LA POLITIQUE EXTÉRIEURE SOUS CASIMIR PÉRIER

(Mars 1831--mai 1832)

I. Danger de guerre au moment où Périer prend le pouvoir.

Son programme de paix. Comment il le maintient et le défend

au milieu de toutes les difficultés et contre toutes les

oppositions. Le projet de désarmement.--II. Les Autrichiens

occupent Bologne. Périer veut éviter la guerre, mais obtenir

diplomatiquement une compensation pour l'influence

française. Attitude conciliante du cabinet de Vienne. La

conférence de Rome. M. de Sainte-Aulaire et la cour romaine.

Divergences entre notre ambassadeur à Rome et son

gouvernement. Les négociations pour l'amnistie. La France

demande la retraite des troupes autrichiennes. Elle est

promise au cas où les puissances garantiraient l'autorité

temporelle du Pape. La France subordonne cette garantie à

l'accomplissement des réformes. Le _Memorandum_ du 21 mai.

Le gouvernement français exige que les réformes soient tout

de suite réalisées. Refus du Pape. L'évacuation est

cependant promise pour le 15 juillet.--III. En prenant le

pouvoir, Casimir Périer trouve les affaires de Belgique

embrouillées et compromises. Il se rapproche de

l'Angleterre, adhère aux décisions de la Conférence, et

presse les Belges de s'y soumettre. Obstination des Belges.

Confiance de lord Palmerston en Périer. La question des

forteresses. Le choix du Roi. La candidature de Léopold de

Saxe-Cobourg. La France l'accepte. Premières ouvertures

faites au prince. Les protocoles des 10 et 21 mai. Élection

de Léopold et envoi de deux commissaires belges à Londres.

Le traité des Dix-huit articles. Il est accepté par le

Congrès de Bruxelles. Léopold prend possession du trône de

Belgique.--IV. La Pologne. Vaines tentatives d'intervention

diplomatique. La chute de Varsovie. Son effet en France.--V.

Les hardiesses de la politique étrangère de Casimir Périer.

La flotte française force l'entrée du Tage. Le roi de

Hollande attaque la Belgique. Léopold demande le secours de

la France et de l'Angleterre. Déroute des Belges. L'arrivée

de l'armée française fait reculer les Hollandais. L'Europe

émue de notre intervention. Périer la rassure. Son but

atteint, il fait évacuer la Belgique. Résultats de cette

expédition. Le traité des Vingt-quatre articles. Vivement

attaqué en Belgique, il finit cependant par y être accepté.

La Hollande proteste contre les Vingt-quatre articles. La

Russie, la Prusse et l'Autriche ajournent la ratification de

ce traité. La France et l'Angleterre le ratifient. Les trois

cours de l'Est finissent par y adhérer sous réserve. La

Belgique est devenue un État régulier, accepté par

l'Europe.--VI. Les réformes sont repoussées dans les

Légations, et l'autorité du Pape y est absolument méconnue.

Intervention diplomatique des puissances. Entrée en campagne

des troupes pontificales. Les Autrichiens occupent de

nouveau Bologne. Périer a déjà fait connaître son projet

d'occuper Ancône. Départ de l'expédition. Opposition

imprévue du Pape. Les troupes françaises s'emparent d'Ancône

de vive force et par surprise. Comment expliquer une

violence contraire aux instructions de Périer? Attitude du

ministre français à la nouvelle de ce coup de main.

Indignation du Pape. Scandale en Europe. Périer tient tête

aux puissances et les rassure. Satisfactions données au

Pape. Arrangement du 17 avril 1832. Jugement de l'expédition

d'Ancône.

I

Tout était grave et urgent dans le programme de Périer. Néanmoins le

plus urgent et le plus grave était peut-être ce qui regardait la

question étrangère. Au moment même où s'évanouissait le ministère

Laffitte, tous les conflits nés en Europe de notre révolution

semblaient être arrivés à une heure de crise aiguë et décisive.

Partout comme le bruit de soldats en lutte ou en marche; et pendant ce

temps, en France, la partie bruyante de l'opinion de plus en plus

échauffée, turbulente et belliqueuse: situation telle que les hommes

d'État étrangers les moins aventureux, M. de Metternich entre autres,

n'espéraient guère qu'on pût échapper à une conflagration

générale[539]. Devant un péril si manifeste, chacun en France

éprouvait avant tout le besoin d'un gouvernement sachant enfin ce

qu'il voulait, osant le dire et l'entreprendre. Aussi bien chez les

belliqueux que chez les pacifiques, on était las et effrayé de cette

faiblesse incertaine de M. Laffitte, qui, en dépit de la sagesse du

Roi, nous laissait dériver à la guerre sans la vouloir et, par suite,

sans la préparer. Le jour même de la formation du nouveau cabinet,

Carrel lui enjoignait «de sortir des indécisions, des engagements

contradictoires, et d'opter, à la face de l'Europe et de la France»,

pour l'une des deux politiques en présence. Il ne cachait pas sans

doute sa préférence pour la guerre; mais, ajoutait-il, «nous ne

demandons qu'une chose, c'est qu'on avoue tout haut ce que l'on veut,

pour ne plus tergiverser, ne plus reculer, ne plus chercher à leurrer

les opinions qui font peur et qu'on croit intéressées à la guerre...

Ce qui nous a toujours blessés dans les hommes qui ont gouverné depuis

Juillet, c'est l'inconséquence; le malaise profond de la France vient

de là[540]».

[Note 539: La princesse de Metternich écrivait alors dans son journal

intime, à propos de son mari: «Clément est inquiet aujourd'hui. En

France, les affaires vont si mal, qu'il appréhende la guerre et

surtout la trop prompte explosion de la lutte...»--«J'ai trouvé

Clément soucieux et triste; la situation en France le préoccupe

vivement, et il prévoit la guerre. Je ne sais pourquoi je me sens

moi-même inquiète jusqu'au fond de l'âme.» (_Mémoires de M. de

Metternich_, t. V, p. 93.)]

[Note 540: _National_ du 13 mars 1831.]

Casimir Périer était homme à satisfaire sur ce point Carrel. Dès le

début, nous avons vu qu'il inscrivait la paix dans son programme. Son

prédécesseur avait pu en dire à peu près autant, mais l'accent n'était

pas le même. Aussi chacun eut-il tout de suite, en France ou à

l'étranger, le sentiment qu'il s'était produit une transformation

décisive dans notre politique extérieure; pour la première fois, on se

sentit assuré d'échapper à la guerre[541]. De Turin, M. de Barante

écrivait, le 26 mars 1831: «La formation du nouveau ministère a en

quelque sorte changé notre situation: la paix aura l'apparence d'une

volonté ferme et d'un système de politique à la fois intérieure et

extérieure; elle ne semblera plus faiblesse et hésitation[542].» Cette

impression se fortifia encore, quand on vit comment, chaque jour, le

ministre appliquait et justifiait sa politique, surmontait les

obstacles du dehors et tenait tête aux contradictions du dedans.

Quelques mois après l'avénement du nouveau cabinet, M. de Salvandy

rappelait que, depuis la révolution, tous les ministres, «même le plus

malfaisant», avaient désiré «la paix»; mais, ajoutait-il, «le

ministère actuel a eu la gloire de la vouloir et de l'avouer, de

repousser la propagande révolutionnaire et de la flétrir, de rester

dans le droit des gens et de dire pourquoi[543]». Le _Journal des

Débats_, vers la même époque, s'exprimait ainsi: «La véritable gloire

de ce ministère, c'est d'avoir le premier osé croire à la paix; le nom

de M. Périer n'est si considérable en Europe que parce qu'il a cru à

la paix et a su la vouloir[544].»

[Note 541: M. Hillebrand constate, d'après les dépêches des

ambassadeurs étrangers, que la guerre paraissait inévitable à

l'avénement de Périer, et que quinze jours après, la paix était

assurée. (_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 214.)]

[Note 542: _Documents inédits._]

[Note 543: SALVANDY, _Seize mois, ou la Révolution et les

révolutionnaires_ (1831), p. 379, 380.]

[Note 544: _Journal des Débats_, 29 octobre 1831.]

Vainement, dans le Parlement, dans la presse, dans les élections[545],

l'opposition portait-elle tous ses efforts sur les questions

étrangères, revenant constamment à la charge sans tenir compte des

défaites qui lui avaient été infligées, exploitant les mauvaises

passions comme les sympathies généreuses, les calculs de parti comme

les ambitions nationales, exaltant l'orgueil révolutionnaire,

envenimant les blessures patriotiques, traitant la prudence nécessaire

de lâcheté honteuse, dénonçant avec colère la France abaissée, ses

amis abandonnés, ses intérêts trahis, son indépendance compromise, son

honneur perdu; en un mot, répétant et aggravant les déclamations que

nous avons déjà signalées sous les deux premiers ministères[546];

vainement, dans cette opposition, les imprévoyants s'associaient-ils

aux violents, les timides aux hardis, les hypocrites aux cyniques,

ceux qui se défendaient de vouloir la guerre, comme La Fayette, O.

Barrot ou même Laffitte, à ceux qui se vantaient d'y pousser, comme

Lamarque, Mauguin ou Carrel; vainement ces questions, en même temps

qu'elles étaient le sujet de presque toutes les discussions

parlementaires, fournissaient-elles trop souvent le prétexte et le cri

des émeutes; vainement, jusqu'au sein du parti conservateur,

l'exaltation du «chauvinisme», la sympathie pour les peuples

souffrants, et surtout cette imagination surexcitée, cette inquiétude

nerveuse, ce goût du dramatique et du subit, sorte d'état maladif né

de la révolution, obscurcissaient-ils l'idée de la paix,

éveillaient-ils des velléités belliqueuses chez les bourgeois les plus

paisibles, dans les esprits les plus rassis, et amenaient-ils les

meilleurs amis du ministère à se demander si une bonne guerre ne

serait pas un dérivatif utile[547]; ni les attaques des adversaires,

ni les déclamations de la tribune, ni les désordres de la rue, ni le

trouble de l'opinion, ni les égarements ou les défaillances des

conservateurs n'ébranlaient un moment Casimir Périer. Il voyait trop

clairement que la guerre serait la coalition au dehors et la

révolution au dedans[548]. À tant de violences il opposait sa vigueur,

à ces entraînements sa volonté, à ce scepticisme sa raison, à toutes

ces vapeurs malfaisantes la saine clarté de son bon sens.

Prétendait-on qu'un nouveau droit international était né des

barricades de 1830, il répondait: «La révolution de Juillet n'est pas

venue faire une France ni une Europe, elle les a trouvées toutes

faites; elle devait sentir le besoin de s'adapter à l'une comme à

l'autre[549].» S'imaginait-on pouvoir se donner le plaisir, à la

tribune, de «ne pas accepter les traités», sans cependant rompre avec

les autres puissances, il disait: «Des traités ne se déchirent qu'avec

l'épée; c'est donc la guerre qu'on demande, en demandant le mépris des

traités;... le pays la demande-t-il[550]?» Il mettait vivement la

majorité, parfois hésitante, en face de sa responsabilité, et chacun

sentait que ce n'était pas phrase de rhétorique quand il terminait

ainsi un de ses discours: «La discussion qui vous occupe décidera

probablement l'avenir de l'Europe; c'est à vrai dire la guerre et la

paix qui sont en question devant vous[551].» La thèse de la paix

prenait d'ailleurs dans sa bouche quelque chose de viril, de hardi, et

l'on oserait dire de militant. «Croyez donc à la paix, messieurs,

criait-il à cette assemblée qu'on cherchait à griser de déclamations

belliqueuses; croyez-y, comme vous croyez à la gloire de la France;

croyez à la paix, comme vous croyez à la justice[552]!» L'impression

de ce langage fut considérable. La Chambre, qui à l'origine était fort

encline aux entraînements de ce que le général Sébastiani appelait

dédaigneusement la politique de cabaret, s'en dégagea peu à peu.

L'opinion publique fit de même. La faveur acquise d'abord aux idées de

guerre passa aux idées de paix. Au début du ministère, le 2 avril

1831, M. de Rémusat avait écrit à M. de Barante: «On ne doit point se

dissimuler que la guerre est très-populaire; c'est une réaction

naturelle contre quinze ans d'humiliation.» Le même disait dans une

lettre adressée, le 28 octobre, toujours à M. de Barante: «La paix est

comme assurée; c'est un grand soulagement pour les bons citoyens et un

vrai triomphe pour le gouvernement; je trouve qu'il a parfaitement

mené la politique étrangère[553].» La duchesse de Broglie écrivait

aussi, le 23 novembre: «La paix fait un plaisir général, quoi qu'en

disent nos héros[554].»

[Note 545: Aux élections de 1831, le _National_ classait les candidats

de gauche sous ce nom: «Candidats patriotes.»]

[Note 546: Veut-on avoir une idée de ce qu'étaient ces attaques, qu'on

lise ce que Henri Heine, alors en sympathie avec les hommes de gauche,

écrivait de Paris à la _Gazette d'Augsbourg_: «Jamais la France n'a

été aussi bas aux yeux de l'étranger, pas même dans le temps de la

Pompadour et de la Dubarry. On s'aperçoit maintenant qu'il y a quelque

chose de plus déplorable encore que le règne des maîtresses. On peut

trouver encore plus d'honneur dans le boudoir d'une femme galante.» Et

il ajoutait, un peu plus tard, au lendemain de la mort de Périer:

«Casimir Périer avait abaissé la France, pour relever le cours de la

Bourse. Il voulait vendre la liberté de l'Europe au prix d'une courte

et honteuse paix pour la France... À ce point que des milliers

d'hommes, parmi les plus nobles de coeur, sont morts de chagrin, de

misère, de honte et de prostitution politique.» (27 mai 1832.)]

[Note 547: Voyez, par exemple, la lettre que M. de Rémusat écrivait à

M. Guizot, le 29 juin 1831, et où, après avoir analysé la maladie des

esprits, il ajoutait: «Je suis persuadé qu'une guerre serait utile,

bien entendu si l'on parvenait à la limiter; je serais disposé à la

risquer, en exigeant beaucoup pour la Pologne.» (_Mémoires de M.

Guizot_, t. II.) La duchesse de Broglie disait à ce propos, dans une

lettre adressée à M. de Barante, le 3 mars 1831: «L'idée absurde que

la guerre serait une bonne diversion se répand assez dans les esprits.

Victor (c'était le duc), au contraire, regarde que c'est le seul mal

sans remède.»--Vers la même époque, le _Journal des Débats_, fort

dévoué à la politique de Périer, disait: «La France veut la paix; elle

en a besoin pour son commerce, pour son industrie, pour la libre mise

en oeuvre de tous les éléments de civilisation et de bonheur qui se

trouvent en elle... Et pourtant on ne peut nier qu'elle ne veuille un

peu la guerre, vaguement, sans s'en rendre compte; qu'elle n'ait des

sympathies très-vives, çà et là très-exigeantes, pour les destinées de

certains peuples; qu'elle ne soit très-sensible aux phrases

belliqueuses, aux résurrections de drapeaux.»]

[Note 548: Dès avant de prendre le pouvoir, Périer se moquait de ceux

qui parlaient, en France, de déclarer la guerre à quelque autre

puissance: «Avec quoi veut-on faire la guerre? disait-il. Dans un pays

divisé et agité comme le nôtre, si l'on voulait faire la guerre, le

Roi et son ministère ne resteraient pas deux mois en place.» (Dépêche

de M. de Sales, du 25 février, citée par HILLEBRAND, _Geschichte

Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 217.)]

[Note 549: Discours du 7 mars 1832.]

[Note 550: Discours du 7 mars 1832.]

[Note 551: Discours du 9 août 1831.]

[Note 552: Discours du 7 mars 1832.]

[Note 553: _Documents inédits._]

[Note 554: _Ibid._]

Périer rêvait d'attacher son nom à une mesure qui eût fait sentir

plus effectivement encore le bienfait de la paix. La situation

troublée qui avait été en Europe la conséquence des événements de

juillet avait provoqué partout, et spécialement en France, des

armements considérables. C'était une charge très-lourde pour les

contribuables. Périer voulait arriver à un désarmement général et

simultané. Il comptait beaucoup sur l'effet que produirait dans

l'opinion l'annonce inattendue et solennelle d'une telle mesure. Il

n'était pas depuis quelques semaines au pouvoir qu'il faisait aux

autres cabinets des ouvertures dans ce sens. Les obstacles auxquels il

se heurta ne le découragèrent pas. Pour tâcher de les surmonter, il

usait du crédit qu'il avait acquis au dehors, crédit si considérable

que les chancelleries étrangères posaient comme condition même du

désarmement le maintien de Périer au pouvoir. Enfin, après plusieurs

vicissitudes, vers la fin de 1831, les puissances s'étaient accordées

avec le gouvernement français sur le principe de ce désarmement; la

mise à exécution paraissait en devoir être prochaine[555]; mais chaque

fois que l'on croyait y toucher, il se produisait sur quelqu'un des

points de l'Europe où la Révolution avait fait sentir son contre-coup,

une complication nouvelle qui venait tout retarder. C'est qu'en effet,

il ne suffisait pas d'apporter une volonté générale de paix; il

fallait aussi résoudre les questions particulières qui, dès avant le

ministère du 13 mars, se trouvaient soulevées en Italie, en Belgique,

en Pologne. Là était même la tâche principale imposée à notre

diplomatie, et, pour connaître vraiment la politique étrangère de

Périer, nous devons pénétrer dans le détail des négociations

poursuivies sur ces théâtres divers.

[Note 555: Cf. _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 161 à 172 et 208 à

210, et HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, p. 216.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 76 / 98 题