Peu après avoir pris la direction des affaires, Casimir Périer disait,
à la tribune de la Chambre des députés: «Pour garder la paix au
dehors, comme pour la conserver au dedans, il ne faut peut-être qu'une
chose, c'est que la France soit gouvernée[512].» Elle ne l'était plus
depuis la révolution, qui, selon la parole de Louis-Philippe, «avait
brisé les ressorts du pouvoir[513]». Comme le disait encore le
président du conseil, le mal était moins dans la force de
l'opposition, après tout, peu considérable, que dans l'impuissance de
l'autorité. Restaurer cette dernière était l'oeuvre préalable,
nécessaire, sans laquelle le nouveau cabinet ne pouvait exécuter son
programme, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. Cette autorité
devait même être d'autant plus solidement assise, que tout, autour
d'elle, était plus troublé. Aussi Périer, réagissant contre la sotte
méfiance qui est la suite ordinaire des révolutions et qui tend à
désarmer le pouvoir, proclamait-il hautement qu'il voulait un
gouvernement fort[514].
[Note 512: Séance du 13 avril 1831.]
[Note 513: Discours de clôture de la session, 20 avril 1831.]
[Note 514: Il faisait dire au Roi, dans le discours du trône du 23
juillet 1831: «La France a voulu que la royauté fût nationale; elle
n'a pas voulu que la royauté fût impuissante; un gouvernement sans
force ne saurait convenir à une grande nation.»]
Dans ce dessein, il commence par s'assurer qu'il ne rencontrera à côté
de lui ni trahison, ni défaillance, ni tiraillements; qu'il sera, ce
qu'on n'a pas encore vu depuis la monarchie nouvelle, un véritable
premier ministre, ayant tout le gouvernement dans sa main. Comme il
assume la pleine responsabilité, il se croit autorisé à revendiquer
le plein pouvoir, et «affiche courageusement, dit Carrel, la volonté
d'attirer tout à lui, les affaires comme les haines». Il ne le fait
pas sans manifester parfois des exigences impérieuses et cassantes qui
sont dans sa nature, et que justifie, ou tout au moins excuse, un de
ces états violents et périlleux pour lesquels le sénat romain eût
nommé un dictateur. C'est d'abord contre le Roi qu'il croit avoir à se
mettre en garde, redoutant, et ses complaisances pour la révolution,
et son désir de gouverner par lui-même. D'avance, il a imposé les
conditions qui lui paraissent non-seulement garantir, mais manifester,
aux yeux de tous son absolue indépendance de premier ministre
responsable; et, au début de son administration, il tient rudement la
main à ce que ces conditions soient observées; assemblant
habituellement le conseil des ministres chez lui, hors la présence du
Roi, et le faisant annoncer chaque fois dans le _Moniteur_; refusant,
même quand le conseil se réunit au château, d'y admettre le duc
d'Orléans; prescrivant que toutes les dépêches lui soient remises
avant d'être envoyées au Roi, et que rien, venu de ce dernier, ne soit
inséré au _Moniteur_, sans l'assentiment du président du conseil. Dans
ces précautions, il y a souvent quelque exagération; dans ces
méfiances, quelque injustice; la roideur impatiente avec laquelle il
impose les unes et témoigne les autres, parfois publiquement, montre
que si l'ancien opposant a senti la nécessité de défendre la
monarchie, il n'a pas aussi bien appris à la respecter. Et pourtant,
n'était-ce pas ce respect qui manquait le plus à la stabilité de la
royauté nouvelle? Quand, dès les premiers jours, Périer exigeait que
Louis-Philippe quittât le Palais-Royal pour venir s'établir aux
Tuileries, il se préoccupait de restaurer l'ancien prestige de la
couronne; il se fût montré plus logique en ne contrariant pas lui-même
cette restauration difficile par des procédés qui parfois ne
manifestaient l'autorité ministérielle qu'aux dépens de la dignité
royale. Louis-Philippe souffrait souvent d'être ainsi traité; il en
souffrait même d'autant plus que, par ses défauts comme par ses
qualités, sa nature était absolument différente de celle de Périer;
mais il cédait à l'ascendant de cet homme. D'ailleurs, dans l'esprit
si politique du souverain, le souci du péril public effaçait tout le
reste, et même quand il trouvait son ministre le moins agréable, il
n'oubliait jamais que le pays avait besoin de le conserver. Doit-on
croire, du reste, que le Roi, avec son adresse froide et souple, finit
par acquérir sur le véhément président du conseil une influence que
celui-ci subit sans s'en douter? On sait la parole que Louis-Philippe
eut la prudence de ne pas prononcer avant la mort de celui auquel elle
s'appliquait, et où, avec une part de vérité, il y avait peut-être
quelque illusion de l'amour-propre royal: «Périer m'a donné du mal,
mais j'avais fini par le bien équiter.»
Dans la cour et dans la famille royale, on ne voyait pas sans
déplaisir l'arrivée d'un ministre qui annonçait devoir traiter le
souverain si rudement. Le duc d'Orléans était fort mécontent d'être
exclu du conseil. Quand Périer se montra pour la première fois au
Palais-Royal, il crut s'apercevoir que les courtisans, le prince
royal, Madame Adélaïde et la Reine elle-même, à ce moment fort
prévenue, l'accueillaient très-froidement. Le Roi seul, bien qu'il eût
l'air un peu contraint, lui faisait bon visage. De son oeil perçant,
le président du conseil parcourut tous les groupes, puis s'adressant
au Roi: «Sire, je désirerais entretenir Votre Majesté en particulier.»
Quand ils furent seuls: «Sire, je croyais hier pouvoir servir
utilement Votre Majesté, et j'ai accepté ce portefeuille. Je vois que
je m'étais trompé et je prie Votre Majesté de le reprendre.» Le Roi,
surpris, inquiet, demanda l'explication d'une aussi brusque
résolution. «Sire, répondit Périer, en prenant la présidence du
conseil, je savais que j'avais à lutter contre deux factions décidées
à renverser le gouvernement, mais j'ignorais que j'eusse à lutter
contre votre maison, le dirai-je même, contre votre famille. Cela
change entièrement la question et ne me permet plus une tentative
au-dessus de mes forces.»--Protestation du Roi.--«Sire, mes yeux me
trompent rarement, et j'ai vu.»--«Vous vous trompez, et je vais vous
le prouver.» Louis-Philippe fit aussitôt venir la Reine: «Monsieur
Périer, dit-il alors, voici la Reine qui désire vous témoigner
elle-même combien elle a d'estime pour votre caractère et quel fonds
elle fait sur vos services.» Même cérémonie pour Madame Adélaïde et
pour le duc d'Orléans[515]. L'épreuve fut décisive et eut raison de
toutes les résistances. D'ailleurs, la Reine, mieux éclairée, ne tarda
pas à prendre en grand goût le premier ministre, et devint son alliée
la plus dévouée.
[Note 515: _Notes inédites de Duvergier de Hauranne._]
Périer ne se contente pas de prendre ses précautions contre le Roi et
contre la cour, il veut aussi assurer son autorité sur les membres du
cabinet. Il a vu les divisions et l'incohérence des précédents
ministères; il ne constitue le sien qu'après avoir demandé à tous ceux
qu'il y appelait une adhésion soumise et dévouée à sa politique; il
veut même que cette adhésion soit publique, et, le jour où il apporte
son programme à la Chambre, les autres ministres doivent lui succéder
à la tribune pour confirmer ses déclarations. Cette prépondérance
qu'il établit ainsi dès la première heure, il devait, jusqu'à la fin,
la maintenir avec fermeté, parfois presque avec brutalité: témoin ce
jour où, en pleine Chambre, il criait impatiemment à M. d'Argout, qui
se disposait à parler à contre-temps: «Ici, d'Argout!» Et celui-ci
revenait à sa place, non sans humeur, mais sans révolte. Le maréchal
Soult lui-même, malgré sa grande position, n'était guère mieux traité.
Périer, à tort ou à raison, le soupçonnait de ne lui être pas
très-fidèle. Quand quelque acte du ministre de la guerre pouvant
confirmer ce soupçon lui était dénoncé, il entrait dans des colères
terribles et lui écrivait des lettres comme celle-ci: «Ne vous
permettez plus de ces choses-là, ou je vous brise comme verre.» Le
maréchal alors filait doux. Par contre, l'un de ses ministres était-il
aux prises avec quelque embarras, avait-il prêté le flanc à quelque
violente attaque, Casimir Périer ne songeait pas un moment à
l'abandonner pour s'épargner à lui-même un ennui; lui rendant en
protection ce qu'il exigeait en fidélité et soumission, il venait
ouvertement à son secours et le couvrait de sa propre responsabilité.
Du reste, le public ne voyait que lui. Ses collègues ne comptaient
pas. «Ce qui se fait, écrivait M. de Rémusat le 2 avril 1831, émane
uniquement de la volonté du président du conseil[516].»
[Note 516: _Documents inédits._]
Tout cela n'est, en quelque sorte, que le préambule d'une réforme plus
étendue. Sous un gouvernement qui ne sait plus commander, les
fonctionnaires ont perdu toute habitude d'obéir. Beaucoup, nommés sur la
recommandation de La Fayette ou de ses amis, sont de coeur ou de fait
avec les hommes de désordre; les ambitieux, du reste, ont trouvé,
jusque-là, plus d'avantages à courtiser la popularité d'en bas qu'à
suivre les instructions de leurs chefs. Faire disparaître cette anarchie
administrative est une des premières préoccupations du nouveau ministre.
Sans doute, comme l'écrit un de ses collaborateurs[517], il est
«impropre aux détails de l'administration», procède par à-coups, ne suit
pas les affaires et ne les embrasse pas toutes à la fois; mais il est
admirablement propre à imposer une volonté, à donner une impulsion et,
comme le dit le même observateur, à «remettre la main sur les préfets et
par eux sur la France». Sous toutes les formes, circulaires, discours,
articles dans le _Moniteur_, il rappelle publiquement et solennellement
à ses fonctionnaires cette vérité qui, en temps normal, serait d'une
banalité naïve, mais qui est alors presque une nouveauté hardie, que «le
gouvernement veut être obéi». Il menace ceux qui «complaisent aux
passions factieuses ou pactisent avec la violence», et promet, au
contraire, son «appui» et sa «protection» à ceux «qui feront exécuter
avec fermeté les lois du pays et qui ne trahiront point, par
complaisance ou par faiblesse, la confiance du pouvoir et les intérêts
de la société[518]. Bientôt même, il laisse voir qu'il ne se contente
pas de cette soumission, qui eût été pourtant déjà un grand progrès; il
veut un concours dévoué, ardent. «Ce ne sont pas des agents qu'il me
faut, dit-il un jour, ce sont des complices.» Dès la première heure, une
occasion s'est offerte de faire comprendre aux fonctionnaires le nouveau
régime auquel ils sont soumis. On sait que, dans les derniers jours du
ministère Laffitte, les «patriotes» avaient fondé l'Association dite
_nationale_; ceux qui en faisaient partie s'obligeaient, «sur la vie et
sur l'honneur», à combattre par tous les sacrifices personnels et
pécuniaires, l'étranger et les Bourbons. À peine le ministère Périer
est-il constitué, que les journaux de gauche répondent en publiant, avec
grand fracas, les statuts de l'Association et en pressant les citoyens
d'y entrer; ils ne dissimulent pas le caractère de défiance injurieuse
contre le gouvernement, que prend de plus en plus ce mouvement, sorte de
nouvelle Ligue, dont La Fayette est le duc de Guise, et qui, comme la
première, prétend se substituer à une royauté suspecte. Tel est alors le
trouble des esprits, que plusieurs fonctionnaires, et non des moindres,
des conseillers d'État, des magistrats, des officiers attachés à la
personne du Roi, s'affilient publiquement à cette association, à côté
des membres les plus en vue du parti de l'Hôtel de ville. Périer
n'hésite pas un instant. Des circulaires de tous les ministres
interdisent aussitôt à leurs subordonnés cette affiliation[519]. Grands
cris des meneurs de la gauche, qui, La Fayette en tête, soulèvent à ce
propos un débat dans la Chambre[520]. Le ministre tient bon, et, la
discussion finie à son avantage, il révoque MM. Delaborde, aide de camp
du Roi et conseiller d'État, Odilon Barrot, conseiller d'État, le
général Lamarque, commandant supérieur des départements de l'Ouest,
Duboys-Aymé, directeur des domaines à Paris, et quelques autres qui
avaient donné l'exemple de la désobéissance[521]. Cet acte de vigueur a
un effet décisif. L'Association nationale avorte, et, surtout, il n'est
plus un fonctionnaire, grand ou petit, qui ne comprenne la nécessité
d'obéir. Aussi, à la suite de ces mesures, le _Journal des Débats_
peut-il écrire: «Une question était posée: Y avait-il un gouvernement en
France, ou bien la révolution de Juillet n'avait-elle compris la liberté
que comme le renversement de tout pouvoir parmi nous, comme le règne
arbitraire des factions, comme la confiscation, à leur profit, de cette
force active et souveraine qui est préposée à la garde de tous les
intérêts d'un peuple, à la garde de ses lois et de ses frontières? Cette
question vient d'être résolue: la France sera gouvernée[522].» Peu
après, le Roi, dans l'un de ses voyages, est conduit à Metz, ville
«libérale» et «patriote», où avait pris naissance l'Association
nationale. Comme le maire, dans son discours, prétend donner des leçons
de politique générale pour les affaires intérieures et même étrangères,
Louis-Philippe lui répond, avec beaucoup de fermeté et de présence
d'esprit, que ces affaires ne regardent pas les municipalités; le même
sujet étant repris par l'orateur de la garde nationale, le prince
l'interrompt brusquement: «La force armée ne délibère pas, dit-il; vous
n'êtes plus l'organe de la garde nationale, je ne dois pas en entendre
davantage.» Par de tels incidents, Louis-Philippe aidait son ministre à
rétablir l'autorité du gouvernement et la discipline de
l'administration.
[Note 517: Cette observation est de M. de Rémusat, qui était, sans
titre bien déterminé, le lieutenant de Casimir Périer au ministère de
l'intérieur. Il écrivait à M. de Barante, le 2 avril 1831: «Je me sens
disposé à seconder le nouveau ministre; on me l'a tant conseillé, on
m'y a tant pressé, que me voilà à peu près ministre de l'intérieur, au
moins pour les détails.» Le voisinage de Périer produisait, du reste,
un effet singulier sur la nature sceptique et indolente de son
collaborateur. «M. de Rémusat est ressuscité d'une manière
merveilleuse, écrivait la duchesse de Broglie le 3 avril 1831; il
travaille, il est animé, et ne dit presque plus de mal de ce qu'il
fait.» (_Documents inédits._)]
[Note 518: Dans sa circulaire aux préfets, Casimir Périer disait: «La
société troublée ne se calme pas en un jour. Les passions s'animent,
menacent l'ordre public et semblent constituer un pouvoir nouveau. La
liberté de la France est hors de péril; elle repose sous la sauvegarde
de la nation: garantie par la constitution de l'État, elle ne l'est
pas moins par la volonté du prince, par l'origine de sa puissance. Le
premier devoir du gouvernement est donc, en laissant la liberté
entière, de rétablir l'ordre, et, pour y parvenir, de rendre à
l'autorité toute sa force et toute sa dignité. Telle est l'ambition,
telle est la mission du ministère actuel.» Et plus loin: «En irritant
les défiances populaires, l'esprit de faction a su provoquer sur
quelques points du royaume des désordres graves, des réactions
odieuses. L'autorité s'est trouvée souvent trop faible pour lui
résister. Il est temps que cet état de choses ait un terme. Si
l'administration ne se montrait forte et décidée, si les tentatives de
désordre se renouvelaient encore, elles compromettraient la prospérité
publique, elles aggraveraient les souffrances de l'industrie et du
commerce et altéreraient, aux yeux des peuples de l'Europe, le beau
caractère de notre révolution.»]
[Note 519: 22 mars 1831.]
[Note 520: Ce fut à propos d'une loi sur les attroupements, séances
des 29, 30 et 31 mars.]
[Note 521: Ces mesures furent publiées dans le _Moniteur_ du 2 avril
1831.]
[Note 522: _Journal des Débats_ du 4 avril 1831.]