IV

Ce que nous avons dit des drames de Victor Hugo a pu donner une idée

de ce que devint le théâtre, dans le trouble et l'excitation de 1830.

La suppression de la censure, conséquence immédiate de la révolution,

avait eu pour effet, non d'assurer à l'art dramatique une féconde

liberté, mais d'ouvrir la porte à toutes les licences. On a vu déjà

comment, au lendemain des journées de Juillet, la religion fut traitée

sur la scène, les prêtres livrés à toutes les calomnies, à tous les

outrages, à tous les sarcasmes, les croyances flétries et menacées,

les choses saintes vilipendées dans les plus indécentes bouffonneries.

Les autres autorités ne furent pas plus respectées. Alexandre Dumas

lui-même ne se contentait plus d'amuser le public dans ses drames

superficiels et puissants, où l'intérêt de l'intrigue et un mouvement

endiablé faisaient oublier l'absence de caractères et d'idées; il y

soutenait des thèses antisociales et flattait les haines

révolutionnaires. Ainsi _Antony_, qui fit alors grand bruit, était le

bâtard, en état de révolte légitime, de vengeance justifiée contre la

société, foulant aux pieds, du droit de ses souffrances ou de ses

passions, les lois divines ou humaines, blasphémant la Providence,

niant la morale, bafouant ou flétrissant toutes les institutions,

grisé de sophismes, en proie au délire des appétits brutaux, se

faisant un jeu de l'adultère, du viol, de l'assassinat, et cependant

demeurant le héros pour lequel on sollicitait la sympathie, presque

l'admiration du public. Vers la même époque, Dumas fit jouer le drame

de la _Tour de Nesle_, où il traitait l'histoire avec plus de sans

gêne et la royauté avec moins de respect encore que l'auteur du _Roi

s'amuse_; là, au milieu des tirades faites pour courtiser la mauvaise

démocratie, figurait une reine qui noyait chaque matin ses amants de

la nuit, assassinait son père et ne reculait pas devant le plus

monstrueux inceste. Le gouvernement britannique donna une leçon

mortifiante à notre patriotisme, quand il interdit la représentation

de ce drame, regardé par lui comme outrageant pour la France alliée de

l'Angleterre. Alexandre Dumas poussa si loin ses audaces, qu'il lassa

la faveur du public, éveilla son dégoût, et les sifflets qui

accueillirent telle de ses pièces, le _Fils de l'émigré_, par exemple,

l'avertirent de s'arrêter.

Telle était la force contagieuse du mal, que les esprits délicats ou

timides en étaient atteints. Alfred de Vigny donnait alors au

Théâtre-Français _Chatterton_[452], oeuvre maladive, qui, sous des

formes moins grossières, était encore une condamnation de la société

au nom de l'orgueil individuel. Scribe lui-même, dans une pièce

intitulée: _Dix ans de la vie d'une femme_, faisait descendre à une

grande dame tous les degrés du vice jusqu'à la prostitution, et cela

avec un cynisme à faire rougir un Rétif de la Bretonne. Quand les

modérés en étaient là, on peut deviner ce que se permettaient les

violents. Dans le drame d'_Ango_, François Ier était représenté comme

un misérable et un lâche; un bourgeois de Dieppe, dont il avait

odieusement outragé la femme, le faisait s'évanouir en lui montrant

seulement son épée, et criait aux courtisans: «Ramassez votre roi, il

a tout perdu, même l'honneur.» L'écrivain qui débutait ainsi devait

acquérir une hideuse notoriété: il s'appelait Félix Pyat[453]. En même

temps que la royauté et les classes qu'on appelait alors dirigeantes

étaient traînées dans la boue, des drames faisaient revivre et

exaltaient Camille Desmoulins, Marat, Saint-Just, Fouquier-Tinville et

autres sinistres personnages de la Terreur; au lendemain de 1830,

Robespierre paraissait sur la scène presque aussi souvent que

Napoléon, et ce n'est pas peu dire. Il n'était pas jusqu'au

Théâtre-Français qui ne s'ouvrît alors à ces réhabilitations de 1793.

Dans telle de ces pièces, on poussa le réalisme révolutionnaire

jusqu'à faire figurer, au dénoûment, un échafaud sur la scène, si bien

que le parterre, dégoûté, cria: «Ôtez l'échafaud!»

[Note 452: La première représentation de _Chatterton_ eut lieu le 12

février 1835. Ce fut le plus grand succès de M. de Vigny.]

[Note 453: Ce n'est pas la seule pièce de M. Pyat qui ait fait quelque

bruit. Cet écrivain devait donner, en 1847, le drame du _Chiffonnier

de Paris_, abominable et absurde intrigue, où un chiffonnier héroïque

et philosophe protégeait l'innocence populaire contre le vice

aristocratique. Le public applaudissait. Il est vrai que quelques mois

plus tard, au lendemain du 24 février 1848, la même pièce était

froidement reçue: on avait vu à l'oeuvre les chiffonniers de M. Pyat.]

Les auteurs ne savaient, du reste, qu'imaginer, dans cette enchère

d'émotions violentes, de sensations brutales et atroces, où l'art

n'avait plus aucune part. Le drame marchait chaque jour plus avant

dans la boue et le sang, parlant l'argot et blasphémant, trichant au

jeu, volant à main armée, assassinant. L'enfance même n'était pas

respectée; on la montrait corrompue, cynique et fourbe. Tel

vaudevilliste trouvait piquant de représenter le dortoir où

paraissaient, en chemise, les jeunes filles de la maison de la Légion

d'honneur à Saint-Denis. L'impureté, cynique ou raffinée, compagne

ordinaire du désordre révolutionnaire, régnait en maîtresse sur la

scène, et le respect de nos lecteurs nous empêche d'indiquer, même

d'une façon voilée, quelles furent alors ses audaces. On était sur la

voie qui avait conduit les Romains à brûler un esclave et à violer une

femme sur la scène, et un Tertullien eût pu s'écrier de nouveau:

_Tragoediæ... scelerum et libidinum actrices cruentæ et lascivæ._

Aussi les honnêtes gens du temps poussaient-ils un cri d'alarme et de

dégoût. «Jusqu'à quand, écrivait M. Jules Janin en février 1831,

veut-on nous promener à travers ces tortures, et n'avons-nous pas

assisté, depuis six mois, à ces drames d'échafaud et de sang, où le

bourreau joue le grand rôle, où Danton, Robespierre, Marat, Saint-Just

apparaissent sur la scène, avec les grandes phrases de leur temps!...

Vraiment, sommes-nous bien encouragés, par ce qui se traîne

aujourd'hui dans nos rues, à soulever les poussières des mauvais

jours? Hélas! vous le voyez déjà, ces passions retombent sur nous,

cendres brûlantes d'un volcan que nous pensions refroidi.» Dans cette

même année, M. de Salvandy se demandait ce qu'avaient produit, au

théâtre, la suppression de la censure et ce qu'on appelait

l'inspiration révolutionnaire. «Ôtez, disait-il, le petit chapeau, la

redingote grise[454], les soutanes, des gravelures et le bourreau, que

reste-t-il de l'expérience que nous venons de tenter? Il reste, dans

Paris, dix ateliers de corruption, dix places de guerre dont le feu

bat, chaque soir, l'ordre, le goût et la morale[455].» En 1833, M.

Nisard faisait son «manifeste» contre le théâtre de cette époque, et,

après en avoir dénoncé les misères, les «hontes», les «orgies», il

demandait qui pouvait avoir plaisir à y «aller se donner des

cauchemars de faux scélérats et de filles-mères, et à s'indigérer

(qu'on me passe le mot) de mauvaises moeurs et de mauvais

langage[456]». Le poëte de la révolution, Barbier, avait consacré un

de ses Iambes, _Melpomène_, à flageller cette corruption:

Les théâtres partout sont d'infâmes repaires,

Des temples de débauche, où le vice éhonté

Donne, pour tous les prix, leçon d'impureté.

Et Musset, qui n'était pourtant pas timoré en ces matières, faisait

écho, quatre ans plus tard, à l'invective de Barbier:

Oui, c'est la vérité, le théâtre et la presse

Étalent aujourd'hui des spectacles hideux,

Et c'est, en pleine rue, à se boucher les yeux.

[Note 454: Allusion aux pièces innombrables où figurait Napoléon.]

[Note 455: _Seize Mois, ou la Révolution et les révolutionnaires_, par

M. DE SALVANDY.]

[Note 456: _Manifeste contre la littérature facile_, et _Un amendement

à la définition de la littérature facile_. (_Revue de Paris_, décembre

1833 et février 1834.)]

Aussi, en 1835, le duc de Broglie pouvait dire, à la tribune de la

Chambre: «Qu'est-ce maintenant que le théâtre en France? Qui est-ce

qui ose entrer dans une salle de spectacle, quand il ne connaît la

pièce que de nom? Notre théâtre est devenu non-seulement le témoignage

éclatant de tout le dévergondage et de toute la démence auxquels

l'esprit humain peut se livrer lorsqu'il est abandonné sans aucun

frein, mais il est devenu encore une école de débauche, une école de

crimes[457].» Les étrangers étaient frappés et scandalisés d'un tel

désordre. «En somme, écrivait l'Américain Ticknor, je ne sais rien qui

mérite plus le reproche d'être immoral et démoralisateur que les

théâtres de Paris[458].»

[Note 457: _Écrits et Discours du duc de Broglie_, t. II, p. 470.]

[Note 458: _Life, Letters and Journal_ de G. TICKNOR, t. II, p. 140.]

L'action délétère de ce théâtre sur les moeurs du temps n'a été, en

effet, que trop visible. Certains drames ont peut-être alors plus

contribué que ne le feront bientôt les dissertations de Proudhon et de

M. Louis Blanc à préparer la prochaine explosion du socialisme. Que de

sophismes jetés dans les cerveaux déjà troublés! Après la

représentation de _Chatterton_, par exemple, que de jeunes génies

incompris, rêvant de suicide! M. Thiers, ministre de l'intérieur,

recevait tous les jours lettres sur lettres des Chatterton en herbe

qui lui écrivaient: «Du secours, ou je me tue!» «Il me faudrait

renvoyer tout cela à M. de Vigny», disait le jeune ministre. Un jour,

un chirurgien de marine assassinait sa maîtresse, femme mariée, mère

de plusieurs enfants, et cherchait ensuite à se tuer, scène qui

paraissait copiée de quelque drame ou de quelque roman. Il fut traduit

en cour d'assises. Pour excuser son client, l'avocat ne trouva rien de

mieux que de dénoncer «le romantisme, les livres antisociaux, les

représentations dramatiques», et il s'écria: «Tout cela ne tend-il pas

à entretenir dans les esprits le feu, la fièvre qui les dévorent? Eh

bien! vous, organe de la société, vous, ministère public, que ne

brûlez-vous tous ces livres, que ne demandez-vous le renversement de

cet édifice, où les scènes les plus effrayantes sont représentées?

Avez-vous le droit de punir le mal né du mal même que vous laissez

faire? Oh! vous ne pouvez pas demander à la victime les réparations du

mal qui est votre ouvrage!» Le jury trouva sans doute que l'avocat

avait raison, car il acquitta l'accusé[459]. Quelques années plus

tard, la cour d'assises de la Seine jugeait à huis clos un hideux

procès, dit _de la Tour de Nesle_: il s'agissait de femmes entraînées,

de force ou par ruse, dans un misérable appartement du faubourg

Saint-Marceau, où de jeunes ouvriers, qui s'étaient distribué les noms

du fameux drame d'Alexandre Dumas, leur faisaient subir les plus

infâmes violences; sur neuf accusés, quatre furent condamnés pour

viol. Le duc de Broglie ne se trompait donc pas, dans le discours que

nous citions tout à l'heure, lorsque, après avoir qualifié le théâtre

«d'école de débauches et de crimes», il ajoutait: «École qui fait des

disciples que l'on revoit ensuite, sur les bancs des cours d'assises,

attester par leur langage, après l'avoir prouvé par leurs actions, et

la profonde dégradation de leur intelligence, et la profonde

dépravation de leur âme.»

[Note 459: Procès Saint-Bancal, juillet 1835.]

V

Le théâtre n'était pas le seul grand coupable. Précisément à cette

époque, il est un genre qui commence à prendre, dans notre

littérature, une importance dont l'exagération est peut-être à elle

seule un signe de décadence: c'est le roman. Pour n'être pas tout de

suite tombé aussi bas que nous le voyons aujourd'hui, le roman subit

cependant, en 1830, une première déchéance, et, dès le lendemain de la

révolution, il apparaît bien plus déréglé, bien plus audacieusement

immoral qu'il n'aurait osé se montrer auparavant. Là, comme dans le

drame, il semble qu'il y ait encouragement à toutes les licences; on

ne sait bientôt plus qu'imaginer pour piquer la curiosité blasée et

corrompue; les auteurs ont, pour ainsi dire, usé toutes les inventions

malsaines et cyniques. En 1834, dans ce «manifeste» déjà cité, M.

Nisard peut écrire: «Le roman est simplement une industrie à bout qui

a commencé par la fin, c'est-à-dire par les grands coups, par les

passions furieuses, par les situations folles, et qui, ayant fait

hurler ses héros dans tous les sens, tourné et retourné de cent façons

le thème banal des préliminaires de la séduction,... demande qu'on lui

permette de dire les choses qui ne doivent pas être dites, _tacenda_,

sous peine de mourir d'inanition[460].» Laissons même les oeuvres

inférieures, éphémères, souvent ignominieuses, de la littérature

courante; le mal n'y est que trop manifeste. Ne nous attachons qu'aux

deux romanciers qui, à cette époque même, font leur entrée avec tant

d'éclat, et qui depuis lors ont gardé une importance et une influence

parfois néfastes, mais en tout cas incontestées: nous voulons parler

de George Sand et de Balzac.

[Note 460: _Manifeste contre la littérature facile._ (_Revue de

Paris_, janvier 1834.)]

Ceux qui étaient jeunes au lendemain de 1830 n'ont pas oublié

l'impression si vive, à la fois charmante et troublante, qu'ils

ressentirent, quand, en 1832, leur tomba sous la main un volume que

rien n'avait annoncé; sur la couverture, ce titre bizarre: _Indiana_,

et pour signature le nom, alors absolument inconnu, de George Sand.

Dans un article publié à cette époque même, Sainte-Beuve raconte qu'on

s'abordait en se disant: «Avez-vous lu _Indiana_? Lisez donc

_Indiana_.» De l'auteur, on sut bientôt que c'était une jeune femme,

en rupture de ban matrimonial, aux allures excentriques, qui demeurait

dans une maison du quai Saint-Michel, s'habillait souvent en homme,

fréquentait les cabinets de lecture et les cafés du quartier latin. De

nouveaux romans succédèrent rapidement au premier, _Valentine_,

_Lelia_, _Leone Leoni_, _Jacques_, _André_, _Lavinia_, etc., tous

écrits dans une langue harmonieuse et éloquente, où chantait la poésie

de la passion et de la nature[461]. Le succès fut grand. Ces volumes

se répandirent en province comme à Paris, pénétrèrent dans les

ateliers comme dans les salons, portant partout leur charme, mais

aussi leur poison.

[Note 461: Rappelons à ceux qui voudraient étudier de plus près

l'oeuvre de George Sand, la brillante et fine étude que M. le vicomte

Othenin d'Haussonville a publiée, en 1878, dans la _Revue des Deux

Mondes_.]

C'est qu'en effet, derrière cette poésie, fermente la révolte morale

et sociale que nous avons signalée tant de fois comme le mal propre de

cette époque troublée par une révolution. Dans ces romans, non moins

que dans les drames de Victor Hugo, le parti est pris de donner le

rôle abaissé et odieux à toutes les suprématies sociales, au rang, à

la noblesse, à la fortune, et de leur opposer les roturiers, les

bâtards, les révoltés, les _outlaws_ de la société et de la morale.

Lois humaines et divines, devoir et conscience, y sont niés au nom du

caprice, de l'orgueil et de la passion. Partout, ce que Chateaubriand

a appelé, dans ses Mémoires, «l'insulte à la rectitude de la vie».

L'intérêt du drame, le prestige des tableaux, le jeu pathétique des

passions, tout cela ne sert qu'à encadrer, à faire vivre une thèse

subversive et corruptrice, sorte de vêtement et d'ornement qui

l'aident à pénétrer là où elle ne serait pas reçue toute nue. Un

esprit délicat, peu porté aux exagérations, M. Doudan, écrivait à ce

propos: «C'est une tentative de créer la poésie du mal, et cela a

pour devise: Le diable n'est pas si noir que vous croyez! Et toutes

les séductions de la nature sont employées à démontrer ou à déguiser

cette thèse. Les fleurs de la vallée,--les rochers des Alpes,--les

chamois qui effleurent la neige de leur course légère,--les

magnificences de la nuit et sa mélancolie,--le grand silence des

bois,--la tristesse mystérieuse des ruines,--Venise et la Jungfrau,

tout est appelé en témoignage. Au fond, c'est l'entreprise du temps

présent de rechercher si le mal ne serait point par hasard le bien, et

d'essayer de parer cette figure un peu repoussante du mal de tout ce

qu'il y a dans l'écrin étincelant de l'imagination[462].» Par

eux-mêmes, les sophismes eussent été souvent trop visiblement

insoutenables pour trouver grand crédit; mais ce qui était plus

dangereux, c'était l'atmosphère malsaine où ces romans emportaient les

imaginations; ce parfum capiteux, énervant, égarant, qui irritait les

sens en même temps qu'il endormait les consciences; cette sorte de

rêve, où le vice se colorait de poésie, de mysticisme et presque de

vertu.

[Note 462: _Lettres de X. Doudan_, t. I, p. 298.]

Madame Sand s'attaque surtout au mariage; elle le fait avec une

persistance et une amertume qui dénotent une rancune personnelle. À la

place, elle prétend mettre les droits de l'amour ou plutôt les

entraînements d'un sensualisme grossier. L'adultère est légitimé,

l'amour libre érigé en théorie, et ce que l'auteur appelle «la

religion du plaisir» substitué au dévouement et au sacrifice,

fondements de la famille. «Il n'y a pas de crime là où il y a de

l'amour sincère;--nos femmes sont aussi libres envers nous que nos

amantes»: telles sont les maximes qu'on trouve dans _Jacques_ ou

_Consuelo_. Et toutes les lois que la passion révoltée rencontre

quelque obstacle dans les moeurs, dans les lois, dans les faits,

l'auteur s'en prend à la société elle-même, prononce contre elle une

condamnation doctrinale ou lui jette une haineuse imprécation. Il

écrit de deux amants, héros de l'un de ses romans: «L'un était

nécessaire à l'autre;... mais la société se trouvait là, entre eux,

qui rendait ce choix mutuel absurde, coupable, impie. La Providence a

fait l'ordre admirable de la nature, les hommes l'ont détruit. Faut-il

que, pour respecter la solidité de nos murs de glace, tout rayon de

soleil se retire de nous?» Ailleurs, dans _Indiana_: «Toute votre

morale, tous vos principes, ce sont les intérêts de votre société que

vous avez érigés en lois et que vous prétendez faire émaner de Dieu

même, comme vos prêtres ont institué les rites du culte pour établir

leur puissance et leurs richesses sur les nations; mais tout cela est

mensonge et impiété.» Dans _Valentine_: «Société, institutions, haine

à vous! haine à mort! Et toi, Dieu, qui livres le faible à tant de

despotisme et d'abjection, je te maudis.» Ne nous reprochez pas

d'attribuer à tort au romancier lui-même les pensées que la fiction le

conduisait à mettre dans la bouche de ses personnages. Madame Sand

n'écrivait-elle pas, dès 1833, dans une lettre intime à M.

Sainte-Beuve: «Vous êtes moral, vous, mon ami. Le suis-je aussi, ou ne

le suis-je pas? Je ne sais pas ce que c'est. Je crois qu'être moral,

c'est espérer: moi, je n'espère pas. J'ai blasphémé la nature et Dieu,

peut-être, dans _Lélia_. Dieu, qui n'est pas méchant et qui n'a que

faire de se venger de nous, m'a fermé la bouche, en me rendant la

jeunesse du coeur et en me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des

joies sublimes. Mais la société, c'est autre chose: je la crois

perdue, je la trouve odieuse, et il ne me sera jamais possible de dire

autrement. Avec cela, je ne ferai jamais que des livres qu'on

appellera méchants et dangereux, et qui le seront peut-être. Comment

faire, dites-moi[463]?»

[Note 463: SAINTE-BEUVE, _Portraits contemporains_, nouvelle édition,

t. I, p. 517.]

L'effet de ces romans fut considérable. Les quelques protestations qui

dénonçaient le scandale étaient étouffées par l'enthousiasme des

admirateurs. Il n'était pas jusqu'à M. Jouffroy, le grave et

mélancolique philosophe, qui ne fût séduit; et le plus revêche des

critiques, Gustave Planche, se battait en duel pour la cause du

romancier. Madame de Girardin opposait, d'ailleurs, une fin de

non-recevoir aux reproches d'immoralité: «Un poëte, écrivait-elle,

n'est poëte que parce qu'il chante ce qu'il éprouve, et il n'est pas

responsable de ses impressions... S'il gémit, s'il blasphème, s'il

attaque la société, c'est que l'heure est venue où la société a abusé

de toutes choses.» Chacun voulait lire ces romans. Leur mérite

littéraire servait même parfois à dissiper quelques scrupules, et

plusieurs se flattaient de ne rechercher qu'un plaisir intellectuel,

qui souvent cédaient à des attraits beaucoup moins délicats. La

sensualité, qui imprégnait pour ainsi dire toutes les pages du livre,

était assez voilée pour tromper les répugnances, endormir les pudeurs,

assez réelle pour piquer les curiosités malsaines, exciter les bas

appétits. Jeunes hommes à peine échappés du collége, jeunes femmes

émancipées par le mariage, tous s'empressaient à dévorer ces livres, à

s'enivrer du venin subtil et délétère qui se dégageait de ces fleurs

si brillantes et si parfumées. Propagande redoutable et perfide, qui

se glissait jusqu'au plus intime du foyer, ébranlant par ses sophismes

les fondements mêmes de la famille, légitimant, surtout poétisant les

chutes les plus vulgaires, et transportant, plus d'une fois, dans la

vie de chaque jour, les désordres et les révoltes imaginés par le

romancier[464].

[Note 464: Sur le côté malsain et corrupteur des romans de George

Sand, nous connaissons peu d'études plus vigoureuses et plus sévères

que celle qui a été publiée par M. de Mazade, dans la _Revue des Deux

Mondes_ du 15 mai 1857. La chose est d'autant plus piquante que la

plupart de ces romans, et non les moins dangereux, avaient été insérés

dans cette revue. Mais, en 1857, il y avait brouille momentanée entre

M. Buloz et madame Sand. De là, la liberté laissée au critique.]

Madame Sand ne se rattachait pas à l'école romantique: à chercher sa

filiation littéraire, il faudrait plutôt remonter à Jean-Jacques

Rousseau. Si, par là, elle est isolée au milieu de ses contemporains,

sous un autre rapport elle est bien de son temps, et, plus que

personne, elle porte la marque de 1830, de cette époque où toutes les

audaces semblent encouragées, toutes les révoltes légitimes, toutes

les destructions prochaines, toutes les chimères réalisables. En aucun

temps, sans doute, madame Sand n'eût eu un esprit juste et une

imagination pure. Il s'était produit en elle une déviation

indépendante des événements politiques. Mais, sans l'excitation de

1830, elle n'aurait probablement pas eu, au même degré, la hardiesse

de battre en brèche la société et la morale, ni la prétention de les

refaire; en tout cas, elle n'eût pas autant rencontré la faveur et la

complicité d'un public troublé lui-même, ayant pris le goût et

l'habitude du renversement. Combien il eût été heureux pour elle que

ses révoltes intimes fussent contenues, au lieu d'être excitées par

les influences extérieures! L'art même y eût gagné. Au seul point de

vue littéraire, c'était un mal que cet envahissement du roman par la

thèse, par le sophisme déclamatoire; le récit en était alourdi, les

caractères et les situations faussés. Encore, au commencement, madame

Sand essayait-elle de résister quelque peu à la tentation. «L'art seul

est simple et grand, écrivait-elle; restons artistes et ne faisons pas

de politique.» Mais plus elle ira, moins elle saura tenir cette

résolution. Elle laissera, chaque jour davantage, l'esprit de système

et de parti obscurcir et dévoyer son talent. Tel de ses romans en

deviendra à peu près illisible. Nous la retrouverons plus tard enrôlée

dans la bande socialiste, en compagnie d'Eugène Suë, et après l'avoir

vue, à ses débuts, subissant les conséquences de la révolution de

1830, il faudra la montrer contribuant à préparer celle de 1848,

toujours au grand péril de l'ordre social et au grand détriment de son

art.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 63 / 98 题