II

En Italie, au moment où Casimir Périer prenait le pouvoir,

l'intervention autrichienne était un fait accompli à Modène et à

Parme[556]. Dans les États de l'Église, elle n'était encore qu'une

menace, menace que notre diplomatie avait grand désir, mais au fond

peu d'espoir d'écarter[557]. Aussi le nouveau cabinet dut-il, sans un

jour de retard, se demander ce qu'il ferait au cas où cette

intervention se produirait. La guerre devant laquelle M. Laffitte

lui-même avait reculé, Périer ne songeait pas plus que son

prédécesseur à en courir les risques. Seulement, plus conséquent, il

voulut tout de suite mettre le langage public du gouvernement en

accord avec ce que devait être sa conduite. Sous le cabinet précédent,

l'embarras et le péril étaient venus de ce que, pour capter les

applaudissements de la gauche, les ministres avaient fait à la tribune

des déclarations trop absolues sur la non-intervention: par là, ils

avaient inquiété les puissances, trompé les Italiens, et s'étaient

exposés à se faire accuser plus tard de défaillance ou de mauvaise

foi. Le premier soin de Casimir Périer, en développant son programme,

le 18 mars, fut de répudier ces généralités et de préciser les

restrictions avec lesquelles il entendait accepter le nouveau

principe: «Ce principe a été posé: nous l'adoptons... Est-ce à dire

que nous nous engageons à porter nos armes partout où il ne sera pas

respecté? Messieurs, ce serait une intervention d'un autre genre; ce

serait renouveler les prétentions de la Sainte-Alliance; ce serait

tomber dans la chimérique ambition de tous ceux qui ont voulu

soumettre l'Europe au joug d'une seule idée et réaliser la monarchie

universelle. Ainsi entendu, le principe de non-intervention servirait

de masque à l'esprit de conquête. Nous soutiendrons ce principe en

tout lieu, par la voie des négociations. Mais l'intérêt et la dignité

de la France pourraient seuls nous faire prendre les armes. Nous ne

concédons à aucun peuple le droit de nous forcer à combattre pour sa

cause, et le sang des Français n'appartient qu'à la France.» En outre,

craignant que le maintien au ministère des affaires étrangères du

général Sébastiani, naguère collègue de M. Laffitte et plus ou moins

compromis dans les déclarations d'alors, ne donnât lieu à quelque

équivoque, il exigea que le général répétât après lui, sur le principe

de non-intervention, ce qu'il venait de dire lui-même.

[Note 556: Voir, pour le commencement des affaires d'Italie, ch. V, §

III.]

[Note 557: Dépêches du général Sébastiani à M. de Sainte-Aulaire et à

M. de Barante, en date du 14, du 15 et du 21 mars 1831. (_Documents

inédits._)]

À peine avait-il eu le temps de prendre cette précaution qu'arriva à

Paris la nouvelle de l'entrée des troupes autrichiennes dans Bologne.

Elles avaient occupé cette ville, le 21 mars, «sans même avoir chargé

leurs armes», écrivait M. de Metternich, et se disposaient à soumettre

les autres provinces insurgées, où elles ne devaient pas rencontrer

plus de résistance. Si prévue que fût cette intervention, l'émotion

fut grande en France. À entendre les «patriotes», nous étions bravés,

nous recevions, à la face de l'Europe, quelque chose comme l'affront

d'un démenti; on ajoutait que notre parole avait été donnée aux

révolutionnaires italiens, et que nous ne pouvions y manquer sans

déshonneur. Les violents parlaient haut; les modérés eux-mêmes étaient

étourdis et ébranlés. Dans ce trouble, M. Laffitte, en dépit de ses

volontés pacifiques, se fût probablement laissé aller au courant:

Casimir Périer y résista hautement. Il se prononça pour la paix, mais

avec ce je ne sais quoi de décidé qui donnait chez lui un air de

hardiesse et de fierté même à la prudence. Son refus de prendre les

armes apparaissait à l'opinion et aux cabinets étrangers, non plus

comme l'hésitation et la défaillance d'un gouvernement qui reculait

devant ses propres menaces, mais comme la fermeté d'un gouvernement

qui avait résolu la paix et qui l'imposait autour de lui[558].

[Note 558: Dès le 26 mars, M. de Barante constatait cette impression

dans les cabinets étrangers. (_Documents inédits._)]

Soucieux non-seulement du repos, mais aussi de l'honneur du pays,

Casimir Périer protesta aussitôt contre toute allégation que la France

eût engagé sa parole aux insurgés. Aux clameurs de l'opposition qui

parlait de «promesses» faites, et qui s'écriait avec le général

Lamarque: «Au delà des Alpes, la foi française et la foi punique sont

désormais synonymes!» il répondit, dans la séance du 30 mars: «Il n'y

a de promesses que les traités. Des secours ont été promis. Par qui? À

qui? À l'insurrection? Jamais, jamais par le gouvernement. Si

quelqu'un a parlé au nom et à l'insu de la France, il est de son

devoir d'accepter la responsabilité de ses promesses, en le déclarant.

Le principe de non-intervention, proclamé à cette tribune, n'était pas

une protection offerte ou accordée aux peuples qui s'insurgent contre

leur gouvernement; c'était une garantie donnée aux intérêts bien

entendus du pays, et aucun peuple étranger n'a le droit d'en réclamer

l'application en sa faveur.» Casimir Périer voulait convaincre

non-seulement la France, mais aussi l'Europe, de notre non-complicité

avec les insurgés d'Italie. Ceux-ci n'avaient pas eu une fin

brillante; réfugiés en dernier lieu à Ancône, ils n'avaient pas même

attendu d'apercevoir les uniformes autrichiens, pour capituler et se

disperser prudemment[559]; seulement, en succombant, ils avaient

publié un manifeste, sorte d'_ultima verba_, où ils déclaraient ne

s'être soulevés que sur les encouragements et les promesses de la

France, et tâchaient d'imputer à son abandon la responsabilité et

l'humiliation de leur déroute. Aussitôt que ce document fut connu à

Paris, le gouvernement adressa à ses agents diplomatiques une

circulaire, leur «recommandant de saisir toutes les occasions de

repousser par les dénégations les plus formelles cette odieuse

calomnie[560]».

[Note 559: Parmi ces fugitifs se trouvait le fils de l'un des frères

de Napoléon Ier, de l'ex-roi Louis. Ce jeune prince était venu

chercher fortune avec son frère aîné dans les rangs des insurgés. Son

frère, atteint d'une fluxion de poitrine, mourut à Forli; quant à lui,

il s'échappa déguisé d'Ancône. Tel fut le début politique de celui qui

devait être Napoléon III.]

[Note 560: Circulaire du 8 avril. (_Documents inédits._)]

Casimir Périer ne s'en tint pas à cette attitude négative. S'il se

refusait à voir dans le seul fait de l'entrée des Autrichiens à

Bologne un _casus belli_, il ne se dissimulait pas que cette

intervention, faite malgré nous et contre nos idées, portait atteinte

à notre crédit en Italie, à notre importance en Europe. Il en conclut

à la nécessité d'obtenir diplomatiquement quelque acte, quelque

concession qui fût manifestement faite en considération de la France

et qui montrât à tous que l'Autriche rencontrait devant elle, dans la

Péninsule, une puissance capable de limiter son action, de

contre-balancer son influence[561]. Il lui parut que ce résultat

serait atteint, s'il obtenait de l'Autriche la prompte retraite de ses

troupes, du gouvernement romain des mesures de clémence et de réforme.

Ce plan arrêté, Périer en entreprit l'exécution avec promptitude et

énergie. Tout d'abord, estimant avoir droit à l'appui moral de

l'Europe en retour du service qu'il lui rendait, voulant d'ailleurs la

constituer solennellement témoin des démarches qu'il allait faire, il

convoqua, le 27 mars, les ambassadeurs étrangers et leur déclara que

la guerre serait inévitable, si l'Autriche n'évacuait au plus vite les

Légations, et si elle ne donnait son concours à la conférence qui

devait s'ouvrir à Rome pour rechercher les réformes à accomplir dans

l'administration pontificale[562]. À l'appui de ce langage, il

annonça, le lendemain, à la Chambre, une demande de crédit de 100

millions, et la motiva par l'occupation de Bologne, en termes calculés

pour indiquer sa double volonté de maintenir la paix et d'exiger les

satisfactions dues à la France. Nos agents à l'étranger reçurent

instruction de commenter dans le même sens cette demande de

crédit[563]. Enfin, le 31 mars, il s'adressa directement au

gouvernement autrichien; le général Sébastiani remit au comte Apponyi

une note qui était en réalité l'oeuvre de Périer lui-même[564] et qui

portait le même caractère de mesure et de fermeté que tous les actes

précédents. Le gouvernement français y rappelait d'abord que, dès le

début des troubles, il «s'était empressé de témoigner à la cour de

Rome, par les assurances les plus positives et les plus explicites,

qu'il était décidé à ne pas souffrir le renversement de la

souveraineté du Pape ou le démembrement des États d'une puissance dont

l'existence, l'indépendance et le repos sont d'un si haut intérêt pour

toute la chrétienté»; il rappela aussi la proposition faite à la cour

de Vienne «de se concerter avec la France et avec la cour pontificale,

pour s'efforcer d'opérer par des voies de conciliation la pacification

prompte et durable des pays insurgés». La note ajoutait ensuite: «Le

soussigné ne saurait exprimer combien S. M. le roi des Français

regrette que l'empereur d'Autriche ait cru devoir recourir à l'emploi

de la force. Le regret est d'autant plus vif que les voies de

conciliation n'avaient pas même été tentées. Mais sa juste confiance

dans les intentions pacifiques de Sa Majesté Impériale lui fait encore

espérer qu'en donnant promptement l'ordre de faire évacuer par ses

troupes le territoire du Saint-Siége, elle facilitera l'ouverture des

négociations indispensables dont les bases avaient été convenues entre

les deux cours et dont l'issue favorable, ne saurait être

douteuse[565].»

[Note 561: En cela, le ministre se rencontrait avec les indications

qu'envoyait d'Italie l'un de nos plus clairvoyants agents, M. de

Barante. Ce dernier, dès le 19 mars, rappelait que nous avions

«beaucoup à regagner dans l'opinion des gouvernements et des peuples,

et qu'il nous fallait chercher à l'intervention autrichienne un

dénoûment et une issue où apparussent notre influence et notre force».

Le 29 mars, il revenait sur l'obligation pour la France de «produire

une preuve quelconque de son influence en Italie». «Si le ministère,

ajoutait-il, peut fermer la bouche à ses adversaires en leur montrant

à la fois la paix conservée et la France ayant amené l'Autriche à

telle concession qui lui déplaise et constate notre puissance, tout se

trouvera concilié. On évitera une guerre terrible; on aura montré la

force et le crédit de la France...» Enfin il répétait, le 3 avril: «Je

continue à tenir pour certain que, si rien ne marque la force et la

volonté de la France dans les arrangements de l'Italie, nous subirons

le décri le plus universel.» (_Documents inédits._)]

[Note 562: Dépêche de M. de Werther, du 27 mars. (HILLEBRAND,

_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. Ier, p. 219.)]

[Note 563: _Documents inédits._]

[Note 564: Les ambassadeurs étrangers, qui se méfiaient du général

Sébastiani à cause des souvenirs du ministère précédent, et qui lui

reprochaient d'être «malveillant et roide», avaient «appelé

l'attention du président du conseil sur la nécessité de surveiller la

rédaction de la note que le ministre des affaires étrangères se

disposait à adresser à l'ambassadeur d'Autriche».(HILLEBRAND,

_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 219.)]

[Note 565: _Documents inédits._]

L'attitude si nette, si une, si franche, du nouveau cabinet français

obtint ce double résultat, que le ministère précédent n'avait jamais

atteint, d'inspirer confiance à l'Europe et de lui en imposer. Au

sortir de la conférence du 27 mars, l'ambassadeur de Prusse ne

tarissait pas sur «la loyauté, l'énergie, la modération du caractère

de M. Périer», et il pressait son gouvernement d'appuyer à Vienne les

demandes du cabinet des Tuileries, ce qui fut aussitôt fait[566].

L'ambassadeur de Russie à Paris, M. Pozzo di Borgo, faisait également

recommander au chancelier autrichien «d'être bien coulant avec le

gouvernement français[567]». De Turin, M. de Barante écrivait, le 4

avril: «J'ai pu juger avec satisfaction des heureux effets qu'opèrent

au dehors la situation ferme et le langage de franchise de notre

ministère. Nous nous trouvons ainsi placés sur un bien meilleur

terrain. Plus de propagande à nous imputer, plus de réticences sur

notre état intérieur. Nous pouvons parler de la guerre et nous faire

écouter au nom de l'intérêt général de l'Italie et de la balance de

l'Europe.» Et il ajoutait, le lendemain: «Maintenant ce qui vient du

gouvernement français est accueilli avec considération et confiance;

les soupçons injurieux que je démêlais auparavant, et que l'on a

avoués depuis, ne me semblent plus exister[568].»

[Note 566: Dépêches de M. de Werther et de M. Ancillon. (_Hillebrand_,

_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 219.)]

[Note 567: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 133.]

[Note 568: Dépêches de M. de Barante. (_Documents inédits._)]

Loin donc d'être encouragée par l'Europe à nous braver, l'Autriche se

voyait pressée d'être conciliante. D'elle-même elle y était portée.

Elle avait cru nécessaire d'intervenir, mais elle n'attendait pas sans

un certain tremblement l'effet que sa démarche produirait en France.

Les explications que, dès la première heure, M. de Metternich avait

données à Vienne ou envoyées à Paris, avaient témoigné d'un grand

désir de nous rassurer et de nous calmer. Sa réponse officielle à la

note du 31 mars fut satisfaisante. Elle promettait une prompte

évacuation; les documents qui y étaient joints constataient que, dès

le 26 mars, l'ordre avait été envoyé au commandant de l'armée

autrichienne de prolonger le moins possible l'occupation; il devait

retirer immédiatement le gros des troupes, en ne laissant que de

faibles détachements à Ancône et à Bologne; les commandants de ces

petites garnisons seraient munis d'ordres de service les soumettant à

la direction de l'ambassadeur d'Autriche à Rome; celui-ci serait

chargé de fixer, de concert avec le cardinal secrétaire d'État et avec

l'ambassadeur de France, l'époque où aurait lieu l'évacuation

complète. Le cabinet de Vienne acceptait aussi avec empressement la

proposition d'ouvrir une conférence à Rome, et il faisait communiquer

au gouvernement français les instructions envoyées au comte de Lutzow,

ambassadeur d'Autriche près le Saint-Siége. Il était prescrit à cet

ambassadeur de prévenir par toutes sortes d'égards et de marques de

confiance M. de Sainte-Aulaire, et de seconder ses démarches pour

obtenir des réformes. «Nous avons l'espoir, ajoutait le chancelier

dans sa lettre à M. de Lutzow, que vos efforts, réunis à ceux de

l'ambassadeur de France, obtiendront sans de grandes difficultés, du

Saint-Siége, ce que nous lui demandons pour son bien. Nous regarderons

ce succès comme la récompense du secours que Sa Majesté Impériale a

prêté à Sa Sainteté, et nous n'en ambitionnons pas d'autre[569].»

[Note 569: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi

_Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 130 à 132.]

L'adhésion, en apparence si complète, si zélée, du cabinet de Vienne à

la proposition de conférence, était un premier succès pour la

diplomatie française. L'effet en fut de transférer à Rome le siége

principal des négociations[570]. Notre cabinet ne voulut pas laisser à

ces négociations le caractère d'un tête-à-tête entre la France et

l'Autriche. Avant qu'elles commençassent, il obtint du cabinet

anglais, avec lequel il avait rétabli l'entente un moment ébranlée à

la fin de la dernière administration, qu'il envoyât un agent pour y

prendre part. L'Autriche, par contre, appela les représentants de la

Prusse et de la Russie. Dès lors la conférence de Rome se trouva

composée comme celle de Londres. Le précédent des affaires belges nous

encourageait à suivre la même méthode. C'était à M. de Sainte-Aulaire,

en sa qualité d'ambassadeur près le Saint-Siége, qu'il appartenait de

jouer à Rome le rôle de M. de Talleyrand à Londres. Il aborda cette

tâche à la fois avec entrain et émotion, sentant vivement, et ce

qu'elle pouvait avoir de grand, et ce qu'elle avait de délicat: «Nous

tous, diplomates en Italie, écrivait-il, dès le 22 mars, à son

collègue et ami M. de Barante, nous sommes déshonorés, si nous ne

parvenons pas à empêcher la guerre[571].»

[Note 570: Pour le récit des négociations qui vont suivre, je me suis

servi principalement des _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_.

C'est le document vraiment décisif en cette matière. Toutes les pièces

que je citerai sans indication de source particulière sont tirées de

ces Mémoires.]

[Note 571: _Documents inédits._]

Les difficultés étaient nombreuses. L'Autriche, demeurée au fond

hostile malgré ses belles paroles, ne voulait pas la guerre sans

doute, mais, heureuse de nos embarras, de nos mortifications, elle ne

se refusait pas le plaisir de les augmenter sous main; si elle se

prêtait par prudence et par nécessité à une délibération commune,

c'était sans goût, sans confiance, sans désir de réussir. Du côté du

gouvernement pontifical, il y avait aussi des obstacles à surmonter.

Grégoire XVI possédait plus les vertus d'un religieux ou la science

d'un théologien que les qualités d'un homme d'État. Dans les affaires

politiques et administratives, il apportait beaucoup de droiture, avec

peu d'ouverture d'esprit et pas du tout d'expérience. Sincèrement,

honnêtement désireux de bien gouverner ses peuples, il sentait

d'instinct la nécessité de grandes réformes, mais n'avait aucune

notion nette de ce qu'elles pourraient être. Par nature et par

habitude d'esprit, il était plutôt en défiance des idées nouvelles.

L'y convertir eût été malaisé: si bon, si doux, si paternel qu'il fût

d'ordinaire avec ceux qu'il recevait, il avait de la dignité et de

l'autorité du pontife un sentiment profond qui ne permettait guère de

discuter avec lui et de modifier les idées qu'il avait pu se faire _a

priori_. Toute pression trop forte, toute tentative de le brusquer, de

le faire marcher autrement qu'à son pas, risquait de se heurter à un

_non possumus_ invincible. Très-différent était le secrétaire d'État,

le cardinal Bernetti. De belle humeur et de bonne mine, aimable,

spirituel, fin, rusé, d'allures plus mondaines qu'ecclésiastiques,

sans cependant rien d'irrégulier dans sa vie[572], il avait acquis,

dans ses missions à l'étranger, plus de connaissance de son temps,

plus d'intelligence de la politique moderne qu'on n'en avait

généralement à Rome. C'est avec lui qu'il eût été le plus facile de

s'entendre. Mais il était loin d'être omnipotent. Grégoire XVI, tout

en lui témoignant amitié et estime, ne lui accordait pas une entière

confiance. Et puis le cardinal avait contre lui les _zelanti_, fort

puissants dans la prélature et le Sacré Collége, non suivis sans

doute, mais ménagés par le Pape. Que ce fût scrupule, routine ou

intérêt personnel au maintien des abus, les _zelanti_ repoussaient

tout changement; réforme leur était synonyme de révolution. Rien ne

leur paraissait plus insupportable que les prétentions de cette

conférence diplomatique, venant «traiter d'eux, chez eux et sans eux»,

et ils avaient en effet assez beau jeu à dénoncer ce spectacle bizarre

de cinq laïques, dont trois hérétiques, intervenant entre le Pape et

ses sujets, et s'ingérant en des matières qui touchaient par tant de

côtés au droit ecclésiastique. Ce qu'ils redoutaient et détestaient

par-dessus tout, c'était l'influence du gouvernement français qu'ils

accusaient, sur le témoignage même du dernier manifeste

insurrectionnel, imprimé à Ancône le 26 mars, d'avoir été

l'instigateur et d'être encore au fond le patron de la révolte.

[Note 572: Il ne consentit qu'assez tard à recevoir le diaconat, et ne

voulut jamais aller au delà.]

M. de Sainte-Aulaire eut tout de suite le sentiment que cette dernière

accusation faisait impression sur beaucoup d'esprits, et que, pour

exercer quelque action à Rome, non-seulement sur le gouvernement

pontifical, mais aussi sur les représentants des autres puissances, il

devait répudier une complicité si compromettante et à laquelle

malheureusement plus d'une apparence avait pu faire croire. Il saisit

donc la première occasion de le faire avec éclat, et, dans une note

adressée, le 15 avril, au cardinal Bernetti, il déclara n'avoir «pu

voir sans un vif ressentiment» les auteurs du manifeste d'Ancône

«aggraver ainsi leur faute par des calomnies aussi contraires à

l'évidence des faits qu'offensantes pour la France». Il rappela «les

preuves d'intérêt et de sollicitude que le gouvernement du Roi

Très-Chrétien avait données au Saint-Père, dès qu'il avait été informé

du soulèvement de la ville de Bologne, et la volonté plusieurs fois

exprimée par Sa Majesté de rester fidèle aux traités qui

garantissaient la souveraineté temporelle du Saint-Siége». Puis,

faisant allusion à la nouvelle, alors répandue, «de l'arrivée d'une

armée française destinée à soutenir une tentative de révolution», il

terminait ainsi: «Le soussigné, non moins explicite sur ce point que

sur les précédents, s'empresse de déclarer que le gouvernement

français ne veut point, ne voudra jamais protéger, dans les États du

Pape, des entreprises aussi coupables qu'insensées, dont l'effet

serait infailliblement d'attirer sur les peuples de nouveaux désastres

et de retarder l'exécution des projets généreux que le Saint-Père a

conçus pour leur bonheur.» C'était à dessein et pour dégager la

politique française des équivoques du ministère précédent, que M. de

Sainte-Aulaire s'était servi des expressions les plus nettes et les

plus fortes. Cette note, aussitôt publiée et traduite dans toutes les

langues, eut un immense retentissement. À Rome, l'effet en fut bon et

fit à notre ambassadeur une situation qui devait profiter à

l'influence française. Mais elle souleva une grande clameur en France,

dans le parti avancé. Les réfugiés italiens dénoncèrent, en termes

injurieux, à la Chambre des députés, «l'effronté menteur, l'être

infâme» qui avait tenu un tel langage. Les journaux firent écho. Les

amis mêmes de M. de Sainte-Aulaire, étourdis de ce tapage, lui

écrivaient qu'il avait été trop loin. Au plus fort d'une émeute

parisienne, dans les premiers jours de mai, une députation des

insurgés vint au Palais-Royal réclamer le rappel de l'ambassadeur à

Rome, affirmant que la tranquillité se rétablirait aussitôt, si

l'opinion publique recevait cette satisfaction. Ni le Roi ni le

président du conseil ne furent un moment tentés de céder à de telles

exigences. Sur le fond des idées, ils ne pouvaient blâmer leur agent,

qui n'avait fait que répéter un démenti déjà formulé dans la

circulaire envoyée, le 8 avril, par le général Sébastiani aux

représentants de la France à l'étranger; toutefois, à la lecture de la

note du 19 avril, ils n'avaient pas été sans éprouver quelque surprise

d'un accent si «papalin», un peu gênés qu'on parlât publiquement, en

leur nom, au chef de l'Église, sur un ton si différent de celui qui

avait alors cours à Paris, dans les rapports du pouvoir civil avec le

clergé[573]. Et puis, s'ils ne voulaient pas soutenir les insurgés,

ils s'inquiétaient de voir malmener si rudement des hommes qui

rencontraient encore beaucoup de sympathies dans l'opinion régnante.

[Note 573: Le général Sébastiani, pressé par M. de Sainte-Aulaire de

s'expliquer sur ce qu'il reprochait à la note du 17 avril, lui

répondit seulement qu'il aurait mieux fait de ne point donner au roi

des Français la qualification de _roi très-chrétien_.]

C'était le premier signe, nous ne dirons pas des divergences de fond,

mais des différences de point de vue qui devaient, au cours de ces

négociations, se manifester plus d'une fois, non sans inconvénient,

entre le ministère et l'ambassadeur. Casimir Périer sans doute était

fort décidé à répudier en Italie toute propagande révolutionnaire; il

s'attachait à regagner la confiance des dynasties locales et leur

offrait l'appui qu'il refusait aux fauteurs d'insurrection[574]; il

comprenait même les raisons d'ordre supérieur qui l'obligeaient à

protéger avec plus de soin encore contre toute atteinte le domaine

temporel du Saint-Siége, garantie de son indépendance spirituelle[575].

Toutefois, si éveillée que fût à ce sujet sa sollicitude, il était une

préoccupation qui l'emportait sur toutes les autres dans son esprit,

c'était celle de la lutte où il était engagé, dans son propre pays,

contre le parti révolutionnaire. Précisément au moment où s'ouvraient

les négociations de Rome, cette lutte entrait dans une phase critique et

décisive; des élections générales se préparaient en France, et l'issue

en semblait fort incertaine. Le ministre était dès lors amené à

envisager principalement les négociations sous le rapport des avantages

qu'il pouvait en retirer pour sa bataille électorale; il y cherchait des

résultats immédiats qui frappassent l'opinion, répondissent aux idées

régnantes, flattassent l'amour-propre et même les préjugés nationaux.

Que, pour atteindre ce but, il fallût traiter sans ménagement le

gouvernement pontifical, l'exposer à certains risques, ne pas observer

exactement la justice distributive entre le Pape et ses adversaires, on

ne paraissait pas s'en inquiéter beaucoup à Paris; ou du moins on

estimait que ces inconvénients étaient peu de chose à côté de ceux qu'il

fallait prévenir en France. Ce que Casimir Périer avait conscience de

défendre, ce à quoi il croyait juste de tout subordonner, ce n'était pas

l'intérêt mesquinement égoïste d'un cabinet, c'était l'existence de la

monarchie, la sécurité de la société, la paix du monde. Cette partie

perdue, que fût devenu le gouvernement pontifical lui-même? L'Europe

entière, frappée de la grandeur de l'enjeu, assistait attentive,

anxieuse, aux préliminaires de ces élections où elle se sentait presque

autant intéressée que la France elle-même. M. de Sainte-Aulaire voyait

les choses un peu autrement. Il comprenait sans doute l'importance du

combat livré par Casimir Périer, et était résolu à tout faire pour

l'aider à vaincre; mais, vivant et agissant à Rome, il attachait à

l'oeuvre qui y était entreprise sous sa responsabilité directe plus

d'importance que ceux qui la considéraient de loin; il avait plus de

souci qu'elle fût en elle-même équitable, solide, efficace. Ce n'était

pas seulement chez lui calcul de politique; c'était aussi question de

sentiment. Ce libéral, demeuré chrétien, n'avait pu fréquenter le Pape

sans éprouver à son égard une sollicitude respectueuse et attendrie que

l'on eût eu peine à retrouver dans le Paris de 1830. De plus, ayant vu

de près ce qu'il appelait «la mort ignominieuse de la révolution

romaine[576]», cette piteuse déroute succédant si promptement à tant

d'arrogante violence, il ressentait à l'égard des insurgés un mépris

sévère, contrastant avec la complaisance indulgente de l'opinion

française.

[Note 574: Ainsi faisait-il notamment avec le Piémont, dans lequel il

voyait l'allié naturel de la France. Le 6 avril 1831, au moment où

l'état de santé du roi de Sardaigne faisait prévoir l'avénement

très-prochain du prince de Carignan, le futur Charles-Albert, le

général Sébastiani écrivait à notre ambassadeur à Turin: «Le Roi a

pensé qu'il était à propos que vous ne perdissiez pas un moment pour

chercher à vous mettre en rapport avec M. le prince de Carignan et

pour travailler à établir sur des bases aussi favorables que possible

les relations qui doivent exister entre la France et la Sardaigne,

lorsqu'il sera monté sur le trône. Vous lui développerez les principes

de notre politique à l'égard de l'Italie; vous lui direz qu'elle a

pour unique but le repos et l'indépendance des États qui composent

cette péninsule, que les princes qui les gouvernent peuvent compter

sur nous pour les aider à assurer à leurs peuples ce double bienfait,

que la Sardaigne particulièrement, plus rapprochée de nous et par là

même plus en mesure de ressentir les effets de notre bienveillance,

n'invoquera jamais en vain notre appui; vous ajouterez que nous n'y

mettons aucune condition, et que la seule chose que nous demandions

aux gouvernements italiens, parce qu'elle est également conforme à nos

intérêts et aux leurs, c'est d'être indépendants et prospères, c'est

de préserver leurs États, par une sage politique, des troubles et des

bouleversements qui peuvent seuls compromettre la liberté et le

bonheur de l'Italie.» Le ministre français revenait avec plus

d'étendue encore sur les mêmes idées dans une dépêche du 30 mai 1831;

il y déclarait notamment «repousser de tous ses voeux le succès des

tentatives révolutionnaires qui auraient pour but de porter encore une

fois le trouble dans cette péninsule». (_Documents inédits._)]

[Note 575: Voir son discours du 7 mars 1832.--Le 13 août 1831, un

autre membre du cabinet, M. de Montalivet, insistait également sur

l'intérêt capital qu'avait la France au maintien du pouvoir temporel.

Énumérant les conséquences qu'aurait son renversement, il terminait

ainsi: «Enfin, messieurs, ce serait, en dernière analyse, donner le

Pape à l'une des capitales de l'Europe catholique, à l'exclusion de la

nôtre.» Les mêmes idées étaient alors soutenues par ceux qui

secondaient M. Casimir Périer, par exemple par M. Guizot, dans son

discours du 20 septembre 1831, et par M. Thiers, dans sa brochure sur

la _Monarchie de 1830_.]

[Note 576: M. de Sainte-Aulaire écrivait au général Sébastiani: «C'est

une issue ridicule et honteuse, que celle de cette révolution romaine

dans l'intérêt de laquelle on voulait armer l'Europe; elle est morte

ignominieusement, et il y aurait mauvaise grâce à en porter le

deuil.»]

Sous l'empire des préoccupations que nous venons d'indiquer, le

gouvernement français avait ainsi formulé les exigences qu'il

chargeait son ambassadeur de faire prévaloir à Rome: 1º évacuation

complète et immédiate de l'État romain par les troupes autrichiennes;

2º amnistie pleine et entière en faveur de toutes les personnes

compromises dans la révolution; 3º réformes qui soient de nature à

satisfaire l'opinion libérale en France et qui assurent aux provinces

insurgées un régime «se rapprochant autant que possible des formes du

gouvernement représentatif».

L'amnistie fut la première question soulevée. Les insurgés, malgré

leur peu glorieux échec, étaient demeurés populaires en France, et

d'ailleurs notre gouvernement, bien que répudiant toute solidarité

avec eux, croyait son honneur et son humanité engagés à préserver

contre des rigueurs même légitimes des hommes qui avaient pu se croire

encouragés par nous. La Conférence se prêta facilement à appuyer nos

conseils de clémence. Ce fut d'abord sans succès. Les _zelanti_

prirent les devants et arrachèrent au Pape, le 15 avril, un premier

édit qui, tout en se terminant par le mot de «pardon», faisait grand

étalage d'inquisition et de sévérité. Mais, sur les instances des

ambassadeurs, un nouvel édit fut rendu, le 30, qui revisait le premier

et faisait cette fois une large part à la clémence: très-peu

d'exceptions étaient maintenues à l'amnistie; quant aux émigrés, on

les astreignait seulement à demander, pour rentrer, une autorisation

qui devait leur être accordée facilement. Par malheur, la rédaction

semblait calculée en vue de masquer cette clémence, au lieu de la

mettre en relief. Les amis des révolutionnaires italiens en

profitèrent pour persuader au public français, déjà très-excité contre

le premier édit, que le second ne valait pas mieux et qu'une réaction

cruelle sévissait à Rome. Le cabinet de Paris, fort ennuyé du

mécontentement de l'opinion, s'en prit au gouvernement pontifical

qu'il menaça même un moment d'une rupture diplomatique. Pauvre

gouvernement pontifical! La vérité était qu'au lendemain d'une

insurrection vaincue, il n'avait pas un seul détenu dans ses prisons.

Instruit de la réalité des faits par M. de Sainte-Aulaire, notre

ministre le prit sur un ton moins irrité; mais, toujours plus

préoccupé de l'effet produit à Paris que des réalités obtenues à Rome,

il insista pour de nouvelles concessions. «Je conviens, écrivait le

général Sébastiani à son ambassadeur, que relativement à l'amnistie,

il reste, quant au fond, peu de chose à désirer du gouvernement

romain... Nous reconnaissons avec vous que la sévérité de l'acte du 30

avril est bien plus apparente que réelle... Mais les formes sont

précisément ce qui frappe la multitude. En dépit de la réalité des

faits, tant que l'édit du 30 avril n'aura pas été modifié, on restera

généralement convaincu que Rome est un théâtre de proscription, et que

la France a fait d'inutiles efforts pour sauver les proscrits... Au

moment des élections générales, on ne saurait trop éviter tout ce qui

peut choquer l'opinion.» Devant ces nouvelles exigences, le premier

mouvement du cardinal Bernetti fut de se révolter: à la menace d'une

rupture diplomatique, il se laissa même aller à répondre «qu'il

verrait avec regret partir le comte de Sainte-Aulaire, mais qu'il

souhaiterait de grand coeur bon voyage à l'ambassadeur de France».

Toutefois, sous l'action du diplomate français qu'il devinait n'être

qu'à regret l'instrument de cette pression morale, le cardinal se

calma bientôt et finit par céder: il adressa, le 3 juin, à notre

ambassadeur, une note interprétative de l'édit du 30 avril; il y

déclarait qu'aucune confiscation ou amende ne serait prononcée et

promettait que des passe-ports seraient accordés sans information à

tous les émigrés dont le gouvernement français appuierait la demande.

Le cabinet de Paris était, à peu de chose près, arrivé à ses fins.

Avait-il lieu d'être bien fier de ce premier succès?

En même temps qu'il avait pressé l'octroi d'une amnistie, M. de

Sainte-Aulaire n'avait pas manqué de réclamer le retrait des troupes

autrichiennes. De tous les résultats qu'il était chargé de poursuivre,

c'était celui qui tenait le plus au coeur de nos ministres, parce que

c'était celui qui leur paraissait devoir le mieux prouver au public

français l'efficacité de leur politique de paix. Dès le 8 avril, le

général Sébastiani écrivait à son ambassadeur: «La prompte retraite de

l'armée autrichienne intéresse directement la dignité de la France;

vous ne devez rien épargner pour l'obtenir.» Et il répétait, quelques

jours après: «Le principal intérêt de la France dans cette affaire,

celui qui efface à nos yeux tous les autres et que nous ne pouvons

sacrifier à aucune considération, est d'obtenir la retraite des

troupes impériales.» Mais ce qui paraissait si simple, à considérer de

Paris les convenances de la politique française, l'était beaucoup

moins, quand on considérait de Rome la situation du gouvernement

pontifical. Une question, en effet, se posait tout de suite:

l'évacuation ne serait-elle pas le signal d'une nouvelle insurrection?

Aux premières ouvertures de notre ambassadeur, le plénipotentiaire

autrichien répondit fort habilement: «Nous ne demandons qu'à nous en

aller; mais n'étant venus que sur l'appel du Pape, il convient d'abord

de lui demander son avis.» Et le Pape consulté de dire aussitôt: «Pour

Dieu! ne vous en allez pas; je n'ai pas un soldat, pas un écu, et la

révolte est imminente.» Tous les membres de la Conférence, y compris

même l'agent anglais, déclarèrent alors à notre ambassadeur

«qu'insister sur la retraite immédiate des troupes impériales, c'était

faire trop beau jeu aux révolutionnaires et encourir une

responsabilité terrible qu'ils ne consentaient point à partager avec

le représentant de la France».

La situation était difficile pour M. de Sainte-Aulaire. Moins que tout

autre, il était insensible aux dangers auxquels l'évacuation pourrait

exposer le gouvernement pontifical. D'autre art, il était convaincu

que l'Europe entière et le Pape lui-même courraient un danger beaucoup

plus certain et plus grand si le ministère Périer était acculé à

déclarer la guerre à l'Autriche, ou si, ne le faisant pas, il était

renversé par des électeurs mécontents de ne l'avoir pas vu mieux

sauvegarder, en Italie, l'amour-propre et l'influence de la France.

Ému, mais non découragé, il se mit bravement à l'oeuvre. Parmi les

arguments qu'on lui envoyait de Paris, il fit son choix et prit tout

d'abord le parti de ne pas parler du principe de non-intervention. Dès

le 22 mars, au début de son ambassade, il avait écrit à M. de Barante:

«Je ne prononce plus le mot de non-intervention; j'ai trouvé que le

prétendu principe ne souffrait pas cinq minutes de discussion.» Il

préféra invoquer les promesses faites par l'Autriche, l'équilibre

européen, l'intérêt de ne pas mettre la paix en péril. Au cardinal

Bernetti, il déclara ne pas se porter défenseur des nouvelles

théories, mais «s'en tenir à la vieille et légitime politique de la

France qui, aujourd'hui, comme par le passé, nous prescrit de veiller

sur l'Italie et de nous opposer à l'occupation de l'État de l'Église

par les troupes autrichiennes». Et il ajoutait: «La France, puissance

catholique, a besoin que le Saint-Siége soit indépendant; et que

devient cette indépendance si le Pape est gardé par des baïonnettes

étrangères? En m'envoyant ici, monseigneur, le Roi m'a confié deux

grands intérêts: la défense de la souveraineté du Pape et la

conservation de la paix de l'Europe. Quant au premier chef, mettez-moi

à l'épreuve, et vous verrez si j'hésite à vous servir envers et contre

tous. Quant à la paix de l'Europe, elle peut dépendre du Saint-Père,

dont la charité s'alarmera sans doute à la pensée d'amener une

collision entre la France et l'Autriche.» À ses collègues de la

Conférence, il disait: «La tranquillité de l'État romain, d'un grand

intérêt sans doute, ne peut pas être considérée isolément de la

tranquillité de l'Europe. Des embarras pour le Saint-Siége, des

émeutes, des désordres partiels ne peuvent être mis en balance avec

l'immense danger pour la paix du monde d'une collision entre la France

et l'Autriche. Puisque l'occupation ne peut durer toujours, ne vaut-il

pas mieux qu'elle cesse au moment où les ministres des cinq puissances

sont réunis à Rome pour y soutenir le trône pontifical, et alors que

la force morale résultant de ce concours peut le mieux suppléer à la

force matérielle d'une armée étrangère?»

Notre ambassadeur ne se contentait pas de développer ces arguments

avec sa chaleur accoutumée. Il conseilla à son gouvernement d'envoyer

une croisière dans l'Adriatique, ce qui fut fait aussitôt et ne laissa

pas que de causer beaucoup d'émotion à Vienne et à Rome. Il proposa

même, non sans hardiesse, de réunir à Toulon quelques régiments prêts

à s'embarquer au premier signal pour Civita-Vecchia. C'était là un

moyen extrême, et notre ambassadeur espérait bien qu'il suffirait de

le faire entrevoir. Un jour que le cardinal Bernetti cherchait à le

convaincre de l'impossibilité où serait longtemps le gouvernement

romain de se passer de baïonnettes étrangères: «Nous avons aussi des

baïonnettes à son service, répondit M. de Sainte-Aulaire; vingt mille

Français, appelés par le Saint-Père, rivaliseraient de zèle avec les

vingt mille Autrichiens qui les auraient devancés.» Cette insinuation

jeta le cardinal dans un grand trouble; aussi l'ambassadeur, ne

doutant pas qu'une proposition officielle ne fit plus d'effet encore,

eût désiré être autorisé à demander au Saint-Siége, en termes

respectueux, mais péremptoires, «l'honneur de concourir à sa défense»,

et à lui annoncer que «quatre régiments, prêts à partir de Toulon au

premier signal, pourraient arriver en trois jours à Civita-Vecchia».

Ces faits sont intéressants à noter, car on y trouve la première idée

de l'expédition qui devait, l'année suivante, se faire à Ancône.

Cependant notre insistance et aussi la perspective, habilement

indiquée, d'un débarquement de troupes françaises en Italie, avaient

fini par ébranler ceux, qui nous avaient d'abord opposé un refus si

absolu. Notre habile ambassadeur s'aperçut que dans la Conférence les

esprits étaient arrivés à cet état où l'on ne cède pas encore

complétement, mais où toute transaction a chance d'être favorablement

accueillie. Il crut sage de profiter de cette disposition. Sans

renoncer à poursuivre l'évacuation totale, il demanda que l'on

commençât par une évacuation partielle. L'idée fut bien reçue. Il fut

convenu, le 7 mai, qu'Ancône serait évacué huit jours après, et que

les troupes se retireraient ensuite des Marches et de la Romagne, de

telle sorte que, le 15 juin, moins de deux mois après le commencement

de l'intervention, tout le corps d'occupation fût concentré dans la

ville et la province de Bologne. À la date fixée, en effet, le

mouvement de retraite commença. La nouvelle produisit d'autant plus

d'effet en France qu'on s'y faisait une idée exagérée de l'importance

stratégique d'Ancône, et que l'opposition avait répété, à satiété, que

les Autrichiens ne consentiraient jamais à en sortir. Toutefois,

l'opinion n'était pas d'humeur à se contenter de cette première

satisfaction, et, de Paris, ordre fut donné à M. de Sainte-Aulaire de

ne pas laisser aux Autrichiens un instant de répit, jusqu'à ce qu'ils

eussent aussi évacué Bologne.

Ainsi relancé, l'ambassadeur d'Autriche répondit par une

contre-proposition habile et raisonnable: il demanda que, par un acte

public, les cinq grandes puissances s'engageassent à soutenir au

besoin le Saint-Siége contre ses sujets rebelles; cette garantie,

disait-il, devant suppléer à la force matérielle d'une armée

étrangère, l'évacuation totale pourrait alors être ordonnée. La

proposition fut bien accueillie par les représentants de la Prusse et

de l'Autriche, et même, quoique moins explicitement, par celui de

l'Angleterre. L'ambassadeur de France, qui ne pouvait, en matière si

grave, se prononcer sans avoir les ordres de son gouvernement, la

reçut _ad referendum_; il déclara qu'en tout cas la garantie ne lui

paraîtrait possible que si elle était subordonnée à l'accomplissement

et au maintien des réformes réclamées par la Conférence: cet

amendement fut aussitôt accepté par les autres ambassadeurs. Ainsi

complétée, la proposition paraissait, avec raison, très-avantageuse à

M. de Sainte-Aulaire, qui s'empressa de la transmettre à son

ministre, en l'appuyant fortement. À Paris, où l'on était alors

mécontent de la conduite du gouvernement pontifical dans la question

de l'amnistie, et disposé à mal prendre tout ce qui venait de Rome, le

premier mouvement fut un non maussade (18 mai). Mais la réflexion

ramena vite le cabinet français à une décision plus sage, et, dès le

24 mai, il fit savoir à M. de Sainte-Aulaire qu'il serait prêt à

donner la garantie proposée, si le gouvernement pontifical lui

accordait satisfaction pour l'amnistie et pour les réformes. Cette

réponse fut accueillie avec joie dans la Conférence, qui prévoyait dès

lors une issue heureuse à ses laborieuses délibérations. L'ambassadeur

d'Autriche indiqua lui-même qu'une fois la garantie donnée,

l'évacuation pourrait avoir lieu le 1er juillet.

Restait à réaliser la double condition à laquelle le gouvernement

français subordonnait sa garantie. Pour l'amnistie, nous avons vu qu'à

ce moment même M. de Sainte-Aulaire obtenait du cardinal Bernetti une

note qui lui paraissait satisfaisante. Pour les réformes, le travail,

bien que déjà commencé dans le sein de la Conférence et dans les

conseils du Pape, était moins avancé. L'oeuvre d'ailleurs était loin

d'être facile. Que le gouvernement et l'administration de l'État

romain eussent besoin de réformes, personne ne le niait, pas même M.

de Metternich[577]. Le pouvoir n'avait rien de rigoureux, mais les

abus pullulaient; la routine était maîtresse. Pas plus de garantie du

reste pour les intérêts de l'État que pour la liberté légitime des

habitants; partout un singulier mélange d'arbitraire et d'impuissance.

La difficulté n'était pas de signaler le mal, c'était d'indiquer le

remède. À entendre certains Français, rien de plus simple; il n'y

avait qu'à faire table rase du passé, et puis, sur ce terrain déblayé

et nivelé, transporter de toutes pièces les institutions politiques

et administratives de la France moderne, à commencer par la

souveraineté du peuple, le régime parlementaire, la liberté de la

presse et la garde nationale. Inintelligente pour tous pays, cette

exportation était absolument inadmissible pour les États de l'Église

dont le nom seul suffisait à rappeler la condition spéciale. Il

fallait tenir compte de ce caractère ecclésiastique, et aussi des

moeurs particulières de ces populations, de leurs traditions, de leurs

aptitudes, des institutions auxquelles les siècles avaient pu faire

prendre racine sur leur sol. C'est cette tâche que devaient résoudre

en quelques semaines cinq diplomates étrangers, la plupart nouveaux

venus dans le pays, tous à peu près sans aucune connaissance de la

législation canonique et de l'organisation cléricale. Des indigènes,

ils n'avaient pas grand secours à espérer. Tandis que les _zelanti_

désiraient voir échouer une prétention qui leur paraissait à la fois

usurpatrice et révolutionnaire, les «libéraux» ne considéraient pas

d'un meilleur oeil une entreprise destinée à consolider le

gouvernement qu'ils voulaient détruire. M. de Sainte-Aulaire ayant

demandé alors à l'un des amis de la France, le prince Santa-Croce, de

l'aider dans la recherche des réformes à proposer: «Dieu m'en garde,

répondit celui-ci sans hésiter; vous entreprenez une tâche ingrate;

vous ne réussirez à rien, et ceux qui seront signalés comme vous ayant

donné leur concours resteront compromis en pure perte. Nous pensions

que la France allait nous débarrasser des prêtres; mais puisque vous

venez ici raffermir leur gouvernement, ne comptez pas sur moi pour

vous y aider.» Quelques semaines auparavant, à une demande analogue,

le marquis Gino Capponi avait fait même réponse. Il y avait alors en

Italie des conspirateurs, mais pas de parti modéré et réformateur.

[Note 577: M. de Metternich écrivait, peu après, dans une lettre

secrète au comte Apponyi: «Le gouvernement pontifical appartient

malheureusement à la catégorie de ceux qui sont le moins capables de

gouverner; le désordre qui règne dans quelques-unes de ses provinces

est en majeure partie sa faute, et plus encore celle de l'incapacité

de ses agents. Nous en faisons l'expérience journalière.» Il écrivait

aussi, le 29 juin suivant, à son ambassadeur à Rome: «Le gouvernement

pontifical ne sait pas gouverner.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t.

V, p. 315 et 343.)]

Malgré tant de difficultés, l'oeuvre paraissait si nécessaire au

raffermissement de l'autorité pontificale en Italie, au succès de la

politique conservatrice en France, que M. de Sainte-Aulaire s'y était

mis avec une ardeur qui, pour n'être pas exempte d'illusions, était du

moins honnête et sincère. Il était parvenu à y intéresser les autres

membres de la Conférence. Tous n'avaient pas, au fond, le même désir

de réussir; mais tous affectaient le même zèle. Ils s'étaient

facilement entendus sur l'indication générale des réformes à opérer:

admissibilité des laïques aux fonctions administratives et

judiciaires; conseils municipaux élus et dotés d'attributions

très-larges; administrations provinciales composées de membres élus

par les municipalités; consulte ou conseil central de gouvernement

siégeant à Rome et formé par les délégués des administrations

provinciales, auxquels seraient adjoints d'autres membres choisis par

le gouvernement; enfin, dans l'ordre judiciaire, exécution et

développement des réformes déjà décrétées en 1816, mais restées à peu

près à l'état de lettre morte. Ces idées furent consignées dans un

_memorandum_ que les cinq ambassadeurs remirent au cardinal Bernetti:

c'est ce document qui a acquis depuis une certaine célébrité

diplomatique sous la désignation de _Memorandum du 21 mai_. Le

gouvernement romain eût pu répondre à plusieurs des donneurs de

conseils qu'ils lui demandaient plus de libertés qu'eux-mêmes n'en

accordaient chez eux; mais il ne céda pas à la tentation de cette

malice. Il fit au contraire bon accueil à la démarche des membres de

la Conférence; peu de jours après, un règlement établissait, pour les

Légations, un régime d'administration tout nouveau; le pouvoir y était

confié à des conseils composés de laïques et délibérant librement. Ce

n'était sans doute encore qu'un régime provisoire, une sorte d'essai,

mais il était conforme aux idées du _Memorandum_.

On en était là du travail des réformes, dans les premiers jours de

juin, quand arriva à Rome la nouvelle que la France consentait à

garantir avec les autres puissances l'autorité du Pape dans ses États,

à la condition que les réformes fussent préalablement accomplies. On

n'avait plus que trois ou quatre semaines jusqu'au 1er juillet, date

proposée pour l'évacuation: impossible en un délai si court de remplir

les formalités qui devaient précéder tout édit législatif soumis à la

signature pontificale. Or il nous importait beaucoup que l'évacuation

ne fût pas retardée. De concert avec ses collègues étrangers, M. de

Sainte-Aulaire imagina alors cet expédient: le cardinal secrétaire

d'État devait adresser aux membres de la Conférence une note annonçant

l'intention d'accomplir les réformes conseillées par le _Memorandum_;

les ambassadeurs prendraient acte de cet engagement dans leur

déclaration de garantie, celle-ci ne valant que dans la mesure où les

réformes promises seraient accomplies. Le gouvernement romain, fort

désireux d'obtenir la garantie, était prêt à faire la note demandée.

On n'attendait que l'approbation de notre gouvernement.

Malheureusement celui-ci, toujours exclusivement préoccupé d'obtenir

le plus possible pour satisfaire l'opinion française, persuadé

d'ailleurs que M. de Sainte-Aulaire ménageait trop la cour de Rome, et

qu'avec plus de fermeté l'on pouvait amener celle-ci à concéder

davantage, décida de ne pas se contenter de ce qui lui était offert et

d'exiger, comme condition préalable, indispensable, de la garantie,

non une note du secrétaire d'État, mais trois édits du Pape, le

premier contenant les bases claires et bien définies des améliorations

qui devaient être introduites dans l'ordre administratif et

judiciaire, le second abolissant la confiscation, le troisième

accordant une amnistie formelle. Casimir Périer, suivant son procédé

habituel, réunit les ambassadeurs étrangers pour leur exposer sa

résolution, et telle était l'autorité qu'il avait acquise sur eux, tel

était leur désir d'aider à sa victoire électorale[578], qu'ils

consentirent à appuyer ses exigences. En leur nom, M. Pozzo di Borgo

écrivit aux membres de la Conférence de Rome pour les presser de

seconder fortement les nouvelles démarches de l'ambassadeur français.

[Note 578: M. de Metternich lui-même protestait de son désir d'aider

au triomphe du ministère français. «Nous entrevoyons, écrivait-il le

16 juin 1831, les causes du désir du cabinet de Paris de voir hâter,

autant que possible, la retraite de nos troupes; mais nous voulons

fournir à l'Europe la preuve que nous aimons à soutenir

l'administration actuelle en France.» (_Mémoires de M. de Metternich_,

t. V, p. 140.)]

On croyait évidemment, à Paris, ne pas demander beaucoup plus que ce

que le gouvernement pontifical avait déjà accordé. C'était une erreur

contre laquelle les avertissements de M. de Sainte-Aulaire eussent dû

mettre en garde. Le Pape était tout disposé à épargner les personnes

et les biens des insurgés, mais il répugnait à une mesure générale qui

permettrait à ces derniers de faire une sorte de rentrée triomphale.

Il consentait sincèrement à essayer les réformes conseillées par les

puissances, mais en gardant au moins les apparences de son

indépendance et en respectant le droit de délibération préalable des

cardinaux; fort troublé d'ailleurs du blâme qui s'élevait autour de

lui contre ces changements, il désirait avoir au moins un peu de temps

devant soi pour ramener ou apaiser les mécontents; lui aussi, il

vivait au milieu d'une opposition dont il devait tenir compte. Quant à

ceux qui auguraient des concessions précédentes de la cour de Rome et

de sa faiblesse matérielle, qu'elle ne pourrait pas résister à la

pression unanime de l'Europe, ils montraient qu'ils connaissaient mal

les allures de cette cour. Comme l'observait finement M. de

Sainte-Aulaire, toute négociation y paraît facile au début, parce

qu'il n'est pas dans les habitudes des ministres du Saint-Siége de

repousser péremptoirement une demande quelconque. Par un sage esprit

de conciliation et aussi par un désir de plaire qui est un des charmes

du caractère romain, ils repoussent mollement ce qui les blesse. Ils

reculent quand on avance et retardent le plus qu'ils peuvent le moment

de donner une réponse absolument négative; en négociant avec eux, on

croit n'avoir plus qu'un léger effort à faire, et tout à coup on se

trouve en présence d'une volonté de fer qu'aucune puissance humaine ne

pourrait faire plier.

Ce fut ce qui arriva à notre ambassadeur, quand il communiqua au

gouvernement pontifical les nouvelles exigences de son cabinet. Le

cardinal Bernetti écouta, impassible, les arguments par lesquels M. de

Sainte-Aulaire appuyait de son mieux une démarche qu'au fond il

regrettait, puis il lui répondit avec une sécheresse et une résolution

fort contraires à ses habitudes de langage: «La garantie des cinq

puissances a été considérée dans l'origine comme une force morale

pouvant suppléer jusqu'à un certain point à la force matérielle dont

nous priverait la retraite de l'armée autrichienne. Aujourd'hui, vous

la mettez au prix de certaines réformes que vous prétendriez nous

obliger à accomplir à jour fixe et sous votre surveillance. Le

Saint-Père se ferait injure à lui-même, s'il souscrivait à de telles

conditions; il ne pliera pas sous de telles exigences. Nul ne sait

mieux que lui ce que réclame le bien de ses sujets; son coeur n'a pas

besoin d'être excité, sa volonté ne souffrira pas de contrainte... Des

réformes considérables ont déjà été accomplies dans le gouvernement

ecclésiastique; d'autres se préparent et ne se feront pas longtemps

attendre; mais le Pape les publiera quand le moment lui semblera

opportun, et il ne se les laissera imposer ni par vous, ni par

personne.» Cette déclaration faite, le cardinal ne répondit que par

monosyllabes aux insistances de l'ambassadeur, et, l'entretien fini,

le salua très-froidement. Vainement, les jours suivants, les autres

membres de la Conférence, se conformant aux avis qu'ils avaient reçus

de Paris, vinrent-ils à la rescousse de l'ambassadeur français; le

secrétaire d'État demeura inébranlable: peut-être d'ailleurs, en dépit

des démarches apparentes du plénipotentiaire autrichien, le

gouvernement romain avait-il des raisons de croire qu'il ne déplaisait

pas ainsi au cabinet de Vienne. Quoi qu'il en soit, il était manifeste

que nous avions trop tendu la corde et qu'elle s'était rompue.

La solution qu'on avait cru tenir paraissait dès lors plus éloignée

que jamais. En effet, l'Autriche, arguant de ce qu'elle n'avait promis

l'évacuation qu'au cas où la France aurait donné sa garantie,

déclarait maintenant ne pouvoir retirer ses troupes que si le Pape y

consentait. Le gouvernement français était d'autant moins d'humeur à

admettre cette réponse qu'il touchait au moment où il devait rendre

compte de sa politique à la nouvelle Chambre: les élections étaient

fixées au 5 juillet, la réunion du Parlement au 23. La discussion

entre les deux puissances s'aigrissait; de nouveau la paix du monde se

trouvait mise en question. Les révolutionnaires italiens, croyant la

guerre imminente, se réjouissaient et s'agitaient. Une fermentation

menaçante se manifestait dans les Légations et les Marches; une

émeute même éclatait à Rimini. Il n'en fallait pas tant pour rappeler

au gouvernement romain de quel intérêt il était pour lui de prévenir

une rupture entre les deux puissances. Le coeur du pontife se

troublait d'ailleurs, quand l'ambassadeur de France lui représentait

qu'il allait être la cause de la guerre; il déclarait alors «aimer

mieux rester sans défense, exposé aux plus grands dangers, que de

fournir la matière ou le prétexte d'un conflit entre la France et

l'Autriche». Aussi, le 3 juillet, le cardinal Bernetti finit-il par

remettre à l'ambassadeur de France une note par laquelle il consentait

à l'évacuation immédiate; dans cette note, après avoir rappelé les

réformes déjà opérées, il ajoutait, non sans noblesse: «Si de tels

actes déterminent le gouvernement royal de France à s'unir aux autres

puissances pour garantir l'indépendance et l'intégrité des États

pontificaux, le Saint-Père acceptera ce bienfait avec reconnaissance.

Dans le cas contraire, il saura se résigner à son sort et attendra de

la justice de sa cause et de la protection du ciel un meilleur avenir

pour lui et ses sujets fidèles.» Armé de cette pièce, l'ambassadeur

français pressa plus fortement encore son collègue autrichien:

celui-ci ne put longtemps se dérober, et, le 11 juillet, il annonça

dans la Conférence que l'évacuation aurait lieu le 15: c'était la date

même que Casimir Périer désirait, afin de pouvoir annoncer à la

nouvelle Chambre la retraite des Autrichiens comme un fait accompli:

«Preuve complète, écrivait à ce propos M. de Metternich, de la

disposition sincère du cabinet de Vienne à seconder sans réserve

l'intérêt de conservation du gouvernement français, jusque dans toutes

les nuances qui peuvent répondre aux nécessités de sa position[579].»

[Note 579: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 191.]

Si heureux que fût notre ambassadeur d'avoir enfin obtenu la cessation

d'une occupation qui lui paraissait mettre en péril, et l'existence du

ministère en France, et la paix en Europe, il n'était pas moins fort

troublé à la pensée que cette évacuation pourrait être le signal d'une

nouvelle explosion révolutionnaire dans les États de l'Église. Les

symptômes alarmants en effet se multipliaient. Tout indiquait que les

agitateurs n'attendaient que le départ du dernier soldat autrichien pour

rentrer en scène, et que le gouvernement pontifical serait hors d'état

de les réprimer. À défaut de la garantie à laquelle ses instructions ne

lui permettaient malheureusement pas d'adhérer, l'ambassadeur français

voulut essayer d'en imposer aux ennemis du gouvernement pontifical, par

une manifestation collective d'un autre genre; il fit accepter par ses

collègues de la Conférence l'idée d'une circulaire adressée à leurs

agents consulaires dans les provinces pontificales. Dans cette

circulaire, rédigée par M. de Sainte-Aulaire, et aussitôt publiée dans

le _Journal officiel_ de Rome, les ambassadeurs prenaient occasion du

retrait des troupes autrichiennes, «pour manifester au Saint-Siége le

vif intérêt que leurs cours respectives prenaient au maintien de l'ordre

public dans ses États, à la conservation de sa souveraineté temporelle,

à l'intégrité et à l'indépendance de cette souveraineté». Ils invitaient

les agents consulaires à «donner le plus de publicité possible à ces

dispositions», à «offrir aux autorités pontificales tous les moyens

d'influence dont ils pouvaient disposer», et à «démentir franchement

tous les mauvais bruits de prétendus dissentiments entre les puissances,

qu'on chercherait à répandre afin d'enhardir des révolutions nouvelles

qui attireraient infailliblement des malheurs affreux sur leurs auteurs

et sur les populations qu'ils auraient pu séduire». En même temps, M. de

Sainte-Aulaire appelait l'attention de son gouvernement sur la situation

des États de l'Église: «Elle est plus menaçante que jamais, écrivait-il;

tous les partis s'attendent à une révolution nouvelle. L'audace et

l'aveuglement des révolutionnaires sont incroyables. Ils s'obstinent à

croire ou au moins à répéter que c'est dans l'intérêt de leur cause que

nous avons insisté sur le renvoi des Autrichiens. Leur correspondance

avec la France les pousse à reprendre les armes. Que ferons-nous, si

leur folie provoque le retour des Autrichiens?...»

Au cas où notre gouvernement se fût posé cette question, il eût bien

été obligé de s'avouer qu'il n'avait pas résolu définitivement le

problème de la pacification des États romains et de l'équilibre entre

les influences française et autrichienne au delà des Alpes. Tout au

plus l'avait-il ajourné, au risque de le voir bientôt se représenter

plus grave et plus périlleux encore. Mais il était alors aux prises

avec tant de difficultés, qu'il se trouvait déjà bien heureux de

pouvoir en écarter quelques-unes par des expédients même peu durables.

Et puis, pour Casimir Périer, nous avons déjà eu l'occasion de le

remarquer, la question principale, urgente, vitale, n'était pas en

Italie, mais en France. Dans les négociations suivies à Rome, il

cherchait moins un résultat réel et durable qu'une démonstration

flatteuse à l'amour-propre national, qui fortifiât, devant les

électeurs et devant le Parlement, la politique de paix, qui fermât la

bouche ou du moins enlevât tout crédit à l'opposition révolutionnaire

et belliqueuse[580]. À ce point de vue, l'évacuation des États

romains, cette évacuation notoirement imposée par la France à

l'Autriche et à l'Europe, était un succès considérable. Les ennemis du

ministère perdaient ainsi l'arme sur laquelle ils comptaient le plus.

L'opinion, jusqu'alors indécise et troublée, était définitivement

conquise à la paix. C'était donc avec une sorte de fierté victorieuse

que le Roi disait, le 23 juillet, dans le discours par lequel il

inaugurait la première session de la nouvelle Chambre: «Ainsi que je

l'avais demandé, les troupes de l'empereur d'Autriche ont évacué les

États romains.» Ce langage fit faire quelques grimaces à Vienne; dans

les cercles de la cour impériale, on le traita d'«arrogant», mais sans

pouvoir y opposer aucune contradiction publique.

[Note 580: Au début de cette affaire, M. de Barante, appelant, dans

une dépêche que nous avons déjà citée, l'attention de son gouvernement

sur la nécessité de faire en Italie quelque acte, d'obtenir quelque

concession qui «montrassent la force et le crédit de la France»,

ajoutait: «L'apparence serait même ici plus essentielle que la

réalité. Car ce qu'il faut surtout, c'est se vanter de cette

concession, c'est en faire un argument de tribune, qui ne laisse pas

le beau rôle dans la discussion aux partisans de la guerre. Une fois

la considération de la France sauvée, son influence conservée, on

cherchera à la longue et à loisir comment améliorer d'une façon solide

et réelle la situation des peuples d'Italie. Ici, il ne s'agit que de

l'effet du moment.» (_Documents inédits._)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 77 / 98 题