IX

Si nous avions eu la prétention de faire un tableau complet des

lettres sous la monarchie de Juillet, on pourrait nous reprocher

d'avoir passé sous silence certains écrivains et même certains genres,

de n'avoir envisagé qu'à un point de vue particulier ceux dont nous

nous sommes occupés. Mais, on le sait, et nous avons tenu à le bien

marquer dès le début, notre dessein, plus limité, était seulement de

rechercher quel avait été, sur la littérature de ce temps, le

contre-coup des événements politiques, et spécialement de la

révolution de 1830. Ce dessein, nous croyons l'avoir exécuté[479].

Nous avons montré comment se sont produits dans le monde littéraire,

d'abord l'exaltation, la révolte, le désordre, ensuite le

désenchantement et l'impuissance. Toutefois, sur le point de conclure,

un doute nous saisit. Comment juger si sévèrement l'état littéraire de

la France de Juillet, quand il n'est pas un de nous qui ne s'estimât

trop heureux d'y revenir? Si nous appliquons à cette époque le mot de

décadence, de quel terme nous servirons-nous pour qualifier le temps

actuel? Pour être inférieures aux précédentes, les poésies alors

publiées par Lamartine ou Victor Hugo n'étaient-elles pas des

événements littéraires comme nous n'en connaissons plus? Quels que

fussent l'erreur et le désordre du drame romantique, il y avait là

cependant un mouvement; où en trouver un dans notre théâtre actuel?

Les romans de madame Sand étaient immoraux; encore l'immoralité

devait-elle s'y revêtir de poésie et d'idéal pour avoir accès dans les

âmes; aujourd'hui, elle n'a plus besoin de se mettre tant en frais.

N'est-il pas jusqu'à Balzac qu'on ne puisse trouver délicat, quand on

est condamné à M. Zola? Pour tristes que fussent le scepticisme, le

désenchantement et même l'épuisement des âmes, ils arrachaient du

moins à un Musset des plaintes mélodieuses, d'éloquents gémissements;

aujourd'hui, le mal est à ce point profond qu'il a tué toute poésie,

et nous n'avons même plus la consolation d'entendre chanter en beaux

vers nos misères et nos désillusions. Vraiment, si l'on pouvait

prendre l'histoire à rebours, l'époque littéraire qui s'est étendue de

1830 à 1848 semblerait en singulier progrès sur la nôtre.

[Note 479: Pour compléter le tableau du trouble jeté dans la

littérature, il nous faudrait dire ce qu'est devenue, sous cette

influence, une partie de l'école historique, dont M. Michelet est le

type. Mais l'étude des histoires révolutionnaires et de leurs

conséquences se rattache à la fin de la monarchie de Juillet, dont

elles ont préparé la chute; nous en reparlerons à ce propos.]

Mais pour bien apprécier une époque, pour en mesurer les mérites et

les responsabilités, ne convient-il pas de la comparer, moins à ce qui

l'a suivie qu'à ce qui l'a précédée? N'est-on pas autorisé à lui

demander compte de l'héritage qu'elle a reçu, de l'espoir qu'on avait

fondé sur elle et qu'elle avait mission de réaliser? Il est naturel

que le sentiment de notre misère présente nous gêne dans un tel

examen, que nous nous sentions aujourd'hui peu de droit à relever les

faiblesses d'un temps si supérieur au nôtre, et que ce temps, après

tout, nous paraisse plus digne d'envie que de blâme. Laissons donc une

fois de plus la parole aux contemporains. Déjà nous avons recueilli,

dans leur sincérité première, les cris de surprise, d'alarme et

d'humiliation que leur avait arrachés la déchéance de certains

écrivains. Complétons leur témoignage en notant ce qu'ils pensaient

non plus seulement de telle ouvre particulière, mais de l'état général

de la littérature, du changement qui s'y était produit après 1830. Si

leur plainte nous semble parfois exagérée, n'oublions pas qu'ils

avaient connu et partagé les grandes espérances de la jeunesse du

siècle, et qu'ils ne devaient pas se consoler aisément de les voir

trompées.

Dès 1831, M. de Salvandy écrivait: «Si la littérature est l'expression

de la société, il faudrait désespérer de la France»; et, cherchant la

cause de ce désordre, il la montrait dans «l'esprit révolutionnaire,

évoqué du chaos sanglant de notre première anarchie, au bruit de la

rapide victoire du peuple sur la royauté, esprit funeste qui pèse sur

les destins de la France de 1830, comme son mauvais ange[480]». Dans

le camp opposé, M. Quinet s'écriait à la même époque: «Aujourd'hui,

qui nous dira des nouvelles de notre jeunesse, un moment si courtisée,

si enviée sous la Restauration, et que l'on salua de si hautes

promesses pour son âge viril?... Si quelqu'un le sait, par hasard,

qu'il nous dise où sont nos projets commencés, nos études

enthousiastes, notre spiritualisme hautain et notre avenir politique

dont nous étions si fiers! N'en parlons plus, de grâce. Notre jeunesse

est devenue vieillesse en quelques mois, et c'est de nous qu'il faut

dire que nos cheveux ont blanchi en une nuit. L'espérance manque en

nos âmes[481]...»

[Note 480: SALVANDY, _Seize Mois, ou la Révolution et les

révolutionnaires_ (1831).]

[Note 481: QUINET, _Avertissement à la Monarchie de 1830_ (1831).]

M. Sainte-Beuve avait été l'un des porte-parole de cette génération

qui s'était cru la mission et le pouvoir de renouveler le monde

intellectuel et moral. Écoutez ce qu'il dit, dans les années qui

suivent 1830, à la vue de ce qui se passe sous ses yeux[482]. Avec une

mélancolie mêlée d'ironie, il rappelle cette persuasion où l'on était,

à la fin de la Restauration, «qu'il y avait, pour bien des années,

dans le corps social, une plénitude de séve, une provision, une

infusion d'ardeurs et de doctrines, une matière enfin plus que

suffisante aux prises de l'esprit». La révolution, dit-il, «a comme

brisé et licencié le mouvement littéraire,... rompu la série d'études

et d'idées qui étaient en plein développement». Il y a eu «des coups

de vent dans toutes les bannières». De là «une première et longue

anarchie». «Au moment où la Restauration a croulé, les idées morales

qui, avant 1830, donnaient même aux oeuvres secondaires une sorte de

noblesse, se sont, chez la plupart, subitement abattues.» Le mal a

atteint les plus hautes têtes; «les grands talents donnent le pire

signal et manquent à leur vocation première; ils gauchissent à

plaisir dans des systèmes monstrueux ou creux, en tout cas

infertiles». Plus de direction, partout le «relâchement et la

confusion», la «dissolution des écoles»: tel est le «signe de la

nouvelle période littéraire». M. Sainte-Beuve ajoute: «Pour ce que

nous savons et voyons directement, nous avons bien le droit de dire

que le caractère de notre littérature actuelle est avant tout

l'anarchie la plus organique, chaque oeuvre démentant celle du voisin,

un choc, un conflit et, comme c'est le mot, un _gâchis_ immense.» Au

moins le mal diminue-t-il, quand, dans la politique, un peu de calme

succède au désordre révolutionnaire? Non. «À mesure, dit M.

Sainte-Beuve, que les causes extérieures de perturbation ont cessé,

les symptômes extérieurs de désorganisation profonde se sont mieux

laissé voir.» Le rétablissement de l'ordre matériel «n'a

littérairement rien enfanté et n'a fait que mettre à nu le peu de

courant». Il proclame chaque jour avec plus d'effroi que «le niveau du

mauvais gagne et monte», et il ne craint pas d'ajouter que «c'est un

vaste naufrage». Aussi n'est-on pas étonné de l'entendre signaler,

comme un caractère général de cette époque, le «désabusement», et, ce

qui en est la triste conséquence, la stérilité et l'impuissance. Dès

1833, il confesse que ce n'est pas «cette génération si pleine de

promesses et si flattée par elle-même» qui «arrivera»; et,

ajoute-t-il, «non-seulement elle n'arrivera pas à ce grand but social

qu'elle présageait et qu'elle parut longtemps mériter d'atteindre;

maison reconnaît même que la plupart, détournés ou découragés depuis

lors, ne donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'oeuvres

individuelles». Quant aux générations qui surviennent, elles ne sont

plus, «comme d'ordinaire, enthousiastes de quelques nouvelles et

grandes chimères, en quête d'un héroïque fantôme»; mais elles «entrent

bonnement dans la file, à l'endroit le plus proche, sans s'informer;

sans tradition ni suite, elles se prennent à je ne sais quelles

vieilles cocardes reblanchies... Tandis que la partie positive du

siècle suit résolûment, tête baissée, sa marche dans l'industrie et le

progrès matériel, la partie dite spirituelle se dissipe en frivolités

et ne sait faire à l'autre ni contre-poids; ni accompagnement.» Alors,

se rappelant avec amertume ses espérances d'avant 1830, M.

Sainte-Beuve s'écrie: «Un semblable résultat aurait trop de quoi

surprendre et déjouer. Il ressemblerait à une attrape. Ce ne peut pas

être, ce semble, pour un tel avortement que tant d'efforts, tant

d'idées enfin, ont été dépensés depuis plus de cinquante ans, et que,

sans remonter plus haut, les hommes consciencieux et laborieux ont

semé une foule de germes, aux saisons dernières de la Restauration, en

ces années de combat et de culture.» Et ailleurs: «N'aura-t-on eu

décidément que de beaux commencements, un entrain rapide et bientôt à

jamais intercepté?... Ne sera-t-on en masse, et à le prendre au mieux,

qu'une belle déroute, un sauve qui peut de talents?» Ainsi gémissait

M. Sainte-Beuve, dans les articles que publiaient, de 1830 à 1843,

quelques journaux et surtout la _Revue des Deux Mondes_. Il

s'épanchait plus librement encore dans la chronique anonyme qu'il

envoyait à la _Revue suisse_: «Passé un bon moment de jeunesse,

écrivait-il, tous, plus ou moins, nous sommes sur les dents, sur le

flanc.» Et il terminait par ce cri, qui révèle la date, l'origine et

la cause du mal: «Décidément, l'esprit humain est plutôt stérile

qu'autre chose, surtout depuis juillet 1830.»

[Note 482: Voyez notamment les écrits suivants de M. SAINTE-BEUVE: _De

la littérature de ce temps-ci_ (1833); _M. Jouffroy_ (1833); _De la

littérature industrielle_ (1839); _Dix ans après en littérature_

(1840); _Quelques vérités sur la situation en littérature_ (1843);

_Chroniques parisiennes_ (1843). C'est à ces écrits que sont

empruntées toutes les citations qui vont être faites.]

Nous avons cité, avec quelque étendue, le témoignage de M.

Sainte-Beuve, qui, par situation et par nature d'esprit, pouvait,

mieux que personne, voir et juger. Mais il n'était pas le seul à

s'exprimer ainsi. Voici M. de Rémusat, naguère l'un des princes de la

jeunesse de 1820, et non le moins imprégné des idées de 1830. Vers la

fin de la monarchie de Juillet, considérant ce qu'est devenue la

littérature, il avoue que le résultat «l'inquiète». «À la suite de la

révolution», il n'a constaté d'abord qu'un «premier déchaînement

d'idées et de passions qui ne pouvaient rien produire de bon ni de

vrai, et dont le résultat naturel devait être une période

d'humiliations pour la raison humaine». Mais ce qui est venu ensuite

n'a pas mieux valu: c'est, dit-il, «une réaction enfantée par la peur

et le dégoût, réaction de défiance, d'incrédulité, d'aversion pour

tout ce qui peut à la fois ennoblir et égarer l'humanité»; c'est «la

déroute d'une société intimidée, qui fuit devant les fantômes de

l'esprit humain, pour essayer de se retrancher derrière ses intérêts»;

c'est «la dispersion funeste des forces morales de la société[483]».

Un autre écrivain de la même génération, l'un des plus purs et des

plus vaillants, et qui devait perdre seulement en 1848 ses illusions

de 1830, Augustin Thierry, dénonçait autour de lui, en 1834, «l'espèce

d'affaissement moral qui est la maladie de la génération nouvelle»; il

gémissait à la vue de ces «âmes énervées qui se plaignent de manquer

de foi, qui ne savent où se prendre, et vont cherchant partout, sans

le rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement[484]». M.

Nisard, alors ami de Carrel, et politiquement favorable à la

révolution de Juillet, dénonçait, en 1833 et 1834, dans la _Revue de

Paris_, les misères morales et intellectuelles de la littérature,

particulièrement du roman et du théâtre: «Que dirai-je, ajoute-t-il,

des effets de cette littérature sur les âmes? D'où viennent ces goûts

frivoles, cet égoïsme dans l'âge de la générosité et de l'abandon, ce

scepticisme desséchant dans l'âge de la foi, cette rouerie avant

l'expérience, ces désenchantements avant les illusions, cet amour de

l'argent, sans esprit d'avenir, comme celui des courtisanes?... D'où

viennent ces amours-propres monstrueux, ce désintéressement contre

nature de toute opinion politique, cette guerre contre toute morale,

cette exaltation de la chair et des sens, cette révolte de la

prétendue liberté humaine contre le devoir? D'où viennent tous ces

désordres de l'esprit et de l'âme, sinon de cette littérature, qui ne

vit que de cela, et qui doit périr par là[485]?»

[Note 483: M. DE RÉMUSAT, _Passé et Présent_, t. I.]

[Note 484: Augustin THIERRY, préface de _Dix Ans d'études

historiques_.]

[Note 485: M. Désiré NISARD, _Manifeste contre la littérature facile_

(décembre 1833); _Lettre au directeur de la Revue de Paris_ (janvier

1834); _Un amendement à la définition de la littérature facile_

(février 1834).]

Les critiques d'une génération plus récente ne jugeaient pas autrement

que leurs devanciers. Vers la fin de la monarchie de Juillet, M.

Saint-René Taillandier jetait, dans la _Revue des Deux Mondes_, un

regard en arrière sur la littérature de cette époque. Il se demandait

«où était la jeune armée du dix-neuvième siècle qui s'était avancée

avec tant d'enthousiasme et avait convoité des conquêtes si belles».

Il rappelait «ce premier départ de nos volontaires, cette rapide et

aventureuse entrée en campagne. La foule était confuse et

indisciplinée; mais quelle vie! quel mouvement! Je ne sais si l'on

avait un drapeau, ou si ce drapeau représentait quelque chose de bien

défini; mais comme on s'élançait avec joie! comme on s'imaginait

poursuivre un but et croire à une cause bien comprise! Quel entrain!

quelle impatience d'arriver! Jactance superbe et naïve bonne foi,

étourderie et résolution.» Eh bien! cette armée est «en désordre et

dispersée». Les plus confiants ont été contraints de reconnaître leur

échec. «Non, a-t-on dû se dire, le champ n'a pas été béni, la moisson

n'est pas venue. La foi charmante des jeunes années est morte au fond

des âmes, comme un feu sans aliment. Il n'y a plus de croyance, il n'y

a plus d'idéal. Le talent, l'habileté, ne manquent pas; ils ont, au

contraire, acquis des ressources inattendues, mais ce sont des

ressources coupables...» Quelle est la cause de cet avortement, de

cette «stérilité maladive»? Le critique la montre dans l'«infatuation»

de cette littérature qui, «après avoir débuté avec enthousiasme,

s'était arrêtée tout à coup, dès le commencement de sa tâche, et

s'était adorée avec une confiance inouïe», et aussi dans le

«désordre», dans les «excitations néfastes» qui avaient été la suite

de la révolution de 1830[486].

[Note 486: SAINT-RENÉ TAILLANDIER, _la Littérature et les écrivains en

France depuis dix ans_. (_Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1847.)]

Après ces jugements publics, faut-il noter les cris d'indignation ou

de découragement qui échappaient aux contemporains, dans l'intimité de

leurs correspondances? On pourrait en trouver beaucoup. Bornons-nous à

citer M. Doudan, témoignant, le 6 août 1839, du «dégoût» croissant que

lui inspire la littérature de son temps. «En y regardant bien,

écrit-il, je ne puis pas méconnaître que je m'irrite à bon droit de ce

ton vide et déclamatoire, de ces fanfaronnades d'idées qui ne reculent

devant rien, de ce mépris de toute distinction entre le bien et le

mal, de tous ces sentiments impossibles qu'on fait semblant

d'éprouver, de toutes ces passions contradictoires qu'on suppose dans

le même être, de cette langue pédante, forcenée, de ces couleurs et de

ces images si vives pour traduire des pensées si froides, de ce manque

de mesure, d'harmonie, de bon sens, de convenance en tout genre qui

rayonne dans la littérature. Toutes ces accusations sont fondées sur

une évidence irrésistible; et si l'on était pendu pour tous ces

crimes, bien des écrivains devraient se préparer.» Dans une autre

lettre, écrite quelques années plus tard[487], M. Doudan ajoutait: «Il

est certain que le grand soleil de la liberté de penser a dévoré les

idées; ce ne sont plus que des feuilles mortes, avec lesquelles joue

le premier souffle d'air qui s'élève. L'intelligence, affranchie de

toute entrave, est devenue comme le Juif errant, marchant toujours et

n'ayant jamais plus de cinq sous dans sa poche; ne pouvant s'arrêter

nulle part, elle ne s'attache à rien, _velut umbra, sicut nubes_. Il

ne restera bientôt plus, dans ce temps, en fait de talent, que le

talent de critique; celui-là gagne à l'impartialité et à l'étendue de

l'esprit; mais cette impartialité aussi va tourner, en s'exagérant, à

l'indifférence; cette étendue, en s'accroissant démesurément, ne sera

plus que le vide; et, à force de n'être que des spectateurs, de

n'éprouver rien pour notre compte et de tout juger sans rien croire,

nous perdons la règle même de nos jugements.»

[Note 487: Lettre du 19 septembre 1848.]

N'est-il pas prouvé, par les aveux publics ou intimes des

contemporains les plus compétents ou les moins suspects, que chacun

avait alors comme le sentiment d'une décadence, on dirait presque

d'une banqueroute intellectuelle? La cause, ils ne l'indiquent pas

tous avec une suffisante netteté; pour cela, il leur eût fallu souvent

se condamner eux-mêmes. Plusieurs, cependant,--on a pu s'en rendre

compte par les citations que nous avons faites,--laissent entrevoir

cette cause; quelques-uns la dénoncent avec une loyale clairvoyance.

Vers la fin de la monarchie de Juillet, M. Guizot s'écriait à la

tribune de la Chambre: «L'excessive confiance dans l'intelligence

humaine, l'orgueil humain, l'orgueil de l'esprit, permettez-moi

d'appeler les choses par leur nom, a été la maladie de notre temps, la

cause d'une grande partie de nos erreurs et de nos maux[488].» Sans

doute, si l'on veut rechercher la genèse de cet «orgueil de l'esprit»,

on reconnaîtra que le principe en existait déjà avant 1830. C'était le

point faible, le côté inquiétant du mouvement intellectuel qui avait

marqué la fin de la Restauration, le germe de mort qui se mêlait à

tant de fécondes promesses, aussi bien dans l'école du _Globe_ que

dans le «cénacle» du romantisme. En cela, il est vrai de dire que la

révolution de Juillet n'a pas été la cause unique de cet avortement

final. Mais n'est-il pas manifeste qu'elle a excité, enivré cet

orgueil, qu'elle l'a précipité dans tous les excès et, par suite, dans

toutes les chutes? Pas d'ambitions, pas d'audaces, pas de révoltes,

qui n'aient paru encouragées et justifiées par le succès de

l'insurrection politique. C'est encore M. Guizot qui disait, en 1836,

à ses contemporains, en parlant de la révolution: «Un tel acte est

pendant longtemps, pour le peuple qui l'a accompli, une source féconde

d'aveuglement et d'orgueil. La pensée de l'homme ne résiste pas à un

tel entraînement; elle en reste longtemps troublée et enivrée...

Regardez autour de vous, regardez l'état général des esprits,

indépendamment des opinions politiques; vous les verrez, et en grand

nombre, atteints comme de folie, par le seul fait qu'ils ont vu une

grande révolution s'accomplir sous leurs yeux, et qu'il leur plairait

qu'on en recommençât une autre dans leur sens.» Puis, après avoir

montré «le degré d'égarement», et même «le degré d'abaissement» auquel

trop d'intelligences étaient arrivées, il ajoutait: «Est-ce que vous

ne reconnaissez pas dans de tels faits cette puissance d'une

révolution de la veille qui pèse encore sur toutes les têtes, qui

trouble et égare la raison de l'homme[489]?»

[Note 488: Discours du 26 mars 1847.]

[Note 489: Discours du 24 mars 1836.]

X

Ainsi, que nous ayons considéré la politique intérieure ou extérieure,

l'état matériel ou moral de la nation, la religion ou la littérature,

partout et toujours, il a fallu constater le mal produit par la

révolution de 1830. Il serait facile de prolonger encore cette sorte

d'inventaire des pertes subies et des périls créés. Ne pourrait-on pas

noter, par exemple, après cette date, une altération des relations

sociales, une sorte de diminution dans la dignité, la politesse et

l'agrément de la vie? Dès 1833, M. Sainte-Beuve déclarait que «le bon

ton rangé et le vernis moral de la Restauration avaient disparu». Cet

effet se produisait dans toutes les classes. En bas, on remarquait,

dans le langage, le plaisir et même le costume populaires, quelque

chose de plus débraillé, de plus grossier, comme si l'on était entré

dans un milieu où l'on avait moins besoin de se respecter. Il y avait

en haut un changement analogue; «le monde, a dit M. Guizot, n'offrait

plus à moi ni à personne le même attrait; ses salons n'étaient plus le

foyer de la vie sociale; on n'y retrouvait plus cette variété et cette

aménité de relations, ce mouvement vif et pourtant contenu, ces

conversations intéressantes sans but et animées sans combat, qui ont

fait si longtemps le caractère original et l'agrément de la société

française; les partis se déployaient dans toute leur rudesse; les

coteries se resserraient dans leurs limites[490]». Un voyageur

américain, qui revoyait la France en 1837, après y être venu une

première fois en 1817, s'étonnait et s'attristait du changement

produit dans les relations, les idées, les arts, la littérature, les

modes; il y découvrait quelque chose de plus vulgaire, de plus

violent, de plus divisé, et il en concluait que «rien n'était assis

sur une base solide[491]». Le même voyageur revint vingt ans plus

tard, sous le second Empire: il constata une ruine morale et

intellectuelle plus complète encore; et alors, se rappelant toute

cette fleur de société élégante et polie, qui l'avait charmé sous la

Restauration et dont il avait encore retrouvé quelques vestiges trop

altérés sous la monarchie de Juillet, il s'écriait mélancoliquement:

«Qu'est devenu tout cela?» Qu'eût-il donc dit s'il avait pu

entreprendre un quatrième voyage, après une nouvelle période de vingt

années, et s'il eût visité la France de nos jours?

[Note 490: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 491: _Life, Letters and Journal_ de Georges TICKNOR.]

Sur cette sorte d'abaissement général et, si nous osons dire,

d'enlaidissement, qui résultait de la révolution de 1830, M.

Prévost-Paradol a écrit une page remarquable, dans son livre de la

_France nouvelle_. Nous ne pouvons mieux faire que de céder la parole

à un observateur si éminent et si peu suspect de malveillance:

«Plusieurs personnes éclairées, dit-il, qui ont vu, sans intérêt

personnel et sans passion, le passage du gouvernement de la

Restauration au gouvernement de Juillet, m'ont souvent répété qu'il

s'était opéré alors, dans l'état moral et social de la France, une

sorte de changement subit, analogue à ces modifications brusques de la

température que produit le coucher du soleil, sous le ciel du Midi;

non pas que le coeur de la France fût déjà refroidi, comme de nos

jours; au contraire, on remarquait plutôt alors un développement et

une surexcitation des esprits; ce qui avait diminué sensiblement et

sans retour, c'était le sentiment de la sécurité générale et je ne

sais quelle dignité grave qui régnait encore dans les luttes de la

politique, dans les débats de la presse et dans les relations

sociales. Les institutions avaient peu changé; les fonctions et les

noms des fonctions étaient restés les mêmes; il y avait toujours un

roi, des magistrats, des pairs, des députés; mais on sentait, sans

qu'on eût besoin de se le dire, que ces divers noms ne recouvraient

plus exactement les mêmes choses, comme si le rang et la dignité de

tous s'étaient trouvés abaissés d'un degré par un mouvement

d'ensemble. Il n'y avait, dans ce mouvement général, de la faute de

personne, et les hommes ne valaient sans doute pas moins que la

veille; ils valaient même davantage, si l'on tient compte de

l'habileté pratique, de la jeunesse d'esprit, du désir patriotique de

bien faire, de l'ardeur au travail; mais le sol, tremblant de nouveau,

avait tout ébranlé, la révolution avait repris son cours, et la

démocratie, de plus en plus voisine, achevait de dessécher, de son

souffle puissant, les dernières fleurs que le tronc si souvent

foudroyé de l'ancienne France produisait encore.»

Toujours le mal de la révolution! Dès 1835, parlant à la France de

Juillet, encore tout exaltée de ses barricades victorieuses, tout

engouée de cette superstition révolutionnaire qui a si longtemps

possédé non-seulement le peuple, mais la bourgeoisie, M. Guizot avait

osé dire: «C'est un grand mal, dans tous les cas, qu'une révolution;

une révolution coûte fort cher, financièrement, politiquement,

moralement, de mille manières[492].» Nous n'avons fait que développer

cette parole. La conclusion,--y a-t-il besoin de l'indiquer?--est

qu'il faut en général détester l'esprit révolutionnaire, qu'il faut en

particulier regretter la révolution de 1840. Mais ce serait nous avoir

bien mal compris que de s'emparer de cette conclusion pour en faire

une arme contre un parti ou un régime. On pourrait disputer longtemps,

et sans profit, pour savoir qui est le plus responsable de cette

révolution, de ceux qui l'ont provoquée, ou de ceux qui l'ont faite.

Voyons-y donc moins la faute de tel ou tel parti que le malheur commun

de la France: malheur qu'il faut déplorer, mais qu'il faut surtout

travailler virilement à réparer. C'est cette dernière oeuvre que

devait entreprendre la monarchie issue de 1830; une fois débarrassée

du ministère de M. Laffitte, elle allait employer tous ses efforts à

se guérir et à guérir la France du mal de cette origine. Commencée

tout d'abord, avec une énergie héroïque, par M. Casimir Périer,

continuée, pendant dix-sept années, avec des vicissitudes diverses,

cette oeuvre fait l'intérêt et l'honneur du règne de Louis-Philippe.

[Note 492: Discours du 9 août 1834.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 67 / 98 题