Le président du conseil était parvenu à mettre dans sa main les
fonctionnaires, les ministres, on pourrait presque dire le Roi; ce
n'était pas tout. Il avait conçu cette idée originale et généreuse, de
résister à la révolution sans toucher à la liberté, et de trouver dans
l'action parlementaire la force que les gouvernements sont plus
souvent tentés de demander à l'administration et à l'armée. Il lui
fallait donc le concours des Chambres; il lui fallait surtout ce qu'on
ne connaissait plus depuis la révolution, ce qu'aucun des ministères
précédents, pas plus celui du 11 août que celui de M. Laffitte,
n'avait été en état ou en volonté de former: une majorité; il lui
fallait opérer le classement et le départ de ces députés d'opinions si
diverses, qui, par calcul, par timidité, ou souvent par ignorance de
leurs propres volontés, étaient demeurés jusqu'ici confondus. Aussi,
dès le premier jour, afin de forcer les adversaires à se déclarer et
les amis à se compromettre, il faisait, pour tous ses projets, ce que
ses prédécesseurs n'avaient pas osé risquer même pour les lois les
plus importantes: il demandait un vote de confiance et posait la
question de cabinet. Voyez-le, défiant la gauche, éperonnant les
conservateurs, leur mettant le marché à la main, ménageant encore
moins ses partisans que ses ennemis; prêt à risquer son honneur et sa
vie dans la bataille, mais à la condition, nettement posée, d'être
suivi et obéi; ne tolérant pas qu'il se formât de groupes
indépendants, de tiers parti; exigeant que tous marchassent derrière
lui, si l'on ne voulait pas qu'il s'en allât. Il poussait loin ses
exigences en fait de discipline; on connaît la boutade irritée par
laquelle il répondait un jour à des députés de la majorité, venant lui
apporter des objections contre je ne sais quelle mesure, et faisant
pressentir leur abandon: «Je me moque bien de mes amis, s'écria-t-il,
quand j'ai raison; c'est quand j'ai tort qu'il faut qu'ils me
soutiennent[523].» Dans ce maniement des députés, il apportait une
rudesse, une colère parfois presque méprisante, qui n'étaient pas des
modèles imitables par tous et en tout temps, mais qu'excusaient, que
nécessitaient peut-être, et le mal contre lequel il fallait réagir, et
le péril dont il fallait se garer; on ne demande pas la politesse au
capitaine pendant le combat; il lui est permis de jurer et de malmener
ses hommes, surtout quand il les trouve débandés, démontés, presque
mêlés à l'ennemi, déshabitués d'obéir et même de se battre. Ne
l'oublions pas d'ailleurs, Périer obtenait beaucoup des conservateurs,
non-seulement parce qu'il les intimidait et les violentait, mais parce
qu'il leur inspirait confiance, ce qui valait mieux encore.
[Note 523: Dans un article publié, le 1er janvier 1848, par la _Revue
des Deux Mondes_, M. de Morny donne cette autre version: «Eh! le beau
mérite, monsieur, de voter pour moi, lorsque vous m'approuvez! Mes
ennemis cessent-ils de me combattre quand j'ai raison? Soutenez-moi
donc quand j'ai tort.»]
L'oeuvre était laborieuse et demandait du temps. Elle en demanda
d'autant plus qu'à peine parvenu à grouper une majorité, Casimir
Périer, dut tout recommencer sur un terrain nouveau. L'une des charges
qu'il n'avait pu répudier, dans l'héritage du ministère Laffitte,
était l'engagement de dissoudre la Chambre; celle-ci datait de la
Restauration, et le mode de suffrage suivant lequel elle avait été
nommée avait été changé et quelque peu élargi depuis la révolution. La
session fut close le 20 avril 1831, la dissolution prononcée le 31
mai, et les élections fixées au 5 juillet. Périer marqua fermement et
loyalement la conduite qu'il suivrait dans ces élections, répudiant
les pressions abusives et les séductions malhonnêtes, mais déclarant
que le gouvernement ne serait pas «neutre» et que l'administration ne
devait pas l'être plus que lui[524]. Le but qu'il poursuivait était
toujours le même: former, dans la Chambre nouvelle, la majorité dont
il avait besoin, écarter les équivoques, les incertitudes et les
compromissions qui avaient jusqu'alors empêché la formation de cette
majorité. Pour cela, il eût voulu que la lutte s'engageât nettement
entre sa politique et celle de l'opposition, chaque candidat se
prononçant pour l'une ou pour l'autre, et devant, par suite, une fois
élu, siéger à droite ou à gauche. Mais une question s'éleva, qui vint
à la fois tout dominer et tout brouiller.
[Note 524: Les circulaires envoyées par Casimir Périer, en cette
occasion, ont été souvent citées; il écrivait dans celle du 3 mai: «Je
vous dirai sans détour l'intention générale du gouvernement; _il ne sera
pas neutre dans les élections; il ne veut pas que l'administration le
soit plus que lui_. Sans doute sa volonté est avant tout que les lois
soient exécutées avec une rigoureuse impartialité, avec une loyauté
irréprochable. Aucun intérêt public ne doit être sacrifié à un calcul
électoral, aucune décision administrative ne doit être puisée dans
d'autres motifs que le vrai, le juste, le bien commun; les opinions ne
doivent être jamais prises pour des droits; enfin l'indépendance des
consciences doit être scrupuleusement respectée. Le secret des votes est
sacré, et aucun fonctionnaire ne saurait être responsable du sien devant
l'autorité. Mais entre l'impartialité administrative et l'indifférence
pour toutes les opinions, la distance est infinie. Le gouvernement est
convaincu que ses principes sont conformes à l'intérêt national; il doit
donc désirer que les colléges électoraux élisent des citoyens qui
partagent ses opinions et ses intentions. Il n'en fait pas mystère, et
vous devez, ainsi que lui, le déclarer hautement. Le gouvernement a plus
d'une fois exposé ses principes de politique intérieure et extérieure;
le discours du Roi, dans la séance de clôture, les a résumés de nouveau;
nous désirons que la dissolution ramène une Chambre dont la majorité les
adopte et les soutienne... Cette règle doit déterminer la préférence de
l'administration entre les divers candidats.»--Il disait dans une autre
circulaire du 20 juin: «...Ce n'est pas qu'il s'agisse de contester
jamais à une opposition constitutionnelle, légale, une influence avouée
dans son but et franche dans ses moyens, pas plus que de renoncer à la
juste influence que l'administration elle-même doit exercer par des
moyens dignes de son origine, dignes du pouvoir de Juillet. Mais plus il
importe à tous les intérêts que les élections soient une affaire de
conscience, plus il convient que les consciences soient éclairées; et si
elles sont à l'abri des injonctions du pouvoir, elles doivent être
préservées également des déceptions des partis qui se disputeraient le
triste avantage de les égarer par de fausses alarmes, de les inquiéter
par des bruits trompeurs, de les intimider, s'il est possible, par de
vaines menaces.»]
On n'a pas oublié comment, lors de la révision de la Charte, le parti
de l'Hôtel de ville avait réclamé l'abolition de la pairie
héréditaire, et comment, par un expédient qui dissimulait mal une
capitulation, le gouvernement avait fait décider que l'article réglant
l'organisation de la Chambre haute serait l'objet d'un nouvel examen
dans la session de 1831. Cet examen devait donc être l'une des
premières tâches de l'assemblée que l'on nommait. Quelques-uns
s'étaient-ils figuré, en août 1830, que l'ajournement du débat
profiterait à une institution ainsi mise solennellement en suspicion?
En tout cas, leur illusion ne put être de longue durée. L'opinion
superficielle et vulgaire se prononça, chaque jour plus bruyamment,
contre cette hérédité, que, sous la Restauration, les «libéraux»
eux-mêmes acceptaient sans difficulté. Les petites jalousies de la
bourgeoisie venaient ici en aide aux passions démocratiques. La gauche
comprit habilement l'intérêt qu'elle aurait à s'emparer d'une question
sur laquelle les préventions étaient si vives. Laissant donc au second
plan les parties de son programme sur lesquelles Périer lui avait jeté
une sorte de défi, elle fit de l'abolition de la pairie héréditaire
son principal «cri électoral[525]». Peu de candidats conservateurs
osaient la contredire sur ce point et se mettre en travers d'un
mouvement si général; le ministère ne leur en donnait pas d'ailleurs
l'exemple. Les plus courageux se taisaient; beaucoup se prononçaient,
avec les candidats de gauche, contre l'hérédité. «Il n'y avait pas,
dit le duc de Broglie, de si chétif grimaud qui se fît faute de donner
à nos seigneuries aux abois le coup de pied de l'âne, et j'ai regret
d'ajouter que notre jeunesse doctrinaire elle-même s'en passa la
fantaisie, apparemment pour se racheter du modérantisme dont elle se
piquait sur tout le reste[526].» De là, dans ces élections, au lieu de
la bataille rangée qu'eût désirée le ministre, une mêlée confuse, où
l'on ne distinguait plus les ministériels des opposants, avec cette
aggravation que c'étaient les premiers qui semblaient être à la
remorque des seconds. Aussi, le scrutin clos et dépouillé, ne sut-on
guère ce qui en sortait. Sans doute, on voyait bien que les carlistes
et les républicains étaient exclus. Seulement y avait-il une majorité?
On comptait deux cents députés nouveaux, nommés après des
proclamations telles qu'ils étaient revendiqués par l'opposition
comme par le ministère; laissés à eux-mêmes, ils penchaient, en effet,
tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, éloignés de la gauche par le goût
de l'ordre et la peur de l'anarchie révolutionnaire, mais apportant
contre le pouvoir des préventions déjà anciennes et des habitudes
critiques qu'ils prenaient pour de l'indépendance et qu'ils croyaient
nécessaires à leur popularité. «Les quinze ans de la Restauration,
disait à ce propos le _Journal des Débats_, ont donné aux esprits, en
France, un certain goût d'opposition. C'est le penchant général. Outre
la défiance profonde qu'inspire le pouvoir et que le temps seul pourra
guérir, il est flatteur de se voir prôné par ceux qui censurent tout
le monde et de conquérir à peu de frais la popularité laborieuse des
Foy, des Royer-Collard, des Casimir Périer. Voilà bien des séductions
pour des hommes indécis.» Le même journal montrait ces députés
préoccupés avant tout de ne pas mériter «les accusations de l'ancienne
presse libérale contre les trois cents de M. de Villèle». «Les
opinions vagues, disait-il encore, nous paraissent la maladie du
moment. Il y a beaucoup de députés à la Chambre qui ont d'autant plus
cette maladie, qu'ils sont les représentants plus fidèles d'un certain
état qui affecte la France en général.» Et il caractérisait ainsi les
dispositions de la nouvelle assemblée: «Il y a, contre le ministère,
des indécisions et des incertitudes sans mauvaise volonté, ensuite des
malveillances sans résolution, enfin des haines décidées, mais sans
force et sans puissance[527].» La duchesse de Broglie écrivait, le 3
août, à M. de Barante: «La Chambre est bien singulière; il y a une
absence absolue de discipline; chacun arrive, non pas avec un système
arrêté contre le gouvernement,--cela vaudrait peut-être mieux,--mais
avec des vues personnelles, chimériques, sentimentales. L'idée qu'il
faut marcher ensemble ne leur vient pas. Cette chambre, comme le pays,
est un collier de grains de mille couleurs, dont on a coupé le
fil[528].» Les écrivains de gauche, de leur côté, ne se flattaient
pas que leur parti eût la majorité, mais ils niaient que celle-ci
appartînt à Périer: «Elle n'est à personne», disaient-ils. Ils
n'avaient pas l'illusion que cette Chambre «en finirait d'un seul coup
avec le ministère», mais ils espéraient qu'elle «le tuerait, plutôt
par abandon que par ferme volonté de le renverser[529]».
[Note 525: Le _National_ disait, le 8 juillet 1831: «Nous n'avons
demandé aux élections qui s'achèvent en ce moment qu'une majorité
contre la pairie héréditaire. Cette majorité, nous l'aurons.»]
[Note 526: _Souvenirs._]
[Note 527: _Journal des Débats_ des 8, 9, 18 et 19 août 1831.]
[Note 528: _Documents inédits._]
[Note 529: _National_ du 19 août et du 6 septembre 1831.]
Casimir Périer vit tout de suite le péril et l'affronta brusquement. À
peine la Chambre réunie, il déclara faire une question de cabinet de la
nomination de M. Girod de l'Ain à la présidence. Le personnage était un
peu pâle, surtout devant la notoriété du candidat choisi par
l'opposition, qui était M. Laffitte. M. Girod ne l'emporta que d'une
voix[530]. Périer estimant cette majorité insuffisante, donna aussitôt
sa démission, et pour montrer qu'elle était sérieuse, il se mit à brûler
ses papiers et à prendre toutes ses dispositions pour quitter l'hôtel du
ministère. À cette nouvelle, grand fut l'émoi des députés, penauds,
ahuris, terrifiés de la conséquence inattendue qu'avait leur
«indépendance». C'était à qui supplierait le ministre de reprendre sa
démission et blâmerait ce qu'on appelait sa «désertion». Si quelques
courtisans se réjouissaient[531], tout autre était le sentiment du Roi
et de la Reine. Après avoir fini ses préparatifs de départ, Périer était
allé passer la soirée au Palais-Royal. Il ne rentra qu'à une heure du
matin, tout troublé, la figure altérée et des larmes dans les yeux. À
peine dans son cabinet, il se jeta sur un fauteuil, en prononçant des
mots entrecoupés: «Ah! cette femme, qu'elle m'a fait de mal! Je ne
voulais pas la voir... mais cela a été impossible... C'est une femme
adorable.--Qui donc? lui demanda un ami qui l'assistait.--Eh! la
Reine... C'est que je l'adore, la Reine... un coeur, une âme... Au
moment où je sortais du cabinet du Roi, on m'a prié de passer chez elle.
En me voyant, elle a fondu en larmes: «--Ah! monsieur Périer,
m'a-t-elle dit, vous nous abandonnez donc!...» Cela a duré un quart
d'heure... Je le prévoyais... Quelle femme! quelle femme[532]!...» Sur
ces entrefaites[533], arriva la nouvelle que le roi de Hollande,
dénonçant l'armistice, entrait en Belgique; le roi Léopold implorait
notre secours. Il y avait là,--nous le verrons en parlant de la
politique extérieure,--occasion et nécessité, pour la monarchie de
Juillet, de faire sa première manifestation militaire: démarche grave,
délicate, périlleuse, dans laquelle il fallait montrer beaucoup de
résolution, de prudence et surtout de promptitude. Devant ce grand
intérêt patriotique, Casimir Périer consentit à ajourner sa retraite, et
un supplément du _Moniteur_[534] annonça que l'armée du Nord, commandée
par le maréchal Gérard, avait reçu l'ordre d'entrer en Belgique. «Dans
de telles circonstances, ajoutait le _Journal officiel_, le ministère
reste; il attendra la réponse des Chambres au discours de la couronne.»
Périer mettait donc les députés en demeure d'effacer, par cette réponse,
le vote dont il se plaignait.
[Note 530: 1er août 1831.]
[Note 531: Nous voilà, disaient-ils, débarrassés de Casimir Ier, et le
Roi va régner à nouveau.» (_Notes inédites de M. Duvergier de
Hauranne._)]
[Note 532: _Ibid._]
[Note 533: 4 août.]
[Note 534: 4 août.]
La discussion de l'Adresse prenait ainsi une importance particulière.
Elle se prolongea pendant huit jours, acharnée, passionnée, souvent
violente[535]. L'opposition fit des efforts désespérés, soulevant
toutes les questions, mais portant l'attaque principale sur la
politique étrangère, notamment sur les affaires de Belgique, de
Pologne et d'Italie. Elle fut représentée à la tribune par le maréchal
Clausel, M. Odilon Barrot, M. Salverte, M. Dubois, le général La
Fayette, M. de Cormenin. Périer tint tête à ces assauts répétés, avec
le concours utile et vaillant de ses collègues du cabinet, le général
Sébastiani, M. Barthe, M. de Montalivet, et des orateurs du parti
conservateur, MM. Guizot, Dupin, Thiers, de Rémusat, Duvergier de
Hauranne. Sur chaque paragraphe, on présentait quelque amendement qui
était une tentation, un piége à l'adresse des indécis, des
indisciplinés, si nombreux dans la nouvelle Chambre. L'inexpérience et
l'inconsistance de cette assemblée rendaient toutes les surprises
possibles, et quand, avant chaque séance, les journaux opposants
annonçaient que, cette fois, ils tenaient la victoire, on ne savait
guère, à regarder l'attitude incertaine de la majorité, si l'on
pouvait les démentir. Rien ne semblait lasser les assaillants; mais
rien aussi ne lassait le ministre. Il repoussait ces attaques
répétées, et finissait toujours par triompher, à force de loyauté, de
bon sens et surtout d'énergie. Ses adversaires ne purent faire passer
le moindre amendement, et l'ensemble de l'Adresse fut voté à l'immense
majorité de 282 voix contre 73.
[Note 535: Du 9 au 17 août.]
Ce fut un événement considérable et décisif. Périer venait enfin de
dégager et de grouper, pour ainsi dire à la force du poignet, cette
majorité dont il avait besoin pour l'exécution de son programme. Il
avait contraint le parti conservateur à se réunir, compacte et
discipliné, derrière lui, et avait étouffé, avant même éclosion, tous
les germes de tiers parti et de centre gauche[536]. Malheureusement
ces germes n'étaient pas à jamais détruits; ils reparaîtront plus
tard, quand on ne se trouvera plus en présence d'un ministre aussi
imposant et de dangers aussi manifestes; ils se développeront alors,
au grand détriment du parti conservateur comme du régime
parlementaire. Pour le moment ce mal était conjuré, et Casimir Périer
restera, jusqu'au bout, en possession d'une majorité qu'il lui faudra
sans doute constamment surveiller, rassembler, dominer, animer, mais
qui, après tout, ne lui fera pas défaut. Aussi les écrivains de gauche
qui, comme Carrel, avaient, au lendemain des élections, fondé leurs
espérances sur cette Chambre, qui avaient nié «que la majorité fût
acquise au ministère», et avaient déclaré, au contraire, qu'elle «ne
tenait pas à conserver M. Périer», n'auront plus, au bout de quelques
mois, qu'invectives contre la «docilité» de cette «majorité qui vote
pour le ministre, quoi qu'il exige, l'applaudit, quoi qu'il dise,
paraît décidée à le soutenir, quoi qu'il entreprenne[537]»: M. Mauguin
s'écriera, à la tribune: «Le ministère dispose de la majorité[538]»;
et l'opposition sera réduite à prétendre que la Chambre ne représente
pas vraiment le pays.
[Note 536: À cette époque, le _Journal des Débats_ observait qu'en
«forçant les douteux et les impartiaux à se prononcer, Périer rendait
impossibles ces indécisions éclectiques qui prenaient un peu de M.
Dupin, un peu de M. Salverte, et faisaient de ce bizarre mélange un
système de politique parlementaire». (8 août 1831.)]
[Note 537: _National_ des 11 et 15 décembre 1831, et du 7 février
1832.]
[Note 538: Séance du 12 décembre 1831.]
Ce n'était pas pour le plaisir vaniteux et oisif d'apparaître
pleinement le maître du gouvernement et de concentrer toute l'autorité
entre ses mains, que Casimir Périer avait ainsi pris ses précautions
contre le Roi, qu'il s'était assuré le fidèle concours de ses
collègues, la soumission dévouée de ses fonctionnaires, la consistance
et la discipline de sa majorité: c'était pour agir, pour soutenir le
combat contre la révolution. Il importe donc d'examiner maintenant ce
que fut cette action, au dehors et au dedans. Aussi bien, le ministère
n'avait pas attendu, pour résister aux attaques et même pour prendre
l'offensive, qu'il eût fini de réorganiser et de concentrer à loisir
les forces du gouvernement. Il avait rencontré, dès ses premiers pas,
les questions les plus graves, les plus redoutables périls, et il
avait dû y faire face aussitôt, avec les instruments incertains qu'il
avait d'abord seuls entre ses mains. On eût dit d'un général obligé de
repousser l'assaut, d'engager la bataille pendant le temps même que,
sous le feu de l'ennemi, il reforme ses bataillons disloqués et
démoralisés, rétablit leur discipline, ranime leur courage, refait
leur armement et bouche, dans ses murailles, les brèches énormes qu'y
a produites une récente explosion. Ainsi faisaient jadis les
Macchabées, au siége de Jérusalem, reconstruisant d'une main leur cité
pendant qu'ils la défendaient de l'autre contre l'ennemi, maniant à la
fois la truelle et l'épée.