La question de Belgique était celle où la diplomatie de la monarchie
de Juillet pouvait attendre le plus d'avantages. Mais, à la chute du
ministère Laffitte, elle semblait singulièrement embrouillée et
compromise[581]. Les Belges étaient en pleine révolte contre les
protocoles de Londres. À leur suite, le gouvernement français avait
refusé son adhésion à ces protocoles, se laissant ainsi séparer de
l'Angleterre. Le roi de Hollande, à la tête d'une armée nombreuse, en
possession d'un trésor bien garni, s'apprêtait à profiter de la chance
que lui offrait l'imprudence de ses anciens sujets; il comptait
d'ailleurs sur le concours de la Confédération germanique, qui, sur la
demande qu'il lui avait adressée en qualité de grand-duc de
Luxembourg, avait mis à sa disposition, pour défendre ses droits dans
le grand-duché, un corps de vingt-quatre mille hommes. Ce n'était donc
pas seulement avec la Hollande, mais avec l'Allemagne, que la Belgique
bravait la guerre. Elle ne pouvait cependant se faire illusion sur ses
propres forces. Le refus de la couronne par le duc de Nemours l'avait
laissée sans gouvernement organisé; le pouvoir était aux mains d'une
régence dépourvue d'autorité et d'un congrès trop souvent dominé par
l'opinion affolée. Pas d'armée; un trésor vide et réduit aux
expédients de l'emprunt forcé; une anarchie croissante dont la
populace profitait pour se livrer aux plus hideux excès, saccageant
les hôtels, les châteaux et les usines des prétendus orangistes. Ce
triste état ne rendait pas la nation et ses chefs provisoires plus
réservés; dans la presse, à la tribune, on menaçait la Hollande, on
défiait les puissances; la France elle-même n'était pas ménagée et se
voyait accusée de lâcheté et de trahison. Les Belges s'étaient
persuadé que, quoi qu'ils fissent, en quelque péril qu'ils se
jetassent, nous serions obligés de les soutenir. Ils étaient
d'ailleurs encouragés par nos révolutionnaires, qui n'étaient pas les
derniers à leur donner le conseil de forcer la main au gouvernement du
roi Louis-Philippe et l'exemple de l'outrager. Tout cela faisait une
situation fort dangereuse, et nous risquions de nous trouver, au
premier jour, en face de cette alternative: soit d'abandonner la
Belgique dans une lutte où aurait péri avec elle un grand intérêt
français, soit de nous laisser engager à sa suite dans une guerre où
nous aurions rencontré d'abord l'Allemagne et bientôt la coalition des
puissances continentales.
[Note 581: Voir, sur le commencement des affaires belges, ch. II, §
III, et ch. V, § I.]
Dans cette question comme dans les autres, les cabinets étrangers
attendaient beaucoup de la sagesse et de la fermeté du nouveau
ministère. Lord Palmerston écrivait, dès le 18 mars 1831, à lord
Granville, son ambassadeur à Paris: «Il est absolument nécessaire de
nous entendre avec Casimir Périer sur la Belgique. S'il veut prendre
la droite ligne et marcher loyalement avec les quatre puissances, nous
pourrons régler cette affaire amicalement et honorablement pour
tous[582].» Le ministre français prit son parti avec sa netteté et sa
promptitude habituelles. En même temps qu'il pressait les Belges
d'accepter les décisions de la Conférence et les prévenait de ne pas
compter sur notre appui[583], il témoignait sa volonté de rentrer dans
le concert européen et particulièrement de se rapprocher de
l'Angleterre. Moyennant quelques explications qu'on s'attacha à lui
fournir satisfaisantes, il donna l'adhésion, longtemps refusée, au
protocole du 30 janvier par lequel la Conférence avait fixé les «bases
de séparation» entre la Hollande et la Belgique. Cette adhésion fut
constatée par le protocole du 17 avril 1831, et quelques jours après,
le 25, le général Sébastiani écrivait au général Belliard, son envoyé
à Bruxelles: «Notre union avec les grandes puissances est
indissoluble; nous sommes décidés à leur prêter un concours direct et
positif pour faire adopter par le gouvernement belge le protocole du
20 janvier... Le gouvernement du Roi a la conviction qu'il donne aux
Belges une preuve nouvelle et frappante de son amitié et de son
intérêt pour eux, en leur conseillant d'accepter ce protocole, sans
restriction et sans délai... Vous ferez sentir au régent que
l'évacuation du duché de Luxembourg par les troupes belges ne saurait
éprouver de plus longs retards sans compromettre la situation présente
et l'avenir même de la Belgique. Vous vous attacherez surtout à
dissiper les folles illusions de ceux qui espéreraient nous entraîner
à la guerre. Lorsque nous avons accepté tous les traités existants
pour assurer le maintien de la paix, lorsque nous n'avons réclamé ni
Landau, ni Sarrelouis, ni Marienbourg, ni, en un mot, aucune partie de
nos anciennes frontières, comment les Belges pourraient-ils croire que
nous consentirions à soutenir la guerre pour leur faire acquérir le
grand-duché de Luxembourg[584]?»
[Note 582: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 52 à 55.]
[Note 583: Dépêches du 15 mars et du 4 avril 1831. Voir aussi les
discours prononcés à la Chambre des députés, dans les séances du 18
mars et du 4 avril.]
[Note 584: Dépêche du 25 avril.]
Le gouvernement français donnait au besoin des avertissements plus
menaçants encore. «Les Belges n'ont que des idées folles», disait le
général Sébastiani, en causant le 1er avril avec un officier qui lui
était adressé par le général Belliard; «qu'ils y prennent garde, _on les
partagera_[585].» Et peu après, le même ministre s'exprimait ainsi, dans
un entretien avec M. Lehon, représentant à Paris du gouvernement de
Bruxelles: «La crise est extrême pour vous; votre gouvernement traite
une question de vie ou de mort... Qu'il réfléchisse bien: s'il fait la
guerre, il n'y entraînera pas la France, déterminée qu'elle est à ne pas
livrer son sort et la paix de l'Europe à votre merci. Si les
conséquences de cette guerre contre la Confédération et la Hollande
étaient de faire arriver les troupes de l'Allemagne au coeur de la
Belgique, _le malheur d'un partage pourrait alors se réaliser; ce cas
est même le seul où la France serait réduite à le souffrir_[586].»
Qu'est-ce donc que ce «partage» dont nous voyons pour la première fois
indiquer l'hypothèse? À en croire certains témoignages, il est vrai,
peu bienveillants[587], la diplomatie française, ou au moins M. de
Talleyrand personnellement, aurait alors noué une intrigue, tramé une
sorte de complot pour amener un partage de la Belgique sur les bases
suivantes: à l'Angleterre, Anvers; à la Prusse, le Limbourg, Liége et
Luxembourg; à la Hollande, les deux Flandres; à la France, Namur, le
Hainaut et le Brabant. Rien de plus invraisemblable et en tout cas de
moins en harmonie avec ce que l'on sait de la politique jusqu'ici suivie
par la France et particulièrement par M. de Talleyrand. Aussi
croyons-nous qu'il faut expliquer différemment ce côté un peu mystérieux
de l'affaire belge. D'abord il apparaît bien que la première idée du
partage avait été mise en avant, non par M. de Talleyrand ou par un des
ministres français, mais par le roi de Hollande. Quant à notre
gouvernement, son but principal était toujours la constitution d'un
royaume indépendant et neutre; le partage, loin d'être envisagé par lui
comme une solution désirable, lui semblait, suivant le mot même du
général Sébastiani, un «malheur», et il ne se résignait à le «souffrir»
que si la résistance obstinée des Belges provoquait l'invasion étrangère
et empêchait la constitution de leur État. En avril et en mai 1831, en
présence des rapports de plus en plus tendus de la Belgique avec
l'Europe, cette éventualité du partage, sans être plus désirée par nos
hommes d'État, leur paraissait moins improbable, moins éloignée, et ils
pouvaient juger nécessaire de s'y préparer. De là sans doute les
ouvertures secrètes que le gouvernement français paraît avoir faites
alors à la Prusse, et qui, sans être acceptées à Berlin, y furent
cependant très-sérieusement examinées[588].
[Note 585: Théodore JUSTE, _le Congrès national de Belgique_, t. II,
p. 71.]
[Note 586: _Ibid._, p. 99 et 100.]
[Note 587: Tels sont ceux de lord Palmerston, de Stockmar et
d'Hillebrand.]
[Note 588: Ces derniers faits sont révélés par M. Hillebrand, d'après
les dépêches conservées aux archives de Berlin. (_Geschichte
Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 233, 234.)]
Ni conseils, ni menaces ne produisaient d'effet sur les esprits
surchauffés des Belges. Ils aimaient mieux écouter les excitations de
nos hommes de gauche et faire écho à leurs déclamations. «Plus de
doute, s'écriait M. de Robaulx, le 7 avril, dans le congrès de
Bruxelles; le gouvernement de Louis-Philippe a pactisé avec la
Sainte-Alliance! Louis-Philippe lui-même est entré dans la
conspiration flagrante contre les libertés! Usons de nos ressources,
elles sont immenses. Faisons un appel aux nations. La France, cette
France grande et généreuse que je distingue de son gouvernement
machiavélique, est notre amie; elle nous répondra, n'en doutez pas;
notre cause est la sienne. C'est sur les champs de bataille que la
liberté doit triompher ou être anéantie... La Pologne, l'Italie
reprendront courage en voyant une nation, leur devancière en
révolution, imiter leurs nobles exemples.» Il terminait en demandant
au ministère s'il était décidé à faire la guerre à qui que ce fût pour
défendre l'intégrité du territoire, et s'il avait pris ou allait
prendre des mesures à cet effet. M. Lebeau, ministre des relations
extérieures, lui répondit: «Je ne veux pas entretenir le pays dans une
sécurité trompeuse; la guerre est imminente, inévitable; je dirai
plus, elle est devenue une nécessité. Nous devons défendre le
Luxembourg. C'est une question d'honneur.» Puis, après avoir parlé des
mesures prises pour armer la nation, il s'écriait: «La devise du
ministère est: Fais ce que dois, advienne que pourra.»
Si bien disposé que fût le cabinet français pour les Belges, il
n'était pas d'humeur à supporter patiemment de telles incartades. Le
12 avril, en réponse à une interpellation de M. Mauguin, le général
Sébastiani laissa tomber ces paroles sévères et même quelque peu
méprisantes: «Une association, traînant à sa suite le meurtre et le
pillage, domine le gouvernement de Bruxelles. Cette association
prétend qu'elle nous conduira à la guerre malgré nous. Non, la France
ne se traînera pas misérablement à la suite de ces brouillons... La
Belgique a encore besoin de nous; nous la protégerons; elle trouvera
en nous à la fois des intentions bienveillantes et une volonté
inébranlable.» Et Casimir Périer ajoutait sur le même ton: «J'ai
souvent entendu reprocher à la Restauration d'adopter tantôt la
politique russe, tantôt la politique anglaise. Serions-nous tombés si
bas qu'il nous fallût donner maintenant à la France la politique
belge? Non, non; nous voulons une politique française, il est temps
que la France n'appartienne qu'à la France.»
Si, par cette attitude, Casimir Périer ne parvenait pas à rendre les
Belges plus raisonnables, du moins il atteignait son but principal qui
était de rétablir entre la France et l'Angleterre le bon accord, si
gravement compromis à la fin du ministère Laffitte. Le 12 avril 1831,
lord Palmerston écrivait à lord Granville, son ambassadeur à Paris:
«Je vous prie de faire savoir à Périer combien nous lui savons gré du
changement de ton et de dispositions qu'il a apporté dans le
gouvernement français.» Et il ajoutait, dans une autre lettre du 31
mai: «Dites à Casimir Périer que vous m'avez répété la communication
qu'il vous a faite l'autre jour à dîner, et le désir qu'il vous a
exprimé d'être bien avec l'Angleterre. Assurez-le que ce gouvernement,
et moi personnellement comme son organe, nous partageons entièrement
son sentiment sur ce sujet. Nous comprenons parfaitement combien une
entente cordiale et une amitié étroite entre l'Angleterre et la France
doivent contribuer à assurer la paix du monde, à garantir les libertés
et à seconder la prospérité des nations. Nous sommes convaincus qu'il
est grandement de l'intérêt de l'Angleterre et de la France que cette
amitié soit intime et solide.» Il rappelait ensuite comment elle avait
été altérée à la fin du ministère Laffitte; puis il continuait ainsi:
«Depuis l'arrivée de Casimir Périer, nous avons remarqué un complet
changement dans l'esprit et l'humeur de la politique française. Toute
chose venue de lui a été calculée pour nous inspirer confiance. Et si,
par moments, le vieil esprit s'est montré chez quelques-uns de ceux
qui agissaient sous lui, c'étaient des manifestations non autorisées,
et qui devaient être réprimées aussitôt qu'elles auraient été connues
de lui. En un mot, assurez-le que nous avons la plus grande confiance
en lui et que nous sommes persuadés que, tant qu'il sera au pouvoir,
l'amitié des deux contrées ira toujours se resserrant. Il ne sera pas
inutile que vous profitiez d'une occasion pour dire au Roi à quel
point la bonne entente des deux pays dépend du respect et de la
confiance que nous inspire le caractère personnel de Périer, et
combien sa nomination comme président du conseil a contribué à la paix
de l'Europe[589].»
[Note 589: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 62, et 78 à 80.]
Ce n'était pas la moindre merveille produite par le caractère du
ministre français que d'avoir inspiré une confiance aussi entière et
aussi expansive à l'esprit soupçonneux de lord Palmerston. À la
vérité, la naturelle méfiance que ce dernier dépouillait par
extraordinaire quand il s'agissait de Périer, il continuait à la
ressentir contre Louis-Philippe, contre le général Sébastiani, contre
le maréchal Soult, contre M. de Talleyrand[590]. Elle se manifestait
surtout quand il croyait entrevoir chez nos gouvernants quelque
velléité de réaliser, dans une mesure si modeste qu'elle fût, le rêve
d'agrandissement qui continuait à hanter les imaginations françaises.
C'était d'ordinaire au moment où notre diplomatie se trouvait faire
quelque chose dont l'Europe et en particulier l'Angleterre devaient
lui savoir gré; elle ne se retenait pas alors de tâter un peu le
terrain pour voir s'il ne serait pas possible d'obtenir en retour
quelque petite rectification de frontière; tout cela avec peu
d'insistance, par manière d'acquit de conscience, sans paraître avoir
espoir et sérieuse volonté de réussir[591]. Lord Palmerston avait
soin d'ailleurs de ne lui laisser aucune illusion. «Soyez inexorable
sur ce point», écrivait-il à lord Granville, le 25 mars 1831[592].
[Note 590: Lettres diverses publiées par BULWER, _Life of Palmerston_,
t. II, p. 52 à 84. Bulwer lui-même est obligé de reconnaître le plus
souvent l'injustice des soupçons de lord Palmerston.]
[Note 591: On en peut juger par la lettre suivante, que lord
Palmerston écrivait, le 1er avril 1831, à lord Granville: «Talleyrand
m'a lu, il y a deux jours, une dépêche de Sébastiani disant que la
France soutiendrait Léopold, et qu'il ne doutait pas que l'Angleterre,
en retour d'un arrangement si avantageux pour elle, satisferait aux
désirs de la France en ce qui concernait Bouillon, Luxembourg et
Maestricht. Talleyrand, avant que je pusse ouvrir la bouche, dit qu'il
pensait répondre que l'élection de Léopold était un objet qui était
relativement indifférent au gouvernement anglais, et que celui-ci
n'était disposé à faire aucun sacrifice pour l'obtenir. Je lui dis
qu'il était tout à fait dans le vrai... Aujourd'hui Talleyrand m'a lu
une dépêche de Sébastiani, datée du 30 et écrite avant qu'il eût pu
recevoir la réponse à sa première dépêche; elle exprimait le désir que
cette première dépêche fût considérée comme non avenue...» (BULWER, t.
II, p. 60, 61.)--Au même moment, à Paris, Louis-Philippe, causant
librement avec lord Granville, lui insinuait que la candidature de
Léopold était bien impopulaire en France, et que le gouvernement
anglais, «pour la rendre plus populaire», devrait consentir à
l'annexion de Marienbourg et de Philippeville. L'ambassadeur pria
instamment le Roi de ne pas donner suite à sa proposition et de ne pas
la rendre publique. Est-ce cet incident qui explique le contre-ordre
donné par le général Sébastiani à M. de Talleyrand? (Dépêche de M. de
Werther, en date du 2 avril, citée par HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs, 1830-1870_, t. II, p. 232.)]
[Note 592: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 59.]
On ne peut dire cependant que nous n'ayons rien obtenu. Parmi les
dispositions des traités de 1815, l'une des plus blessantes pour notre
pays était celle qui avait stipulé la construction et le maintien,
près de nos frontières, d'une série de forteresses, véritables places
d'armes d'une coalition antifrançaise; plusieurs de ces forteresses
étaient dans la partie du royaume des Pays-Bas qui formait la
Belgique. Qu'allaient-elles devenir? Dès le commencement d'avril 1831,
le gouvernement français avait fait à Londres des ouvertures tendant à
leur démolition. Les puissances ne pouvaient se dissimuler que c'était
en effet la seule solution raisonnable: la possession de ces
forteresses, peu compatible avec la neutralité du nouvel État, était
du reste au-dessus de ses moyens militaires, et l'on pouvait craindre
qu'en cas de guerre, elles ne tombassent aux mains de ceux contre qui
on les avait élevées. Cependant, il était pénible aux anciens «alliés»
de supprimer l'un des signes visibles et permanents de leur victoire
et de reconnaître ainsi eux-mêmes à quel point l'oeuvre de 1815 était
atteinte. Tout au moins, pour diminuer leur déplaisir, ne
voulurent-ils pas admettre la France à discuter avec eux les mesures à
prendre. Prétention assez fondée, après tout, car il s'agissait de
modifier des stipulations dans lesquelles nous n'avions pas été
partie[593]. Cette réserve faite, les puissances cédèrent sur le fond,
et, le 17 avril, le jour même où la Conférence recevait l'adhésion de
la France aux bases de séparation, les représentants de l'Angleterre,
de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie se réunirent hors la
présence de notre représentant. Se fondant sur la situation nouvelle
de la Belgique, sur la neutralité et l'inviolabilité de son
territoire, ils décidèrent à l'unanimité qu'une partie des forteresses
n'avait plus de raison d'être: la désignation de celles qui devaient
être supprimées fut renvoyée au moment où il existerait à Bruxelles un
gouvernement reconnu avec lequel les quatre puissances pourraient
négocier à ce sujet. M. de Talleyrand et Casimir Périer reçurent
aussitôt communication de cette décision, mais seulement à titre
confidentiel. La lettre d'envoi témoignait d'une intention évidente
d'être aimable pour la France; elle présentait la résolution «comme
une nouvelle preuve de la confiance qu'inspiraient aux soussignés les
dispositions manifestées par S. M. le roi des Français pour le
maintien de la paix générale».
[Note 593: Lord Palmerston écrivait à ce propos à lord Granville:
«Quant à la prétention que la France pourrait émettre d'être partie
dans cette délibération, elle ne peut pas être admise un seul moment,
quoi que Périer puisse penser ou dire... Comme ces forteresses ont été
élevées, non, comme dit Talleyrand, _en haine de la France_, mais _en
crainte de la France_, il serait absurde de discuter avec elle
lesquelles doivent être démantelées.»]
Cependant la situation créée par la résistance des Belges ne pouvait
indéfiniment se prolonger; la Conférence était visiblement à bout de
patience. Elle avait averti officiellement le cabinet de Bruxelles
que, s'il ne retirait pas ses troupes du Luxembourg, la Confédération
germanique allait mettre son armée en mouvement; mais rien n'y
faisait: en Belgique, toute l'influence était tombée aux mains des
exaltés et des violents; moins que jamais le gouvernement de la
régence paraissait avoir la force matérielle et le crédit moral
suffisants pour contenir les passions soulevées et ramener les esprits
hors de voie. Voulait-on sauver le nouvel État d'une ruine imminente?
une seule chance restait, c'était d'y hâter l'établissement d'un
gouvernement qui comprît la nécessité et eût le moyen d'être
raisonnable; en un mot, c'était d'y faire un roi.
Depuis la première tentative d'élection royale, en janvier et février
1831, le cercle des candidats possibles au trône s'était
singulièrement rétréci. La France refusait le duc de Nemours et
excluait le duc de Leuchtenberg; les Belges ne prenaient pas au
sérieux les jeunes princes de Naples ou de Bavière; dès lors une seule
candidature subsistait, celle de Léopold de Saxe-Cobourg. On se
rappelle que dès l'origine elle avait été sinon proposée, du moins
subsidiairement indiquée par lord Palmerston; mais, repoussée par le
gouvernement français, il n'en avait presque pas été question dans
les débats du congrès. Depuis lors, au contraire, la pensée des
ministres du régent s'était tournée avec complaisance vers ce prince;
sa couleur anglaise, l'opposition qui lui avait été d'abord faite par
le cabinet de Paris, n'étaient pas une mauvaise note aux yeux de
ministres qui nous gardaient alors rancune de l'avortement de la
première élection, et qui se faisaient volontiers honneur auprès des
autres puissances de n'être pas sous notre dépendance. De telles
dispositions ne déplaisaient pas à lord Palmerston, et modifiaient
même peu à peu ses sentiments à l'égard de la Belgique. Jusqu'à
présent, l'ayant trouvée trop portée pour la France, il l'avait
traitée sans bienveillance, et il écrivait, le 18 mars 1831: «Quant au
règlement définitif de l'affaire de Belgique, plus ce pays sera ramené
vers la Hollande, mieux ce sera pour lui et pour l'Europe[594].» La
chance de voir le nouvel État se mettre en froid avec la France et
choisir un prince presque anglais lui fit prendre un intérêt tout
nouveau à son indépendance. Dans les premiers jours d'avril 1831, il
faisait donner au régent des conseils qui pouvaient se résumer ainsi:
«Les intérêts de l'Angleterre exigent que la Belgique ne soit ni unie
à la France, ni placée sous sa dépendance: les intérêts de la Russie,
de la Prusse et de l'Autriche sont les mêmes, et il y a une
détermination commune, de la part de ces quatre puissances, de ne
permettre ni une pareille union ni une pareille dépendance.
L'Angleterre désire sincèrement le bonheur de la Belgique. Ce qui lui
sourirait le plus serait une réconciliation avec la Hollande; mais si
ce projet ne peut être réalisé, le gouvernement britannique préférera
le choix du prince Léopold à tout autre arrangement[595].» L'envoyé
anglais à Bruxelles, lord Ponsonby, naguère si passionné pour le
prince d'Orange, disait au ministre belge: «Je ne veux plus vous
parler de ce prince; il a risqué la partie, et l'a perdue sans
ressource.» Lord Ponsonby promettait de déployer désormais la même
ardeur au service du prince de Cobourg[596].
[Note 594: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 56.]
[Note 595: Théodore JUSTE, _le Congrès national de Belgique_, t. II,
p. 142, 143.]
[Note 596: _Ibid._, p. 141.]
Qu'allait faire la France? Persisterait-elle dans cette rivalité
d'influence qui, sous le ministère Laffitte, lui avait fait prononcer
l'exclusion du prince de Cobourg par représaille de l'opposition faite
au duc de Nemours? Mais elle n'avait aucun autre candidat possible.
Était-il sage de bouder celui qui arriverait peut-être sans elle, ou
d'acculer les Belges à une république que l'Europe ne tolérerait
probablement pas et qui eût été d'un voisinage dangereux pour notre
jeune monarchie? Et puis, dans la crise que nous eussions ainsi
provoquée, ne risquions-nous pas l'existence même de la Belgique
indépendante, c'est-à-dire l'intérêt premier de la France? Périer le
comprit. D'ailleurs, il était dans le dessein général de sa politique
de donner des gages à l'Angleterre et de marcher le plus possible
d'accord avec elle. Dès les derniers jours de mars, le même ministre
qui, sous le cabinet précédent, menaçait la Belgique de lui tirer des
coups de canon si elle choisissait Léopold, le général Sébastiani,
faisait savoir à Londres que nous étions prêts à soutenir ce
prince[597]. Peu après, il informait les Belges que nous n'entendions
«prendre aucune part active au choix du Roi», que nous voulions
«demeurer complétement neutres», et que nous «reconnaîtrions celui qui
serait élu, pourvu du moins que ce ne fût pas un membre ou un allié de
la famille Bonaparte[598]». De son côté, lord Palmerston, par
ménagement pour les susceptibilités françaises, loin de mettre en
lumière le caractère anglais du candidat, s'appliquait à l'atténuer.
«Ce qui nous fait désirer Léopold, disait lord Palmerston à M. de
Talleyrand, c'est la conviction qu'il deviendra un bon roi _belge_,
qu'il ne sera pas plus anglais que français[599].» Et, à la Chambre
des lords, lord Grey répétait, quelques semaines plus tard: «Si ce
prince montait sur le trône, il ne tarderait pas à montrer qu'il n'est
ni anglais, ni français, mais uniquement et entièrement belge.» Ce
n'était pas là seulement des phrases de chancellerie ou de tribune,
et les ministres britanniques se trouvaient peut-être parler plus vrai
encore qu'ils ne le croyaient. Le prince de Cobourg, en effet, était
un trop fin politique pour se laisser donner une couleur exclusive;
bien au contraire, afin de modifier la physionomie anglaise que lui
avait donnée son premier mariage, il était décidé à solliciter la main
d'une princesse française, s'appliquait à entretenir personnellement
de bons rapports avec Louis-Philippe, à gagner sa confiance, faisait
son éloge dans les conversations qu'il avait avec les Belges, et
signalait à ces derniers combien l'intimité avec la France était
nécessaire à leur nouvel État[600].
[Note 597: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 60.]
[Note 598: Dépêche du 25 avril 1831, (Théodore JUSTE, _le Congrès
national de Belgique_, t. II, p. 151.)]
[Note 599: BULWER, t. II, p. 60.]
[Note 600: Théodore JUSTE, _le Congrès national de Belgique_, t. II,
p. 157.]
Dès qu'ils furent rassurés sur les dispositions du gouvernement
français, les membres du cabinet belge n'hésitèrent pas à envoyer en
Angleterre une députation officieuse chargée de pressentir les
intentions de Léopold[601]; cette démarche eut lieu dans la seconde
moitié d'avril. Le prince fit aimable accueil aux députés, se montra
flatté de l'ouverture et désireux de pouvoir l'accepter. Mais, dès les
premiers pourparlers, une difficulté s'éleva qui mit tout en suspens.
Les députés, conformément aux instructions très-précises qu'ils
avaient reçues, entendaient que l'élection du Roi fût le début et non
le terme des arrangements à conclure avec l'Europe; ils comptaient
précisément sur la présence d'un roi pour continuer dans des
conditions plus avantageuses les négociations actuellement pendantes,
et pour obtenir de la Conférence les concessions territoriales
qu'elle leur avait jusqu'à présent refusées. De son côté, le prince,
dont l'ambition était trop sagace pour se jeter à l'aveugle dans
n'importe quelle aventure, ne voulait accepter la couronne qu'après
que la Belgique se serait entendue avec les naissances au moins sur le
principe, sinon sur l'exécution des délimitations de frontières. «Je
ne saurais, disait-il aux envoyés belges, accepter la souveraineté
d'un État dont le territoire est contesté par toutes les puissances;
ce serait, sans profit pour vous, me constituer, en mettant le pied
sur votre sol, en état d'hostilité avec tout le monde[602].» Vainement
les entrevues se renouvelaient-elles; de part et d'autre, chacun
restait sur son terrain, et la question n'avançait point d'un pas.
Lord Palmerston approuvait le prince de Cobourg: «Léopold a bien
raison, écrivait-il à lord Granville, de ne pas accepter jusqu'à ce
qu'il sache ce qu'on lui offre. S'il agissait autrement, il serait
comme don Miguel, que personne ne reconnaît. En fait, on lui offre,
non pas un trône, mais plutôt une querelle avec toute l'Europe et une
complète incertitude de la terminer jamais[603].» En même temps, le
ministre anglais avertissait une fois de plus les Belges qu'ils ne
devaient pas s'attendre à voir changer les conditions du protocole du
20 janvier, et qu'à prolonger leur résistance, ils risquaient de
perdre leur indépendance[604]. En effet, par un nouveau protocole en
date du 10 mai, la Conférence décidait que si les «bases de
séparation» n'étaient pas acceptées par le gouvernement de Bruxelles
avant le 1er juin, les cinq puissances rompraient toutes relations
avec lui; que, loin de s'interposer ultérieurement auprès de la
Confédération germanique, comme elles l'avaient fait jusqu'alors, pour
retarder l'adoption des mesures que la Confédération s'était décidée à
prendre dans le grand-duché de Luxembourg, elles ne pourraient que
reconnaître elles-mêmes la nécessité de ces mesures; enfin que si les
Belges attaquaient la Hollande, les cinq puissances auraient à
concerter les mesures qu'elles croiraient de leur devoir d'opposer à
de telles attaques, et que la première de ces mesures consisterait
dans le blocus de tous les ports, depuis Anvers jusqu'à la frontière
de France. La situation de la Belgique devenait donc de plus en plus
critique, d'autant qu'à ces menaces du dehors s'ajoutaient, au dedans,
les progrès de l'agitation démagogique. Le ministre des relations
extérieures, M. Lebeau, en était réduit à écrire, le 21 mai, à lord
Ponsonby: «Nous allons tomber dans l'anarchie; j'entends craquer
l'édifice[605].» À Bruxelles, les esprits raisonnables et de
sang-froid ne devaient-ils pas commencer à se rendre compte que leur
pays s'était engagé dans une impasse, et qu'il ne pouvait en sortir
sans rabattre quelque chose de ses exigences?
[Note 601: Dans cette députation, composée seulement de quatre
membres, on remarquait le chef de la noblesse catholique, le comte
Félix de Mérode, et un membre du clergé, l'abbé Defoere. Leur présence
était d'autant plus significative que le prince auprès duquel ils
allaient faire une démarche était protestant. Quelques catholiques,
entre autres le comte de Robiano de Boisbeck, avaient vu là une raison
de repousser cette candidature. Mais la grande majorité suivait le
comte de Mérode et estimait, avec l'organe le plus influent du parti,
le _Courrier de la Meuse_, que «la question de la religion du prince,
dans l'état actuel des choses et de la société en Belgique, n'était
qu'une question d'une importance secondaire». On racontait d'ailleurs
que l'internonce Cappacini, pressenti par lord Palmerston, aurait
répondu qu'il ne considérait pas comme indispensable le choix d'un
prince catholique, et qu'un protestant libéral se croirait peut-être
forcé, d'être plus favorable à l'égard du culte de la majorité.
(Théodore JUSTE, t. II, p. 146.)]
[Note 602: Théodore JUSTE, t. II, p. 156.]
[Note 603: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 77.]
[Note 604: Théodore JUSTE, t. II, p. 164 à 166.]
[Note 605: Théodore JUSTE, t. II, p. 191.]
Ce fut cependant la Conférence qui fit les premiers pas vers une
transaction. Fidèle à l'attitude qu'il avait prise dès l'origine,
Casimir Périer ne se séparait pas des autres puissances dans les
avertissements et les injonctions adressés aux Belges; mais il usait
en même temps de toute son influence pour éloigner le plus possible
une rupture dangereuse, et cette influence était d'autant plus
efficace qu'il avait donné à l'Europe plus de gages de son désir de
marcher avec elle. L'Angleterre, dont il s'était rapproché avec une si
sage prévoyance, le secondait dans cet effort de conciliation; il
n'était pas jusqu'à lord Ponsonby qui ne recommandât les ménagements
et la temporisation. L'une des questions qui tenaient le plus au coeur
des Belges était celle du Luxembourg. Pressée par les deux puissances
occidentales, et prenant en considération l'avantage qu'il y avait à
faciliter l'avénement du prince Léopold, la Conférence prit, le 25
mai, une décision qui rendait aux Belges une chance de rester maîtres
du grand-duché; elle s'engageait, pour le cas où ceux-ci
accepteraient, dans le délai fixé, c'est-à-dire avant le 1er juin, les
bases de séparation, à employer ses bons offices, soit près du roi de
Hollande, soit près de la Confédération germanique, pour faciliter à
la Belgique l'acquisition à titre onéreux du grand-duché de
Luxembourg; mais, pour le cas où les Belges persisteraient à repousser
le protocole du 20 janvier, elle maintenait et renouvelait toutes ses
menaces antérieures.
À Bruxelles, les exaltés ne voyant que ce qu'on leur refusait encore,
offusqués des injonctions à terme fixe qu'on leur adressait,
accueillirent avec une indignation bruyante la nouvelle décision de la
Conférence. À peine fut-elle communiquée au congrès par une lettre de
lord Ponsonby, qu'un des représentants, M. Jottrand, s'écria: «Vous
aurez à choisir entre une soumission aveugle aux volontés de la
Sainte-Alliance et le droit sacré d'insurrection en vertu duquel se
sont constituées l'Amérique septentrionale, la Hollande, la Pologne et
la France elle-même. Pour moi, mon choix ne sera pas douteux.» Le
gouvernement, tout en sentant la folie périlleuse d'une telle
attitude, n'osait la combattre de front. Il essaya d'un moyen
détourné. À sa suggestion, une double motion fut faite au congrès, de
procéder tout de suite à la nomination du Roi et d'envoyer à Londres
des commissaires chargés de suivre avec la Conférence les négociations
territoriales. On ne se flattait pas sans doute que Léopold revînt sur
sa décision première et acceptât la couronne tant que la question de
frontières ne serait pas résolue, mais on espérait ainsi l'intéresser
au succès des négociations; quant aux commissaires, on ne parlait pas
de leur donner mandat exprès de transiger, mais au fond les auteurs de
la proposition attendaient d'eux qu'ils transigeassent sans mandat.
Après des débats orageux, et malgré une violente opposition, des votes
successifs, émis le 31 mai et le 2 juin, décidèrent l'élection
immédiate du Roi et autorisèrent le gouvernement à ouvrir des
négociations «pour terminer toutes les questions territoriales au
moyen de sacrifices pécuniaires», sauf à soumettre l'arrangement à la
ratification du congrès.
Ce fut le 4 juin que, pour la seconde fois, s'ouvrit dans le congrès
un scrutin pour le choix d'un roi. En fait, il n'y avait qu'un
candidat, et Léopold de Saxe-Cobourg fut élu par 152 suffrages sur 196
votants. Il fut stipulé que ce prince ne prendrait possession du trône
qu'après avoir juré d'observer la constitution et _de maintenir
l'intégrité du territoire_; sous ces mots on comprenait les provinces
que la Conférence refusait d'attribuer à la Belgique. Le pays
accueillit avec faveur la nouvelle de l'élection, mais sans rien de
l'enthousiasme suscité, quatre mois auparavant, par la nomination du
duc de Nemours. La première déception avait refroidi les imaginations,
et puis, si l'on désirait voir fonctionner immédiatement la monarchie,
dans l'espoir qu'elle mettrait fin à la crise dont souffraient tous
les intérêts, les masses ne connaissaient pas personnellement le
nouvel élu, dont la candidature avait toujours été plus politique que
populaire.
Le congrès chargea aussitôt une députation de porter à Léopold le
décret d'élection; en même temps, un arrêté du régent nomma M. Devaux
et M. Nothomb commissaires près la Conférence de Londres, et leur
confia la mission beaucoup plus importante et délicate de discuter et,
s'il était possible, de conclure avec les puissances l'arrangement
territorial. Les hommes étaient bien choisis; M. Nothomb notamment
devait se révéler, en cette circonstance, diplomate sagace, ingénieux
et résolu. D'ailleurs, à peine débarqués à Londres, les commissaires
trouvèrent le plus précieux des concours dans le prince de Cobourg.
Celui-ci, malgré le vote du congrès, était toujours résolu à
n'accepter la couronne qu'après solution du désaccord existant entre
ses futurs sujets et l'Europe; seulement, comme on l'avait prévu à
Bruxelles, son élection l'autorisait et l'intéressait à intervenir
dans les négociations. Il y apporta un rare esprit politique, une
adresse patiente, une grande connaissance des hommes, des cabinets et
des cours. Nul n'était mieux placé à la fois pour obtenir de l'Europe
toutes les concessions possibles et pour déterminer les commissaires
belges à consentir tous les sacrifices nécessaires. L'appui de la
France et de l'Angleterre lui était acquis. «Finissons-en», disait, le
23 juin, M. de Talleyrand à M. Nothomb, en lui mettant amicalement la
main sur l'épaule; «vous savez que je signerai tout ce qui nous sera
présenté de la part du prince Léopold.» Lord Palmerston avait des
conférences fréquentes avec les commissaires et semblait avoir fait
son affaire de trouver une solution. Rien n'était plus efficace que
cette union des deux puissances occidentales; on s'en rendait compte à
Vienne, non sans tristesse, et la princesse de Metternich, confidente
des secrètes pensées de son mari, écrivait, le 4 juillet 1831, dans
son journal intime: «Un courrier de Londres a apporté de mauvaises
nouvelles. En Angleterre, les choses prennent une tournure des plus
fâcheuses. Les Anglais et les Français se sont terriblement rapprochés
et travaillent ensemble contre nous. Dieu seul sait ce qui adviendra
de tout cela. Que le Ciel me pardonne mes craintes et mes angoisses,
mais j'avoue que je tremble quand je songe à l'avenir[606].»
D'ailleurs, si l'Autriche, la Prusse et la Russie n'avaient pas pour
le nouvel État les mêmes sympathies que la France et l'Angleterre,
elles n'en désiraient pas moins que le Roi élu pût prendre possession
du trône et mettre ainsi fin à une crise fatigante et dangereuse pour
tous. Après dix-neuf jours de laborieux pourparlers, dans les
vicissitudes desquels il serait fastidieux d'entrer, la Conférence et
les commissaires belges tombèrent enfin d'accord sur les conditions
d'après lesquelles devait se faire entre la Hollande et la Belgique le
partage de l'ancien royaume des Pays-Bas. Ces préliminaires de paix,
proposés aux deux parties par les cinq puissances, furent consignés
dans un acte daté du 26 juin 1831, qui est connu dans la diplomatie
sous le nom de traité des Dix-huit articles.
[Note 606: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 102.]
La plupart de ces Dix-huit articles ne faisaient que reproduire les
dispositions non contestées des protocoles antérieurs. La partie
intéressante était celle qui réglait les points sur lesquels avaient
réclamé les Belges, c'est-à-dire: 1º le mode de partage des dettes, 2º
la possession du Luxembourg, 3º celle du Limbourg, 4º celle de la rive
gauche de l'Escaut. La Conférence avait consenti à modifier
quelques-unes de ses décisions précédentes; il en était d'autres
qu'elle maintenait. Pour les dettes, elle donna aux Belges la
satisfaction de fixer le partage d'après l'origine des emprunts, et
non d'après le chiffre de la population. Pour le Luxembourg, se
fondant sur ce qu'il était revendiqué par le roi des Pays-Bas, non
comme une partie de la Hollande, mais comme un domaine de la maison
d'Orange-Nassau, elle considéra que la question de savoir à qui il
serait attribué était distincte de la délimitation de la Belgique et
de la Hollande; elle décida donc de procéder à cette délimitation en
laissant de côté la question du Luxembourg, qui serait ultérieurement
l'objet de négociations directes entre le grand-duc et le roi des
Belges; les cinq puissances s'engageaient à employer leurs bons
offices pour que, en attendant le résultat de ces négociations, le
_statu quo_ fût maintenu dans le Luxembourg, et que par suite les
Belges demeurassent les détenteurs de la plus grande partie de ce
territoire. Quant au Limbourg, au contraire, rien n'était changé aux
décisions antérieures, et la moitié en restait attribuée à la
Hollande; les commissaires belges n'y avaient cependant pas renoncé,
mais ils pensaient pouvoir l'obtenir ultérieurement par un autre
moyen, par le seul jeu de l'échange des enclaves. En effet, le
protocole du 20 janvier stipulait que la Hollande était rétablie «dans
les limites occupées par elle en 1790», et que la Belgique comprenait
«_tout le reste des territoires_ du royaume des Pays-Bas», les
enclaves devant être échangées par les soins des cinq cours. Personne,
ni la Conférence en employant cette rédaction, ni le roi de Hollande
en y adhérant, ni même tout d'abord les représentants de la Belgique
en y faisant opposition, n'avaient remarqué qu'au milieu des provinces
septentrionales se trouvaient un certain nombre de territoires
d'origine allemande qui, avant 1790, ne faisaient pas partie des
Provinces-Unies; c'était seulement en 1800 qu'ils avaient été compris
dans la République batave; de là, ils étaient naturellement passés en
1815 au royaume des Pays-Bas. La lettre du protocole du 20 janvier,
bien contrairement, il est vrai, à l'intention de ses auteurs,
attribuait ces territoires à la Belgique, qui n'y avait cependant
aucun titre. C'est M. Nothomb qui avait fait cette découverte, et il
en avait conclu que, pour rentrer en possession d'enclaves si
gênantes, la Hollande n'hésiterait pas à céder sa part du Limbourg;
aussi crut-il pouvoir renoncer à faire attribuer directement ce
dernier territoire à la Belgique et se borna-t-il à faire stipuler que
les échanges, au lieu d'être réglés par les grandes puissances, se
feraient à l'amiable entre les cabinets de Bruxelles et de la Haye.
Restait la rive gauche de l'Escaut; elle demeura attribuée à la
Hollande, mais des garanties furent données à la Belgique pour la
navigation du fleuve et l'écoulement des eaux des Flandres. Pour la
Belgique, il y avait là, comme dans toute transaction, une part de
sacrifices et une part d'avantages, et l'on pouvait en recevoir une
impression différente suivant qu'on s'appliquait à considérer les uns
ou les autres. Toutefois, à faire la balance et eu égard à la
situation, les avantages l'emportaient. Il en était un, d'ailleurs, le
plus considérable de tous, qui, sans être stipulé dans l'acte, en
était la conséquence immédiate: le soir même de la signature, Léopold
déclara officiellement qu'il acceptait la couronne, à une condition
cependant: c'était que le congrès de Bruxelles ratifiât l'adhésion
donnée par les deux commissaires belges. «Aussitôt que le congrès aura
adopté les articles que la Conférence de Londres lui a proposés,
écrivait le prince au Régent, je considérerai les difficultés levées
pour moi, et je pourrai me rendre immédiatement en Belgique... Puisse
la décision du congrès compléter l'indépendance de sa patrie et par là
me fournir les moyens de contribuer à sa prospérité avec le dévouement
le plus vrai!»
L'instant était solennel pour la Belgique. Son intérêt était de donner
son adhésion. Mais il fallait compter avec la surexcitation extrême
des esprits, avec le trouble et les prétentions révolutionnaires, et
l'on put croire un moment que tout serait rejeté. À peine connus, en
effet, les Dix-huit articles soulevèrent une clameur indignée. Les
accepter, s'écriait-on, serait une trahison envers les territoires
abandonnés. Presque tous les journaux tenaient ce langage. Les
factieux, les anarchistes, en rapport avec les radicaux français qui
les encourageaient, exploitaient la douleur des uns et la colère des
autres. Des émeutes éclataient sur divers points, et le congrès était
menacé d'une insurrection générale, s'il cédait. Telle était
l'intimidation produite par ces violences que le ministère se borna à
soumettre le traité aux représentants de la nation, sans oser en
demander l'adoption, et que l'on était à se demander si quelqu'un
oserait la proposer. Ce fut dans ces conditions que le débat s'ouvrit,
le 1er juillet. L'opposition y éclata tout de suite avec un extrême
emportement. M. Ch. de Brouckère, naguère ministre des finances et
député du Limbourg, somma le gouvernement d'exprimer un avis: «Si le
ministre des relations extérieures, dit-il, ne prend pas de
conclusions, je considérerai ce refus comme une défection complète du
cabinet; si, au contraire, il a envie de nous faire adopter les
Dix-huit articles, je dirai qu'il trahit le pays, car je considère
l'acceptation des protocoles comme une trahison qui n'est propre qu'à
arrêter l'élan du pays, à lui faire perdre son indépendance et à
étouffer la liberté dans toute l'Europe.» Le ministre, M. Lebeau,
répondit avec embarras qu'il n'avait pas le droit de faire une
proposition, les négociations ayant dépassé les limites que le congrès
avait tracées; le gouvernement avait reçu des préliminaires de paix
qui ne formaient pas un protocole; si c'eût été un protocole, le
ministre l'aurait renvoyé; mais il n'avait pas voulu assumer sur lui
une immense responsabilité, en interceptant un document qui renfermait
les propositions de la Conférence. «C'est sur ce document, non
sollicité par le ministère, que vous aurez à discuter, ajouta M.
Lebeau; je n'ai rien à dire à cet égard comme ministre; comme député,
quand le moment sera venu de me prononcer, je ne reculerai pas.» Une
telle attitude n'était pas de nature à faire baisser le ton de
l'attaque. On apportait à la tribune de brûlants réquisitoires contre
la diplomatie européenne, accusée d'abandonner partout, en Pologne, en
Italie, la cause des peuples, et l'on concluait ainsi: «La guerre
générale donc, s'il faut en passer par là! Ce sera le réveil des
peuples et le signal de leur émancipation!» La foule, qui se pressait
aux abords du palais et débordait dans les tribunes, ne se gênait pas
pour prendre part elle-même à la délibération, sifflant, invectivant,
menaçant les partisans du traité, soutenant, excitant les adversaires
par ses acclamations frénétiques. On se fût cru reporté en France, à
quelque scène de la Législative ou de la Convention. Dans les premiers
jours, il sembla que les violents auraient le dessus; mais leurs excès
même provoquèrent une réaction. Les gens modérés retrouvèrent peu à
peu le courage de leur opinion. «On a demandé, dit un député de Mons,
M. Van Snick, quel serait celui d'entre nous qui oserait assumer la
responsabilité de proposer l'adoption des Dix-huit articles. Eh bien!
messieurs, c'est moi. En le faisant, je crois agir en bon citoyen, ma
conscience est tranquille.» Plusieurs autres suivirent cet exemple,
malgré les huées des tribunes. Enfin, le ministre des relations
extérieures se décida à prendre une attitude plus ferme, et il
défendit le traité dans un discours habile, sensé, puissant. Quand, le
9 juillet, après neuf jours d'orageux débats, le moment vint de
procéder au vote, il se trouva 126 voix contre 70 pour adopter les
préliminaires de paix. La Belgique avait échappé à un des plus grands
périls qu'elle eût encore courus.
La condition posée par Léopold était remplie, et il semblait que rien
ne l'empêchât plus de prendre possession du trône. Un point cependant
restait encore obscur. Pendant les négociations qui avaient précédé
les Dix-huit articles, les puissances, ne discutant qu'avec les
Belges, avaient oublié ou négligé complétement la Hollande, et
celle-ci n'avait pas eu occasion de donner son avis sur les
modifications apportées aux bases de partage qu'elle avait
précédemment acceptées. Ce fut seulement quand tout était fini que le
plénipotentiaire autrichien se rendit à la Haye pour y communiquer ces
modifications, les présentant d'ailleurs comme absolument
insignifiantes. Le roi des Pays-Bas en jugerait-il ainsi? On conçoit
que Léopold s'en préoccupât: aussi, le 12 juillet, en recevant les
représentants des cinq cours, il leur posa cette question: «Si je me
rends en Belgique, la volonté des grandes puissances est-elle de me
reconnaître, sans attendre l'adhésion du roi de Hollande?--Oui, quand
même, répondit le représentant de la Russie, et s'il la refuse, nous
trouverons le moyen de le contraindre.» Ayant dès lors toutes les
satisfactions qu'il désirait, le Roi élu mit ordre à ses affaires
personnelles et annonça son départ pour le 16 juillet. Sur ces
entrefaites, arriva de la Haye une protestation formelle contre l'acte
du 26 juin. Les arguments développés dans le congrès de Bruxelles pour
y faire accepter les Dix-huit articles, avaient convaincu le roi des
Pays-Bas que ces mêmes articles lui étaient très-désavantageux, et
c'était à son tour maintenant de se plaindre que les puissances
l'eussent sacrifié. La note du gouvernement hollandais, datée du 12
juillet, faisait remarquer que «la conservation de la paix ne
dépendait pas uniquement de la coopération de la Belgique, et qu'il
n'y aurait rien de gagné quand on aurait déplacé la question de
Bruxelles à la Haye». Elle rappelait ensuite que la Conférence avait
mis pour condition à la reconnaissance d'un roi des Belges, qu'il
accepterait, sans aucune restriction, les arrangements des protocoles
du 20 et du 26 janvier, et se terminait ainsi: «D'après cette
déclaration, devenue un engagement envers le Roi par suite de son
acceptation des bases de séparation consignées au protocole, Sa
Majesté, dans le cas où un prince, appelé à la souveraineté de la
Belgique, l'accepterait et en prendrait possession sans avoir accepté
préalablement lesdits arrangements, ne pourrait considérer ce prince
que comme placé, par cela seul, dans une attitude hostile envers elle
et comme son ennemi.» C'était une menace formelle. Léopold s'aperçut
tout de suite qu'elle embarrassait fort les trois puissances de l'Est,
que celles-ci ne croyaient pas possible de ne tenir aucun compte d'une
telle protestation, et qu'il ne devait plus s'attendre à être reconnu
immédiatement par elles, comme l'ambassadeur de Russie venait de lui
en donner un peu légèrement l'assurance. Mais il savait aussi que ces
trois puissances n'oseraient faire aucun acte d'hostilité effective,
en face de la France et de l'Angleterre unies. Quant à la Hollande, il
ne la supposait pas capable de se mettre seule en mouvement.
D'ailleurs, s'il était bon de tout prévoir, il fallait aussi savoir
risquer un peu. Une changea donc rien à ses résolutions, et, le 16
juillet, comme il l'avait annoncé, il s'embarquait à Douvres. Son
arrivée en Belgique fut une fête. Dans les campagnes, dans les villes,
l'enthousiasme était au comble. Un peuple tout entier saluait et
acclamait le Roi de qui il attendait la fin du provisoire, le remède à
l'anarchie et l'affermissement de l'indépendance nationale. Le 21
juillet, en présence du congrès, après que Léopold eût prêté serment,
le président lui dit: «Sire, montez au trône.» Et tandis que les
villes s'illuminaient, que les coeurs étaient tout à la joie et à la
confiance, le nouveau souverain prit d'une main ferme et sûre la
direction de son jeune royaume.
Si l'on était joyeux à Bruxelles, on pouvait être satisfait à Paris,
et Casimir Périer s'y faisait honneur d'avoir «assuré à la Belgique
l'indépendance et la nationalité». En effet, les dangers qui, à la fin
de la précédente administration, menaçaient de ce côté la paix de
l'Europe et l'existence du nouvel État, semblaient heureusement
écartés; le traité des Dix-huit articles et l'inauguration de la
royauté belge paraissaient avoir mis le sceau définitif à l'oeuvre
que, dès le début, nous nous étions proposée. Sans doute, le prince
qui prenait possession de la couronne ne pouvait être présenté comme
le client particulier et exclusif de la France; nous l'avions accepté
plutôt que proposé, et notre allié d'outre-Manche avait eu dans ce
choix une part d'action plus considérable que la nôtre. Mais s'il
manquait par là quelque satisfaction à notre amour-propre, nos
légitimes intérêts n'en étaient pas moins pleinement garantis. Nous
savions que le nouveau Roi se proposait d'être notre ami, bien plus,
que son désir était d'entrer dans notre famille royale. De nombreux et
récents témoignages venaient d'être encore donnés, soit par lui, soit
par ceux qui avaient qualité pour parler en son nom, de ses sentiments
envers la France. Le 30 juin, M. Van de Weyer rendait compte au
congrès, en comité secret, des déclarations faites par Léopold à
Londres, dans les conversations avec les délégués belges: entre autres
déclarations, le prince avait dit «que ses relations personnelles lui
donneraient les moyens de resserrer ses liens avec la France», et il
avait ajouté «que s'il se croyait hostile à la France, il renoncerait
à la couronne». Quelques jours plus tard, le 5 juillet, dans le débat
relatif aux Dix-huit articles, le ministre des relations extérieures
s'était exprimé ainsi: «Il est des choses que je ne peux pas dire ici;
mais le prince de Saxe-Cobourg professe une haute estime pour la
France; des liens d'amitié l'unissent au prince qui règne chez nos
voisins; ces liens peuvent être resserrés. Les convenances m'empêchent
d'en dire davantage.» Enfin, dans le discours solennel par lequel
Léopold exposa ses vues en prenant possession du trône, la France fut
le seul pays étranger dont il prononça le nom. «J'ai été, dit-il,
accueilli avec une extrême bienveillance dans la partie du territoire
français que j'ai traversée, et j'ai cru voir dans ces démonstrations,
auxquelles j'attache un haut prix, le présage heureux des relations de
confiance et d'amitié qui doivent exister entre les deux pays.» Cela
n'empêcha pas, il est vrai, notre opposition de trouver dans le choix
du roi des Belges prétexte à de nouvelles déclamations, et le général
Lamarque apporta à la tribune de la Chambre des députés ces
prédictions désespérées qu'on ne peut plus relire aujourd'hui sans
sourire: «Ministres imprudents, les leçons du passé ne sont donc rien
pour vous? Ne savez-vous pas que trois cents ans de guerre et de
calamités furent la suite de l'abandon de la Guyenne à l'Angleterre?
Les noms de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt sont-ils effacés de votre
mémoire? Croyez-vous que, placé à Bruxelles, un prince anglais ne soit
pas plus dangereux pour Paris que lorsque, dans le treizième siècle,
il régnait à Bordeaux? Ah! des torrents de sang anglais et français
couleront peut-être un jour, pour effacer la faute que vous commettez
en ce moment!»