Ce que nous avons dit des drames de Victor Hugo a pu donner une idée
de ce que devint le théâtre, dans le trouble et l'excitation de 1830.
La suppression de la censure, conséquence immédiate de la révolution,
avait eu pour effet, non d'assurer à l'art dramatique une féconde
liberté, mais d'ouvrir la porte à toutes les licences. On a vu déjà
comment, au lendemain des journées de Juillet, la religion fut traitée
sur la scène, les prêtres livrés à toutes les calomnies, à tous les
outrages, à tous les sarcasmes, les croyances flétries et menacées,
les choses saintes vilipendées dans les plus indécentes bouffonneries.
Les autres autorités ne furent pas plus respectées. Alexandre Dumas
lui-même ne se contentait plus d'amuser le public dans ses drames
superficiels et puissants, où l'intérêt de l'intrigue et un mouvement
endiablé faisaient oublier l'absence de caractères et d'idées; il y
soutenait des thèses antisociales et flattait les haines
révolutionnaires. Ainsi _Antony_, qui fit alors grand bruit, était le
bâtard, en état de révolte légitime, de vengeance justifiée contre la
société, foulant aux pieds, du droit de ses souffrances ou de ses
passions, les lois divines ou humaines, blasphémant la Providence,
niant la morale, bafouant ou flétrissant toutes les institutions,
grisé de sophismes, en proie au délire des appétits brutaux, se
faisant un jeu de l'adultère, du viol, de l'assassinat, et cependant
demeurant le héros pour lequel on sollicitait la sympathie, presque
l'admiration du public. Vers la même époque, Dumas fit jouer le drame
de la _Tour de Nesle_, où il traitait l'histoire avec plus de sans
gêne et la royauté avec moins de respect encore que l'auteur du _Roi
s'amuse_; là, au milieu des tirades faites pour courtiser la mauvaise
démocratie, figurait une reine qui noyait chaque matin ses amants de
la nuit, assassinait son père et ne reculait pas devant le plus
monstrueux inceste. Le gouvernement britannique donna une leçon
mortifiante à notre patriotisme, quand il interdit la représentation
de ce drame, regardé par lui comme outrageant pour la France alliée de
l'Angleterre. Alexandre Dumas poussa si loin ses audaces, qu'il lassa
la faveur du public, éveilla son dégoût, et les sifflets qui
accueillirent telle de ses pièces, le _Fils de l'émigré_, par exemple,
l'avertirent de s'arrêter.
Telle était la force contagieuse du mal, que les esprits délicats ou
timides en étaient atteints. Alfred de Vigny donnait alors au
Théâtre-Français _Chatterton_[452], oeuvre maladive, qui, sous des
formes moins grossières, était encore une condamnation de la société
au nom de l'orgueil individuel. Scribe lui-même, dans une pièce
intitulée: _Dix ans de la vie d'une femme_, faisait descendre à une
grande dame tous les degrés du vice jusqu'à la prostitution, et cela
avec un cynisme à faire rougir un Rétif de la Bretonne. Quand les
modérés en étaient là, on peut deviner ce que se permettaient les
violents. Dans le drame d'_Ango_, François Ier était représenté comme
un misérable et un lâche; un bourgeois de Dieppe, dont il avait
odieusement outragé la femme, le faisait s'évanouir en lui montrant
seulement son épée, et criait aux courtisans: «Ramassez votre roi, il
a tout perdu, même l'honneur.» L'écrivain qui débutait ainsi devait
acquérir une hideuse notoriété: il s'appelait Félix Pyat[453]. En même
temps que la royauté et les classes qu'on appelait alors dirigeantes
étaient traînées dans la boue, des drames faisaient revivre et
exaltaient Camille Desmoulins, Marat, Saint-Just, Fouquier-Tinville et
autres sinistres personnages de la Terreur; au lendemain de 1830,
Robespierre paraissait sur la scène presque aussi souvent que
Napoléon, et ce n'est pas peu dire. Il n'était pas jusqu'au
Théâtre-Français qui ne s'ouvrît alors à ces réhabilitations de 1793.
Dans telle de ces pièces, on poussa le réalisme révolutionnaire
jusqu'à faire figurer, au dénoûment, un échafaud sur la scène, si bien
que le parterre, dégoûté, cria: «Ôtez l'échafaud!»
[Note 452: La première représentation de _Chatterton_ eut lieu le 12
février 1835. Ce fut le plus grand succès de M. de Vigny.]
[Note 453: Ce n'est pas la seule pièce de M. Pyat qui ait fait quelque
bruit. Cet écrivain devait donner, en 1847, le drame du _Chiffonnier
de Paris_, abominable et absurde intrigue, où un chiffonnier héroïque
et philosophe protégeait l'innocence populaire contre le vice
aristocratique. Le public applaudissait. Il est vrai que quelques mois
plus tard, au lendemain du 24 février 1848, la même pièce était
froidement reçue: on avait vu à l'oeuvre les chiffonniers de M. Pyat.]
Les auteurs ne savaient, du reste, qu'imaginer, dans cette enchère
d'émotions violentes, de sensations brutales et atroces, où l'art
n'avait plus aucune part. Le drame marchait chaque jour plus avant
dans la boue et le sang, parlant l'argot et blasphémant, trichant au
jeu, volant à main armée, assassinant. L'enfance même n'était pas
respectée; on la montrait corrompue, cynique et fourbe. Tel
vaudevilliste trouvait piquant de représenter le dortoir où
paraissaient, en chemise, les jeunes filles de la maison de la Légion
d'honneur à Saint-Denis. L'impureté, cynique ou raffinée, compagne
ordinaire du désordre révolutionnaire, régnait en maîtresse sur la
scène, et le respect de nos lecteurs nous empêche d'indiquer, même
d'une façon voilée, quelles furent alors ses audaces. On était sur la
voie qui avait conduit les Romains à brûler un esclave et à violer une
femme sur la scène, et un Tertullien eût pu s'écrier de nouveau:
_Tragoediæ... scelerum et libidinum actrices cruentæ et lascivæ._
Aussi les honnêtes gens du temps poussaient-ils un cri d'alarme et de
dégoût. «Jusqu'à quand, écrivait M. Jules Janin en février 1831,
veut-on nous promener à travers ces tortures, et n'avons-nous pas
assisté, depuis six mois, à ces drames d'échafaud et de sang, où le
bourreau joue le grand rôle, où Danton, Robespierre, Marat, Saint-Just
apparaissent sur la scène, avec les grandes phrases de leur temps!...
Vraiment, sommes-nous bien encouragés, par ce qui se traîne
aujourd'hui dans nos rues, à soulever les poussières des mauvais
jours? Hélas! vous le voyez déjà, ces passions retombent sur nous,
cendres brûlantes d'un volcan que nous pensions refroidi.» Dans cette
même année, M. de Salvandy se demandait ce qu'avaient produit, au
théâtre, la suppression de la censure et ce qu'on appelait
l'inspiration révolutionnaire. «Ôtez, disait-il, le petit chapeau, la
redingote grise[454], les soutanes, des gravelures et le bourreau, que
reste-t-il de l'expérience que nous venons de tenter? Il reste, dans
Paris, dix ateliers de corruption, dix places de guerre dont le feu
bat, chaque soir, l'ordre, le goût et la morale[455].» En 1833, M.
Nisard faisait son «manifeste» contre le théâtre de cette époque, et,
après en avoir dénoncé les misères, les «hontes», les «orgies», il
demandait qui pouvait avoir plaisir à y «aller se donner des
cauchemars de faux scélérats et de filles-mères, et à s'indigérer
(qu'on me passe le mot) de mauvaises moeurs et de mauvais
langage[456]». Le poëte de la révolution, Barbier, avait consacré un
de ses Iambes, _Melpomène_, à flageller cette corruption:
Les théâtres partout sont d'infâmes repaires,
Des temples de débauche, où le vice éhonté
Donne, pour tous les prix, leçon d'impureté.
Et Musset, qui n'était pourtant pas timoré en ces matières, faisait
écho, quatre ans plus tard, à l'invective de Barbier:
Oui, c'est la vérité, le théâtre et la presse
Étalent aujourd'hui des spectacles hideux,
Et c'est, en pleine rue, à se boucher les yeux.
[Note 454: Allusion aux pièces innombrables où figurait Napoléon.]
[Note 455: _Seize Mois, ou la Révolution et les révolutionnaires_, par
M. DE SALVANDY.]
[Note 456: _Manifeste contre la littérature facile_, et _Un amendement
à la définition de la littérature facile_. (_Revue de Paris_, décembre
1833 et février 1834.)]
Aussi, en 1835, le duc de Broglie pouvait dire, à la tribune de la
Chambre: «Qu'est-ce maintenant que le théâtre en France? Qui est-ce
qui ose entrer dans une salle de spectacle, quand il ne connaît la
pièce que de nom? Notre théâtre est devenu non-seulement le témoignage
éclatant de tout le dévergondage et de toute la démence auxquels
l'esprit humain peut se livrer lorsqu'il est abandonné sans aucun
frein, mais il est devenu encore une école de débauche, une école de
crimes[457].» Les étrangers étaient frappés et scandalisés d'un tel
désordre. «En somme, écrivait l'Américain Ticknor, je ne sais rien qui
mérite plus le reproche d'être immoral et démoralisateur que les
théâtres de Paris[458].»
[Note 457: _Écrits et Discours du duc de Broglie_, t. II, p. 470.]
[Note 458: _Life, Letters and Journal_ de G. TICKNOR, t. II, p. 140.]
L'action délétère de ce théâtre sur les moeurs du temps n'a été, en
effet, que trop visible. Certains drames ont peut-être alors plus
contribué que ne le feront bientôt les dissertations de Proudhon et de
M. Louis Blanc à préparer la prochaine explosion du socialisme. Que de
sophismes jetés dans les cerveaux déjà troublés! Après la
représentation de _Chatterton_, par exemple, que de jeunes génies
incompris, rêvant de suicide! M. Thiers, ministre de l'intérieur,
recevait tous les jours lettres sur lettres des Chatterton en herbe
qui lui écrivaient: «Du secours, ou je me tue!» «Il me faudrait
renvoyer tout cela à M. de Vigny», disait le jeune ministre. Un jour,
un chirurgien de marine assassinait sa maîtresse, femme mariée, mère
de plusieurs enfants, et cherchait ensuite à se tuer, scène qui
paraissait copiée de quelque drame ou de quelque roman. Il fut traduit
en cour d'assises. Pour excuser son client, l'avocat ne trouva rien de
mieux que de dénoncer «le romantisme, les livres antisociaux, les
représentations dramatiques», et il s'écria: «Tout cela ne tend-il pas
à entretenir dans les esprits le feu, la fièvre qui les dévorent? Eh
bien! vous, organe de la société, vous, ministère public, que ne
brûlez-vous tous ces livres, que ne demandez-vous le renversement de
cet édifice, où les scènes les plus effrayantes sont représentées?
Avez-vous le droit de punir le mal né du mal même que vous laissez
faire? Oh! vous ne pouvez pas demander à la victime les réparations du
mal qui est votre ouvrage!» Le jury trouva sans doute que l'avocat
avait raison, car il acquitta l'accusé[459]. Quelques années plus
tard, la cour d'assises de la Seine jugeait à huis clos un hideux
procès, dit _de la Tour de Nesle_: il s'agissait de femmes entraînées,
de force ou par ruse, dans un misérable appartement du faubourg
Saint-Marceau, où de jeunes ouvriers, qui s'étaient distribué les noms
du fameux drame d'Alexandre Dumas, leur faisaient subir les plus
infâmes violences; sur neuf accusés, quatre furent condamnés pour
viol. Le duc de Broglie ne se trompait donc pas, dans le discours que
nous citions tout à l'heure, lorsque, après avoir qualifié le théâtre
«d'école de débauches et de crimes», il ajoutait: «École qui fait des
disciples que l'on revoit ensuite, sur les bancs des cours d'assises,
attester par leur langage, après l'avoir prouvé par leurs actions, et
la profonde dégradation de leur intelligence, et la profonde
dépravation de leur âme.»
[Note 459: Procès Saint-Bancal, juillet 1835.]
V
Le théâtre n'était pas le seul grand coupable. Précisément à cette
époque, il est un genre qui commence à prendre, dans notre
littérature, une importance dont l'exagération est peut-être à elle
seule un signe de décadence: c'est le roman. Pour n'être pas tout de
suite tombé aussi bas que nous le voyons aujourd'hui, le roman subit
cependant, en 1830, une première déchéance, et, dès le lendemain de la
révolution, il apparaît bien plus déréglé, bien plus audacieusement
immoral qu'il n'aurait osé se montrer auparavant. Là, comme dans le
drame, il semble qu'il y ait encouragement à toutes les licences; on
ne sait bientôt plus qu'imaginer pour piquer la curiosité blasée et
corrompue; les auteurs ont, pour ainsi dire, usé toutes les inventions
malsaines et cyniques. En 1834, dans ce «manifeste» déjà cité, M.
Nisard peut écrire: «Le roman est simplement une industrie à bout qui
a commencé par la fin, c'est-à-dire par les grands coups, par les
passions furieuses, par les situations folles, et qui, ayant fait
hurler ses héros dans tous les sens, tourné et retourné de cent façons
le thème banal des préliminaires de la séduction,... demande qu'on lui
permette de dire les choses qui ne doivent pas être dites, _tacenda_,
sous peine de mourir d'inanition[460].» Laissons même les oeuvres
inférieures, éphémères, souvent ignominieuses, de la littérature
courante; le mal n'y est que trop manifeste. Ne nous attachons qu'aux
deux romanciers qui, à cette époque même, font leur entrée avec tant
d'éclat, et qui depuis lors ont gardé une importance et une influence
parfois néfastes, mais en tout cas incontestées: nous voulons parler
de George Sand et de Balzac.
[Note 460: _Manifeste contre la littérature facile._ (_Revue de
Paris_, janvier 1834.)]
Ceux qui étaient jeunes au lendemain de 1830 n'ont pas oublié
l'impression si vive, à la fois charmante et troublante, qu'ils
ressentirent, quand, en 1832, leur tomba sous la main un volume que
rien n'avait annoncé; sur la couverture, ce titre bizarre: _Indiana_,
et pour signature le nom, alors absolument inconnu, de George Sand.
Dans un article publié à cette époque même, Sainte-Beuve raconte qu'on
s'abordait en se disant: «Avez-vous lu _Indiana_? Lisez donc
_Indiana_.» De l'auteur, on sut bientôt que c'était une jeune femme,
en rupture de ban matrimonial, aux allures excentriques, qui demeurait
dans une maison du quai Saint-Michel, s'habillait souvent en homme,
fréquentait les cabinets de lecture et les cafés du quartier latin. De
nouveaux romans succédèrent rapidement au premier, _Valentine_,
_Lelia_, _Leone Leoni_, _Jacques_, _André_, _Lavinia_, etc., tous
écrits dans une langue harmonieuse et éloquente, où chantait la poésie
de la passion et de la nature[461]. Le succès fut grand. Ces volumes
se répandirent en province comme à Paris, pénétrèrent dans les
ateliers comme dans les salons, portant partout leur charme, mais
aussi leur poison.
[Note 461: Rappelons à ceux qui voudraient étudier de plus près
l'oeuvre de George Sand, la brillante et fine étude que M. le vicomte
Othenin d'Haussonville a publiée, en 1878, dans la _Revue des Deux
Mondes_.]
C'est qu'en effet, derrière cette poésie, fermente la révolte morale
et sociale que nous avons signalée tant de fois comme le mal propre de
cette époque troublée par une révolution. Dans ces romans, non moins
que dans les drames de Victor Hugo, le parti est pris de donner le
rôle abaissé et odieux à toutes les suprématies sociales, au rang, à
la noblesse, à la fortune, et de leur opposer les roturiers, les
bâtards, les révoltés, les _outlaws_ de la société et de la morale.
Lois humaines et divines, devoir et conscience, y sont niés au nom du
caprice, de l'orgueil et de la passion. Partout, ce que Chateaubriand
a appelé, dans ses Mémoires, «l'insulte à la rectitude de la vie».
L'intérêt du drame, le prestige des tableaux, le jeu pathétique des
passions, tout cela ne sert qu'à encadrer, à faire vivre une thèse
subversive et corruptrice, sorte de vêtement et d'ornement qui
l'aident à pénétrer là où elle ne serait pas reçue toute nue. Un
esprit délicat, peu porté aux exagérations, M. Doudan, écrivait à ce
propos: «C'est une tentative de créer la poésie du mal, et cela a
pour devise: Le diable n'est pas si noir que vous croyez! Et toutes
les séductions de la nature sont employées à démontrer ou à déguiser
cette thèse. Les fleurs de la vallée,--les rochers des Alpes,--les
chamois qui effleurent la neige de leur course légère,--les
magnificences de la nuit et sa mélancolie,--le grand silence des
bois,--la tristesse mystérieuse des ruines,--Venise et la Jungfrau,
tout est appelé en témoignage. Au fond, c'est l'entreprise du temps
présent de rechercher si le mal ne serait point par hasard le bien, et
d'essayer de parer cette figure un peu repoussante du mal de tout ce
qu'il y a dans l'écrin étincelant de l'imagination[462].» Par
eux-mêmes, les sophismes eussent été souvent trop visiblement
insoutenables pour trouver grand crédit; mais ce qui était plus
dangereux, c'était l'atmosphère malsaine où ces romans emportaient les
imaginations; ce parfum capiteux, énervant, égarant, qui irritait les
sens en même temps qu'il endormait les consciences; cette sorte de
rêve, où le vice se colorait de poésie, de mysticisme et presque de
vertu.
[Note 462: _Lettres de X. Doudan_, t. I, p. 298.]
Madame Sand s'attaque surtout au mariage; elle le fait avec une
persistance et une amertume qui dénotent une rancune personnelle. À la
place, elle prétend mettre les droits de l'amour ou plutôt les
entraînements d'un sensualisme grossier. L'adultère est légitimé,
l'amour libre érigé en théorie, et ce que l'auteur appelle «la
religion du plaisir» substitué au dévouement et au sacrifice,
fondements de la famille. «Il n'y a pas de crime là où il y a de
l'amour sincère;--nos femmes sont aussi libres envers nous que nos
amantes»: telles sont les maximes qu'on trouve dans _Jacques_ ou
_Consuelo_. Et toutes les lois que la passion révoltée rencontre
quelque obstacle dans les moeurs, dans les lois, dans les faits,
l'auteur s'en prend à la société elle-même, prononce contre elle une
condamnation doctrinale ou lui jette une haineuse imprécation. Il
écrit de deux amants, héros de l'un de ses romans: «L'un était
nécessaire à l'autre;... mais la société se trouvait là, entre eux,
qui rendait ce choix mutuel absurde, coupable, impie. La Providence a
fait l'ordre admirable de la nature, les hommes l'ont détruit. Faut-il
que, pour respecter la solidité de nos murs de glace, tout rayon de
soleil se retire de nous?» Ailleurs, dans _Indiana_: «Toute votre
morale, tous vos principes, ce sont les intérêts de votre société que
vous avez érigés en lois et que vous prétendez faire émaner de Dieu
même, comme vos prêtres ont institué les rites du culte pour établir
leur puissance et leurs richesses sur les nations; mais tout cela est
mensonge et impiété.» Dans _Valentine_: «Société, institutions, haine
à vous! haine à mort! Et toi, Dieu, qui livres le faible à tant de
despotisme et d'abjection, je te maudis.» Ne nous reprochez pas
d'attribuer à tort au romancier lui-même les pensées que la fiction le
conduisait à mettre dans la bouche de ses personnages. Madame Sand
n'écrivait-elle pas, dès 1833, dans une lettre intime à M.
Sainte-Beuve: «Vous êtes moral, vous, mon ami. Le suis-je aussi, ou ne
le suis-je pas? Je ne sais pas ce que c'est. Je crois qu'être moral,
c'est espérer: moi, je n'espère pas. J'ai blasphémé la nature et Dieu,
peut-être, dans _Lélia_. Dieu, qui n'est pas méchant et qui n'a que
faire de se venger de nous, m'a fermé la bouche, en me rendant la
jeunesse du coeur et en me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des
joies sublimes. Mais la société, c'est autre chose: je la crois
perdue, je la trouve odieuse, et il ne me sera jamais possible de dire
autrement. Avec cela, je ne ferai jamais que des livres qu'on
appellera méchants et dangereux, et qui le seront peut-être. Comment
faire, dites-moi[463]?»
[Note 463: SAINTE-BEUVE, _Portraits contemporains_, nouvelle édition,
t. I, p. 517.]
L'effet de ces romans fut considérable. Les quelques protestations qui
dénonçaient le scandale étaient étouffées par l'enthousiasme des
admirateurs. Il n'était pas jusqu'à M. Jouffroy, le grave et
mélancolique philosophe, qui ne fût séduit; et le plus revêche des
critiques, Gustave Planche, se battait en duel pour la cause du
romancier. Madame de Girardin opposait, d'ailleurs, une fin de
non-recevoir aux reproches d'immoralité: «Un poëte, écrivait-elle,
n'est poëte que parce qu'il chante ce qu'il éprouve, et il n'est pas
responsable de ses impressions... S'il gémit, s'il blasphème, s'il
attaque la société, c'est que l'heure est venue où la société a abusé
de toutes choses.» Chacun voulait lire ces romans. Leur mérite
littéraire servait même parfois à dissiper quelques scrupules, et
plusieurs se flattaient de ne rechercher qu'un plaisir intellectuel,
qui souvent cédaient à des attraits beaucoup moins délicats. La
sensualité, qui imprégnait pour ainsi dire toutes les pages du livre,
était assez voilée pour tromper les répugnances, endormir les pudeurs,
assez réelle pour piquer les curiosités malsaines, exciter les bas
appétits. Jeunes hommes à peine échappés du collége, jeunes femmes
émancipées par le mariage, tous s'empressaient à dévorer ces livres, à
s'enivrer du venin subtil et délétère qui se dégageait de ces fleurs
si brillantes et si parfumées. Propagande redoutable et perfide, qui
se glissait jusqu'au plus intime du foyer, ébranlant par ses sophismes
les fondements mêmes de la famille, légitimant, surtout poétisant les
chutes les plus vulgaires, et transportant, plus d'une fois, dans la
vie de chaque jour, les désordres et les révoltes imaginés par le
romancier[464].
[Note 464: Sur le côté malsain et corrupteur des romans de George
Sand, nous connaissons peu d'études plus vigoureuses et plus sévères
que celle qui a été publiée par M. de Mazade, dans la _Revue des Deux
Mondes_ du 15 mai 1857. La chose est d'autant plus piquante que la
plupart de ces romans, et non les moins dangereux, avaient été insérés
dans cette revue. Mais, en 1857, il y avait brouille momentanée entre
M. Buloz et madame Sand. De là, la liberté laissée au critique.]
Madame Sand ne se rattachait pas à l'école romantique: à chercher sa
filiation littéraire, il faudrait plutôt remonter à Jean-Jacques
Rousseau. Si, par là, elle est isolée au milieu de ses contemporains,
sous un autre rapport elle est bien de son temps, et, plus que
personne, elle porte la marque de 1830, de cette époque où toutes les
audaces semblent encouragées, toutes les révoltes légitimes, toutes
les destructions prochaines, toutes les chimères réalisables. En aucun
temps, sans doute, madame Sand n'eût eu un esprit juste et une
imagination pure. Il s'était produit en elle une déviation
indépendante des événements politiques. Mais, sans l'excitation de
1830, elle n'aurait probablement pas eu, au même degré, la hardiesse
de battre en brèche la société et la morale, ni la prétention de les
refaire; en tout cas, elle n'eût pas autant rencontré la faveur et la
complicité d'un public troublé lui-même, ayant pris le goût et
l'habitude du renversement. Combien il eût été heureux pour elle que
ses révoltes intimes fussent contenues, au lieu d'être excitées par
les influences extérieures! L'art même y eût gagné. Au seul point de
vue littéraire, c'était un mal que cet envahissement du roman par la
thèse, par le sophisme déclamatoire; le récit en était alourdi, les
caractères et les situations faussés. Encore, au commencement, madame
Sand essayait-elle de résister quelque peu à la tentation. «L'art seul
est simple et grand, écrivait-elle; restons artistes et ne faisons pas
de politique.» Mais plus elle ira, moins elle saura tenir cette
résolution. Elle laissera, chaque jour davantage, l'esprit de système
et de parti obscurcir et dévoyer son talent. Tel de ses romans en
deviendra à peu près illisible. Nous la retrouverons plus tard enrôlée
dans la bande socialiste, en compagnie d'Eugène Suë, et après l'avoir
vue, à ses débuts, subissant les conséquences de la révolution de
1830, il faudra la montrer contribuant à préparer celle de 1848,
toujours au grand péril de l'ordre social et au grand détriment de son
art.