Comment expliquer que sa pensée ait été ainsi dénaturée, que ses
instructions aient été à ce point méconnues? Le commandant Gallois et
le colonel Combes, amenés, par l'absence du général Cubières, à
s'emparer d'un premier rôle auquel ils n'étaient pas destinés, se
trouvaient être les hommes le moins propres à le bien remplir.
C'étaient de braves soldats, mais des esprits étroits, exaltés, imbus
des idées de la gauche d'alors, et jugeant la France de Juillet tenue
d'honneur à poursuivre par une grande guerre la revanche de
Waterloo[661]. Très-imparfaitement instruits du dessein auquel ils ne
devaient coopérer qu'en sous-ordre et pour la partie en quelque sorte
matérielle[662], ignorant tout du côté politique et diplomatique qui
avait été réservé au général Cubières, trompés et excités par le tour
mystérieux de l'entreprise, ils n'avaient vu là qu'une entrée en
campagne contre l'Autriche, le commencement du grand branle-bas
qu'ils attendaient depuis dix-huit mois avec tant d'impatience.
Eussent-ils eu quelque doute sur la vraie pensée du gouvernement,
qu'en le compromettant malgré lui, ils auraient cru agir en patriotes
et bien mériter du parti qui était pour eux toute la France[663].
D'ailleurs, à leur arrivée devant Ancône, ne rencontrant pas le
général Cubières, ils avaient pu, de bonne foi, se croire dans une
situation militaire assez critique: on venait leur raconter que les
Autrichiens s'avançaient à marches forcées sur Ancône, et ce bruit
répondait trop bien à leurs idées sur une rupture nécessaire entre les
deux puissances pour qu'ils ne l'accueillissent pas facilement. Après
être accourus de si loin, pouvaient-ils, sans honte, sans ridicule, se
laisser devancer et assister de leurs vaisseaux à l'entrée des troupes
impériales dans la place qu'ils avaient mission d'occuper? De là, le
conseil de guerre du 22 et la résolution de tout brusquer. Leur
procédé, qui, en pleine paix et envers des alliés, prenait une figure
assez vilaine de guet-apens et de piraterie, était, pour eux qui
croyaient les hostilités ouvertes ou sur le point de s'ouvrir, une
ruse de guerre légitime, un heureux coup de main. Aussi, loin d'être
embarrassés de ce qu'ils avaient fait, s'en montraient-ils tout fiers.
«Je considère notre coup de main comme un des plus extraordinaires des
fastes militaires», écrivait le lendemain le colonel Combes à M. de
Sainte-Aulaire. Quant au commandant Gallois, il racontait à son frère
son «escalade», sur un ton d'allégresse triomphante: «Il faisait beau,
disait-il, voir ton frère, à trois heures du matin, allant, avec une
compagnie de grenadiers, prendre dans son lit le légat du Pape, qui
paraissait plus fâché d'être dérangé de son sommeil que de la prise
de sa ville, dont il ne se doutait pas; le priant du reste d'excuser
la liberté grande[664].» Les deux officiers étaient les premiers à
reconnaître qu'ils avaient agi de leur chef et en dehors de leurs
instructions; seulement ils s'en faisaient honneur et s'attendaient
qu'on leur en fût reconnaissant: «Je pense, écrivait encore à son
frère le commandant Gallois, que le gouvernement me saura gré de lui
avoir donné l'initiative sans responsabilité, car il peut me désavouer
ou accepter l'opération et ses conséquences[665].»
[Note 661: Le commandant Gallois avait un frère fort engagé dans le
parti révolutionnaire, et qui était allé se battre en Pologne. Le
colonel Combes était un ancien capitaine de la garde impériale qui
s'était expatrié après 1815 et n'avait repris son service qu'après la
révolution de Juillet. Il devait, en 1837, trouver une mort glorieuse
sur la brèche de Constantine.]
[Note 662: Le commandant Gallois n'avait ouvert qu'au détroit de
Messine les instructions cachetées qui lui avaient été remises. Quant
au colonel Combes, peu d'heures avant d'arriver devant Ancône, il
ignorait encore où il allait.]
[Note 663: Quelques jours plus tard, quand il fut rappelé, le
capitaine Gallois, au lieu de s'en retourner directement, comme le lui
avait prescrit le gouvernement, alla se promener dans les Romagnes et
eut des rapports avec les révolutionnaires italiens. M. de Barante
écrivait à ce sujet, dans une dépêche en date du 5 avril 1832: «M. le
comte de Latour (principal ministre du roi de Sardaigne) a été
instruit avec assez de certitude que M. le commandant Gallois, en
traversant l'Italie pour revenir en France, a eu des communications
intimes avec les patriotes italiens. Il a dit que son dessein, en
débarquant à Ancône, avait été de soulever l'Italie et de faire du
drapeau tricolore le signal de la délivrance, mais que le ministère
était trop pusillanime pour concevoir un tel dessein; qu'il n'y avait
rien à espérer tant qu'il resterait à la tête des affaires, mais que
les amis de la liberté réussiraient infailliblement à le renverser.»]
[Note 664: Lettre du 8 mars 1832, citée par M. Louis BLANC, _Histoire
de dix ans_, t. III, p. 170.]
[Note 665: Toutefois, dans cette même lettre, le commandant Gallois
dissimule étrangement l'infraction la plus grave qu'il ait faite à ses
instructions; il dit en effet: «J'avais ordre d'attendre à Ancône un
délégué de M. de Sainte-Aulaire: _mais, cet envoyé ne s'étant pas
présenté_, j'ai jugé convenable de débarquer sans lui...» Or, comme je
l'ai raconté, d'après le témoignage précis et formel de M. de
Sainte-Aulaire, l'agent consulaire s'était au contraire transporté
auprès du commandant Gallois et lui avait transmis les ordres de
l'ambassadeur, ordres de ne rien faire jusqu'à nouvel avis. Nous ne
nous chargeons pas d'expliquer par quelle équivoque ou quel malentendu
le commandant a cru pouvoir nier un fait si bien établi. M. Casimir
Périer lui-même avait été un moment induit en erreur par l'assertion
de M. Gallois et avait par suite reproché à M. de Sainte-Aulaire sa
négligence. Ce dernier se justifia par un mémoire où il rétablit les
faits tels que je les ai rapportés. Plusieurs historiens, entre autres
M. de Nouvion, ont eu le tort de suivre sur ce point la version du
commandant Gallois.]
Il serait injuste, cependant, de ne s'en prendre qu'à ces deux
officiers. Une autre responsabilité était engagée peut-être plus
gravement encore, celle du général Cubières. Lui seul avait reçu
confidence complète des vues du gouvernement; il avait été choisi
parce qu'on lui supposait toutes les qualités de mesure, de tact, de
souplesse, dont manquaient si complétement ses deux subordonnés. Dans
les dépêches envoyées à Rome et à Vienne, Casimir Périer avait
présenté la désignation de ce général comme une garantie que tout
serait conduit avec convenance, modération et ménagement. Comment donc
ne s'était-il pas trouvé à son poste: à Rome d'abord pour régler
diplomatiquement les choses à l'avance; à Ancône ensuite pour prendre
le commandement militaire? Les «accidents de mer», vaguement allégués,
ne pouvaient expliquer un retard de dix jours. M. de Sainte-Aulaire
fut convaincu, dès le premier moment, que ce retard avait été
volontaire, et le peu d'étonnement, le peu de regret avec lequel le
général apprit ce qui s'était passé à Ancône, confirma l'ambassadeur
dans sa conviction. Mais alors qu'y avait-il là-dessous? Nous sommes
fort gênés pour le deviner. Le général Cubières n'avait pas les
attaches démocratiques du capitaine Gallois et du colonel Combes,
mais, homme de plaisir, d'une moralité douteuse[666] et d'un caractère
peu sûr, il n'était pas de ceux qui se mettent volontiers dans
l'embarras pour faire leur devoir. Peut-être, ne voyant pas clair dans
l'opération d'Ancône, pressentant des difficultés diplomatiques ou
militaires dont il risquait de ne pas sortir à son avantage, craignant
de se voir acculé soit à une déconvenue piteuse, soit à une violence
répugnante, préféra-t-il laisser ses subordonnés s'en tirer comme ils
pourraient. Toutefois, cette même préoccupation égoïste eût dû le
faire hésiter à affronter, par une désobéissance aussi peu voilée, le
mécontentement de ses supérieurs, à moins que, de ce côté, il ne se
sentît couvert. Le maréchal Soult, ministre de la guerre, était, à
cette époque, en état de rivalité aiguë avec le général Sébastiani,
ministre des affaires étrangères, et avait même par moments des
velléités d'opposition sourde contre Casimir Périer; il ne lui
déplaisait pas de laisser croire aux «patriotes» qu'il serait
volontiers moins pacifique que le président du conseil; dans la suite
des affaires d'Ancône, nous le surprendrons à plusieurs reprises
encourageant le général Cubières à montrer, dans ses rapports avec les
autorités pontificales, une rudesse et une malveillance absolument
contraires aux instructions données par le ministère des affaires
étrangères. Devons-nous donc supposer que cette divergence avait
commencé dès le début de l'entreprise? Le maréchal, peu soucieux des
égards dus au Pape, exclusivement préoccupé du succès matériel et
militaire, redoutant à ce point de vue les lenteurs et les
complications d'une négociation préalable, avait-il jugé impossible de
s'en tirer sans une de ces brutalités qui n'effarouchaient pas
beaucoup l'ancien lieutenant de Napoléon, et avait-il alors insinué au
général Cubières qu'il pouvait s'attarder en route et laisser faire le
coup à des sous-ordres dont l'énergie un peu grossière était connue et
que l'on pourrait d'ailleurs ensuite désavouer[667]? Tout cela est
fort obscur. Un seul fait nous paraît certain, c'est que s'il s'est
tramé quelque chose de ce genre, Casimir Périer y est demeuré
absolument étranger.
[Note 666: C'est lui qui devait, en 1847, être condamné, avec M.
Teste, par la cour des pairs, pour crime de corruption.]
[Note 667: Quelques jours plus tard, le 28 février, le général
Cubières écrivait d'Ancône à M. de Sainte-Aulaire: «Il ne faut pas
oublier que cette affaire, si elle n'eût pas été brusquée, n'aurait
jamais eu de fin.»]
Ce n'est pas à dire, cependant, que dans cette affaire le président du
conseil n'ait eu rien à se reprocher. Il avait eu le tort de mal
choisir ses agents et probablement aussi de mal combiner ses
instructions. On sait que, par suite de la maladie du général
Sébastiani, Casimir Périer faisait alors l'intérim du ministère des
affaires étrangères, c'est-à-dire qu'il ne se contentait plus de
remplir le rôle pour lequel il était fait, d'imprimer une direction et
une impulsion supérieures à notre politique extérieure, mais qu'il
avait aussi à régler les détails d'exécution. Pour cette dernière
besogne, l'expérience professionnelle lui manquait, et aussi les
aptitudes naturelles; sa volonté impatiente de tout obstacle, son
énergie allant par moments presque jusqu'à la brutalité, son habitude
de pousser droit devant soi en ne regardant qu'un but et en n'ayant
guère qu'une idée, ne pouvaient passer pour des qualités
diplomatiques. De là, des lacunes qui devaient se faire sentir surtout
dans une entreprise aussi délicate, aussi complexe que celle d'Ancône;
d'autant qu'elle avait été décidée et exécutée avec une précipitation
singulière, à la nouvelle de l'intervention autrichienne. En vérité,
on s'y était lancé un peu à l'aveugle, non que le président du conseil
ne vît pas clairement l'effet général à atteindre, mais il n'avait
peut-être pas aussi nettement prévu et préparé toutes les
circonstances de l'exécution. Au sortir même du conseil où la décision
avait été prise, non sans avoir soulevé beaucoup d'objections, l'un
des ministres, celui même qui, comme chef de la marine, était chargé
de rédiger les instructions du commandant Gallois, l'amiral de Rigny,
écrivait à M. de Sainte-Aulaire: «Ah! mon cher, quel guêpier que tout
ceci!... Si tout ce qu'on vous mande ne vous paraît pas clair, je ne
m'en étonnerai pas beaucoup.»
La première nouvelle des événements d'Ancône arriva à Paris par des
dépêches de Turin. Casimir Périer, n'y comprenant rien, répondit
aussitôt, le 3 mars, à M. de Barante: «Ce que vous nous apprenez des
circonstances qui ont précédé et suivi l'occupation d'Ancône, nous a
causé une vive surprise, et nous ne savons comment les concilier avec
les ordres donnés au commandant de notre escadre. N'ayant pas encore
reçu d'informations de M. de Sainte-Aulaire, nous ne pouvons jusqu'à
présent nous former aucune opinion précise à cet égard... Nos
intentions à l'égard de l'Italie sont toujours les mêmes. Loin de
vouloir y exercer une intervention dangereuse au Saint-Siége, nous
continuerons à considérer l'intégrité de son pouvoir temporel comme un
des principes essentiels de notre politique.» Le lendemain, sur des
nouvelles venues directement de Rome, il ajoutait: «Le commandant de
notre escadre a effectivement méconnu ses instructions. C'était dans
une autre forme que devait s'opérer une occupation, rendue d'ailleurs
indispensable par les fausses démarches de la cour de Rome. Ce
commandant est rappelé, et il aura à rendre compte de sa conduite.» En
même temps, induit en erreur sur les faits par de faux rapports, le
président du conseil blâmait M. de Sainte-Aulaire de n'avoir pas fait
transmettre d'ordres au commandant Gallois. «Vous aviez, lui
écrivait-il, été prévenu en temps utile du départ de notre escadre;
elle était placée sous vos ordres, et je ne puis comprendre comment
vous avez laissé faire ce que vous étiez autorisé à empêcher.» Si
Casimir Périer regrettait vivement que la chose eût été mal faite, il
ne se montrait pas d'humeur à la défaire, et marquait au contraire
tout de suite sa résolution de ne rien abandonner du dessein politique
qu'il avait eu en vue dès le premier jour. «La cour romaine,
écrivait-il toujours à la date du 4 mars, n'aura pas sans doute tardé
à comprendre qu'il ne nous est pas possible de revenir sur un fait
accompli dont elle doit s'attribuer la principale responsabilité, et,
sans poursuivre de vaines et injustes récriminations, elle sentira que
la seule chose qu'elle ait à faire aujourd'hui, c'est de s'entendre
avec nous pour régler les suites d'une mesure que nous n'avons pu
éviter[668].»
[Note 668: Correspondance diplomatique des ministres avec M. de
Barante. (_Documents inédits._)]
Toutefois il était visible qu'à la résolution de notre ministre se
mêlait un certain embarras. Le _Moniteur_ se borna, le 5 mars, à
annoncer sommairement le «débarquement» de nos troupes à Ancône, sans
s'expliquer sur la façon dont il s'était opéré et en laissant même
croire qu'il y avait accord avec les autorités pontificales[669]. Les
journaux ministériels ne furent pas beaucoup plus explicites.
Précisément à ce moment, la Chambre se trouvait discuter le budget du
ministère des affaires étrangères[670]. L'opposition, qui à cette
occasion faisait son tour d'Europe accoutumé, ne pouvait passer sous
silence l'événement qui venait de se produire en Italie et qui
occupait tous les esprits. Elle aussi, cependant, était fort
embarrassée, ne sachant trop si elle devait reprocher au ministère une
étourderie téméraire, ou si elle pouvait le dénoncer comme le complice
de la Sainte-Alliance. Aussi aboutissait-elle plutôt à interroger qu'à
critiquer. «Je voudrais savoir, disait La Fayette, pour qui et contre
qui, pour quoi et contre quoi nous sommes dans ce moment à
Ancône[671].» Sous prétexte qu'on ne se trouvait pas encore en face
«d'un événement accompli, et par suite soumis à des investigations
sans limites», le président du conseil se renferma dans des
généralités qu'il fit d'ailleurs aussi pacifiques et aussi rassurantes
que possible. «Nous nous hâtons de déclarer, dit-il, qu'il n'y a, dans
cette démarche mûrement réfléchie et dont toutes les conséquences ont
été pesées, rien qui puisse donner aux amis de la paix la moindre
inquiétude sur le maintien de la bonne harmonie entre les puissances
qui concourent, dans cette question comme dans toutes les autres, à un
but commun.» Tout en parlant des avantages et des réformes qu'il
désirait procurer aux populations italiennes, il proclama sa volonté
de «maintenir l'intégrité du territoire du Saint-Siége», de défendre
«cette autorité temporelle du Pape qui importait à l'influence même et
au libre exercice de son autorité spirituelle», et de montrer ainsi
que «le gouvernement était véritablement le protecteur non-seulement
des intérêts matériels, mais des intérêts moraux, des intérêts
religieux, de ce sentiment qui ne doit pas disparaître dans une
nation». De l'opération elle-même, des conditions dans lesquelles elle
s'était faite, des difficultés diplomatiques ou autres qui pouvaient
en résulter, pas un mot. Évidemment le ministre se sentait gêné sur ce
terrain. Ses amis ne l'évitèrent pas avec moins de soin et se
contentèrent de mettre en relief la pensée politique de l'expédition.
«Le drapeau français a paru en Italie, disait M. de Rémusat; il y
flottera comme le signe protecteur du pouvoir légal, de la modération
de tous et d'une transaction définitive à laquelle notre diplomatie
travaillera.» M. Thiers s'exprimait ainsi: «Ce n'est ni contre
l'Autriche, ni contre le Pape que nous sommes intervenus; c'est pour
le motif important que voici: il ne faut pas que, cinq puissances
négociant en Italie, une seule y ait des armées.» M. Guizot s'écriait:
«Si jamais il a été évident que la Sainte-Alliance était détruite et
que la France était maîtresse de sa politique, l'affaire d'Ancône en
est la preuve.» Et il ajoutait: «Il faut que chacun prenne ses
positions; l'Autriche a pris les siennes; nous prenons, nous prendrons
les nôtres; nous soutiendrons l'indépendance des États italiens, le
développement des libertés italiennes; nous ne souffrirons pas que
l'Italie tombe complétement sous la prépondérance autrichienne; mais
nous éviterons toute collision générale[672].» Ainsi se trahissait,
chez tous les ministériels, le désir de faire juger la politique
suivie d'après l'idée première qui y avait présidé, et non d'après la
façon grossière dont elle avait été exécutée. On se faisait volontiers
honneur de l'une; on avait un peu honte de l'autre. Quant à l'opinion
en France, visiblement flattée dans son amour-propre national par le
côté hardi de l'entreprise, elle était encore trop près de la
révolution pour être bien scrupuleuse sur le droit des gens; elle
était aussi trop étrangère aux idées catholiques pour avoir le
sentiment profond et délicat des ménagements et du respect
exceptionnel auquel un pape avait droit, et pour être mal à l'aise
qu'on y eût manqué en son nom. Aussi se montrait-elle disposée à
savoir gré au ministère de son initiative, sans lui faire subir un
interrogatoire bien sévère sur les faits qu'il désirait laisser dans
l'ombre.
[Note 669: «La plus parfaite intelligence, disait le _Journal
officiel_, est établie, en ce moment, entre nos troupes et les
autorités locales. Nos troupes occupent la citadelle conjointement
avec celles du Saint-Siége.»]
[Note 670: Séances des 6, 7 et 8 mars 1832.]
[Note 671: Même embarras alors dans la presse de gauche. Le _National_
posait, le 7 mars, ce dilemme: ou bien le drapeau tricolore se
retirera honteusement, ou bien il aura un effet révolutionnaire. Il
déclarait que «M. de Metternich serait fou s'il permettait que nous
nous établissions à Ancône». Du reste, à l'entendre, notre
intervention n'était qu'un «simulacre d'intervention»; le ministère
«l'avait faite à sa taille, petite et ridicule».]
[Note 672: Au même moment, le _Journal des Débats_, faisant écho aux
discours de ses amis, disait, le 8 mars: «Garantir les États du Pape
et se donner par cette garantie droit d'intervention, afin de ne pas
laisser ce droit à l'Autriche seule, telle a été la politique du
gouvernement... Le Pape est un prince italien, indépendant; nous
devons donc maintenir l'intégrité et l'indépendance des États du Pape,
et les maintenir contre l'influence d'un seul protecteur. Telle est
encore une fois la pensée de notre expédition. Cette pensée est bonne;
peu importent maintenant les détails, qui ne peuvent changer la chose
en elle-même. Ce n'est pas une expédition de révolution, c'est une
expédition d'intérêt: voilà pourquoi ce ne sera pas une cause de
guerre.]
Le gouvernement se fût donc tiré facilement d'affaire s'il n'avait eu
à compter qu'avec le public français. Mais les cabinets étrangers ne
se montraient pas d'humeur aussi commode. À Rome, dans le Sacré
Collége, l'indignation avait éclaté tout de suite avec une extrême
véhémence. M. de Sainte-Aulaire, consterné, stupéfait, ne savait trop
comment y faire tête. Il se trouvait hors d'état de rien expliquer,
quand il se rendit, le 25 février, au Vatican. Le cardinal Bernetti
lui dénonça aussitôt tous les faits qu'il venait d'apprendre. «Pour
Dieu! répondit M. de Sainte-Aulaire, occupons-nous du présent, sauf à
revenir plus tard sur le passé. Les Français sont à Ancône, et quel
que soit le jugement que vous et moi puissions porter de la manière
dont ils y sont entrés, vous ne me demanderez sans doute pas de les
faire sortir!--C'est précisément ce que je vais vous demander tout à
l'heure et de la manière la plus formelle», interrompit le secrétaire
d'État. Vainement l'ambassadeur insista-t-il sur l'intérêt qu'aurait
le Saint-Siége à ne pas traiter les Français en ennemis, il n'obtint
rien. Le cardinal refusa de recevoir le général Cubières, et, dès le
soir même, il remettait à M. de Sainte-Aulaire une note par laquelle
le Pape «protestait formellement contre la violation du territoire
pontifical, contre tous les attentats commis au détriment de sa
souveraineté, et déclarait le gouvernement français responsable des
conséquences qui pouvaient en résulter». La note se terminait ainsi:
«Sa Sainteté demande que les troupes entrées clandestinement à Ancône
en sortent sans délai, et, pleine de confiance dans la loyauté du
gouvernement français, elle ne saurait douter qu'il ne lui accorde
cette juste satisfaction.» Dans l'ignorance où il était, notre
ambassadeur ne put faire qu'une réponse assez vague, et il en référa
aussitôt à Paris, ne cachant pas, du reste, ses sentiments personnels.
«La conduite des chefs de notre expédition, écrivait-il à M. Périer,
me place ici dans une attitude de duplicité à laquelle je me résigne
par le plus pénible des sacrifices qu'un honnête homme puisse faire à
son pays... Je vais redoubler de zèle, cependant, pour détourner les
malheurs que j'avais prévus et signalés depuis deux mois. J'espère
pouvoir lutter contre les conseils furieux qui assiégent le Pape, si
vous désavouez nettement la conduite de MM. Combes et Gallois. Si vous
ne voulez rien désavouer, si vous vous renfermez dans un dédaigneux
silence, sans offrir une satisfaction convenable au Saint-Siége et
sans vous entendre avec l'Autriche, une guerre générale en Europe me
paraît inévitable.» Avec son ami l'amiral de Rigny, M. de
Sainte-Aulaire s'exprimait plus vivement encore: «Ce que je trouvais
médiocre quant au fond est devenu détestable par la forme. Entrer de
nuit à Ancône! Surprendre les soldats du Pape; faire prisonniers des
magistrats qui nous ont reçus en amis! En vérité, je n'ose plus
regarder en face un Capucin, et si je n'aimais pas sincèrement vous
et vos collègues, rien au monde ne me déciderait à garder aujourd'hui
mon poste.» Ce poste devenait, en effet, chaque jour plus pénible.
Notre ambassadeur, mis à l'index de la haute société romaine, se
voyait obligé de décommander un grand bal auquel personne n'eût voulu
paraître; il jugeait sage de s'enfermer dans son palais comme dans un
lazaret, pour éviter et les affronts des papalins et les ovations des
révolutionnaires. Au fond de sa retraite, il était relancé par les
notes du cardinal Bernetti: on n'en compta pas moins de sept, du 25
février au 15 mars, rédigées avec une aigreur croissante et chaque
fois communiquées aux autres ambassadeurs qui dirigeaient cette
campagne diplomatique contre la France. Ce qui se passait à Ancône
n'était pas fait pour calmer l'irritation de la cour romaine. Malgré
les conseils qu'il avait reçus de M. de Sainte-Aulaire et les
promesses qu'il lui avait faites, le général Cubières, qui avait pris
en main le commandement, semblait s'attacher à suivre les errements du
commandant Gallois et du colonel Combes. Il attirait à Ancône les
agitateurs, admettait dans sa familiarité un certain Orlandi,
révolutionnaire violent, exclu nominativement de l'amnistie de 1831,
et laissait pleine licence à toutes les attaques et à tous les
outrages contre le Pape. Nos soldats, fêtés par les hommes de
désordre, se promenaient avec eux par la ville, chantant des chansons
incendiaires, entrant en masque dans les églises et tournant en
dérision les choses saintes.
Les protestations du Souverain Pontife trouvèrent immédiatement écho
dans les cours d'Europe. À Vienne, M. de Metternich saisit avec
empressement l'occasion qui lui était ainsi offerte d'exciter la
conscience publique contre une entreprise dont le dessein politique
lui était si déplaisant, heureux sans doute d'avoir des raisons de se
montrer indigné là où il avait pu craindre d'être seulement mortifié.
«C'est, écrivit-il dans ses dépêches, une opération comparable aux
actes les plus odieux dont l'histoire moderne ait conservé le
souvenir.» Ou encore: «Jamais un crime politique plus caractérisé n'a
été commis avec plus de légèreté.» Et oubliant l'estime qu'il
professait naguère pour M. Périer, il disait de lui: «C'est un
païen.» Il avait cependant tout de suite reconnu que «l'événement, tel
qu'il avait eu lieu, était le fait des hommes qui s'étaient trouvés
appelés par des circonstances fortuites à son exécution», et «qu'il y
avait plus de mauvais esprit dans les organes dont s'était servi le
gouvernement français que dans les intentions de M. Périer»; mais il
ajoutait aussitôt: «Il n'en retombe que plus de blâme encore sur les
ministres qui ont fait choix d'hommes aussi peu propres à une
opération déjà si pleine de difficultés... Comment M. Périer a-t-il pu
supposer qu'en envoyant une troupe de sans-culottes, il les
empêcherait d'agir dans un sens révolutionnaire?» Par un calcul facile
à deviner, le chancelier avait grand soin de présenter le fait comme
«une attaque, non contre l'Autriche, mais contre les principes du
droit des gens et contre les cours qui protégent ce droit dans leur
propre intérêt et dans celui du corps social tout entier». «La mesure
elle-même, disait-il, et les circonstances qui l'ont accompagnée, en
doivent faire nécessairement une affaire européenne, tous les cabinets
étant également intéressés dans les questions que soulève une si
audacieuse violation du droit des gens.» Aussi adressait-il cette
recommandation pressante à son ambassadeur à Paris: «Entendez-vous
loyalement et solidement avec vos collègues. Il s'agit ici de la
défense de principes faute desquels le droit des gens ne serait plus
que lettre morte[673].» En Prusse, le ministre dirigeant, M. Ancillon,
déclarait le procédé du gouvernement «un lourd crime contre le droit
des gens», qui «ne pouvait trouver d'analogue que dans les violences
de Bonaparte», et, au dire de M. de Metternich, «le cri de guerre
courait les rues de Berlin[674]». En Russie, l'indignation était plus
vive encore, et l'on paraissait désirer quelque éclat; ordre était
donné à l'ambassadeur du Czar à Paris de quitter son poste si celui
d'Autriche s'éloignait[675]. L'émotion s'étendait même en Angleterre,
où cependant l'opinion était alors favorable à la France et où l'on
n'avait pas coutume de prendre parti pour le Pape. Madame de Dino
écrivait de Londres, le 13 mars, à M. de Barante: «Vraiment cette
singulière pointe sur Ancône, cette arrivée tardive de Cubières, tout
cela fait mauvaise mine au dehors; ici l'effet en a été fâcheux, il a
fallu toute la confiance qu'on a en M. de Talleyrand pour admettre
aussi facilement qu'on l'a fait, les explications vagues qu'il a été
chargé de donner[676].» L'opposition, le duc de Wellington en tête,
flétrissait la conduite du gouvernement français, et reprochait au
ministère whig son inaction. «Rien de pareil n'est arrivé depuis les
Sarrazins!» s'écriait aux Communes sir R. Vivyan. Les ministres, lord
Grey, lord Palmerston, fort gênés entre leur désir de ménager au
dehors un allié avec lequel on pratiquait alors l'entente cordiale, et
la crainte de heurter au dedans un mouvement d'opinion puissant,
tâchaient d'esquiver tout débat, en prétextant qu'il y avait des
explications échangées entre les cabinets intéressés. En somme, il
était visible que le sentiment dominant au delà de la Manche était le
déplaisir et la désapprobation. Quelques années plus tard, le duc de
Broglie, énumérant, dans une dépêche confidentielle, «les pilules
amères que nous avions fait avaler» à l'Angleterre, notait au premier
rang l'expédition d'Ancône[677].
[Note 673: Voyez la correspondance du chancelier d'Autriche avec le
comte Apponyi, du 29 février au 23 mars 1832, et les dépêches de la
même époque adressées aux autres ambassadeurs d'Autriche. (_Mémoires
de M. de Metternich_, t. V, p. 273 à 284, 317 à 320.) Correspondance
de l'ambassadeur français à Vienne, citée par M. d'Haussonville.
(_Histoire de la politique extérieure du gouvernement français,
1830-1848_, t. 1er, p. 38.)]
[Note 674: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. 1er, p.
272-273, et _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 277.]
[Note 675: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. Ier, p.
272.]
[Note 676: _Documents inédits._]
[Note 677: Dépêche du duc de Broglie à M. Bresson, en date du 12
octobre 1835. (_Documents inédits._)]
Un soulèvement si général ne laissait pas que de troubler plus d'un
esprit dans le gouvernement français. Certains ministres éprouvaient
le besoin de prouver aux diplomates étrangers qu'ils n'étaient
personnellement pour rien dans ce qui s'était fait: tel le général
Sébastiani, qui invoquait sa maladie pour établir une sorte
d'_alibi_[678]. Quant à l'amiral de Rigny, qui avait critiqué
l'entreprise dès l'origine, on conçoit qu'il n'y fût pas converti par
l'événement, et il écrivait à M. de Sainte-Aulaire: «Le vin est tiré,
il faut le boire; bien amer le trouverez-vous, mon cher ami; en pays
de chrétienté, il est bien certain que les Sarrazins n'auraient pas
fait pis que M. Gallois.» M. de Talleyrand disait dans les salons de
Londres: «C'est une bêtise[679].» Le Roi lui-même ne se gênait pas, en
causant avec les ambassadeurs, pour exprimer son mécontentement de la
manière dont l'affaire avait été menée. Seul, Casimir Périer, bien que
regrettant très-vivement au fond les violences de l'exécution, ne
baissait pas la tête sous l'orage. Prenant même l'offensive, il
s'indignait que l'Europe parût douter de lui. Dès le premier jour, les
représentants des puissances continentales s'étaient rendus ensemble
chez le président du conseil, pour lui demander des explications; ils
le trouvèrent très-souffrant; on venait, quelques heures auparavant,
de lui mettre des sangsues. Il écouta, avec une fierté agitée, les
questions qui lui étaient posées. Les ambassadeurs de leur côté
étaient fort animés, et M. de Werther, le prenant sur un ton assez
haut, dit rudement, avec l'assentiment visible de ses collègues: «Il
faut s'expliquer, monsieur, reconnaissez-vous un droit des gens
européen, ou prétendez-vous en avoir un pour votre usage[680]?» Sur
cette apostrophe, Casimir Périer, se levant brusquement de son canapé,
s'avança vers le ministre de Prusse, en s'écriant: «Le droit public
européen, monsieur, c'est moi qui le défends. Croyez-vous qu'il soit
facile de maintenir les traités et la paix? Il faut que l'honneur de
la France aussi soit maintenu; il commandait ce que je viens de faire.
J'ai droit à la confiance de l'Europe, et j'y ai compté.»--«Je vois
encore», disait un des ambassadeurs présents, le comte Pozzo di Borgo,
en racontant plus tard cette scène à M. Guizot, «je vois encore cette
grande figure pâle, debout dans sa robe de chambre flottante, la tête
enveloppée d'un foulard rouge, marchant sur nous avec colère[681].»
Le ministre avait traité les représentants de l'Europe comme il
traitait souvent les députés de sa majorité. Le procédé n'était pas,
sans doute, très-conforme aux usages diplomatiques et rappelait plutôt
les brusqueries napoléoniennes; mais les ambassadeurs, bien qu'un peu
interloqués, subissaient l'ascendant de Périer et avaient foi en lui.
Ils baissèrent sensiblement leur ton, et l'entretien se termina avec
des formes plus amies.
[Note 678: Dépêches de diplomates étrangers, citées par HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 273, 274.]
[Note 679: _Journal de Ch. Greville_, à la date du 16 mars 1832.]
[Note 680: Dépêches citées par HILLEBRAND, t. I, p. 274.]
[Note 681: GUIZOT, _Mémoires_, t. II, p. 302. J'ai complété le récit
de M. Guizot avec les _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_.]
En même temps qu'il repoussait les reproches avec cette fougue
imposante, Casimir Périer s'appliquait, sans reculer sur le fond des
choses, à adoucir et à rassurer les puissances, attentif surtout à
leur montrer qu'il n'y avait chez lui aucune arrière-pensée suspecte,
aucun entraînement menaçant. À l'adresse du Pape, qu'il se trouvait
avoir le plus blessé, bien qu'il ne l'eût pas visé, Périer écrivait,
dès le 4 mars, dans une dépêche à M. de Sainte-Aulaire: «Le
gouvernement du Roi n'hésite pas à reconnaître que la cour de Rome est
fondée à se plaindre. Le capitaine Gallois a transgressé ses ordres,
n'a tenu aucun compte de ses instructions; il mérite un blâme sévère.
Son commandement lui est retiré, et il lui est enjoint de revenir
immédiatement en France, pour y rendre compte de son inconcevable
conduite. Les ordres qu'il avait reçus étaient positifs et clairs;
dans aucun cas, il ne devait agir que d'après les directions de
l'ambassadeur du Roi, et le gouvernement de Sa Majesté a trop fait
connaître d'avance ses intentions et ses projets pour qu'on puisse
l'accuser d'avoir voulu imprimer à son expédition le caractère odieux
d'une violation de territoire.» Quelques jours après, s'adressant
d'une façon générale à toutes les cours, il faisait dans un
_memorandum_ le récit complet des faits[682]. Il y racontait les
démarches tentées en décembre et en janvier pour pacifier les
provinces révoltées, l'avertissement donné, dès cette époque, par la
France, qu'en cas de nouvelle intervention autrichienne, elle
demanderait à occuper Ancône, la réponse du gouvernement pontifical
donnant à entendre qu'il se résignerait à cette occupation; il
insistait sur les responsabilités encourues par le cardinal Albani,
entrant en campagne et appelant les Autrichiens, au moment où les
démarches des puissances commençaient à apaiser la révolte; il
exposait comment l'expédition avait été décidée et s'était mise en
route, quand on croyait encore au consentement du Pape; puis, après
avoir rappelé le refus imprévu qui était survenu à la dernière heure,
le _memorandum_ continuait en ces termes: «Lors même que nous eussions
voulu rappeler notre escadre, nous n'en avions plus la possibilité.
D'ailleurs, notre conviction n'ayant pas changé, notre devoir était de
ne rien négliger pour y ramener le Saint-Siége, qui avait d'abord
envisagé la question de la même manière que nous. De nouvelles
instructions furent envoyées à cet effet à M. de Sainte-Aulaire. Le
gouvernement du Roi espérait qu'avant l'arrivée de notre escadre
devant Ancône, cet ambassadeur aurait le temps de déterminer le
Saint-Siége à nous en ouvrir les portes. Cette espérance paraissait
d'autant mieux fondée qu'à cette époque de l'année, l'état de la mer
Adriatique oppose habituellement à la navigation des retards presque
indéfinis. Ce n'était pas tout. Bien qu'au moment du départ de
l'expédition, nous n'eussions aucun motif de prévoir le refus qu'on
venait de nous opposer, le désir extrême d'éviter tout ce qui pourrait
ressembler à une surprise, et de ne rien abandonner au hasard nous
avait déterminés à des précautions en apparence bien minutieuses et
bien superflues. Un brick avait été expédié en avant de l'escadre avec
la mission de la précéder à Ancône et de revenir ensuite porter à son
commandant les notions qu'il aurait recueillies sur l'état des choses
dans cette place. L'officier général désigné pour commander nos
troupes s'était embarqué sur un bateau à vapeur pour aller se
concerter, à Rome même, avec l'ambassadeur de France et le
gouvernement romain. On sait comment cet ensemble de dispositions a
été dérangé. Tandis que les vents favorables conduisaient notre
escadre à sa destination avec une rapidité extraordinaire, le brick
destiné à la précéder de plusieurs jours restait en arrière; le bateau
à vapeur, qui semblait moins exposé à de tels contre-temps, se voyait
forcé de relâcher à Livourne, et M. de Cubières, réduit à prendre la
route de terre, arrivait trop tard à Rome. Le commandant de l'escadre,
livré à lui-même, a cru pouvoir assurer par la force un résultat qui
était devenu indispensable, mais qui devait être obtenu dans une autre
forme. Il a méconnu ses instructions qui lui prescrivaient de ne faire
aucun mouvement ayant pour but d'occuper militairement le port et la
ville d'Ancône, sans avis ou ordre préalable de l'ambassadeur du Roi à
Rome. Il s'est trompé, et cette faute, la seule irrégularité que l'on
puisse imputer dans toute cette affaire, non pas au gouvernement
français, mais à un de ses agents, est déjà réparée; ce commandant est
rappelé, et il devra rendre compte de sa conduite.»
[Note 682: Nous avons trouvé le texte de cet important document dans
les papiers diplomatiques de M. de Barante.]
Ces explications, données avec l'autorité que Casimir Périer avait
acquise en Europe, produisirent bon effet sur les cabinets[683].
D'ailleurs, l'indignation morale, quand il n'y a pas derrière quelque
calcul prémédité, ne dure jamais bien longtemps chez les hommes
politiques. En dehors de la Russie, personne ne désirait pousser les
récriminations jusqu'à une rupture; tout le monde, au contraire, la
redoutait. Le cabinet de Vienne lui-même, malgré son ressentiment,
malgré son désir de prolonger l'espèce de scandale qu'avait causé
notre conduite, était le premier à s'alarmer si l'on parlait de
guerre; il s'appliquait à calmer le Czar quand celui-ci lui
paraissait emporté[684]. En même temps, dans une dépêche destinée à
être communiquée au ministre français, M. de Metternich répétait en
ces termes ce qu'il avait déjà dit avant l'événement: «Sa Majesté
Impériale Royale ne fera pas la guerre au roi des Français pour le
fait de cette expédition.» Quelques semaines après, s'épanchant avec
son ambassadeur à Rome, il disait, non sans une sorte de dépit: «Je
reconnais que les moyens de punir cet acte manquaient aux puissances;
je reconnais que l'affaire d'Ancône est une misère en comparaison de
l'atteinte portée par les événements de 1830 aux seules bases sur
lesquelles l'ordre social peut reposer avec sécurité. Le remède qui
n'a pu être appliqué au mal principal ne doit pas être employé contre
un léger symptôme de ce mal. Le jour de la justice n'est pas pas
encore venu, et ce n'est pas pour Ancône que la question doit être
vidée[685]!» Quant à la Prusse, elle laissait voir qu'elle ne
sortirait pas de la neutralité, si la guerre demeurait circonscrite en
Italie[686]. De Londres enfin, Casimir Périer recevait un secours
efficace, et il pouvait écrire à ce sujet, le 13 mars: «Le cabinet
britannique, dont les relations avec la France deviennent chaque jour
plus intimes, a parfaitement compris les nécessités qui avaient dirigé
notre conduite, et il s'est empressé d'adresser à ses agents auprès
des cours de Vienne et de Rome l'ordre d'employer toute leur influence
pour prévenir de fâcheuses conséquences[687].»
[Note 683: M. de Barante écrivait à son gouvernement, le 21 mars 1832:
«J'ai communiqué le _memorandum_ à M. de Latour; nous l'avons lu
ensemble, et j'ai pu remarquer combien cette pièce avait un bon effet,
combien elle lui semblait claire, démonstrative et sincère.»
(_Documents inédits._)]
[Note 684: Quelques semaines plus tard, le 25 avril 1832, le général
Sébastiani, revenant sur l'irritation extrême qu'avait témoignée tout
d'abord le Czar, écrivait à M. de Barante: «Nos explications et celles
que l'ambassadeur autrichien lui-même s'est empressé d'y joindre par
ordre de sa cour, n'ont point tardé à rectifier de semblables
impressions. M. de Ficquelmont (c'était l'ambassadeur d'Autriche)
continue à tenir sur cette affaire un langage plein de modération et
parfaitement propre à calmer, s'il en était besoin encore, les
dernières traces d'une irritation dont la vivacité même ne comporte
guère de durée... Quoique nous soyons loin de nous méprendre sur le
jeu qu'a joué l'Autriche dans l'affaire d'Ancône, nous savons d'un
autre côté qu'elle désire par-dessus tout la conservation de la paix,
et qu'elle redoute sincèrement de nouvelles complications.»
(_Documents inédits._)]
[Note 685: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 218 et 223.]
[Note 686: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p.
273.]
[Note 687: Dépêche adressée à M. de Barante. (_Documents inédits._)]
C'était beaucoup d'avoir amené les cabinets étrangers à prendre leur
parti de l'occupation d'Ancône. Toutefois, tant que le Pape ne l'avait
pas ratifiée, nous demeurions en flagrant état de violation du droit
des gens. Le cabinet français comprenait l'importance d'en sortir, et
nous avons vu que, dès le premier jour, il avait envoyé à son
ambassadeur à Rome des explications destinées à satisfaire le Pontife.
Aussitôt que M. de Sainte-Aulaire les avait reçues, il s'était mis à
l'oeuvre avec son zèle accoutumé et avait ouvert une négociation sur
ces bases: offrir des réparations pour le passé, des garanties pour
l'avenir, mais demander par contre que notre présence à Ancône fût
acceptée et régularisée. Les difficultés étaient grandes. Sans doute
l'intérêt d'État devait engager le gouvernement pontifical à ne pas
prolonger un désaccord dangereux pour lui et pour l'Europe. Le
cardinal Bernetti s'en rendait compte, et, d'ailleurs, il commençait à
être fatigué de la prépotence autrichienne. Mais Grégoire XVI, qui
n'était pas un politique, était encore tout entier à l'indignation que
lui avait causée notre violente irruption. La première fois qu'il
consentit, non sans peine, à donner audience à l'ambassadeur de
France, il s'appliqua à dissimuler sa douceur et sa bonhomie
habituelles sous un masque de sévérité, et épancha son ressentiment
dans une vive allocution, évidemment préparée. Il énuméra tout d'abord
ce qu'il avait fait pour Louis-Philippe, ses efforts pour lui assurer
l'obéissance du clergé: «Comment, s'écria-t-il, ces services ont-ils
été reconnus?» L'ambassadeur l'interrompant alors pour évoquer le
souvenir des protestations si souvent renouvelées par le gouvernement
français en faveur de la souveraineté du Saint-Siége: «Ma
souveraineté, reprit le Pape plus vivement encore, vous l'avez
méprisée, avilie, autant qu'il était en vous! Vous m'avez rendu un
objet de dérision pour tous les peuples de l'Europe, d'abord en
m'imposant une législation contraire aux traditions de mon État et aux
sentiments de mes fidèles sujets; puis, contre ma volonté expresse et
malgré la résistance que j'ai prolongée autant que je l'ai pu, vous
m'avez contraint à rappeler des émigrés qui ne demandaient à rentrer
dans leur patrie que pour y renouveler de criminelles entreprises. Ces
hommes ont mis tout en confusion: la Romagne et Bologne ont été la
proie de l'anarchie... Je devais protéger mes sujets fidèles et
contraindre les factieux à rentrer dans l'ordre; à cet effet, j'ai
appelé mon fidèle allié, l'empereur d'Autriche. Vous m'en avez
contesté le droit; vous m'avez défendu d'user de ses secours, et, pour
me punir de n'avoir pas obtempéré à vos ordres, vous avez envahi mes
États! Vous y êtes entrés en trahison, oui, vous êtes entrés en
trahison dans Ancône, pendant la nuit; vous avez surpris et désarmé
des soldats sans défiance, fait prisonniers des magistrats qui vous
recevaient comme des amis. Et depuis un mois que vous êtes les maîtres
de cette malheureuse ville, n'est-elle pas devenue un foyer de
rébellion?» Rappelant ensuite à l'ambassadeur les promesses, faites
par lui, qu'il n'y aurait aucun guet-apens, et que les troupes
françaises feraient respecter l'autorité du Saint-Siége dans Ancône,
le Pontife s'écriait: «Quelle confiance voulez-vous désormais que
j'attache à vos paroles?» Il termina ainsi: «Les Français peuvent
venir à Rome, ils peuvent m'enfermer dans le château Saint-Ange: mais,
tant qu'ils seront à Ancône, ne venez plus me parler du gouvernement
intérieur de mes États; vous n'obtiendrez plus de moi sur ce sujet ni
concessions ni réponses! Quant à l'autorisation que vous me demandez
aujourd'hui, je ne vous l'accorde pas; adressez-vous à mon ministre.
Il en conférera avec mes alliés et me fera son rapport; je ne suis
qu'un pauvre religieux (_povero frate_), peu informé de la politique;
je me soumettrai à ce qu'elle me prescrira.» M. de Sainte-Aulaire
écouta le Pontife sans chercher à cacher l'émotion que lui causaient
des plaintes sur certains point trop fondées, et sans établir de
controverse sur le passé. Il avait été prévenu à l'avance par le
cardinal Bernetti de ne pas prendre à la lettre le refus qui allait
lui être adressé. Le Pape d'ailleurs n'ouvrait-il pas lui-même la
porte aux négociations, en renvoyant l'ambassadeur de France à son
ministre?
Dans ces négociations, notre principal adversaire était l'Autriche.
Elle persistait dans sa tactique de nous faire faire par le
gouvernement romain l'opposition qu'elle n'osait pas nous faire
elle-même ouvertement. Non qu'elle se flattât de nous amener à quitter
Ancône; mais, en prolongeant nos embarras, elle tâchait de se consoler
de sa propre mortification. Les autres puissances commençaient, au
contraire, à sentir le besoin de mettre fin à une difficulté qui
pouvait devenir dangereuse. L'Angleterre renvoyait à Rome un diplomate
pour soutenir M. de Sainte-Aulaire. Le ministre de Prusse, sans oser
trop contrecarrer son collègue autrichien, se montrait disposé à
s'employer comme conciliateur. Il n'était pas jusqu'au représentant de
la Russie, naguère le plus violent contre nous, qui n'en vînt à dire à
notre ambassadeur: «Au fait, puisque l'Autriche ne veut pas vous faire
la guerre, et peut-être a-t-elle raison, l'attitude dans laquelle elle
maintient le Pape à votre égard n'a plus d'intérêt sérieux; il faut
finir au plus vite toute cette tracasserie et souffrir de bonne grâce
ce que personne ne peut ou ne veut empêcher.»
La négociation fut laborieuse, souvent arrêtée, soit par les sourdes
menées de l'Autriche, soit par les griefs nouveaux que l'étrange
conduite de la garnison d'Ancône fournissait trop souvent au Pape.
Cependant, à force de patience, de souplesse et de fermeté, M. de
Sainte-Aulaire parvint à amener une entente sur les conditions
auxquelles le Saint-Siége consentirait à l'occupation d'Ancône: outre
le désaveu et le rappel du commandant Gallois et du colonel Combes,
décidés dès le premier jour par le gouvernement français, il était
convenu que les troupes de débarquement seraient sous les ordres de
l'ambassadeur, qu'elles ne pourraient être renforcées, qu'elles ne
s'immisceraient ni dans l'administration ni dans la police
pontificales, que le drapeau du Pape serait seul arboré sur la
citadelle, et que les troupes françaises se retireraient en même temps
que les Autrichiens. Tout semblait donc fini, quand se produisirent de
nouvelles difficultés visiblement suscitées par l'Autriche. Notre
ambassadeur avait été très-patient et très-déférent tant qu'il avait
eu affaire aux légitimes ressentiments du Pontife: il le prit de plus
haut avec les manoeuvres _in extremis_ de la diplomatie autrichienne,
et déclara au cardinal Bernetti qu'il ne ferait pas un pas de plus.
«Au fait, lui dit-il, le vrai motif de la résistance que vous m'avez
opposée dès l'origine est la dépendance où vous vous placez vis-à-vis
de l'Autriche. Vous ne pouvez alléguer une telle raison sans nous
justifier de ne pas avoir pris votre souveraineté au sérieux et sans
porter contre votre alliée une accusation bien grave, car l'Autriche
jouerait un rôle odieux si, n'osant nous faire la guerre, elle se
servait du Pape comme plastron et lui soufflait contre nous une
colère à froid, aussi étrangère à la mansuétude du Souverain Pontife
que contraire aux intérêts du prince temporel.»
Ce ferme langage produisit son effet, et, le 17 avril, les actes, tels
qu'ils avaient été convenus, furent enfin passés entre le cardinal
secrétaire d'État et M. de Sainte-Aulaire. Celui-ci avait de lui-même
donné à cet arrangement la forme la plus respectueuse pour le
Saint-Siége, et qui pouvait le mieux effacer l'atteinte portée à sa
souveraineté. Cette convention se composait de trois documents. Dans
une première note, l'ambassadeur de France désavouait le capitaine
Gallois comme ayant «agi contrairement à ses instructions», affirmait
que «l'indépendance et l'intégrité des États pontificaux avaient
toujours été la base de la politique française», et déplorait «le
malentendu déplorable qui seul avait pu interrompre les relations de
bonne amitié que le roi des Français avait tant à coeur de cultiver
avec le Saint-Siége»; puis il ajoutait: «Si des considérations de
haute politique n'ont pas permis le rappel immédiat des troupes
françaises, le soussigné doit supplier Sa Sainteté d'acquiescer à leur
présence comme à un fait accompli; mais il a reçu l'ordre d'offrir
toutes les réparations qui pourraient être agréables au Saint-Siége.»
Dans sa réponse, le cardinal Bernetti prit acte du désaveu du
capitaine Gallois; il indiquait que «la seule satisfaction qui
mériterait d'être considérée comme telle» serait la retraite immédiate
des troupes françaises, mais que le Pape, voulant donner une preuve de
sa «modération» et «éviter tout ce qui pourrait compromettre la paix
de l'Europe», daignait autoriser le séjour temporaire des troupes
françaises à Ancône; suivait l'indication des conditions préalablement
convenues. Enfin, dans une dernière note, l'ambassadeur s'engagea à
observer ces conditions. Au cardinal qui lui demandait s'il trouverait
bon que ces pièces fussent publiées, M. de Sainte-Aulaire répondit
qu'il l'entendait bien ainsi: «C'était dans cette pensée, disait-il,
qu'il avait rédigé ses notes en termes si respectueux.»
La France obtenait donc le droit d'occupation qu'on lui avait tant
disputé et atteignait ainsi le but politique de son entreprise; mais
en même temps elle faisait au Pape pleine réparation des torts qu'on
avait eus envers lui. Dans le cabinet de Paris, quelques-uns
trouvèrent même que, non dans le fond qui avait été approuvé d'avance,
mais dans la forme, M. de Sainte-Aulaire avait poussé un peu loin
cette réparation. Une dépêche lui fut adressée où l'on s'étonnait
qu'il eût donné à sa note la tournure d'une «supplique» et à
l'arrangement le caractère d'une «capitulation». Le général
Sébastiani, en transmettant à l'ambassadeur cette remontrance
officielle, l'engagea à n'y voir qu'une précaution prise en vue des
attaques de l'opposition. Aussitôt les actes du 17 avril publiés, une
grande clameur s'était élevée dans la presse de gauche; celle-ci
s'indignait que la France eût «supplié» le Pape, et déclarait que le
caractère de l'occupation avait été ainsi absolument dénaturé. Le
_Journal des Débats_ répondit, d'abord un peu timidement, «qu'il ne
fallait pas se montrer difficile sur des expressions qu'on n'eût
peut-être pas admises à Paris, mais qui à Rome frappaient d'une autre
manière». Puis, s'enhardissant, il ajouta: «Une suite de contre-temps,
qu'on n'avait pu prévoir, avait donné à l'occupation d'Ancône une
apparence de violence que de puissants intérêts ordonnaient de lui
ôter. Cette manière d'entrer par la fenêtre à défaut de la porte a
surpris et irrité le Saint-Siége; c'est tout naturel: nous avons dû
excuser cette brusquerie... La question peut se réduire à quelques
points bien simples. Étions-nous en guerre avec le Pape? Non. Comment
sommes-nous entrés à Ancône? Nous y sommes entrés violemment,
brusquement, en brisant les portes, comme on fait en guerre. Nous
avons donc fait acte d'hostilité et de guerre contre un allié... Vous
vous plaignez qu'on ait prié le Pape; mais s'il ne consent pas à
l'occupation d'Ancône, de quel droit y rester? Du droit de conquête?
Nous ne sommes pas en guerre. Du droit du plus fort? Est-ce bien
entendre l'honneur français que d'abuser de sa force contre la
faiblesse du Pape? S'il est faible, respectons-le. Ne choisissons pas
les vieillards et les moines pour en faire les objets de nos
incartades. Avec les incartades, on gagne peu d'honneur et encore
moins d'influence.» Bien qu'on fût alors peu disposé en France à
comprendre le respect, et surtout le respect dû à un pape, de tels
arguments ne pouvaient pas ne pas agir sur l'opinion. La clameur un
moment soulevée ne dura pas. Aussi bien l'attention du public était
alors distraite par d'autres événements: le choléra sévissait à Paris,
et Casimir Périer se mourait.
En somme, l'arrangement du 17 avril 1832 mettait heureusement fin à
l'affaire d'Ancône. Le gouvernement français se retrouvait ainsi dans
les conditions où il avait voulu se placer dès le début, mais dont il
avait été momentanément détourné par des accidents d'exécution. Il
devait cependant y avoir encore sur place une suite de difficultés qui
n'eurent pas grand retentissement au loin, mais qui, pendant trois
longs mois, pesèrent lourdement sur notre ambassadeur à Rome. Quand,
en exécution de la convention du 17 avril, M. de Sainte-Aulaire voulut
mettre fin à l'anarchie révolutionnaire qui s'était en quelque sorte
installée à Ancône sous le couvert et presque sous la protection de
notre armée, il se heurta à la mauvaise volonté obstinée du général
Cubières; le général était étrangement soutenu dans cette résistance
par le maréchal Soult, qui profitait de la mort de Casimir Périer et
de l'état souvent maladif du général Sébastiani pour suivre ses vues
personnelles. Le désordre en vint à ce point qu'une société secrète,
maîtresse de la ville, condamna à mort et fit assassiner le
gonfalonier nommé par le Pape. À force de persévérance et de fermeté,
notre ambassadeur, soutenu très-nettement par le général Sébastiani,
finit par l'emporter[688]. Aussitôt que le général Cubières se vit
contraint à prendre le bon parti, il fit preuve d'une prompte vigueur.
La ville fut facilement nettoyée des révolutionnaires qui l'avaient
envahie, l'ordre pleinement rétabli, et, le 1er août, les autorités
pontificales y purent faire, sans encombre, leur rentrée solennelle.
Le 25 août, le Pape vint en grand gala à Saint-Louis des Français,
«afin, disait-il à notre ambassadeur, de témoigner son attachement à
la personne du Roi et d'exprimer la satisfaction que lui causait la
conduite de la garnison d'Ancône». Peu après, le général Cubières
étant venu à Rome, Grégoire XVI voulut le voir et le traita avec
bonté; il se reconnut redevable envers lui de la tranquillité de ses
États, lui fit même des excuses de ne l'avoir pas reçu lors de son
passage à Rome au mois de février précédent, et ajouta ces paroles: «À
cette époque, il me fallait éviter surtout qu'on pût nous croire
d'accord.» Plus rien ne restait des difficultés et des désordres qui
avaient marqué le début de cette occupation. Elle devait se prolonger
sept années, et pas une fois le Pape n'aura le moindre sujet de
plainte à élever contre nos troupes.
[Note 688: M. de Sainte-Aulaire fut secondé par son fils, qui, âgé de
vingt et un ans, demanda lui-même à aller s'établir dans Ancône pour y
tenir tête au général et aux révolutionnaires.]
Et maintenant, si nous ne nous arrêtons plus à telle ou telle
péripétie, comme il a fallu le faire au cours de ce récit, et si nous
envisageons l'ensemble, quel jugement convient-il de porter sur
l'expédition d'Ancône? Tout d'abord, ceux qui estiment que la
politique n'a pas seulement à faire preuve d'habileté ou de force,
mais qu'elle est tenue d'observer les règles de ce droit sans code et
sans tribunaux qu'on appelle le droit des gens, ne peuvent s'empêcher
de regretter et de blâmer l'atteinte violente portée à une
souveraineté respectable entre toutes, autant à cause de sa grandeur
morale que de sa faiblesse matérielle. Reconnaissons toutefois que
cette violence n'avait jamais été voulue par le cabinet français, et
qu'elle a été réparée.
Cette réserve faite, quels ont été les résultats politiques de
l'entreprise? En Italie, notre gouvernement put se féliciter d'avoir
fait échec à la prépotence de l'Autriche, hardiment bravée par lui sur
un terrain qu'elle avait prétendu faire sien. Toutes les cours de la
Péninsule, jusqu'alors disposées à accepter ou à subir la suzeraineté
de Vienne, comprirent qu'elles devaient avoir égard à la France. Leur
premier sentiment, à la nouvelle de notre intervention, avait été que
notre témérité allait être aussitôt châtiée; quand elles virent qu'on
était contraint de nous laisser faire, elles conclurent qu'il fallait
beaucoup rabattre des jactances de l'état-major de Milan, et notre
prestige gagna tout ce que perdait celui de nos rivaux. Alors
s'établit, sur ce théâtre, entre les deux grandes puissances, une
sorte d'équilibre qui devait subsister, à notre profit croissant,
pendant toute la monarchie de Juillet. Néanmoins, par un effet
singulier, en même temps que notre importance grandissait d'une façon
générale au delà des Alpes, depuis Turin jusqu'à Naples, notre
influence se montrait moins efficace dans la partie même de l'Italie
où s'était portée l'action de nos armes. Au lieu d'avoir fait entrer
dans l'État pontifical nos idées à la suite de notre drapeau,
l'expédition d'Ancône marquait, au contraire, un arrêt dans les
réformes de cet État. D'une part, l'Autriche irritée se refusait à
reprendre les délibérations en conférence, seules capables de vaincre
l'inertie romaine: elle se bornait à adresser, en son nom particulier,
quelques conseils administratifs, facilement éludés. D'autre part, le
Pape, découragé par l'accueil fait à ses premiers édits, effrayé de
l'impulsion que notre présence avait, un moment, paru donner aux
partis de désordre, ne consentait à nous laisser à Ancône qu'à charge
par nous de ne plus lui parler de réformes: en nous mettant nous-mêmes
dans notre tort, nous lui avions donné le droit de nous imposer des
conditions. Il avait même prétendu faire insérer dans la convention du
17 avril un article exprès par lequel la France renonçait à lui
adresser désormais aucune représentation sur la marche de son
gouvernement; nous pûmes empêcher que cette clause ne fût écrite;
mais, en fait, il fallut nous y conformer. Ainsi, par une sorte de
châtiment, pour avoir eu pendant quelques semaines une figure
révolutionnaire, notre intervention ne pouvait plus essayer d'être
libérale. Le _memorandum_ du 21 mai 1831 disparut dans les oubliettes
diplomatiques; les _zelanti_, restés maîtres du champ de bataille,
louèrent le Souverain Pontife d'avoir déjoué les efforts des
puissances, et les amis éclairés du Saint-Siége durent abandonner
tristement le rêve d'une transformation progressive, qui seule, à
leurs yeux, eût pu assurer la durée du pouvoir temporel. Quant au
gouvernement français, il ne pensa plus à cette affaire; il en avait
assez d'autres sur les bras. On devait attendre quatorze ans, jusqu'à
l'avénement de Pie IX, pour reparler de réformes dans l'Italie
centrale[689].
[Note 689: Ce double effet de l'expédition d'Ancône, augmentant
l'influence de la France dans l'ensemble des États d'Italie, mais la
diminuant dans l'intérieur même de l'État pontifical, explique le
jugement opposé qu'en portaient deux esprits également clairvoyants et
ordinairement d'accord. M. de Barante, voyant les choses de Turin,
estimait l'entreprise féconde; M. de Sainte-Aulaire, les voyant de
Rome, était bien près de conclure à un avortement.]
En Europe, le gros scandale produit au premier moment par les procédés
de forban du commandant Gallois avait été bientôt effacé, et par
l'effet du temps, et par les explications de notre diplomatie: restait
seulement cette impression que la monarchie de Juillet était plus
résolue et plus forte qu'on ne le supposait. L'obligation où notre
gouvernement avait été si souvent, depuis dix-huit mois, d'opposer sa
volonté de paix aux exigences belliqueuses de la gauche, avait pu
faire croire aux cabinets étrangers qu'il était non-seulement sage,
mais timide et faible. L'expédition d'Ancône les détrompait; c'étaient
eux, au contraire, qui avaient conscience de l'impuissance où ils
avaient été d'empêcher notre action. Peut-être étaient-ils plus
surpris encore de la ferme prudence avec laquelle, après avoir osé
beaucoup, nous avions su nous limiter et nous contenir. En voyant que
nous pouvions faire une telle démarche sans être arrêtés au dehors par
une coalition, ni débordés au dedans par une révolution, l'Europe se
sentait obligée à faire cas de nous: nous sortions de là plus
imposants et plus considérés.
En France, enfin, le public, alors assez indifférent, par des raisons
que nous avons déjà indiquées, aux incorrections de l'expédition
d'Ancône, se sentait flatté de ce qu'elle avait de hardi. M. de
Metternich, si désireux qu'il fût de persuader aux autres et de se
persuader à lui-même qu'elle avait «échoué», était cependant obligé de
constater ce résultat. «M. Périer, écrivait-il, a voulu caresser
l'amour-propre national français, et il y a réussi. Cette entreprise
fait le pendant des expéditions de Navarin et d'Alger; ce sont de ces
faits que l'on ne commente pas, mais qui restent dans le souvenir
comme des actes de force; et comme la force a un côté qui plaît aux
masses, le souvenir reste parce qu'il flatte les passions...
Contraindre l'Europe entière à tolérer un acte criminel, c'est montrer
la force de celui qui en est l'auteur[690].» Là fut la raison de la
faveur peut-être disproportionnée qu'obtint l'expédition d'Ancône
auprès de l'opinion française. Dans la politique extérieure de la
monarchie de Juillet, il est des actes plus féconds, plus méritoires
et plus louables; mais nul ne fut aussi populaire. Cette popularité ne
devait pas s'affaiblir avec le temps, bien au contraire; dans la
suite, quand le gouvernement, attaqué par l'opposition, voudra prouver
que, pour être pacifique, il n'était pas timide, il rappellera le coup
de main de février 1832, et quand, en 1839, la coalition cherchera à
flétrir la diplomatie, à son avis trop prudente et trop humble, de M.
Molé, elle ne trouvera pas de reproche plus redoutable à lui lancer
que celui-ci: «Ce n'est pas vous qui seriez allé à Ancône!»
[Note 690: Lettre du 3 avril 1832. (_Mémoires de M. de Metternich_,
t. V, p. 323.)]