Le désenchantement que nous avons noté dans Balzac gagnait alors une
grande partie de la littérature. C'était la suite et comme la réaction
naturelle de la fièvre de 1830, la seconde phase de la maladie
révolutionnaire, phase plus dangereuse encore que la première, car
elle devait tôt ou tard produire la stérilité. Cette maladie était si
universelle, l'atmosphère en était à ce point imprégnée, que les
jeunes gens n'y échappaient pas. L'un d'eux[469] a rappelé récemment,
en racontant ses souvenirs, cette «sorte de défaillance générale qui
rendait le coeur triste et assombrissait la pensée». La génération
arrivée à la vie littéraire, peu après la révolution de 1830, bien
différente, en cela, de celle qui l'avait précédée, «a eu, dit encore
le même témoin, une jeunesse d'une tristesse lamentable; tristesse
sans cause comme sans objet, tristesse abstraite, inhérente à l'être
ou à l'époque... Il n'était permis que d'avoir une âme incomprise;
c'était l'usage, on s'y conformait. On était fatal et maudit. Sans
même avoir goûté de l'existence, on roulait au fond du gouffre de la
désillusion.» Des enfants de dix-huit ans, répétant une phrase
ramassée dans je ne sais quel roman, disaient: «J'ai le coeur usé
comme l'escalier d'une fille de joie.» L'un des lettrés de cette
génération, Gustave Flaubert, écrivait, à dix-neuf ans: «Il n'y a pas
plus de printemps dans mon coeur que sur la grande route où le hâle
fatigue les yeux, où la poussière se lève en tourbillonnant.» Il se
vantait «d'être né avec peu de foi au bonheur», d'avoir eu, «tout
jeune, un pressentiment complet de la vie»; et il ajoutait: «On n'a
pas besoin d'en avoir mangé pour savoir qu'elle est à faire
vomir[470].»
[Note 469: Maxime DU CAMP, _Souvenirs littéraires_, (_Revue des Deux
Mondes_ du 1er août 1881.)]
[Note 470: Cité par M. Maxime DU CAMP, dans ses _Souvenirs
littéraires_. (_Revue des Deux Mondes_, 1er octobre 1881.)]
En observant la plupart des écrivains considérables de ce temps, il
serait facile d'y découvrir quelque trace de ce désenchantement.
Lamartine, par exemple, dans une lettre écrite, le 6 février 1841, à
son fidèle ami M. de Virieu, parlait de ses «dégoûts», puis il
ajoutait: «Ma situation politique est de premier ordre à présent; ma
situation au Parlement, très importante aussi; ma situation d'orateur,
presque unique; ma situation de poëte, ce que tu sais; ma situation
d'honnête homme, avérée; et, au milieu de tous ces rayonnements de
gloriole et de force imaginaire, je suis le point noir et triste où
tout s'éteint en convergeant: _tristis est anima mea_. La vie est
courte, vide, n'a pas de lendemain, pas d'intérêt; on voudrait ce
qu'on n'a pas, on sent le poids de ce qu'on a ramassé par terre[471].»
[Note 471: _Correspondance de Lamartine_, t. V, p. 526.]
M. de Vigny, poëte et soldat, était apparu, sous la Restauration,
comme une sorte de «chevalier trouvère», enthousiaste, fidèle à son
Dieu et à son roi, jaloux de l'hermine de sa muse. À le voir après
1830, ce n'est plus le même homme; c'est un analyste méfiant, triste,
boudeur, amer, revenu de tous ses rêves de jeunesse, ayant perdu ses
croyances religieuses comme ses affections politiques, sans que rien
les ait remplacées; ne conservant que la foi à l'honneur, seul point
solide qu'il s'efforce de maintenir au-dessus de ce déluge de
scepticisme: «rocher nu, à pic, dit à ce propos M. Sainte-Beuve, bon
pour quelques-uns, mais stérile et de peu de refuge dans la submersion
universelle». En dépit d'une vanité fière qui se livre difficilement,
M. de Vigny trahit l'état de son âme dans ses oeuvres de ce temps,
dans _Stello_, dans _Chatterton_ et même un peu dans _Servitude et
grandeur militaires_; mais surtout il se montre à nu dans ce _Journal
d'un poëte_ qu'une amitié indiscrète a publié après sa mort; c'est là
que nous le surprenons, écrivant ces aphorismes désolés: «La seule fin
vraie à laquelle l'esprit arrive sur-le-champ, en pénétrant au fond de
chaque perspective, c'est le néant de tout; gloire, amour, bonheur,
rien de cela n'est complétement... L'ennui est la grande maladie de la
vie; on ne cesse de maudire sa brièveté, et toujours elle est trop
longue, puisqu'on ne sait qu'en faire... Il est bon et salutaire de
n'avoir aucune espérance. L'espérance est la plus grande de nos
folies... Il faut surtout anéantir l'espérance dans le coeur de
l'homme. Un désespoir paisible, sans convulsions de colère et sans
reproches au ciel, est la sagesse même.» Encore le poëte ne se
prive-t-il pas de ces «reproches au ciel», et se complaît-il à
dénoncer les «injustices de la création» ou à railler les prétendues
miséricordes d'un Dieu qui n'est pour lui qu'un «geôlier».
De M. Mérimée, on ne peut vraiment dire qu'il ait perdu ses illusions;
il n'en avait jamais eu; l'ironie sceptique est, chez lui, de la
première heure, moins souffrante que chez M. de Vigny, moins violente
et brutale que chez Balzac, mais plus dédaigneuse, plus desséchée et
plus implacable. Par réaction contre le ridicule et l'exagération de
la sensibilité romantique, M. Mérimée répudiait tout enthousiasme,
toute générosité, tout attendrissement. Jusque dans ses négations les
plus impies, dans ses immoralités les plus audacieuses, il se
défendait de la passion qui eût pu être son excuse. Son plaisir était
de raconter les choses les plus hideuses avec un sourire railleur et
froid; on voyait qu'il avait sans cesse présent à l'esprit la maxime
de son maître Stendhal: «Faisons tous nos efforts pour être secs.» Il
ne croyait à rien et méprisait tout le monde, craignait surtout de
paraître dupe et mettait une étrange coquetterie à ne pas être
soupçonné de prendre au sérieux les sentiments qu'il exprimait dans
ses livres et les passions qu'il y faisait agir.
De ce désenchantement envahissant alors toutes les âmes, il est une
victime illustre entre toutes et digne de nous arrêter davantage. Quel
homme a donc le plus souffert de ce mal, a trouvé pour l'exprimer les
accents les plus éloquents et les plus poignants, si ce n'est ce poëte
merveilleux qui avait dix-neuf ans en 1830, dont la gloire, alors à
peine naissante, appartient vraiment aux années de la monarchie de
Juillet et les illumine, le plus aimé et le mieux compris par les
jeunes gens de ce temps, le dernier venu et non le moindre de cette
génération poétique que notre vieillesse stérile envie au printemps de
ce siècle,--Alfred de Musset? Il s'est tenu toujours si soigneusement
éloigné de la politique qu'on est peu tenté, au premier abord, de
chercher dans une révolution les influences qui ont agi sur son talent
et sur son âme. N'est-ce pas lui qui a dit:
Je ne me suis pas fait écrivain politique,
N'étant pas amoureux de la place publique.
D'ailleurs, il n'entre pas dans mes prétentions
D'être l'homme du siècle et de ses passions.
Les crises qui l'ont troublé et fait souffrir, ne sont-ce pas avant
tout celles qui venaient de ses caprices et de ses déboires amoureux?
Cette «Elle» qui tient tant de place dans sa vie et dans ses vers, sur
laquelle, même depuis sa mort, on discute encore, personne n'a jamais
supposé que ce fût la révolution de 1830. À nul autre on ne pourrait
mieux appliquer ce propos de juge d'instruction: Cherchez d'abord la
femme! Nous ne nions certes pas l'action de ces accidents intimes; et
qui voudrait faire une étude complète sur Alfred de Musset devrait en
tenir compte. Mais le poëte n'a pas été pour cela soustrait au
contre-coup des événements publics, il n'a pas échappé aux troubles
intellectuels, aux maladies morales, nés de ces événements. On n'en
voudrait d'autres preuves que les aveux, les plaintes, les cris de
douleur ou de colère, qui lui ont si souvent échappé. Quand, dans les
pages célèbres qui précèdent sa «Confession», cet «enfant du siècle» a
cherché l'origine de la «maladie morale abominable» dont il se disait
atteint avec toute sa génération, ne l'a-t-il pas montrée dans nos
commotions politiques[472]?
[Note 472: Voir le début de la _Confession d'un enfant du siècle_.]
À la veille de la révolution de Juillet, Musset avait publié ses
_Contes d'Espagne et d'Italie_, oeuvre d'un adolescent qui, à peine
sorti du collége, se révélait grand poëte; de cette extrême jeunesse
il avait la verve superbe, mais aussi l'insolence gamine et
licencieuse, se moquait de tout, des règles de la prosodie comme de
celles de la morale, s'amusait à scandaliser le bourgeois, brisait
toutes les vitres, par plaisir du tapage et pour faire retourner les
gens; gardant, du reste, jusqu'au milieu de ce désordre et de cette
orgie, je ne sais quoi de pimpant, de cavalier, d'élégant; portant,
dans cette sorte d'insurrection intellectuelle, plus d'insouciance que
de haine; ayant toute l'effronterie d'un page d'autrefois, non les
passions envieuses d'un émeutier d'aujourd'hui. Le succès fut vif,
mais limité; le scandale plus vif encore. La critique protesta. La
société de la Restauration, même ébranlée par les approches de la
révolution, ne tolérait que difficilement de telles audaces.
N'était-ce qu'un péché de première jeunesse, l'exubérance passagère
d'un enfant qui jette sa gourme avant de «se ranger»? En tout temps,
sans doute, le tempérament de Musset eût eu peine à se soumettre à la
commune règle des vertus et des convenances. Néanmoins, c'eût été pour
lui un frein et une correction salutaires d'avoir à faire son chemin
dans une société bien assise, où il se fût senti enveloppé, contenu
par une discipline universellement respectée, où il eût rencontré
au-dessus de lui des principes reconnus et des autorités obéies. Au
lieu de cela, il était encore dans l'effervescence tapageuse de ses
_Contes_, quand survint le coup de vent de Juillet, qui déracina tout
autour de lui, et fit passer dans les cerveaux même les plus calmes un
souffle de révolte et de folie. Peu importe que, politiquement, Musset
n'ait guère donné dans le mouvement de 1830, qu'il ait été, sous le
nouveau régime, un conservateur dynastique, camarade de collége du
prince héritier, prêt à chanter, avec une inspiration un peu froide,
les joies ou les douleurs de la famille royale, et qu'à la différence
de Victor Hugo, par exemple, il ait été plus disposé à railler qu'à
partager les entraînements et les ridicules des partis avancés; il
n'en a pas moins subi, dans l'ordre intellectuel et moral, l'influence
de cette révolution. Au moment où il aurait eu besoin d'être retenu,
il se trouva poussé sur la pente de ses défauts. _Namouna_[473], avec
un incomparable brio de poésie, continuait et exagérait, s'il était
possible, l'insolence des _Contes d'Espagne et d'Italie_, persiflant,
insultant la morale comme les convenances, l'espérance comme
l'illusion, la foi comme les préjugés, le ciel comme la terre,
renversant toutes les idoles et blasphémant tous les dieux. Contraste
absolu avec la poésie lyrique des belles années de la Restauration,
avec la sentimentalité attendrie de Lamartine, avec la solennité
héroïque de Victor Hugo; on eût dit qu'il y avait un abîme entre ces
deux époques pourtant si proches. Gouailleuse dans _Namouna_, la
révolte apparaissait tragique dans Franck, le héros de la _Coupe et
les lèvres_[474]; et si le sarcasme s'y montrait, c'est celui dont le
poëte dit lui-même:
Tu railles tristement et misérablement.
La malédiction dominait:
Malheur aux nouveau-nés!
Maudit soit le travail, maudite l'espérance!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Maudits soient les liens du sang et de la vie!
Maudites la famille et la société!
Malheur à la maison, malheur à la cité!
Et malédiction sur la mère patrie!
[Note 473: Publié, au commencement de 1833, dans le volume ayant pour
titre: _Un spectacle dans un fauteuil._]
[Note 474: Publié en même temps que _Namouna_.]
Ce n'était pas la révolte triomphante; elle aboutissait au contraire à
la ruine et à l'impuissance. Tout ce qui avait pu remuer autrefois le
coeur de l'homme, gloire, patrie, courage, amitié, religion, était
trouvé vide et menteur. À peine le poëte voulait-il faire exception
pour l'amour, et encore le nous montrait-il échouant dans la débauche
et dans la mort. Ce qu'il blasphémait le plus, c'était l'espérance.
Voilà où en était déjà celui qu'on venait de saluer comme le chantre
de la folle jeunesse. Aussi M. Sainte-Beuve, étudiant ce poëme au
moment de sa publication, «s'effrayait» de voir se produire avec tant
de force, «dans un si jeune poëte, l'esprit de l'époque en ce qu'elle
a de brisé et de blasé, de chaud et de puissant en pure perte,
d'inégal, de contradictoire et de désespérant».
Désespérant! c'est bien le mot. Chaque jour, on voit davantage
apparaître, derrière les fantaisies licencieuses et les fausses
gaietés, ce fond de désespoir. Au scepticisme fanfaron et insolent,
succèdent des gémissements d'une vérité poignante; l'éclat de rire ou
le chant d'orgie se termine en sanglots. Tel est le caractère de
_Rolla_[475]. Et remarquez-le, ce que Musset pleure, ce n'est pas un
accident de sa vie privée, c'est le mal de son siècle. Il souffre de
la lassitude de tant de secousses, du vide qu'ont fait tant de
destructions, de la stérilité de cette terre dévastée sur laquelle
rien ne peut plus repousser. Les ruines, au milieu desquelles il
passait naguère en sifflant et en faisant sonner cavalièrement ses
éperons, le désolent et l'épouvantent. Comme la cavale égarée dont il
peint, en si beaux vers, la mort dans le sable aride du désert, il a
soif; altéré d'idéal et de foi, il n'en trouve plus: autour de lui,
tout est desséché. Plus rien de la rébellion agressive qui avait
marqué ses débuts; la douleur l'a rendu humble et parfois même lui
arrache des aveux inattendus. À une époque où la réaction ne semble
pas avoir encore commencé contre l'irréligion victorieuse en 1830, ce
poëte, qui naguère jouait avec les blasphèmes, dénonce la disparition
des croyances chrétiennes comme la cause principale du mal dont il
souffre et dont meurt son siècle. Déjà dans la _Coupe et les lèvres_,
au milieu de tant de révoltes impies, Franck invectivait les
«persévérants sophistes» qui avaient «tari tous les puits du désert».
Dans _Rolla_, presque à chaque page, entre deux tableaux impurs,
l'auteur laisse échapper des invocations au Christ, des apostrophes
irritées contre Voltaire, des imprécations contre les «démolisseurs
stupides», des pleurs sur la foi perdue et sur les cloîtres détruits,
cris les plus profonds, les plus douloureux et les plus éloquents de
la poésie contemporaine. Ce n'est pas, chez Musset, la fantaisie
passagère d'une heure de mélancolie. Sauf les intermèdes où il
courtise la muse rieuse, leste et pimpante des _Proverbes_, cette
inspiration désolée se retrouve dans presque toutes les poésies qu'il
publie à cette époque, notamment dans les _Nuits_[476], lamentations
immortelles de l'âme humaine sur les ruines qu'elle a faites,
admirable gémissement d'une époque qui connaît son mal, mais qui se
sent impuissante à le guérir.
[Note 475: _Rolla_ fut publié par la _Revue des Deux Mondes_, le 1er
août 1833, quelques mois après le volume intitulé: _Un spectacle dans
un fauteuil._]
[Note 476: La première des _Nuits_ est de mai 1836; la dernière,
d'octobre 1837.]
En effet, si Musset reconnaît qu'il s'est égaré, avec les hommes de
son temps, dans un désert stérile, il n'a ni la force ni la volonté de
revenir sur ses pas; il professe que ce siècle est trop vieux pour
retrouver jamais la foi et l'espérance des époques plus jeunes, et
que, mourant de son Dieu perdu, il ne pourra jamais le retrouver. Un
mal personnel venait d'ailleurs aggraver en lui le mal du siècle, un
mal dont le spectre l'a poursuivi et obsédé dans presque toutes ses
oeuvres, et qui remplit l'une des plus importantes, la _Confession
d'un enfant du siècle_, contemporaine des _Nuits_[477]: c'est la
débauche, «première conclusion des principes de mort», la terrible
débauche qu'il connaissait déjà, quand il s'était écrié, dans la
_Coupe et les lèvres_:
Ah! malheur à celui qui laisse la débauche
Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!
[Note 477: La _Confession d'un enfant du siècle_ fut publiée au
commencement de 1836.]
Nul, sans doute, n'a déploré plus éloquemment que ne le fait
l'«Enfant du siècle» au début de sa «Confession» cette «dénégation de
toutes choses du ciel et de la terre, qu'on peut nommer
désenchantement, ou, si l'on veut, désespérance..., l'affreuse
désespérance qui, pareille à la peste asiatique, marche à grands pas
sur la terre». Comme dans _Rolla_, il s'en prend à Voltaire et à ceux
qui ont détruit la foi chrétienne. On se demande s'il est sur le
chemin qui le ramènera à la lumière et à l'espoir. Mais tournez la
page; tout s'est éteint dans l'impureté, tout a été ramené violemment
en bas par le plus grossier sensualisme. «Vous sentirez, dit-il
quelque part dans cette _Confession_, que la raison humaine peut
guérir les illusions, mais non pas guérir les souffrances... Vous
chercherez autour de vous quelque chose comme une espérance. Vous irez
secouer les portes des églises, pour voir si elles branlent encore,
mais les trouverez murées; vous penserez à vous faire trappistes, et
la destinée qui vous raille vous répondra par une bouteille de vin du
peuple et une courtisane.» Voilà tout le livre; voilà, hélas! toute la
vie de l'auteur.
Le désenchantement qui succédait à la révolte avait pour conséquence
la stérilité: c'étaient, nous l'avons dit, les trois phases de la
maladie qui sévissait sur les intelligences de ce temps. Même aux
époques les plus laborieuses et les plus productives de sa vie
littéraire, de 1832 à 1837 par exemple, entre le _Spectacle dans un
fauteuil_ et les _Nuits_, Musset avait toujours eu l'haleine un peu
courte; il était incapable de composer une oeuvre considérable et
complète. Tous ses poëmes, même ceux qu'il a étendus par des
digressions, sont des tableaux de genre, et plus le cadre est petit,
plus l'auteur est à l'aise. Ses belles pages ne sont que des préludes
et des fragments, admirables sans doute, mais inachevés. Impuissance
commune à tous les poëtes de ce siècle, mais plus marquée chez lui que
chez les autres. Encore, parfois, semblait-il las d'une fécondité si
imparfaite. Dès le lendemain de 1830, dans la fatigue, le dégoût et
l'espèce d'étourdissement que lui causait la prolongation du tapage
révolutionnaire, il s'était arrêté un moment et avait songé à laisser
l'art pour se faire soldat. Ce poëte de vingt ans ne disait-il pas
alors:
Je suis jeune, j'arrive: à moitié de ma route,
Déjà las de marcher, je me suis retourné[478].
Il avait triomphé de cette première tentation; mais, après 1837,
nouveaux symptômes d'épuisement: il ne produit plus que des morceaux
isolés, dont quelques-uns, il est vrai, sont incomparables. Enfin, en
1840, le mal s'aggrave, les oeuvres sont plus rares encore, et le
talent lui-même se voile. Si le poëte sort de son mutisme, c'est
d'ordinaire pour nous livrer le triste secret de sa prostration et de
son désespoir. «Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus», telle est sa
devise. Il termine sa carrière à l'âge où plusieurs poëtes du grand
siècle avaient commencé la leur, justifiant la parole méchante que
disait alors de lui Henri Heine: «C'est un jeune homme d'un bien beau
passé.»
[Note 478: _Les Voeux stériles_, pièce de vers publiée en 1834.--Voyez
aussi la conversation que le poëte a eue, à la même époque, avec son
frère Paul, et que celui-ci a racontée dans sa _Biographie d'Alfred de
Musset_.]
Un vieillard de trente ans, triste, épuisé, silencieux, dégoûté de
tout, principalement de soi, voilà donc ce qu'est devenu, après
quelques années, le brillant cavalier qui, en 1829, était entré dans
la gloire avec une audace si tapageuse.