VI

«Balzac est né depuis la Restauration», a écrit M. Sainte-Beuve en

1840. Les nombreux romans qu'il avait publiés avant 1830, et qui, du

reste, pour la plupart, n'étaient pas signés de son nom, l'avaient

laissé à peu près inconnu; il n'avait pas encore trouvé sa voie et son

public. Arrive la secousse de Juillet, et presque aussitôt, avec la

_Peau de chagrin_ (1831), il devient célèbre. Il n'est d'aucune école;

plus encore que George Sand, il est un isolé, et un isolé grondeur,

hargneux, en querelle avec les autres hommes de lettres, notamment

avec les romantiques; son orgueil touche à la folie[465]. Mais, en

dépit de son méchant caractère et de l'hostilité des coteries

régnantes, sa popularité augmente rapidement, et, dès 1834, M.

Sainte-Beuve l'appelle «le plus en vogue des romanciers contemporains,

le romancier du moment par excellence». La révolution n'est pas

étrangère à ce succès si subit et si étendu. Balzac a beau affecter

des opinions royalistes, absolutistes surtout, regretter publiquement

que Charles X n'ait pas réussi dans son coup d'État; il a beau se

poser parfois en catholique, même en théocrate; il a beau dire, dans

la préface de la _Comédie humaine_: «J'écris à la lueur de deux

vérités éternelles, la religion et la monarchie»: il n'en est pas

moins, par son talent comme par ses idées, un révolutionnaire.

[Note 465: Il avait dans son cabinet une statuette de Napoléon. On

lisait sur le fourreau de l'épée de l'Empereur: «Ce qu'il n'a pu

achever par l'épée, je l'accomplirai par la plume. _Signé_: Honoré DE

BALZAC.»]

Et d'abord cet art puissant, mais brutal, excessif, inégal, cynique,

ce je ne sais quoi de surchauffé, de démesuré, d'intempérant et de

monstrueux; ce monde étrange et faux auquel l'imagination de l'auteur

a donné une vie à la fois si intense et si factice, ces situations

forcées, ces caractères poussés à outrance, ces figures trop souvent

grimaçantes dont les traits sont plus marqués, les expressions plus

violentes que dans la nature, et qui s'agitent dans une sorte de

cauchemar douloureux; ce manque de sobriété et de proportion qui

laisse envahir les parties supérieures de l'ouvre par le fouillis du

détail matériel, fait dégénérer les portraits en photographies ou même

en dissections anatomiques, les descriptions en inventaires de

commissaires-priseurs ou, pour emprunter un mot créé par Balzac, en

«bricabraquologie»; cette confusion et cette incohérence morales où se

mêlent si étrangement le scepticisme et l'illuminisme, le mysticisme

précieux et le matérialisme grossier, le paradoxe autoritaire et la

haine subversive, ne sont-ce pas là les signes et les fruits d'une

époque où l'équilibre et la discipline des intelligences et des

consciences ont été dérangés par une grande secousse, où il y a comme

une licence de tout oser, et dans laquelle ne règnent plus ce bon goût

et ce bon sens, qualités maîtresses des temps bien ordonnés? De là,

notamment, tant de hardiesses impudiques; le romancier, disait M.

Sainte-Beuve, «a saisi à nu la société, dans un quart d'heure de

déshabillé galant et de surprise: les troubles de la rue avaient fait

entr'ouvrir l'alcôve, il s'y est glissé». Sous la Restauration,

subsistait encore une certaine loi des convenances, et l'écrivain qui

la violait se trouvait mis au ban de la bonne société littéraire. Si

cette loi n'eût été emportée, avec tant d'autres, par la bourrasque de

1830, Balzac se serait-il vanté, comme il l'a fait, «de fouiller, avec

l'avide scalpel du dix-neuvième siècle, les coins du coeur que la

pudeur des siècles précédents avait respectés»? aurait-il pu, avec un

tel sans gêne, faire brusquement entrer dans le roman toutes les

réalités hideuses et basses, toutes les mauvaises compagnies, et ce

que M. Taine a appelé la «vermine sale d'insectes humains», née dans

la pourriture des grandes villes? Envahissement pareil à ce que serait

celui d'un salon par toute une bande de bohèmes, d'usuriers,

d'escrocs, de forçats, de filles et d'entremetteuses. Nous avons

connu, depuis, un tel «réalisme» et un tel «naturalisme», que nous ne

comprenons peut-être pas, sans quelque peine, quel a été alors le

scandale des innovations de Balzac. Les contemporains s'en rendaient

mieux compte, et, devant les premières audaces de ces romans, M.

Sainte-Beuve écrivait: «Il y a eu évidemment, sous le coup de juillet

1830, quelque chose, en fait d'étiquette, qui s'est brisé et a

disparu.» Le critique ajoutait, avec une grande vérité d'observation,

que ce changement s'était manifesté surtout «dans la condition de la

femme». Là, en effet, est la pierre de touche; et si l'on veut mesurer

le chemin parcouru, ou, pour mieux dire, le saut fait, il suffit de

comparer aux femmes de Balzac les héroïnes où s'était complu la

littérature de l'époque précédente, l'Atala et la Velléda de

Chateaubriand, la Corinne de madame de Staël, l'Elvire de Lamartine.

Par le fond de ses idées et par l'enseignement qui ressort de ses

ouvrages, Balzac porte également la marque de son temps. Qu'importe

qu'il n'affiche pas, comme George Sand, des thèses contre le mariage

et la morale, si, en fait, ses récits et ses peintures apprennent à

les mépriser, excitent la révolte contre leurs lois? Est-il un livre

qui outrage et salisse davantage l'union conjugale que la prétendue

_Physiologie du mariage_, avec son pédantisme libertin, son

sensualisme médical et sa honteuse casuistique? «Ce n'est plus, a-t-on

écrit, le poëte dérobant les fins mystères; c'est le docteur indiscret

des secrètes maladies.» Dans la plupart de ces romans, l'adultère se

montre à visage découvert, sans pudeur, sans lutte, sans remords;

presque pas une de ses femmes du monde qui n'ait un amant et ne lui

sacrifie sa fortune, son mari, jusqu'à ses enfants. Des épouses

d'hier, qui n'ont pas encore eu le temps de manquer à leur foi,

dénoncent le mariage comme une odieuse tyrannie, et s'écrivent l'une à

l'autre: «Il y a cela d'admirable que le plaisir n'a pas besoin de

religion, d'appareil ni de grands mots; il est tout par lui-même,

tandis que pour justifier les atroces combinaisons de notre esclavage

et de notre vassalité, les hommes ont accumulé les théories et les

maximes.» Peut-être est-ce pis encore, quand, par exception, ces

femmes mettent l'amour dans le mariage; elles n'y voient alors qu'une

volupté qui, pour être légale, n'en est pas moins impure, et elles en

dissertent entre elles avec d'étranges raffinements. La main brutale

et salement curieuse du romancier va jusqu'à déchirer les rideaux qui

couvrent les premières amours des «jeunes mariées»; et, grand Dieu!

que deviennent-elles sous sa plume! C'est à regretter qu'il ait, pour

un moment, cessé de nous peindre des passions illégitimes. La chasteté

même, chez lui, est corrompue, et ses «amours séraphiques», comme

celui de madame de Mortsauf, l'héroïne du _Lys dans la vallée_,

cachent mal la réalité toujours présente d'un sensualisme lascif. On

dirait d'un de ces voiles transparents qui sont plus provocants et

plus indécents que la nudité brutale. Balzac est à peu près incapable

de créer un type pur de femme et surtout de jeune fille; ses essais

dans ce genre sont rares et toujours imparfaits; les plus vertueuses

ont, avec lui, de vilaines taches, et, à ses foyers les plus honnêtes,

on sent trop souvent comme une odeur de mauvais lieu. N'a-t-il pas

trouvé moyen de sensualiser et, par suite, de dégrader jusqu'à l'amour

paternel, dans ce _Père Goriot_ qu'il ose appeler le «Christ de la

paternité»? Quelque sujet qu'il traite, tout respire la concupiscence

d'un tempérament grossier, ayant besoin parfois de pousser l'obscénité

à des audaces que depuis on n'a guère dépassées. Il semble que sa

morale aboutisse à mettre le dernier mot du bonheur, non plus

seulement dans le plaisir, mais dans l'orgie. Le dégoût et comme une

nausée, voilà souvent ce qu'on éprouve au sortir de telles lectures.

«C'est drôle, disait M. Ampère, quand j'ai lu ces choses-là, il me

semble toujours que j'ai besoin de me laver les mains et de brosser

mes habits.»

Balzac n'a pas, comme George Sand ou Victor Hugo, un parti pris

d'humilier les classes supérieures. Bien au contraire, il s'est donné

à lui-même la particule en 1830,--quelques-uns disent sans droit,--et

il aime à placer ses héros dans le grand monde. Ceux de ses

personnages qui sont empruntés à la petite bourgeoisie, alors

régnante, sont le plus souvent peints avec une singulière puissance de

satire et de mépris. Et cependant, pour la noblesse, mieux vaudrait

être attaquée qu'être ainsi défigurée. Ces gentilshommes de la

_Comédie humaine_, types préférés du romancier, les Rastignac, les

Rubempré, les de Trailles, les Marsay, que sont-ils, sinon des

dépravés sans honnêteté et même sans honneur, souvent de purs

chevaliers d'industrie, quelquefois pis encore? Le baron de Nucingen,

incarnation de la haute finance, est un misérable digne des galères.

Camusot, qui paraît personnifier la magistrature, ne représente que la

prévarication. Et que dire des femmes, ces prétendues grandes dames,

duchesses de Langeais, de Maufrigneuse, de Chaulieu, vicomtesse de

Beausséant, marquise d'Espard, êtres faux, malfaisants, venimeux,

courtisanes déguisées, dont on a pu dire qu'elles avaient pris leurs

blasons à la préfecture de police? Pour avoir imaginé et peint tous

ces personnages, sans haine systématique et peut-être sans se douter

à quel point ils étaient odieux, Balzac n'en est pas moins

inconsciemment l'un des plus grands diffamateurs des vieilles classes

dirigeantes. D'ailleurs, cédant à la manie régnante, en même temps

qu'il avilissait ce qui était en haut, lui aussi, il prétendait

relever ce qui était en bas. Comme Victor Hugo, il tentait la

réhabilitation de la fille publique; longtemps avant les _Misérables_

et Jean Valjean, il créait, couvait, choyait avec une prédilection

particulière ce type de Vautrin, le forçat incompris, vicieux et fort,

cynique et héroïque, le seul à peu près de ses personnages qui ait du

coeur, tenant entre ses mains tous les secrets et toutes les intrigues

du grand monde, étrange intermédiaire entre le bagne et le faubourg

Saint-Germain, planant, dans ces diverses «incarnations», au-dessus de

la société, luttant contre elle, la narguant, la jugeant au nom des

faibles, des pauvres, des déclassés, et la dominant de toute la

hauteur de son mépris, de toute la supériorité de son caractère.

Cette société, Balzac n'annonce pas solennellement, comme d'autres, le

dessein de la détruire, mais il la peint si laide, qu'il donne raison

à ses plus mortels ennemis. À le croire, c'est un assemblage de

bassesses, de fraudes, d'hypocrisies, de violences, un «enfer», le mot

est de lui; pas d'autre loi que l'égoïsme, d'autre habileté que la

ruse, d'autre morale que le succès, d'autre mal que la pauvreté,

d'autre autorité que la force, d'autre providence que la police,

d'autre but que la satisfaction des appétits et surtout la possession

de cet argent dont la vision a été l'obsession et le supplice

perpétuel de ce romancier à la fois affamé de richesse et écrasé de

dettes. Ceux qu'il nous invite, sinon à approuver, du moins à regarder

et admirer, ceux qu'il se plaît à mettre en scène, à analyser, à faire

parler, à grandir outre mesure comme pour les faire échapper à la

laideur par la jouissance, ce sont ces «hommes forts», insensibles à

la pitié, indifférents à la justice, qui considèrent la faiblesse et

la misère comme une maladresse, la vertu et le sacrifice comme une

sottise; ces héros frelatés, qui arrivent _per fas et nefas_, en

vendant leur honneur, en exploitant des filles ou en se livrant à des

galériens, qui se piquent de dompter la société au lieu d'obéir à ses

lois, qui l'obligent, à force d'impudeur et d'impudence, à leur livrer

le pouvoir, l'opulence et les plaisirs. Ce sont eux qui, raisonnant ou

maximant leur conduite, disent, avec Rastignac ou tel autre de ses

pareils: «Il faut égoïser adroitement. Les imbéciles nomment cela

_intrigue_; les gens à morale le proscrivent sous le nom de vie

dissipée... La dissipation est un système politique.--La société vit

d'or et de moquerie. Mort aux faibles!--Les lois et la morale sont

impuissantes chez les riches; la fortune est l'_ultima ratio

mundi_.--Il faut entrer dans le monde comme un boulet de canon ou s'y

glisser comme une peste. L'honnêteté ne sert à rien... Aussi l'honnête

homme est-il l'ennemi commun. Je ne vous parle pas de ces pauvres

ilotes qui partout font la besogne, sans être jamais récompensés de

leurs travaux, et que je nomme la sainte confrérie des savates du bon

Dieu. Certes, là est la vertu, dans toute la fleur de sa bêtise; mais

là est la misère... Voilà la vie telle qu'elle est; ça n'est pas plus

beau que la cuisine, ça pue autant, et il faut se salir les mains pour

fricoter. Sachez seulement vous bien débarbouiller: voilà toute la

morale de notre époque.--Quelque mal que l'on te dise du monde,

crois-le. Il n'y a pas de Juvénal qui puisse en peindre l'horreur

couverte d'or et de pierreries.» Ce que ces tristes héros professent

au milieu des verres cassés de leurs orgies, c'est la philosophie du

dégoût. Comme l'a dit fortement M. Taine: «Ils jugent la vie laide et

sale, et ils jettent de la boue, avec colère et avec plaisir, contre

l'essaim brillant des beaux songes qui viennent bourdonner et voltiger

au seuil de la jeunesse.» C'est une raillerie immense, brutale et

sinistre. Quand Balzac a voulu choisir un titre général pour toute une

série de ses romans, ne l'a-t-il pas appelée la _Comédie humaine_?

triste comédie, en vérité, dont le ricanement est sans gaieté et dont

le dernier mot est une désillusion amère, haineuse, méprisante. On

cherche vainement quelle imprécation ouvertement et dogmatiquement

socialiste eût pu être plus irritante et plus dangereuse. En 1850, M.

Victor Hugo prononçait, sur la tombe du romancier, une oraison funèbre

emphatique, où il exaltait son oeuvre, «livre merveilleux qui dépasse

Tacite et va jusqu'à Suétone, qui traverse Beaumarchais et va jusqu'à

Rabelais»; au moins ne se trompait-il pas, quand il ajoutait ce qui

alors, dans sa bouche, était devenu un éloge: «À son insu, qu'il le

veuille ou non, qu'il y consente ou non, Balzac est de la forte race

des écrivains révolutionnaires. Il va droit au but. Il saisit corps à

corps la société moderne; il arrache à tous quelque chose, aux uns

l'illusion, aux autres l'espérance.»

Sous la monarchie de Juillet, bien qu'ils s'aveuglassent volontiers

sur les dangers qui n'avaient pas une forme matérielle, les

gouvernants eurent, par moments, l'instinct du péril contenu dans

l'oeuvre de Balzac. C'est ainsi qu'en 1840 fut interdite la

représentation du drame de _Vautrin_; l'auteur de cette mesure était

cependant un esprit assez peu timide pour ne pas s'alarmer à la

légère, et en même temps trop irrésolu pour prendre facilement son

parti d'une répression: c'était M. de Rémusat. Les événements ont

donné raison à ses inquiétudes; l'influence exercée par Balzac, plus

considérable encore et surtout plus étendue que celle de George Sand,

a témoigné de la malfaisance autant que de la puissance de son talent.

Né lui-même de la décadence littéraire, il l'a précipitée. Par

l'action desséchante de ses mépris, de son scepticisme et de son

matérialisme, il a contribué à tarir la source des vraies et grandes

inspirations, de celles qui jaillissaient si abondantes au

commencement du siècle, et où les âmes s'abreuvaient d'enthousiasme,

de foi et d'idéal. Il suffit d'ailleurs de considérer combien

d'écrivains le revendiquent comme leur ancêtre, leur modèle, leur

inspirateur, et quels sont ces écrivains. Sans parler des bohèmes de

la basse littérature, dont il n'est presque pas un, depuis quarante

ans, qui n'ait eu la prétention de se rattacher à l'auteur de la

_Comédie humaine_, n'est-ce pas de lui que descend, avec une

dégénérescence visible, mais par une filiation incontestable, toute

cette école réaliste qui, en passant par M. Gustave Flaubert, a abouti

à M. Zola? L'action de Balzac sur les moeurs n'a été ni moins évidente

ni moins funeste. Que de jeunes gens, de femmes, dont la santé morale

n'a pas résisté au mauvais air qui se dégageait de ses livres! Il y a

eu certainement de nos jours, a dit un écrivain de la _Revue des Deux

Mondes_, des romans qui ont fait plus de scandale que ceux de M. de

Balzac, il n'en est peut-être pas qui aient fait plus de mal, un mal

plus profond et plus durable aux âmes[466].» «Un magistrat m'a

raconté, dit quelque part M. Sainte-Beuve, qu'ayant dû faire arrêter

une femme mariée qui s'enfuyait avec son amant, il n'en avait rien pu

tirer, à l'interrogatoire, que des pages de Balzac qu'elle lui

récitait tout entières[467].» Plus d'une «cause célèbre», jugée en

cour d'assises, a pu paraître une sorte de traduction réelle des

fictions du roman.

[Note 466: Article de M. Eugène POITOU, _Revue des Deux Mondes_ du 15

décembre 1856.]

[Note 467: _Portraits contemporains_, t. III.]

D'ailleurs, ceux que l'écrivain a perdus n'ont-ils pas élevé la voix

pour l'accuser? Lisez les _Réfractaires_ de M. Jules Vallès, livre

étrange et maladif, tout imprégné de misère envieuse et révoltée en

même temps que de soif d'argent, de paresse impuissante et de féroce

orgueil, où la déclamation prend parfois un accent si singulièrement

poignant et sinistre; ce n'est pas l'observation plus ou moins exacte

d'un curieux qui, des hauteurs heureuses et saines de la société,

regarde l'abîme, c'est le témoignage de l'homme qui vit au milieu du

mal, le cri de détresse et de douleur de celui qui en souffre, on

dirait presque la malédiction d'un des naufragés de la vie, la

confession désespérée d'un suicidé. M. Vallès se demande d'où vient la

grande armée des «réfractaires» en rupture de ban social, «armée qui

compte dans ses rangs moins de fils du peuple que d'enfants de la

bourgeoisie». Ce sont tous des «victimes du livre», répond-il;

«cherchez la femme, disait un juge; c'est le volume que je cherche,

moi, le chapitre, la page, le mot». Et parmi ces livres meurtriers,

ceux peut-être qui ont fait le plus de victimes, M. Vallès nous le

dit, sont les romans de Balzac. «Ah! sous les pas de ce géant,

écrit-il, que de consciences écrasées! que de boue! que de sang! Comme

il a fait _travailler_ les juges et pleurer les mères! Combien se sont

perdus, ont _coulé_, qui agitaient, au-dessus du bourbier où ils

allaient mourir, une page arrachée à quelque volume de la _Comédie

humaine_!... On ne parle que par millions et par ambassades là

dedans... La patrie tient entre les mains de quelque farceurs,

canailles à faire plaisir, spirituels à faire peur, qui allument des

volcans avec le feu de leur cigare, écrasent vertu, justice, honneur,

sous la semelle de leurs bottes vernies... Il s'est trouvé des

gens,--des conscrits,--pour prendre le roman à la lettre, qui ont cru

qu'il y avait comme cela, de par le monde, un autre monde où les

duchesses vous sautaient au cou, les rubans rouges à la boutonnière,

où des millions tombaient tout ficelés et les grandeurs toutes rôties,

et qu'il suffisait de ne croire à rien pour arriver à tout..... Le

sermon de Vautrin, coupé par le célèbre jet de salive! Et les pauvres

garçons d'en faire un évangile, crachant comme lui, en homme supérieur

(voyez la page), au nez de la société qui les a laissés s'embarrasser

dans leurs ficelles et tomber--de ces chutes dont quelquefois on porte

la marque sur l'épaule... _Les grands hommes de province à Paris!_

J'ai vu s'en aller un à un, fil à fil, leurs cheveux et leurs

espérances, et le chagrin venir, quelquefois même le châtiment, en

voiture jaune, au galop des gendarmes. Qu'on en a reconduit de brigade

en brigade, de ces _illusions perdues_! Les plus heureux jouent au _la

Palférine_ dans les escaliers de ministères, les antichambres de

financiers, les cafés de gens de lettres, et font des mots, n'ayant pu

faire autre chose! Ils attendent l'heure de l'absinthe, après avoir

passé celle du succès.»

Un tel mal n'atteignait pas seulement les moeurs privées; la citation

même que nous venons de faire laisse entrevoir à quel point les moeurs

publiques devaient s'en ressentir. Il y aurait toute une histoire à

faire de l'influence sociale et politique de Balzac. On pourrait

suivre sa trace, sous nos régimes successifs, aussi bien parmi les

césariens que parmi les jacobins. Ne portent-ils pas sa marque, ces

«faiseurs» et ces «jouisseurs», dont l'égoïsme positif et blasé tend

de plus en plus à remplacer les illusions naïvement généreuses de 1789

ou de 1820, et qui, sous des étiquettes différentes, mais avec les

mêmes appétits et la même perversion, ont exploité le second Empire

ou exploitent maintenant la troisième République; ces politiciens et

ces boursiers, si étrangement mêlés depuis trente ans, adorant, de

quelque côté qu'ils les trouvent, la force et l'argent, raillant les

scrupules, opposant les «résultats» aux principes, méprisant le peuple

qu'ils flattent et dont ils se servent, fondant leur succès sur la

corruption et traitant de «vieilles guitares» tous ces grands mots de

liberté, de droit, de justice, qui faisaient battre le coeur de nos

pères; faciles à se consoler même de la ruine de leur patrie s'ils

peuvent se rendre cette justice qu'ils «se sont bien amusés» pendant

quelques années? À les regarder, ne dirait-on pas qu'ils jouent la

_Comédie humaine_ sur la scène de la vie réelle, et ne semble-t-il pas

parfois qu'on voit passer au milieu d'eux, avec un costume rajeuni,

Rubempré, Rastignac ou Marsay? Toutefois ils sont bien peu nombreux,

ceux qui ont ainsi réalisé leur rêve de convoitise et d'ambition. Que

sont devenus les autres, ceux précisément dont nous parlait M. Vallès?

Nous les retrouvons dans nos différentes révolutions, «prêts, comme

l'a dit M. de Pontmartin[468], à s'enrôler au service de toute idée

perverse ou de toute action mauvaise qui leur promette d'étouffer leur

ignominie et leur mécompte dans le désordre et le désastre

universels». Au lendemain de la Commune, à la vue du rôle considérable

qu'y avaient joué des hommes de lettres, orgueilleux, avides et

impuissants, révoltés par envie, impatients de la misère et de la

nullité auxquelles les avaient condamnés leur paresse, leur désordre

ou leur incapacité, bouleversant la société non pour la refaire, mais

pour y jouir un moment, un moraliste éminent, M. Caro, s'est demandé

d'où venait cette forme nouvelle de la barbarie, la «barbarie

lettrée», et il a posé alors la question de la responsabilité de

Balzac, ce «puissant agitateur des convoitises contemporaines». Le

livre que nous citions tout à l'heure lui a fourni une réponse. Ces

«réfractaires», ces «victimes» de Balzac, ces «coulés» de la _Comédie

humaine_, dont M. Jules Vallès faisait sous l'Empire la sinistre

physiologie, ne sont-ce donc pas ceux qu'on revoit ensuite formant la

«barbarie lettrée» de 1871? M. Vallès lui-même n'est-il pas devenu

l'un des dignitaires de la Commune? Doit-on s'en étonner? Il nous

avait prévenus; après avoir montré d'où venait cette grande armée des

«réfractaires», il s'était écrié d'un ton de prophétique menace: «Les

voyez-vous forcer sur nous, pâles, muets, amaigris, battant la charge

avec les os de leurs martyrs sur le tambour des révoltés, et agitant,

comme un étendard, au bout d'un glaive, la chemise teinte de sang du

dernier de leurs suicidés? Dieu sait où les conduirait leur folie!»

[Note 468: Je ne puis rencontrer le nom de M. de Pontmartin sans

signaler les très-remarquables et très-vigoureux articles où, l'un des

premiers, il a eu le courage de dénoncer les côtés malsains et

périlleux de l'oeuvre de Balzac.]

Ainsi deux romanciers étaient éclos dans la fermentation de 1830,

George Sand et Balzac. On a retrouvé la trace du premier dans les

rêveries socialistes de 1848; et voici que nous découvrons l'action du

second sur les lettrés hideux et sanguinaires de la Commune: sorte de

lien littéraire, rattachant les unes aux autres les dates de nos

révolutions politiques.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 64 / 98 题