et financières fort

avantageuses. L'acte du 15 octobre n'était plus une simple proposition

comme les décisions antérieures de la Conférence: celle-ci, convaincue

que de plus longs essais pour amener une conciliation directe entre la

Hollande et la Belgique resteraient sans résultat, avait résolu, sur

l'avis de M. de Talleyrand appuyé par Palmerston, de ne plus s'en

tenir au rôle de médiateur, mais de s'imposer comme arbitre souverain:

elle motiva ainsi cette résolution: «Ne pouvant abandonner à de plus

longues incertitudes des questions dont la solution immédiate est

devenue un besoin pour l'Europe; forcés de les résoudre, sous peine

d'en voir sortir l'incalculable malheur d'une guerre générale, les

soussignés n'ont fait que respecter la loi suprême d'un intérêt

européen de premier ordre, ils n'ont fait que céder à une nécessité de

plus en plus impérieuse, en arrêtant les conditions d'un arrangement

définitif, que l'Europe a cherché en vain depuis un an, dans les

propositions faites par les deux parties ou agréées tour à tour par

l'une d'elles et rejetées par l'autre.» En conséquence, les

Vingt-quatre articles furent aussitôt transmis aux gouvernements de

Belgique et de Hollande; il leur était signifié que cet acte contenait

la décision finale et irrévocable des cinq cours, que celles-ci en

garantissaient l'exécution, se réservaient d'employer tous les moyens

pour obtenir l'assentiment de celle des deux parties qui s'y

refuserait, et étaient résolues à empêcher le renouvellement des

hostilités.

En Belgique, ceux qui naguère ne voulaient pas des Dix-huit articles

repoussèrent naturellement les Vingt-quatre articles. L'opposition se

manifesta avec tant de vivacité que le roi Léopold en fut un peu

découragé, et se demanda si cette altération des conditions auxquelles

il avait accepté la couronne ne l'obligerait pas à la résigner. De

Londres, le baron Stockmar l'en détourna vivement: «Fâchez-vous, lui

écrivait-il, criez à l'injustice, ne ménagez pas la Conférence,--elle

s'y attend d'ailleurs,--mais ne poussez rien à l'excès et gardez-vous

d'abandonner la partie. Que le ministère crie avec vous, qu'il crie

très-haut et très-fort. Vous aurez tenu votre serment, et la Belgique

le saura[628].» Les velléités d'abdication avaient-elles été

sérieuses? en tout cas, elles ne furent que passagères; Léopold prit

bien vite le dessus, et, sous sa ferme inspiration, le ministère belge

proposa aux Chambres, le 21 octobre, un projet de loi à l'effet

«d'autoriser la signature du traité définitif de séparation». Le Roi

était résolu à en appeler aux électeurs, si les Chambres refusaient

cette autorisation. «À une autre époque, disait le ministère dans

l'exposé des motifs, nous eussions rejeté ces conditions; mais

l'Europe a été témoin d'événements qui, en modifiant la politique

générale, n'ont pu rester sans influence sur la question soulevée par

notre révolution. L'appui que nous trouvions dans l'idée de notre

force, inspirée aux puissances par nos succès de septembre, l'appui

peut-être plus réel encore que prêtait à notre cause l'héroïque

résistance de la Pologne, nous a tout à coup échappé.»

[Note 628: _Mémoires de Stockmar._--Cf. aussi BULWER, _Life of

Palmerston_, t. II, p. 114.]

La discussion à la Chambre des représentants commença le 26 octobre et

se prolongea pendant six jours, véhémente et pathétique. L'opposition

se déclarait prête à braver la guerre, affirmant que la France ne

saurait abandonner la Belgique. «Si le ministère du juste milieu,

s'écriait M. Rodenbach, poussait son système de paix à tout prix

jusqu'à cette extrémité, nous en appellerions à la Chambre des

députés, à la nation française. Là, assez de coeurs généreux

élèveraient la voix pour stigmatiser une aussi odieuse conduite... Les

défaites de 1815 sont trop profondément gravées dans tous les coeurs,

les Français ont trop d'affronts à venger, pour ne pas se lever dès

qu'un Prussien franchirait nos frontières.» À ces déclamations, on a

plaisir à opposer le langage très-politique de M. Nothomb, l'habile

négociateur des Dix-huit articles. Pour lui, la question était de

savoir si la révolution de Juillet en France et la révolution de

Septembre en Belgique devaient se placer en dehors du système général

de l'Europe, ce qui était la guerre universelle, ou prendre un

caractère tel qu'elles pussent se coordonner à ce système. Après avoir

rappelé que la Convention et Bonaparte avaient pris le premier parti

et attiré ainsi sur leur pays la réaction du monde, il continua en ces

termes: «La révolution de Juillet a profité de cette leçon; bornant

ses effets à une existence intérieure, monarchique au dedans,

pacifique au dehors, elle a respecté le _statu quo_ territorial. Et

remarquez-le bien, si elle avait pris un autre caractère, c'en était

fait de l'indépendance de la Belgique. La nationalité belge n'est pas

une de ces idées larges qui rentrent dans les vastes projets de

commotions universelles: c'est une idée étroite, factice peut-être,

qui se rattache au vieux système de l'équilibre européen: c'est une

idée de _juste milieu_. Aussi, pour moi, je n'ai jamais pu comprendre

ceux de mes concitoyens qui, partisans de l'indépendance belge,

reprochent à la France son système pacifique. Quand la France sortira

du lit que lui ont prescrit les traités de 1815, ce sera pour

submerger la Belgique.» Ce discours fit un grand effet, ainsi que

celui de M. Lehon, qui vint, avec l'autorité particulière que lui

donnait sa situation d'envoyé de la Belgique à Paris, témoigner de la

résolution des puissances. «Par un refus, dit-il, nous exposerions le

pays à une invasion, peut-être même à un démembrement et à la

radiation du nom belge du livre de vie des nations.» L'influence

personnelle du Roi, qui était déjà considérable, exerça peut-être plus

d'action encore, et, au vote, la loi fut adoptée par 59 voix contre

38. Le 3, le Sénat confirma ce vote par 35 voix contre 8. En exécution

de cette décision, le plénipotentiaire belge à Londres signa, le 15

novembre 1831, avec les membres de la Conférence, l'acte des

Vingt-quatre articles, qui devint ainsi un traité entre les cinq

puissances et la Belgique: il était stipulé que les ratifications

seraient échangées dans un délai de deux mois.

On n'était pas cependant encore au bout de toutes les

difficultés[629]. Les Vingt-quatre articles avaient été transmis à la

Haye en même temps et dans les mêmes conditions qu'à Bruxelles. Le roi

de Hollande y avait fait aussitôt des objections, se plaignant de la

forme comme du fond, et y demandant des modifications. Les

représentants des cinq cours refusèrent d'entrer en discussion et

déclarèrent leur texte irréformable. Ils espéraient que Guillaume Ier

ne persisterait pas dans son opposition, une fois qu'il aurait vu

Léopold signer le traité: c'était mal connaître l'obstination de ce

prince; loin de se sentir porté à imiter la soumission de son

adversaire et de se laisser effrayer par les menaces contenues dans le

traité même contre celle des parties qui refuserait d'y adhérer, il

adressa à la Conférence, le 14 décembre, une note solennelle et

développée, contenant une protestation formelle. Les trois cours de

l'Est s'en montrèrent assez embarrassées: il leur semblait qu'elles

étaient prises en flagrant délit d'atteinte à l'indépendance d'une

tête couronnée; et au profit de qui? Au profit d'une révolution qui

leur avait été toujours fort antipathique[630]. Dans de telles

conditions devaient-elles ratifier la signature donnée à Londres par

leurs plénipotentiaires? Le Czar, alors très-irrité de ce que le

gouvernement de Bruxelles venait d'accueillir et d'enrôler des

officiers polonais, poussait vivement à la non-ratification. Le

gouvernement de Berlin, bien que fort gêné par les promesses formelles

que M. de Bülow avait faites à lord Palmerston et à M. de Talleyrand,

était tenté de suivre la conduite conseillée par le Czar. Quant à M.

de Metternich, dès la première heure, il avait blâmé le traité, le

déclarant «malencontreux», le qualifiant de «bêtise», et reprochant

aux plénipotentiaires autrichien, prussien et russe, «de s'être laissé

enjôler par des considérations anglaises et françaises». Toutefois, si

mécontent qu'il fût, il avait d'abord cru que les égards dus aux deux

puissances occidentales ne lui permettaient pas de désavouer l'oeuvre

de la Conférence. Ce ne fut qu'un peu plus tard, sous la pression de

la Russie et à l'exemple de la Prusse, qu'il se détermina à user

d'ajournement[631]. Le terme fixé pour les ratifications passa donc

sans qu'elles fussent données. Les trois cours paraissaient disposées

à les retarder jusqu'à ce qu'elles eussent obtenu amiablement

l'adhésion du roi Guillaume[632].

[Note 629: Parmi les difficultés qui occupèrent à ce moment la

diplomatie et l'opinion, il en est une sur laquelle il nous semble

inutile de nous arrêter: c'est celle que souleva la convention du 14

décembre, intervenue, en dehors de la France, entre les quatre autres

grandes puissances et la Belgique pour régler définitivement la

démolition de plusieurs des forteresses bâties en 1815 aux frais des

alliés. Il semblait que le gouvernement et le public français ne

pussent qu'être satisfaits d'un tel résultat: mais ils se montrèrent

froissés sinon du fond, du moins de la forme de la convention. De là

une émotion peu raisonnable, qui fut très-vive, mais dura peu.]

[Note 630: M. de Metternich écrivait, le 29 décembre 1831, à M. de

Ficquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie: «L'affaire belge est

odieuse à notre auguste maître; elle l'est à cause de son point de

départ... Son point de départ, quelque effort qu'on fasse pour lui

prêter une autre couleur, est la protection accordée à une rébellion.»

Plus loin, le chancelier disait que les trois cours de Russie, de

Prusse et d'Autriche étaient, sur ce point, «animées d'un même

sentiment». Il écrivait encore au comte Apponyi, le 1er décembre: «Que

Dieu préserve l'Europe d'une autre conférence sur les bases du soutien

d'une révolution.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 146, 222,

223.)]

[Note 631: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 146, 217 à 224, et

270 à 273.]

[Note 632: _Ibid._, p. 222 à 224.]

Mais comment ce retard serait-il pris à Paris et à Londres[633]?

Casimir Périer ne se gêna pas pour qualifier sévèrement la conduite

des puissances de l'Est; il rappela les paroles données dans la

Conférence par leurs plénipotentiaires et leur reprocha un «manque de

foi». Quant à lord Palmerston, loin de pencher du côté de ces

puissances, comme cela lui était arrivé parfois au cours de l'affaire

belge, il se montra encore plus amer que Périer et traita notamment M.

de Bülow avec une véhémence qui alla presque jusqu'à la

grossièreté[634]. Ainsi le premier effet du retard de la ratification,

effet non attendu et sûrement non désiré par les cours de Vienne, de

Berlin et de Saint-Pétersbourg, se trouvait être d'amener la France et

l'Angleterre à se concerter pour leur faire échec. Cette union, qui

était le principal dessein de la politique française, devint même si

étroite que les deux cabinets de Saint-James et des Tuileries, se

refusant à attendre plus longtemps les autres puissances, se

décidèrent, le 31 janvier 1832, à procéder seuls avec le

plénipotentiaire belge à l'échange des ratifications, et laissèrent le

protocole ouvert pour recevoir celles de l'Autriche, de la Prusse et

de la Russie. C'était un fait considérable que ce rapprochement des

deux puissances occidentales en face de l'Europe et presque contre

elle. Aussi M. de Talleyrand, qui y avait beaucoup contribué,

écrivait-il, le jour même où les signatures étaient données:

«L'Angleterre et la France réunies pour un échange simultané des

ratifications, c'est plus que je n'osais espérer. Maintenant il s'agit

d'avoir de la patience; le reste ne tardera pas à venir. Ne réclamons

rien; ne triomphons pas trop;... ne laissons pas voir à l'Angleterre

que son alliance avec nous l'entraîne plus loin qu'elle ne le

voudrait... À l'extérieur nous nous sommes fait une situation

répondant à tout ce que le Roi pouvait désirer[635].» Quelques jours

après, la duchesse de Dino écrivait de Londres: «M. de Talleyrand a

fait avec l'Angleterre un échange de ratifications qui vaut avec ce

pays un traité d'alliance. Cela a été difficile; les obstacles se sont

accumulés jusqu'au dernier moment[636].» Cette intimité se

manifestait, non sans éclat, à la tribune des deux parlements.

Interpellé à la Chambre des communes, lord Palmerston s'exprima sur la

France en termes si amis que Casimir Périer en écrivit tout son

contentement à M. de Talleyrand. «Le gouvernement du Roi, lui

disait-il, s'applaudit vivement de cette conformité de vues et de

sentiments dont les deux pays peuvent attendre de si heureux

résultats. Nous y trouvons un gage nouveau de cet accord de la France

et de l'Angleterre que nous nous efforcerons toujours de fonder sur

des bases solides; nous y trouvons une confirmation de notre système

de politique étrangère, justifié par un aussi heureux succès dans son

but le plus important.» Notre ministre ne se contentait pas de cette

réponse diplomatique: il disait de son côté, le 7 mars 1832, à la

Chambre des députés: «Le ministère anglais s'est exprimé, au sein du

parlement de son pays, dans les mêmes termes que nous, devant cette

Chambre, et, s'il a parlé de la nécessité, plus que jamais sentie, de

l'alliance sincère des deux gouvernements de France et d'Angleterre,

nous pouvons aussi parler de son efficacité. L'Europe sait ce que la

lutte de ces deux nations a produit de guerres longues, sanglantes et

convulsives; il faut qu'elle apprenne aujourd'hui ce que leur union

peut donner de garanties à la paix du monde et de gages à la vraie

liberté... Voilà des alliances qu'on peut proclamer à la face des

trônes et des peuples, parce qu'elles sont leur garantie commune.»

[Note 633: M. de Metternich écrivait, le 29 décembre 1831, à M. de

Ficquelmont: «Il nous paraît impossible de prévoir à quelles

extrémités le refus de ratification pourra conduire les affaires à

Paris, et surtout à Londres...» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. V,

p. 224.)]

[Note 634: Dépêches des envoyés sardes, citées par HILLEBRAND,

_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. II, p. 252.]

[Note 635: Cette lettre est citée par HILLEBRAND, _ibid._, p. 252. Le

texte que nous donnons n'est qu'une traduction faite d'après

l'allemand.]

[Note 636: Lettre du 11 février 1832, à M. de Barante. (_Documents

inédits._)]

Non-seulement l'alliance de l'Angleterre et de la France se

resserrait; mais, dans cette alliance même, la situation respective

des deux puissances était modifiée à l'avantage de la France:

changement important que, quelques années plus tard, dans une dépêche

confidentielle, le duc de Broglie a très-finement analysé. «Dans le

premier période, dit-il, c'est-à-dire au lendemain de la révolution et

avant l'avènement de Périer, le beau rôle avait été pour l'Angleterre;

c'est elle qui nous protégeait dans l'opinion, c'est elle qui était le

_gentleman_ tendant la main au plébéien, au soldat de fortune; c'est

elle qu'on pouvait blâmer en Europe, comme on blâme l'imprudence, mais

qu'on respectait, qu'on continuait à considérer, dans la personne de

lord Grey, comme un grand seigneur libéral à qui l'on pardonne ses

opinions politiques, en faveur de sa magnificence, de ses grandes

manières, qu'on craindrait d'ailleurs d'offenser, de peur d'avoir à

s'en repentir.» Mais, avec le ministère du 13 mars, la politique de

résistance prévalut en France. «Plus le gouvernement français,

remportait alors de victoires sur les partis, continue le duc de

Broglie, plus le gouvernement anglais était content de nous; il nous

savait gré de nous débarbouiller de la poussière des pavés; il nous

savait gré de lui rendre le rapprochement plus facile et notre amitié

moins compromettante. Chaque fois que nous faisions un pas dans ce

sens, il disait aux autres gouvernements: Vous voyez bien que la

France n'est pas ce que vous avez pensé; vous voyez que le

gouvernement français est après tout un gouvernement.» Grâce à Casimir

Périer, nous fîmes tant de «pas dans ce sens», que nous pûmes bientôt

nous passer de caution auprès de l'Europe. L'Angleterre fut toujours

notre alliée: elle ne fut plus notre protectrice. Comme le dit encore

le duc de Broglie, «le gouvernement français n'avait plus besoin, pour

être introduit dans la société des autres gouvernements, que personne

lui donnât la main ou réclamât pour lui l'indulgence[637]». On en vint

au point que les hommes d'État de la vieille Europe accordaient plus

de confiance à notre cabinet qu'à celui de Londres. M. de Metternich

écrivait au comte Apponyi, le 8 janvier 1832: «J'ai le sentiment que

la déplorable position de la conférence de Londres sera plus

facilement débrouillée par M. Casimir Périer que par les ministres

anglais, par la raison toute simple que le chef de l'administration

française a les qualités qui constituent l'homme d'État, tandis que

les membres de l'administration anglaise actuelle me semblent moins

doués sous ce rapport[638].»

[Note 637: Dépêche confidentielle du 12 octobre 1835, adressée par le

duc de Broglie, ministre des affaires étrangères, à M. Bresson,

ministre de France à Berlin. (_Documents inédits._)]

[Note 638: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 268.]

Les trois cours de l'Est ne voyaient pas sans quelque trouble

s'établir ainsi en face d'elles l'alliance des puissances

occidentales; elles se rendaient compte «que, quoi qu'elles pussent

dire, la France, entraînant avec elle l'Angleterre, avait toujours le

dernier mot[639]». Pour sortir de cette situation mauvaise, elles ne

virent d'autre moyen que de presser plus vivement le roi des Pays-Bas

de cesser son opposition aux Vingt-quatre articles. Le Czar lui-même

lui envoya dans ce dessein le comte Orloff. Rien n'y fit. Guillaume

Ier se butait à ce que ses courtisans appelaient son «système de

persévérance». Au bout d'un mois de séjour à la Haye, le comte Orloff

dut se retirer sans avoir obtenu la moindre concession. Avant son

départ, il remit au cabinet hollandais une note aussitôt rendue

publique, par laquelle l'empereur de Russie déclarait «qu'il ne

reconnaissait pas la possibilité de lui prêter ni appui, ni secours,

et le laisserait supporter seul la responsabilité des événements; que,

sans vouloir s'associer à aucun moyen militaire pour contraindre le

roi des Pays-Bas à souscrire aux Vingt-quatre articles, Sa Majesté

Impériale considérait néanmoins ces articles comme les seules bases

sur lesquelles pût s'effectuer la séparation de la Belgique et de la

Hollande, et tenait pour juste et nécessaire que la Belgique restât en

jouissance des avantages qui en résultaient pour elle, notamment en ce

qui concernait sa neutralité; enfin que, dans le cas où cette

neutralité viendrait à être violée par la reprise des hostilités de la

part du roi de Hollande, l'Empereur se concerterait avec ses alliés

sur le moyen le plus propre à la défendre et à la rétablir

promptement». Cette sorte de désaveu, auquel s'associèrent aussitôt

les cabinets de Berlin et de Vienne, n'ébranla pas l'obstination du

roi Guillaume: il persistait a attendre de l'avenir, et

particulièrement des désordres qu'il espérait voir éclater en France,

l'occasion d'une revanche.

[Note 639: Cet aveu mélancolique était consigné, à la date du 25 mars

1832, dans un memorandum confidentiel de M. de Pralormo, l'envoyé

sarde à Vienne. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t.

I, p. 276.)]

Cependant la Belgique, qui souffrait, dans ses intérêts matériels et

dans sa sécurité intérieure ou extérieure, de la prolongation de cet

état d'incertitude, était fondée à réclamer, d'une façon de plus en

plus pressante, qu'on y mît un terme et qu'on fît exécuter le traité

souscrit par elle. Elle s'adressait à la France et à l'Angleterre, qui

de leur côté se retournaient vers l'Autriche, la Prusse et la Russie,

et les mettaient en demeure de dire si elles désavouaient ou non

leurs plénipotentiaires. Au commencement d'avril, Casimir Périer,

perdant patience, déclara nettement que «cela ne pouvait durer plus

longtemps». Ce ferme langage fit effet sur les autres cours, qui se

sentaient d'ailleurs fort mal engagées. Le 18 avril, les cabinets de

Vienne et de Berlin donnèrent leurs ratifications, «sous réserve des

droits de la Confédération germanique, touchant la cession d'une

partie du grand-duché de Luxembourg». Le Czar se résigna, le 4 mai, à

suivre cet exemple; seulement il ne déclara approuver le traité que

«sauf les modifications à apporter, dans un arrangement définitif

entre la Hollande et la Belgique, aux articles 9, 12 et 13»; les

articles ainsi visés étaient relatifs aux questions de navigation, de

transit, et au partage de la dette. On eût pu sans doute soutenir

qu'une ratification à ce point conditionnelle n'en était plus une,

mais chacun avait hâte d'en finir, et l'on n'y regarda pas de trop

près[640].

[Note 640: La duchesse de Dino écrivait de Londres à M. de Barante, le

1er mai 1832: «La ratification russe est arrivée à l'instant. Il

faudra qu'elle soit terriblement conditionnelle pour qu'on ne trouve

pas moyen de la considérer comme pure et simple.» (_Documents

inédits._)]

À considérer les résultats obtenus, le progrès est considérable et

fait grand honneur au ministère Périer, qui y est arrivé sans guerre,

par un rare mélange de prudence et de hardiesse, d'adresse et de

loyauté. Désormais la Belgique cesse d'être un fait révolutionnaire,

contesté ou subi de plus ou moins bonne grâce; elle a reçu ses lettres

d'introduction dans la société des États de l'Europe; elle n'est plus

en proie à l'anarchie, mais a constitué chez elle une monarchie

régulière. Le royaume des Pays-Bas, création favorite de la

Sainte-Alliance, avant-garde de la coalition antifrançaise, est

irrévocablement démembré; à sa place, nous avons à nos portes un jeune

État dont la neutralité couvre notre frontière la plus vulnérable, qui

nous doit son indépendance, et qui est obligé, par reconnaissance

comme par situation, à demeurer notre client. Le prince habile appelé

à sa tête est le premier à sentir cette nécessité; c'est pourquoi, à

ce moment même, il négocie avec la cour des Tuileries une alliance de

famille, et dans quelques mois, le 9 août 1832, se célébrera, à

Compiègne, le mariage de Léopold avec la princesse Louise d'Orléans,

fille aînée du roi des Français, femme d'un haut esprit et d'une rare

vertu: conclusion remarquable de cette politique qui a débuté par

refuser la couronne offerte au duc de Nemours, et qui aboutit à donner

pour gendre à Louis-Philippe le prince élu en place de son fils. Sans

doute, le roi de Hollande refuse toujours d'adhérer au nouvel état de

choses; mais, en dépit des difficultés que soulèvera cette résistance

et qui occuperont encore pendant plusieurs années la diplomatie

européenne, on peut dire que dès ce jour le fond de la question est

résolu. La France a gagné cette grosse partie.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 79 / 98 题