La maladie qui, venue de la révolution, sévissait sur la littérature,
n'empêchait pas sans doute que celle-ci ne comptât alors beaucoup de
renommées éclatantes, étoiles anciennes qui continuaient à briller,
étoiles nouvelles qui montaient étincelantes à l'horizon. Ce n'est
certes pas nous qui, dans notre pauvreté actuelle, pourrions ne pas
faire cas de tant de richesses. Pour ne parler que de la poésie, cette
forme supérieure et presque divine de l'art, ce don le plus rare et le
plus éminent du génie humain, quel temps que celui où l'on conservait
Lamartine et Victor Hugo, et où l'on voyait s'élever Alfred de Musset,
sans compter tant d'autres talents alors secondaires, et qui
aujourd'hui se trouveraient au premier rang! Seulement, chez presque
tous, même chez les plus illustres, on pouvait observer après 1830,
dans une mesure plus ou moins grande, mais toujours visible, un
changement, une déviation, un trouble, dont la révolution est, sinon
la cause unique, du moins l'une des causes importantes. À ce point de
vue particulier, il peut n'être pas sans intérêt de considérer un
moment quelques-uns de ces écrivains. Toutefois qu'on nous permette
une observation préalable. Quand nous parlons ainsi de la révolution
de Juillet, nous n'entendons pas parler uniquement de la substitution
de la branche cadette des Bourbons à la branche aînée, changement qui
en lui-même n'aurait eu qu'une influence restreinte sur la
littérature. On a vu qu'en 1830, il y eut une crise bien autrement
profonde et générale; la société fut plus atteinte encore que l'État,
l'ordre moral plus que l'ordre politique; les troubles de la rue
avaient gagné les intelligences; les traditions, les respects, les
croyances semblaient avoir été déracinés en même temps qu'une antique
dynastie. Telle est la révolution qui a pu agir sur la littérature, et
dont il y a lieu de rechercher le contre-coup sur les principaux
écrivains de ce temps.
Lamartine était le premier astre qui se fût levé, en cette époque
unique de 1820, au ciel de la poésie nouvelle. Jamais on n'avait vu
aurore plus radieuse, plus pure et plus charmante. Journées
incomparables, où le poëte de trente ans lisait, de sa voix
harmonieuse, dans quelque salon privilégié, ses _Méditations_, et
trouvait «des soupirs pour écho, des larmes pour applaudissements»;
où M. Villemain, ne pouvant se contenir, s'élançait vers ce lecteur,
inconnu la veille, et le saisissant au collet avec un enthousiasme qui
ressemblait presque à de la colère: «Jeune homme, lui criait-il, qui
êtes-vous? D'où venez-vous, vous qui nous apportez de pareils vers?»
Tout avait souri à Lamartine. Ayant reçu, en naissant, la beauté, la
noblesse, la fortune et, à profusion, tous les dons du plus facile
génie, entouré de tendresses vigilantes qui avaient laissé ignorer à
son enfance «ce qu'était une amertume de coeur, une gêne d'esprit, une
sévérité du visage humain[440]», il était entré dans la gloire d'un
seul coup, sans effort; et, à voir le caractère de l'admiration qu'il
avait éveillée dans les jeunes générations, surtout chez les femmes,
on eût presque dit que c'était de l'amour. La société de la
Restauration formait un cadre merveilleusement approprié à ce poëte
gentilhomme, d'inspiration religieuse et royaliste; il s'y
épanouissait, tout en restant étranger aux exagérations de l'esprit de
parti et aux amertumes des querelles politiques. Aussi, en dépit de la
mélancolie littéraire de certaines de ses poésies, pouvait-on le
saluer comme l'incarnation du génie heureux. En 1830, aux derniers
jours de l'ancienne royauté, il avait quarante ans, était dans la
plénitude de son talent, publiait ses _Harmonies religieuses_ et
recevait, en entrant à l'Académie, les hommages de la vieille
littérature, vaincue par sa jeune gloire.
[Note 440: Expressions de Lamartine.]
C'est alors que les événements de Juillet renversèrent ces princes
qu'il aimait, découronnèrent cette société à laquelle il avait cherché
à plaire, fermèrent ces salons où il avait trouvé une tribune. Il en
fut comme désorienté. De lui surtout était vrai ce que Béranger
disait, en janvier 1832, à M. Napoléon Peyrat: «Tous ces poëtes de la
vieille monarchie et du catholicisme, Chateaubriand, Lamennais,
Lamartine, Hugo, Vigny, sont comme des oiseaux dont l'arbre est tombé
et qui ne savent plus où percher.» Cette âme délicate et faible devait
souffrir plus qu'une autre de perdre son abri; cet esprit mobile et
flottant n'était pas impunément exposé au grand vent de la
révolution. Tout ouvert aux impressions du dehors, avide
d'applaudissements, la dispersion de l'élite qui l'avait jusqu'ici
flatté, entouré, protégé, le livrait aux excitations d'en bas et aux
tentations des popularités subalternes. D'autre part, l'isolement où
il se trouvait, dans l'universelle dissolution, le poussait davantage
à cette contemplation et à cette admiration de soi qui laissent
l'écrivain sans clairvoyance et sans résistance en face de ses propres
défauts.
Le mal qui va grandir chez Lamartine existait déjà en germe dans ses
premières oeuvres. Un observateur attentif eût pu discerner, dans les
_Harmonies_, à côté d'inspirations sublimes et chrétiennes, quelques
symptômes d'une religiosité équivoque qui tournait au panthéisme; à
côté des plus beaux vers que le poëte ait écrits, des passages où la
pensée vague et molle, la forme facile et hâtive, trahissaient déjà la
fatigue et la négligence. Après 1830, ce double mal se développa
rapidement. À lire le _Voyage d'Orient_ (1835), où l'auteur affectait
d'embrasser toutes les religions du monde dans une sorte de synthèse
indécise, aboutissant en réalité à l'indifférence, où il tendait à
remplacer le christianisme positif par le rêve d'une démocratie
humanitaire; à lire ensuite, dans _Jocelyn_ (1836), l'histoire de ce
prêtre chez lequel un catholicisme énervé, plus ou moins renouvelé du
Vicaire savoyard, était par moment si étrangement mêlé de rêveries
panthéistes et terni par la malsaine vapeur d'une passion tout
humaine; à lire enfin ce poëme de la _Chute d'un ange_ (1838), où le
rationalisme, le panthéisme et le sensualisme, définitivement
vainqueurs dans l'âme du poëte, s'étalaient en quelque sorte sans
voile, on pouvait constater, chez Lamartine, l'affaiblissement, la
déviation et bientôt la ruine de la foi première; on pouvait aussi
mesurer ce que, par suite, la pensée perdait de sa netteté, de sa
vigueur et de sa pureté. Chaque année, on le voyait payer un tribut
plus large aux maladies du temps. Au seul point de vue littéraire, la
déchéance était incontestable. Dans le _Voyage en Orient_, dans
_Jocelyn_, il y avait encore de très-belles parties, mais la musique
des mots, l'abus des images impropres, l'étendue disproportionnée des
épisodes ou des amplifications parasites, cachaient mal l'incertitude
et le vide de l'idée, le relâchement ou l'impuissance de l'écrivain.
Avec la _Chute d'un ange_, la décadence fut si marquée, que le public
appliqua à l'auteur lui-même le titre de l'ouvrage. «Fond et forme,
écrivait alors Béranger, tout m'y semble détestable et ennuyeux.» Et
M. Doudan ajoutait: «La chute de son ange est déplorable; cet ange
tombe dans le vide.» Lamartine lui-même ne paraissait pas se faire
grande illusion: «C'est détestable», écrivait-il de son propre livre,
au moment où il était publié. En bien peu d'années, quelle descente
depuis les grandes oeuvres d'avant la révolution, depuis les
_Méditations_ et les _Harmonies_!
Cette décadence venait en partie de ce que Lamartine, après 1830,
s'était jeté dans la politique. Déjà, à la fin de la Restauration, il
avait paru plus ou moins sourdement travaillé du désir de l'action
publique, à ce point que M. Cuvier, en le recevant à l'Académie, avait
cru devoir le mettre en garde contre cette tentation. Les événements
de Juillet le poussèrent violemment du côté où il penchait. Seulement,
il ne s'agissait plus pour lui, comme naguère, de solliciter une
ambassade de second ordre. Dans cette France politique, où l'on venait
de faire table rase; il lui paraissait que des routes sans barrière et
un horizon sans bornes s'ouvraient à son ambition, et le poëte s'y
élançait avec toute la puissance d'une imagination qui lui avait été
donnée pour autre chose. L'isolement même où l'avait mis la
révolution, contribuait à l'émanciper: détaché de tout, quitte envers
le passé qu'il saluait avec une politesse émue, libre avec le présent
qu'il subissait par raison sans livrer son coeur, aucune affection,
aucune tradition, aucune convenance de société, aucun lien de parti,
aucun point d'honneur ne l'obligeait à se contenir ni ne l'aidait à se
diriger. Ce que sera cette vie politique, quel orbite imprévu décrira
cette brillante comète, par quel singulier mélange de sensibilité
excessive aux impressions du dehors et d'imagination égoïste, de rêves
généreux et d'insatiable ambition, de rancunes vaniteuses et
d'imprévoyance superbe, de recherche de l'effet littéraire et
dramatique, d'ivresse d'improvisateur, de susceptibilité d'acteur et
d'infatuation d'artiste, l'ancien royaliste deviendra l'historien des
_Girondins_, criant: Hosanna! à la révolution du passé et: En avant! à
la révolution du lendemain, c'est ce qu'il conviendra de raconter
ailleurs. Pour le moment, il s'agit moins de prévoir le mal trop réel
que le poëte fera bientôt à la politique, que de mesurer le tort
causé, dès maintenant, par la politique au poëte.
Ce tort fut grand: la poésie fut dédaignée, négligée, bientôt même
écartée par Lamartine, comme une distraction frivole qui avait pu être
l'accident de sa jeunesse, mais qui n'avait plus de place dans sa vie
d'homme. La gloire des _Méditations_ ou des _Harmonies_ lui était même
une gêne; dès les premières élections après la révolution, en 1831, il
avait posé sans succès sa candidature; il attribua son échec à la
mauvaise note que lui donnait auprès des électeurs son renom de poëte,
et il se prit à «maudire la malheureuse notoriété des vers qu'il avait
écrits dans l'oisiveté de sa jeunesse[441]». Lisez sa correspondance
de 1830 à 1848[442]: vous le verrez à peu près uniquement occupé de
son rôle et de ses rêves politiques, de discours, d'articles de
journaux, de l'effet qu'il croit produire sur les partis. Où trouver,
dans une telle obsession, place pour la poésie? «Je ne puis écrire de
vers par trop plein des idées politiques», écrit-il le 15 février
1832. D'ailleurs, les succès bruyants, immédiats, mais éphémères,
d'une improvisation oratoire, l'importance qu'il acquérait ainsi dans
le monde parlementaire, flattaient sa vanité, amusaient son
imagination, tout en exigeant peu d'efforts de son indolente facilité.
«Adieu les vers, disait-il en août 1837; j'aime mieux parler; cela
m'anime, m'échauffe, me dramatise davantage, et puis les paroles
crachées coûtent moins que les stances fondues en bronze.» Cet adieu
ne fut malheureusement pas une vaine parole. La _Chute d'un ange_
(1838) et les _Recueillements_ (1839) marquèrent le terme de sa
carrière poétique. Depuis lors, il n'a plus publié de vers. Le
politique avait tué en lui le poëte, et l'oeuvre de l'un n'est pas
faite pour nous consoler de la mort de l'autre.
[Note 441: Voyez la _Préface_ que Lamartine a mise en tête de ses
_Discours_ (1849).]
[Note 442: _Correspondance de Lamartine_, t. IV, V, VI.]
Cette décadence n'échappait pas aux contemporains, et, peu d'années
après 1830, les esprits indépendants la constataient déjà. «Que
restera-t-il de M. de Lamartine?» demandait M. Nisard, dans la _Revue
de Paris_, en 1837, avant même la publication de la _Chute d'un ange_.
«Il restera le souvenir de grandes facultés poétiques, supérieures à
ce qui en sera sorti; il restera le nom harmonieux et sonore d'un
poëte auquel son siècle aura été trop doux et la gloire trop facile,
et en qui ses contemporains auront trop aimé leurs propres défauts.»
Et le critique se désolait de voir «retenu, dans la région inférieure
des talents de second ordre, un poète doué assez pour s'élever
jusqu'au rang des hommes de génie[443]». Deux ans plus tard, au
lendemain des _Recueillements poétiques_, M. Sainte-Beuve, comparant
le Lamartine d'avant et d'après 1830, notait un changement «analogue à
celui qui, à la même époque, s'était opéré chez Lamennais»; puis,
cherchant la cause et la date de ce changement: «La révolution de
Juillet, disait-il, ne l'avait pas désarçonné comme tant d'autres;
mais, en ne le désarçonnant pas visiblement, au moment du saut du
relais imprévu, elle l'avait pris, pour ainsi dire, et porté du bond,
sans qu'il eût le temps de s'en douter et sans qu'il y parût, sur un
cheval nouveau.» Lamartine s'était alors remis à courir, mais «dans
une direction différente»; de là cette décadence que, depuis lors, on
remarquait à chaque oeuvre nouvelle; le dernier volume, celui des
_Recueillements poétiques_, ajoutait M. Sainte-Beuve, «affiche de plus
en plus les dissipations d'un beau génie; il est temps de le dire; au
troisième chant du coq, on a droit de s'écrier et d'avertir le poëte
le plus aimé qu'il renie sa gloire»; et il concluait par cette
réflexion plus générale et d'un accent singulièrement triste: «En
acceptant ce pénible rôle de noter les arrêts, les chutes et les
déclins avant terme de tant d'esprits que nous admirons, nous voulons
qu'on sache bien qu'aucun sentiment en nous ne peut s'en applaudir.
Hélas! leur ruine (si ruine il y a) n'est-elle pas la nôtre, comme
leur triomphe, tant de fois prédit, eût fait notre orgueil et notre
joie? Le meilleur de nos fonds était embarqué à bord de leurs
renommées, et l'on se sent périr pour sa grande part dans leur
naufrage[444].»
[Note 443: _M. de Lamartine en 1837_, par M. NISARD, étude publiée par
la _Revue de Paris_, et reproduite depuis dans les _Portraits et
Études d'histoire littéraire_.]
[Note 444: Article sur les _Recueillements poétiques_ (1839), inséré
dans les _Portraits contemporains_, t. I, p. 349.]