Victor Hugo moins que tout autre était capable de se roidir contre le
souffle de 1830. Avec son imagination flottant à tous les vents, se
teignant tour à tour de tous les reflets, il était à la merci des
impressions changeantes du dehors, constamment à la suite de ce qui
réussissait, empressé à flatter la popularité régnante, rarement
créateur d'une idée originale, plutôt héraut des idées des autres,
décorant et colorant richement les lieux communs du jour, «écho
sonore», comme il s'est défini lui-même, de ce qui faisait du bruit
autour de lui[445]. Sous la Restauration, quand le royalisme était
dans son éclat et sa puissance, Victor Hugo avait été royaliste; il
avait senti couler dans ses veines le sang vendéen, et chantait avec
enthousiasme le trône et l'autel. Lorsqu'un peu plus tard, dans les
dernières années de Charles X, le royalisme devint impopulaire, et que
la vogue fut au libéralisme plus ou moins mélangé d'idées
napoléoniennes, Victor Hugo se rappela à propos qu'il était le fils
d'un soldat de la République et de l'Empire, fit des vers magnifiques
sur Napoléon et la colonne Vendôme, proclama solennellement que «le
romantisme était le libéralisme en littérature», et, par un autre
emprunt au langage politique, appela les classiques des «ultras».
D'ailleurs il avait alors contre la royauté, un de ces griefs
personnels qui décidaient souvent de ses opinions: la censure, en
1829, avait interdit la représentation de _Marion Delorme_; elle avait
eu beau laisser jouer _Hernani_, au commencement de l'année suivante,
et fournir ainsi, aux tribus chevelues du jeune romantisme, groupées,
en rangs serrés, au parterre du Théâtre-Français, l'occasion d'un
combat légendaire contre les «bourgeois» des loges, elle n'avait pu
faire oublier et pardonner l'injure de la première interdiction.
Survint la révolution de Juillet; Victor Hugo n'eut aussitôt qu'une
préoccupation: apporter ses hommages à la démocratie victorieuse. Un
biographe intime, qui a écrit sous ses yeux et probablement sous sa
dictée, a dit à ce propos: «Les grandes commotions retentissent
profondément dans les intelligences. M. Victor Hugo, qui venait de
faire son insurrection et ses barricades au théâtre, comprit que tous
les progrès se tiennent, et qu'à moins d'être inconséquent, il devait
accepter en politique ce qu'il voulait en littérature[446].» Pour
faire oublier ses poésies royalistes, il s'empressa de chanter «la
Jeune France» et les morts de Juillet. Par moments même, on eût dit
qu'il allait jusqu'à la république. Dans ce _Journal d'un
révolutionnaire de 1830_[447], où il notait, au jour le jour, ses
idées et ses impressions, il définissait ainsi l'état de sa mue
politique: «J'admire encore la Rochejaquelein, Lescure, Cathelineau,
Charette même; je ne les aime plus. J'admire toujours Mirabeau et
Napoléon; je ne les hais plus.» Du reste, que la monarchie nouvelle se
permette, à son tour, en 1832, d'interdire la représentation du _Roi
s'amuse_: aussitôt le poëte irrité sent s'aviver ses convictions et
ses ardeurs démocratiques; il menace le gouvernement de son
opposition, avec une arrogance plus ridicule qu'inquiétante[448]. Ce
qui ne l'empêchera pas, plus tard, quand il croira cette monarchie
bien assise, d'accepter la pairie des mains de Louis-Philippe.
[Note 445: N'est-ce pas Victor Hugo qui disait, précisément en 1830,
dans la pièce qui sert de préface aux _Feuilles d'automne_:
C'est que l'amour, la tombe, et la gloire et la vie,
L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie,
Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,
Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,
Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j'adore
Mit au centre de tout comme un écho sonore.]
[Note 446: _Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie._]
[Note 447: Ce _Journal_ fut publié en 1834.]
[Note 448: Ce n'est pas que les avances de Victor Hugo aient été alors
aimablement accueillies par le parti républicain. Celui-ci se méfiait
politiquement; et, littérairement, les journaux de gauche, notamment
le _National_ et la _Tribune_, tenaient pour l'école classique. Quand
Victor Hugo publia, en 1832, la préface dans laquelle il menaçait le
gouvernement, à raison de l'interdiction du _Roi s'amuse_, la
_Tribune_ lui déclara assez sèchement «qu'il s'exagérait l'importance
de son oeuvre et la sympathie qu'elle excitait, en pensant qu'il
pourrait y avoir là sujet d'émeute».--Henri Heine écrivait, à la même
époque, en parlant de Victor Hugo: «Les républicains suspectent son
amour pour la cause populaire; ils éventent, dans chaque phrase, une
secrète prédilection pour l'aristocratie et le catholicisme.» (_De la
France_, p. 295.)]
Quoi qu'il en soit des variations de l'homme politique, il est certain
qu'après 1830, il se produit dans les idées, et bientôt même dans le
talent de l'écrivain, un changement analogue à celui que nous avons
déjà noté chez Lamartine. Tout ce qui a fait l'inspiration haute,
saine, fortifiante, de ses premières poésies, s'écroule ou au moins
s'ébranle. La foi religieuse s'évanouit, et avec elle la netteté et
l'élévation morales qui en sont la conséquence: à la place, une sorte
de panthéisme qui ne se définit pas lui-même et se berce de mots et
d'images. Dès 1831, appréciant une des publications récentes du poëte,
M. Sainte-Beuve constatait ainsi ce résultat: «De progrès en croyance
religieuse, en certitude philosophique, en résultats moraux, le
dirai-je? il n'y en a pas. C'est là un mémorable exemple de l'énergie
dissolvante du siècle et de son triomphe à la longue sur les
convictions individuelles les plus hardies. On les croit
indestructibles, on les laisse sommeiller en soi comme suffisamment
assises, et, un matin, on se réveille, les cherchant en vain dans son
âme; elles s'y sont affaissées comme une île volcanique sous l'Océan.»
Victor Hugo écrivait lui-même, dans son _Journal d'un révolutionnaire
de 1830_: «Mon ancienne conviction royaliste catholique de 1820 s'est
écroulée pièce à pièce, depuis dix ans, devant l'âge et l'expérience.
Il en reste pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce
n'est qu'une religieuse et poétique ruine. Je me détourne quelquefois
pour la considérer avec respect, mais je n'y viens plus prier.»
Sans doute, le talent est encore bien grand; il suffit de rappeler
que les _Feuilles d'automne_ sont de cette époque. Mais les _Chants du
crépuscule_ vont suivre, marquant un déclin et, suivant l'expression
d'un critique contemporain, «désespérant les amis de M. Victor Hugo».
Les défauts, qu'on y voit, sinon naître, du moins se développer, sont
le plus souvent la conséquence de l'ébranlement moral qui s'est
produit dans l'âme du poëte, et le signe manifeste d'une littérature
en décadence, alors même qu'elle demeure encore brillante: poésie en
quelque sorte toute matérielle; prédominance du son, du décor, de
l'image physique; profusion descriptive, vague déclamation,
répétitions essoufflées, révélant le vide de l'idée et l'impuissance
de celle-ci à se préciser et à se renouveler; absence de goût et de
mesure, grossissements disproportionnés et monstrueux, erreurs d'un
esprit où le trouble intérieur et extérieur a détruit tout frein et
tout équilibre; épuisement et stérilité précoces d'un art qui n'est
qu'imagination et sensation, au lieu d'être fondé sur la raison;
par-dessus tout, incertitude et malaise de la pensée, confessés par
l'auteur lui-même, quand il écrit, à cette époque, dans la préface des
_Chants du crépuscule_: «La société attend que ce qui est à l'horizon
s'allume tout à fait ou s'éteigne complétement. Il n'y a rien de plus
à dire. Ce qui est peut-être exprimé dans ce recueil, c'est cet
étrange état crépusculaire de l'âme et de la société, dans le siècle
où nous vivons. De là, dans ce livre, ces cris d'espoir mêlés
d'hésitation, ces troubles intérieurs... cette crainte que tout
n'aille s'obscurcissant...»
Le mal de 1830 est marqué d'une façon plus particulière encore par
l'esprit de révolte qui domine alors dans toutes les oeuvres de Victor
Hugo. Se fondant, à défaut de faits, sur des hypothèses qui n'ont pas
même de vraisemblance artistique, il poursuit la revanche de ce qui
est bas contre ce qui est élevé, de ce qui est méprisé contre ce qu'on
respectait, de la laideur contre la beauté, de ce qui est misérable
contre toute puissance et toute autorité; antithèse monstrueuse, d'où
il ressort que la hiérarchie sociale est au rebours de la hiérarchie
morale; sorte de socialisme plus ou moins conscient, où la pitié même
devient malfaisante et où la philanthropie se tourne en menace. Il
s'agit de prouver, dit quelque part le poëte, que «le fait social est
absurde» et, par suite, responsable des fautes des hommes. N'est-ce
pas là l'inspiration principale de cette _Notre-Dame de Paris_, que
Victor Hugo commence précisément à écrire au bruit des fusillades de
Juillet, et où il réserve le beau rôle à la bohémienne et au monstre,
le vilain au prêtre et au gentilhomme? En même temps, il plaide, en
vers éloquents, pour les malheureuses qui rôdent le soir autour de la
place de Grève, contre les femmes en grande toilette qui vont danser
au bal donné par la Ville au nouveau roi. À cette époque également,
non content de rééditer le _Dernier Jour d'un condamné_, il publie
_Claude Gueux_, où, prenant en main la cause d'un prisonnier qui a
assassiné d'un coup de ciseau le directeur de la prison, il donne tort
à la justice publique et à la loi pénale; tel est son parti pris de
sophisme que, pour arriver à sa conclusion, il altère audacieusement
un fait notoire, un épisode récent de cour d'assises: première
apparition de cette gageure antisociale qui aboutira au Jean Valjean
des _Misérables_.
C'est pis encore dans ses drames. Déjà, avant 1830, _Hernani_ avait
montré une sorte de bandit tenant tête à Charles-Quint; dans _Marion
Delorme_, Louis XIII, Richelieu, la magistrature, étaient abaissés
devant une courtisane; mais l'auteur laissait encore à la royauté
quelque grandeur. Après 1830, ce reste de respect pour la vérité
historique et morale disparaît. Voyez _Le Roi s'amuse_, _Lucrèce
Borgia_, _Marie Tudor_, _Angélo_, _Ruy-Blas_, qui se succèdent en
quelques années: plus de mesure dans le déshonneur, le crime, la honte
des rois et de tous ceux qui personnifient l'autorité ou la tradition;
par contre, les héros sont des bouffons pourvoyeurs des plaisirs
royaux, des laquais, des courtisanes surtout, comme pour humilier
davantage les grandeurs sociales par l'abjection et l'infamie de ce
qu'on leur oppose. Ce n'est pas seulement fantaisie de dramaturge en
quête d'antithèses littéraires; l'auteur se vante de connaître la
force de propagande du théâtre et prétend faire oeuvre d'apôtre et de
réformateur. «Le drame, écrit-il, doit donner à la foule une
philosophie, aux idées une formule... à chacun un conseil, à tous une
loi!» Présomption fastueuse qui cache mal la faiblesse de cet homme;
la vérité est qu'il cherche à plaire aux passions régnantes, à flatter
ces instincts de révolte, d'envie, d'orgueil, que la révolution a
éveillés et fait fermenter, non-seulement dans le peuple, mais même
dans une partie de la bourgeoisie; il tente au théâtre ce que d'autres
courtisans de la foule font, au même moment, dans la presse ou à la
tribune. Ne se pique-t-il pas d'ailleurs de se mettre par là en
harmonie avec le mouvement politique? «Il faut, dit-il, marcher avec
son siècle et ses institutions; ainsi le théâtre, de nos jours, doit
être démocratique.»--«Je voudrais au moins, répondait M. Briffaut,
qu'il ne fût pas sans-culotte.»
L'art gagnait-il à cette évolution «démocratique» du théâtre? On sait
aujourd'hui que penser de ce genre faux et court dans sa violence
surmenée, où tout est énorme et où rien n'est grand; de ces
compositions dramatiques, où les caractères ne sont trop souvent que
des costumes, les passions des instincts, les émotions des convulsions
physiques affectant le système nerveux plutôt que l'âme, où les
vicissitudes et les dénoûments paraissent naître, non de la liberté
humaine ou des desseins justifiés de la Providence, mais des accidents
du hasard et de la fantaisie de l'écrivain; de cette prétendue vérité
du langage, qui cache mal une afféterie déclamatoire; de ces effets de
style qui sont surtout des cliquetis de mots bruyants ou sinistres; de
ces jeux de scène qui répètent les procédés les plus usés du vieux
mélodrame, ficelles mal dissimulées qui font mouvoir de lugubres
marionnettes. Du reste, dès cette époque, l'échec était visible. En
dépit du talent des acteurs, en dépit des efforts de la jeune bohème
qui se portait aux premières représentations comme à une émeute, en
chantant la _Marseillaise_ et la _Carmagnole_, plus on allait, moins
les applaudissements étaient vifs et plus les sifflets l'emportaient;
seule, _Lucrèce Borgia_ eut un certain succès. Cette campagne devait
aboutir, en 1843, à la déroute définitive des _Burgraves_, qui, malgré
de belles parties poétiques, succombèrent à la scène, moins devant la
passion des adversaires que devant l'ennui des indifférents. À cette
même époque, M. Sainte-Beuve, qui avait été, en 1830, l'un des hérauts
du drame romantique, n'hésitait pas à en confesser la banqueroute; il
écrivait dans une revue suisse, où, sous le voile de l'anonyme, la
sincérité complète lui était plus facile: «Le théâtre, ce côté le plus
invoqué de l'art moderne, est celui aussi qui, chez nous, a le moins
produit et a fait mentir toutes les espérances.» Voulait-il résumer
l'impression définitive du public, il ne trouvait que ces mots: «un
lourd assommement». «On est las», ajoutait-il. Se rappelant ce qu'il
avait fait, avec d'autres critiques, pour préparer la voie au nouveau
drame, il se déclarait presque «honteux de voir pour qui il avait
travaillé», et il concluait: «Le faux historique, l'absence d'étude
dans les sujets, le gigantesque et le forcené dans les sentiments et
les passions, voilà ce qui a éclaté et débordé; on avait cru frayer le
chemin et ouvrir le passage à une armée chevaleresque, audacieuse,
mais civilisée, et ce fut une invasion de barbares. Après douze ou
quinze ans d'excès et de catastrophes de tous genres, le public en est
venu à ne plus aspirer qu'à quelque chose d'un peu noble, d'un peu
raisonnable et de suffisamment poétique[449].» C'est cet état d'esprit
qui fit alors le succès si retentissant et quelque peu exagéré de la
_Lucrèce_ de M. Ponsard, succès d'autant plus remarqué qu'il
coïncidait avec la chute des _Burgraves_[450]. À la fin de la
monarchie de Juillet, il semble donc que le principal résultat de
cette révolution théâtrale, si orgueilleusement entreprise, ait été de
préparer, par le dégoût et la réaction même qu'elle a provoqués, le
triomphe passager du semi-classicisme de l'«école du bon sens» et du
«juste milieu poétique». Notons aussi, comme signes du même temps, la
vogue de la vieille tragédie ressuscitée par le talent de Rachel, et
les applaudissements donnés, en Sorbonne, par la jeunesse des écoles,
à la critique sensée, froide et fine, de M. Saint-Marc Girardin contre
le drame moderne. Quand on voulut alors reprendre _Marion Delorme_,
l'échec fut complet, et un homme d'esprit put dire, en comparant cette
pièce à _Athalie_: «Marion Delorme est bien plus vieille que si elle
avait deux cents ans; elle en a quinze.»
[Note 449: SAINTE-BEUVE, _Chroniques parisiennes_, p. 23, 24, 31, 317
à 320.]
[Note 450: Victor Hugo, fort mortifié de ce succès, disait
jalousement, en parlant de _Lucrèce_: «_La chose_ que l'on joue à
l'Odéon.» (SAINTE-BEUVE, _Chron. par._, p. 49.)]
Donc, qu'il s'agisse du poëte lyrique, du romancier, du dramaturge, il
semble que ce soient plutôt les défauts que les qualités qui ont
grandi. La critique contemporaine, en dépit de ses premiers
éblouissements ou de ses partis pris de coterie, ne pouvait pas ne pas
s'en apercevoir. On vient de voir ce que disait M. Sainte-Beuve du
théâtre. Dès 1836, dans un article remarqué de la _Revue de Paris_, M.
Nisard, se plaçant à un point de vue plus général, prononçait le mot
de «décadence». Admirateur des débuts du poëte, il ne pouvait cacher
la surprise inquiète que lui causaient ses oeuvres plus récentes, et
il posait, non sans douleur, cette question: «Le jeune homme encore
vigoureux, qui est né avec ce siècle, qui a donné tant d'espérances,
qui a été admiré par ceux mêmes qui ne l'aimaient point, en serait-il
arrivé au radotage des vieillards? Cette poésie exténuée, où la pensée
est si rare et les mots si abondants, où M. Victor Hugo semble n'être
plus, en vérité, que le compilateur et le regrattier de ses premières
poésies, serait-elle le dernier mot du poëte?... C'est une chose
triste pour tout le monde qu'une décadence prématurée, qu'une chute
dans l'âge des succès, qu'une mort au plus beau moment de la vie.»
Puis, après avoir analysé les défauts des oeuvres publiées par M.
Victor Hugo, depuis 1830, M. Nisard concluait: «Ce que nous
paraissions craindre, au commencement de cet article, comme une chose
possible, est peut-être une chose prochaine et inévitable: c'est à
savoir, la mort littéraire de M. Victor Hugo. Il y a deux manières de
finir pour l'écrivain: il y a la manière commune, qui est lorsque
l'esprit et le corps finissent ensemble et que l'écrivain subit le
sort de tous; il y a ensuite la manière morale, qui est lorsque
l'esprit finit avant le corps, soit par une stérilité soudaine, soit
par une fécondité sans progrès, où l'auteur perd de sa gloire en
proportion de ce qu'il ajoute à son bagage. Ce serait là, nous
voudrions bien nous tromper, l'espèce de fin réservée à M. Victor
Hugo. On remarque dans sa carrière littéraire un symptôme particulier
qui inquiète même ses plus aveugles amis; c'est que, dans la prose
comme dans la poésie, ses premiers écrits valent mieux que les
derniers, sauf quelques parties d'ouvrage où le dernier rompt la loi
ordinaire en n'étant que l'égal du premier... On dirait que M. Victor
Hugo a été condamné à n'être, en effet, qu'un _enfant de génie_, comme
l'appelait M. de Chateaubriand. Les oeuvres de l'homme font honte aux
oeuvres de l'enfant... Pourquoi donc n'avons-nous pas un Prytanée pour
nourrir les _enfants de génie_, ces vieillards de trente ans, qui ont
gagné leurs invalides à l'âge où ceux qui doivent être des hommes de
génie ne sont encore que des jeunes gens qui promettent[451]?»
[Note 451: _Victor Hugo en 1836._ Cet article a été reproduit, il y a
quelques années, par M. Nisard, dans un volume de _Portraits et Études
d'histoire littéraire_. Cette opinion n'était pas isolée: deux ans
plus tard, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mars 1838, M. Gustave
Planche s'exprimait ainsi: «M. Victor Hugo touche à une heure
décisive: il a maintenant trente-six ans, et voici que l'autorité de
son nom s'affaiblit de plus en plus.»]
Depuis lors le temps a marché; Victor Hugo a beaucoup produit et il a
été encore plus applaudi. Il est sans doute, dans ses oeuvres, plus
d'une page remarquable où le génie natif a triomphé des déviations du
goût et des perversions de l'intelligence. Mais on y retrouve aussi le
développement presque monstrueux des défauts signalés au lendemain de
1830. Ces défauts n'obligent-ils pas déjà le bon sens et le bon goût
de la vraie postérité à réagir contre les apothéoses que l'esprit de
parti avait prodiguées à la vieillesse du poëte ou plutôt du
démagogue?