Ce pas franchi, le nouveau ministre ne regarda plus en arrière. Il
avait beaucoup hésité à entreprendre l'oeuvre; il n'hésita pas dans
l'exécution. Non qu'il se fît illusion sur les difficultés: par la
nature un peu chagrine de son esprit, il était plutôt disposé à se les
exagérer. Il avait vu de trop près ses anciens amis de la gauche, pour
partager le niais optimisme qui contestait le péril révolutionnaire:
«C'est que je les connais, disait-il au duc de Broglie; ils sont
capables de tout[503].» Seulement la vue du danger ne troublait pas sa
volonté, n'intimidait pas son courage. S'il doutait du succès, il ne
doutait ni de sa mission, ni de la nécessité de sa politique; se fiant
peu aux autres, mais ayant confiance en lui-même; voyant la mort
devant soi, mais sûr de son devoir et de sa gloire.
[Note 503: _Correspondance inédite du duc de Broglie._--M. Thiers, en
1871, disait aussi à un personnage politique du parti conservateur, en
parlant des hommes de la gauche: «C'est que je les connais; ils sont
méchants, très-méchants.» Le langage est le même. Périer en concluait
qu'il fallait combattre; M. Thiers, qu'il fallait capituler.]
Casimir Périer était bien l'homme qu'il fallait. À l'heure où tout
s'abaissait, il avait l'âme haute, parfois hautaine, «dominant avec
mépris, a dit un homme assez fier lui-même pour le bien comprendre,
les misères d'une popularité de vanités et de criailleries», tellement
que «la simple idée de fléchir devant un caprice populaire lui faisait
monter le sang au visage[504]». À l'heure où, par l'effet d'une sorte
d'intimidation, les honnêtes gens, inertes et passifs, se laissaient
imposer tous les compromis et toutes les capitulations, il était
l'action personnifiée; aussi énergique dans la résistance qu'il
l'avait été autrefois dans l'attaque, il y apportait même fougue,
parfois même colère, même intrépidité héroïque; ayant, du reste, les
attributs physiques de ses qualités morales: «Comment, disait-il en
souriant, veut-on que je cède, avec la taille que j'ai?» À l'heure où
tout se perdait par l'irrésolution et le laisser-aller des
gouvernants, il savait vouloir et commander; on lui reconnaissait «je
ne sais quel don de faire obéir ses amis et reculer ses
adversaires[505]»; il en imposait aux uns comme aux autres, par la
promptitude et l'autorité de sa démarche, de son geste, de son
regard, de son accent, et même, quelquefois, par un silence qui
révélait une décision inébranlable.
[Note 504: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]
[Note 505: Expression de M. Vitet.]
Homme d'une crise plutôt que d'un système, plus apte à l'action qu'à
l'étude et à la méditation, d'une instruction incomplète, mais à
laquelle il suppléait par un esprit rapide, pénétrant et sensé, il
voulait raffermir l'État ébranlé, sans se piquer d'apporter aucune
doctrine nouvelle; il ne se préoccupait pas, comme M. Guizot, de
rendre à la société des principes politiques qui pussent remplacer
ceux qui avaient été détruits, et de reprendre en sous-oeuvre la
monarchie nouvelle, pour lui donner une base théorique qui ne fût plus
seulement le fait révolutionnaire. Lui-même, il confessait sur ce
point son incompétence, avec une modestie à laquelle se mêlait un
certain dédain pour les «rêveurs» et les «chimériques». Sa conception
de l'ordre était évidemment un peu terre à terre et matérialiste; le
dégoût qu'il éprouvait pour l'anarchie était moins celui d'un
philosophe que celui d'un homme d'affaires, et il se montrait plus
soucieux d'assurer la paix de la rue, la sécurité du commerce, le
fonctionnement régulier de la machine administrative, que de restaurer
dans les âmes l'ordre moral si gravement troublé. Après tout, il
répondait ainsi au besoin premier du moment, à celui du moins que
ressentait le plus et que comprenait le mieux une bourgeoisie plus
occupée d'intérêts que de principes, plus accessible à la peur qu'à la
foi. N'y a-t-il pas une part de vérité dans cette boutade attribuée à
M. Royer-Collard: «M. Casimir Périer eut un grand bonheur; il vint au
moment où ses défauts les plus saillants se transformèrent en
précieuses qualités: il était ignorant et brutal; ces deux vertus ont
sauvé la France.» Entre ses mains, d'ailleurs, la politique empirique
grandissait singulièrement. Ces qualités natives, qui ne cherchaient
pas à se raisonner et à s'analyser, qui s'ignoraient même jusqu'au
jour où elles apparurent dans l'action et se développèrent dans le
péril, n'étaient-ce pas des dons rares entre tous, plus rares que
l'instruction, que l'esprit, que la philosophie? n'était-ce pas le
génie du pouvoir et ce que le même Royer-Collard, sur la tombe de
Périer, appellera magnifiquement «ces instincts merveilleux, qui sont
comme la partie divine de l'art de gouverner»?
Dès le début, pas un tâtonnement. Le nouveau président du conseil
saisit la première occasion de définir son programme[506]: «Au dedans,
l'ordre, sans sacrifice pour la liberté; au dehors, la paix, sans
qu'il en coûte rien à l'honneur.» Il annonce fièrement que son
«ambition» est de rétablir «la confiance, sans laquelle rien n'est
possible, avec laquelle tout est facile»: confiance des citoyens dans
le gouvernement, dans sa volonté et dans sa puissance de leur assurer
«l'ordre loyal et le pouvoir dont la société a, avant tout, besoin»;
confiance de l'Europe dans la France et de la France dans l'Europe. Le
mal, des deux côtés, vient de la révolution; Périer ne peut, sans
doute, la désavouer, mais il s'efforce, fût-ce un peu aux dépens de la
pure logique, de la restreindre et surtout de l'arrêter. Il «adjure
tous les bons citoyens de ne pas s'abandonner eux-mêmes», en leur
promettant que «le gouvernement ne les abandonnera pas et n'hésitera
jamais à se mettre à leur tête». Il s'engage à résister à la double
prétention révolutionnaire et belliqueuse des partis avancés:
«L'exigence bruyante des factions, dit-il, ne saurait dicter nos
déterminations: nous ne reconnaissons pas plus aux émeutes le droit de
nous forcer à la guerre que le droit de nous pousser dans la voie des
innovations politiques.»
[Note 506: Discours du 18 mars 1831.]
On n'était plus habitué à ce langage si net, si ferme, où semblait
passer un souffle de commandement, à cette politique si sûre de ses
moyens et de son but. L'effet fut tout de suite considérable. Dans une
nation qui se voyait aller à la dérive, il y eut comme la sensation
matérielle qu'une main vigoureuse venait de saisir le gouvernail.
«Voici enfin un homme politique, disait Lamartine, dans une lettre
intime, le 24 mars 1831; je ne m'y attendais guère. Casimir Périer
vient de poser le doigt sur le vif. Son discours, comme discours ou
_verbe_ politique, est, à mon avis, ce qui a été dit de plus juste et
de mieux articulé depuis la Restauration. Si les éléments du
gouvernement ne crèvent pas dans la main de cet homme, il pourra
gouverner[507].» «La charrette est retournée du bon côté, écrivait M.
Guizot, voilà le fait. Depuis quelques jours même, elle commence à
marcher et l'effet en est déjà visible... Amis ou ennemis, tous
prennent Périer au sérieux. C'est beaucoup, c'est plus de la
moitié[508].» L'impression ne fut ni moins vive ni moins prompte à
l'étranger. «Quel bonheur que Casimir Périer soit nommé! disait lord
Palmerston dans une lettre du 15 mars adressée à lord Granville; avec
lui, nous pouvons espérer la paix à l'intérieur et à l'extérieur de la
France. Je vous invite à le cultiver et à lui faire comprendre que le
gouvernement anglais met toute sa confiance en lui, et considère sa
nomination comme le gage le plus solide et la meilleure garantie de la
paix[509].» M. de Werther, ambassadeur de Prusse, écrivait à son
gouvernement, le 13 mars: «J'avoue que, pour la première fois depuis
la révolution, je trouve une lueur de paix dans la formation du
nouveau ministère[510].» Le 20 mars, aussitôt après avoir appris la
formation du nouveau cabinet, l'homme qui personnifiait, avec le plus
d'autorité, les défiances et les inquiétudes de la vieille Europe à
l'égard de la France de 1830, M. de Metternich, s'exprimait ainsi dans
une lettre à l'ambassadeur d'Autriche à Paris: «Avec la connaissance
parfaite que vous avez de nos vues et des voeux que nous formons, vous
ne serez pas surpris de la satisfaction que nous fait éprouver la
recomposition du ministère français. Il est chargé d'une lourde tâche,
mais les voeux de tous les hommes de bien doivent lui rester acquis.
Les puissances trouveront facilement moyen de s'entendre avec un
cabinet dont la pensée est définie... Nous tendons, dans un intérêt
commun, la main au cabinet du Palais-Royal; qu'il nous tende la
sienne. Vous ne sauriez trop insister dans ce sens[511].» Un autre
hommage, plus significatif encore, ne manqua pas à ce début de Casimir
Périer, ce fut le cri de rage du parti anarchique, dont tous les
journaux sonnèrent aussitôt le tocsin de la révolution en danger.
[Note 507: _Correspondance de Lamartine_, t. VI.]
[Note 508: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 107.]
[Note 509: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 52.]
[Note 510: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_.]
[Note 511: _Mémoires du prince de Metternich_, t. V, p. 128.]