Le désenchantement et le scepticisme n'étaient pas seulement la
maladie de quelques esprits raffinés; ils avaient envahi l'âme de la
foule et se trahissaient alors par une ironie singulièrement violente
et grossière. Ce n'est pas l'un des signes les moins caractéristiques
des années qui suivirent 1830, que la popularité du type de Robert
Macaire: incarnation cynique du crime facétieux, chez qui le blasphème
se termine en quolibet, le vol se pique d'être spirituel et le meurtre
jovial; persiflant tout ce qui inspirait jusque-là respect ou crainte,
la vertu aussi bien que l'échafaud; faisant rire aux dépens du Dieu
qu'il outrage, de la société dont il viole les lois, de la victime
qu'il dépouille ou égorge. Le vice railleur et impudent s'appelait
autrefois Don Juan; Robert Macaire en est une sorte de dégénérescence
démocratique; seulement l'odeur du bagne s'est substituée aux parfums
de boudoir, les haillons de la misère corrompue aux habits de soie du
libertinage élégant; et surtout la statue du commandeur et le coup de
tonnerre de la fin ont fait place à l'apothéose du coquin, ayant
jusqu'au bout raison du gendarme et de la Providence, également
ridicules et bernés. Ce type n'avait pas été créé par un écrivain,
imposant à la foule la fantaisie de son imagination; il était l'oeuvre
d'un acteur, habitué au contraire, par état, à traduire la pensée des
autres, et, dans ce cas, traduisant celle du public plus que celle
d'un auteur. Nous voulons parler de ce Frédérick Lemaître que, sur sa
tombe, Victor Hugo saluait naguère comme la personnification du
théâtre démocratique, et qui a été en effet, sur la scène, par
tempérament de bohème plus encore que par esprit de parti, un puissant
flatteur des passions révolutionnaires. Presque pas un révolté et un
déclassé du drame moderne dont il n'ait porté le masque, depuis _Ruy
Blas_ jusqu'au _Chiffonnier_ de Félix Pyat. Mais avant tout, il fut
Robert Macaire. Un jour, ayant à jouer un rôle de coquin dans un
mélodrame vulgaire, l'_Auberge des Adrets_, il eut l'idée, qui n'avait
pas été celle des auteurs, de donner à son personnage une physionomie
de bouffonnerie cynique. La métamorphose ne se fit pas du premier coup
et tout d'une pièce, comme l'acteur s'en est vanté depuis. L'_Auberge
des Adrets_ remontait à 1823; à cette époque, elle était demeurée dans
son ensemble, et surtout par son dénoûment, un drame du genre
larmoyant; Frédérick Lemaître n'avait tenté que partiellement de
tourner son rôle au grotesque, et cette tentative, qui avait été, du
reste, à peine remarquée, ne dépassait pas les libertés que prenaient
les acteurs de drame. Ce n'est que plus tard, quand cette pièce fut
reprise en 1832, dans une atmosphère beaucoup plus troublée, que les
types de Robert Macaire et de Bertrand apparurent et se précisèrent
avec toute leur insolente laideur, et que la complicité d'un public
mieux préparé à ce scandale leur fit un si brillant succès. Aussi
Théophile Gautier, parlant de la fortune théâtrale de ces tristes
héros, l'appelait-il «le grand triomphe de l'art révolutionnaire qui
succéda à la révolution de Juillet, l'oeuvre capitale de cette
littérature de hasard, éclose alors des instincts du peuple». La pièce
jouée en 1832 était quelque peu différente du mélodrame primitif; elle
avait été modifiée dans les parties qui se fussent plus difficilement
prêtées à ce caractère nouveau; on avait supprimé notamment le
troisième acte avec ses péripéties pathétiques, on l'avait remplacé
par une charge sinistre, où Robert Macaire, poursuivi, jusque dans
l'orchestre et les loges, par les gendarmes, en tuait un, le jetait
sur la scène, et concluait, aux applaudissements de la foule, par
cette maxime qui s'était gravée dans la mémoire et peut-être aussi
dans la conscience populaires:
Tuer les mouchards et les gendarmes,
Ça n'empêche pas les sentiments.
La vogue fut telle, qu'on eut l'idée de faire une suite: _Robert
Macaire_, pièce en quatre actes et six tableaux, qui fut représentée
aux _Folies Dramatiques_, en 1834. Plus que jamais, les deux coquins,
auxquels Frédérick Lemaître et son camarade Serres donnaient une si
hideuse et si vivante originalité, devinrent les favoris du parterre.
Enhardis par le succès que leur faisait la curiosité malsaine des
badauds, les acteurs ajoutaient tous les soirs quelque bouffonnerie
plus cynique, insultaient quelque chose de plus respectable. «C'est
leur fête de chaque jour, disait M. Jules Janin, de s'en aller tête
baissée, à travers les établissements de cette nation, de faucher, à
la façon de quelque Tarquin déguenillé, les hautes pensées, les fermes
croyances, et de semer, chemin faisant, l'oubli du remords, le sans
gêne du crime, l'ironie du repentir.» Plus les acteurs étaient
audacieux, plus le public riait aux larmes. Chaque théâtre voulait
avoir son Robert Macaire; l'un donna la _Fille de Robert Macaire_;
l'autre, le _Fils de Robert Macaire_; un troisième, le _Cousin de
Robert Macaire_. On jouait aux Funambules _Une émeute au Paradis, ou
le Voyage de Robert Macaire_: celui-ci grisait saint Pierre, lui
volait les clefs du ciel, mettait le paradis en goguette, débauchait
les saints et les anges; le diable venait pour le prendre; mais Robert
tirait contre lui la savate et le terrassait, demeurant ainsi le plus
fort et le plus heureux, dans l'autre monde comme sur terre; le tout
assaisonné de lazzi sacriléges, où l'on parodiait jusqu'aux paroles du
Christ, et où l'on débitait une nouvelle oraison dominicale qui
commençait ainsi: «Notre père, qui êtes dans la lune.» Le gouvernement
finit cependant par comprendre que le spectacle triomphant du crime
gouailleur et bel esprit n'était pas sans danger pour un peuple qui, à
cette époque, voyait éclore, dans ses bas-fonds, des Fieschi et des
Lacenaire. Il sortit de son indifférence, et le théâtre fut interdit à
Robert Macaire; il fallut, à la vérité, pour décider la censure à
cette rigueur, qu'elle vît apparaître chez l'audacieux acteur des
velléités de parodies qui s'attaquaient, non plus seulement à la
morale et à la religion, mais à la royauté.
Proscrit du théâtre, Robert Macaire se réfugia dans la littérature, et
surtout dans la caricature. Sous cette forme, son règne fut peut-être
plus étendu encore et plus populaire. Daumier, aidé de Philipon qui
imaginait les légendes à mettre au bas de chaque dessin, publia les
_Cent et un Robert Macaire_, sorte de galerie satirique, où le héros
de la raillerie cynique et du vice insolent se montrait dans ses
multiples incarnations, successivement avocat, philanthrope,
journaliste, avoué, médecin, escompteur, inventeur, fondateur de
société, agent de change, candidat, ministre, etc. C'était à faire
croire qu'il n'y avait partout que des Robert Macaire, et que ce type
personnifiait la société contemporaine. Les mécontents d'alors
prétendaient, en effet, y montrer le portrait fidèle ou, du moins, la
caricature justifiée de la bourgeoisie régnante. Un témoin raconte
qu'assistant, peu avant 1848, à l'enterrement d'un ministre, il avait
entendu l'un des spectateurs s'écrier d'un ton d'indicible mépris, à
la vue de tous les fonctionnaires, de tous les représentants du monde
officiel, qui défilaient à la suite du char funèbre: «Que de Robert
Macaire!» Et la foule, qui ne s'était même pas découverte,
applaudissait en riant et en enchérissant, sans être un moment arrêtée
par le respect de la mort. La vérité n'était pas que les classes
dirigeantes fussent alors plus pleines qu'à d'autres époques de Robert
Macaire; mais la nation entière avait pris un goût maladif à ce que
Henri Heine appelait le «Robert-Macairianisme», à cette affectation de
tout bafouer, de ne pas croire à la vertu, de rire du vice, et de ne
plus voir, dans l'idéal, dans les sentiments grands et généreux, que
ce qu'on nommait, dans une langue appropriée, «une blague». Maladie
d'esprit et de coeur bien autrement dangereuse, signe de décadence
beaucoup plus certain que les illusions les plus folles, les
exaltations les plus troublées, les plus violentes révoltes.
Pour le vulgaire, la gouaillerie cynique de Vautrin ou de Robert
Macaire; pour les raffinés, le dégoût désespéré de Rolla, est-ce donc
là qu'est arrivée, en quelques années, cette génération que nous
avions vue, à la fin de là Restauration, si riche d'espérance, si
confiante dans son orgueil, et qui avait cru trouver, dans la
révolution de 1830, le signal de sa pleine victoire? Après ce départ
d'une allure si joyeuse et si conquérante, cet arrêt plein de
lassitude, de malaise et d'impuissance; après des dithyrambes et des
affirmations si hautaines, un ricanement si grossier ou un sanglot si
navrant; après avoir si sincèrement et si fastueusement proclamé
l'amour de l'humanité et prédit son progrès indéfini, une misanthropie
si désolée ou si méprisante; tant de scepticisme ironique ou
découragé, violent ou mélancolique, après ce que M. Guizot a appelé
«l'excessive confiance dans l'intelligence humaine»; tant de
désillusion, de sécheresse ou de rouerie, après tant de vaniteuse et
généreuse candeur; tant d'avortements et de stérilité, après tant de
promesses et d'espoirs de fécondité! Quel contraste et quelle leçon!