I. Stérilité littéraire de la révolution de 1830. Les
_Iambes_ de Barbier. Ce que devient, sous le coup des
événements de Juillet, le mouvement intellectuel, commencé
sous la Restauration. Leur action sur l'école
romantique.--II. Lamartine. Sa décadence après 1830. Il
abandonne la poésie pour la politique. Regrets exprimés par
les critiques du temps.--III. Victor Hugo. Changement
fâcheux qui se produit en lui par l'effet de la révolution.
Esprit de révolte dans ses oeuvres. Ses drames et leur
échec. Déception constatée par les contemporains.--IV. Le
théâtre après la révolution. Sophismes, violences et
impureté. Son influence perverse.--V. Le roman. George Sand.
Révolte morale et sociale qui fermente dans ses oeuvres. En
quoi l'auteur a subi l'influence de 1830 et préparé
1848.--VI. Balzac. Par la forme et par le fond, il est un
révolutionnaire. Sa désillusion cynique. Son influence
pernicieuse sur les lettres et sur les moeurs privées ou
publiques. Balzac et la Commune.--VII. Après la fièvre de
1830, désenchantement visible chez tous les écrivains, chez
Lamartine, Mérimée, Alfred de Vigny, Alfred de Musset. Effet
produit par la révolution sur le poëte à ses débuts. Révolte
sans frein, puis désespérance sans consolation, et enfin
stérilité.--VIII. Le scepticisme et la désillusion gagnent
la foule. Popularité de Robert Macaire.--IX. Comparé à
l'époque actuelle, l'état des lettres était encore fort
brillant; mais décadence évidente si l'on se reporte aux
espérances de la Restauration. Cette sorte de faillite
constatée par les contemporains et attribuée par eux à la
révolution de Juillet.--X. Autres conséquences fâcheuses de
cette révolution. Aveu de M. Prévost-Paradol. Conclusion.
I
«Après 1830,--a dit M. de Rémusat, en parlant des écrits de cette
époque,--il ne s'est guère développé que les semences jetées en terre,
durant la Restauration.» Dans les lettres, en effet, la révolution de
Juillet n'a, par elle-même, rien créé. Parmi les cent soixante-dix-huit
oeuvres poétiques que la statistique relève comme ayant été publiées à
l'occasion des «trois journées», en est-il qui méritent seulement d'être
nommées? On ne nous demandera pas de faire exception pour la
_Parisienne_, de Casimir Delavigne, sorte de cantate, faite, sur
commande, par un poëte plus souple qu'inspiré; tout le monde la chantait
alors; personne aujourd'hui ne s'en souvient, ni ne songerait à la
relire. Encore moins faudrait-il aller ramasser, dans les ruisseaux du
temps, tant d'ignominieux pamphlets, productions souvent plus
mercantiles que politiques, en tout cas nullement littéraires. M. Jules
Janin en connaissait bien les auteurs, quand il les appelait alors, avec
colère et dégoût, «ces bandits de la parole écrite ou parlée, ces
mécréants de la grammaire et de la morale publique, ces assassins de la
plume et du paradoxe, à demi éclos dans le bourbier de l'émeute». Une
seule oeuvre, vraiment née de la révolution, vaut la peine qu'on la
signale: ce sont les _Iambes_ de Barbier, dont le premier, _la Curée_,
publié le 22 septembre 1830, eut un retentissement violent. Chez ce
nouveau satirique, énergie exorbitante et tapageuse, brutalité voulue,
profusion de mots grossiers, d'images éhontées; «le cynisme des moeurs
doit salir la parole», dit-il dans son prologue. L'originalité est
peut-être plus apparente que réelle, les procédés un peu factices, mais
le mouvement est parfois puissant, la verve furieuse; le rhythme, copié
d'André Chénier, est saisissant. C'est le poëme des barricades:
Il est beau, ce colosse, à la mâle carrure,
Ce vigoureux porte-haillons,
Ce maçon qui, d'un coup, vous démolit des trônes,
Et qui, par un ciel étouffant,
Sur les larges pavés, fait bondir les couronnes,
Comme le cerceau d'un enfant!
Cette émeute, que l'auteur semble vouloir montrer si héroïque, il la
compare cependant ailleurs à «une femme soûle». Il se pique de chanter
La grande populace et la sainte canaille.
Et quand il veut personnifier la liberté, il imagine une sorte de
tricoteuse de la Terreur ou de pétroleuse de la Commune, une «forte
femme» à «la voix rauque»,
Qui ne prend ses amants que dans la populace,
. . . . . . . et qui veut qu'on l'embrasse
Avec des mains rouges de sang.
Quel était le dessein de Barbier? Voulait-il inspirer, pour la
démagogie, une sorte d'admiration mêlée d'épouvante? Ou bien, comme
certains satiriques, montrait-il le mal sans voile, pour soulever le
dégoût? Eût-il pu lui-même préciser sa pensée, et cherchait-il autre
chose que l'effet littéraire? Quoi qu'il en fût de ses intentions, ce
qui passait dans ses vers, c'était bien le souffle de la révolution,
l'exaltation de la barricade, le mugissement de l'émeute. Chose
étrange, ce poëte, de nature plutôt un peu chétive, de goûts plus
aristocratiques que populaires, avait jusqu'alors tâtonné sans trouver
sa voie, et, après cette explosion, il s'est tu ou n'a laissé échapper
que des vers hésitants, pâles, qui ne firent aucun bruit; quand, sous
le second Empire, le souvenir des _Iambes_ fit prononcer le nom de
leur auteur pour l'Académie française, quelques-uns des Quarante
demandèrent s'il n'était pas mort. Barbier avait eu, pendant un
moment, son coup de soleil de Juillet et, pour parler sa langue, son
jour de «sublime ribote».
En dehors de cette inspiration isolée et éphémère, on chercherait
vainement quelles oeuvres remarquables, quelles écoles nouvelles sont
issues de la révolution de 1830. Celle-ci n'en a pas moins marqué une
date importante dans l'histoire intellectuelle de ce siècle; elle a eu
une influence plus considérable qu'heureuse sur le mouvement
littéraire commencé avant elle, pendant la Restauration. Déterminer le
caractère et l'étendue de cette influence, tel est notre dessein.
On sait quel avait été l'éclat, l'ardeur, l'élan de cette génération
de 1820, si pleine à la fois d'orgueil et de générosité, qui se
précipitait dans toutes les directions de l'esprit humain, qui
prétendait tout renouveler, l'art et la poésie par le romantisme, la
philosophie, l'histoire, la critique et la politique par les idées du
_Globe_[431]. Période éclatante entre toutes, admirablement riche en
longues et enthousiastes espérances. En 1830, ce mouvement était,
comme a dit M. Sainte-Beuve, «au plus plein de son développement et au
plus brillant de son zèle»; et quelques semaines avant la révolution,
M. de Lamartine pouvait s'écrier en pleine Académie: «Que si mon
regard se porte sur la génération qui s'avance, je le dirai avec une
intime et puissante conviction, dussé-je être accusé d'exagérer
l'espérance et de flatter l'avenir heureux de ceux qui viennent après
nous: tout annonce pour eux un grand siècle, une des époques
caractéristiques de l'humanité. Le fleuve a franchi sa cataracte, le
flot s'apaise, le bruit s'éloigne; l'esprit humain coule dans un lit
plus large; il coule libre et fort...»
[Note 431: Voyez, sur ce mouvement des esprits, le _Parti libéral sous
la Restauration_, p. 197 et suiv.]
C'est alors qu'éclatèrent les événements de Juillet. Leur premier
effet fut d'affaiblir et, pour ainsi dire, de débander l'armée
littéraire, en poussant vers la politique beaucoup d'écrivains et non
des moindres; d'abord les membres de l'illustre triumvirat, MM.
Guizot, Cousin, Villemain; à leur suite et dans des mesures variées,
presque tous les rédacteurs du _Globe_, MM. Jouffroy, de Rémusat,
Dubois, Duchâtel, Vitet, Duvergier de Hauranne; à côté d'eux, M.
Thiers et son ami M. Mignet, qui ne se laissa cependant entraîner qu'à
demi dans cette région nouvelle[432]. Sans doute, ces hommes, jeunes
encore et dans la force de leur talent, ne renonçaient pas pour
toujours aux lettres, mais la plupart cessaient d'y voir l'objet
principal de leur vie; ce n'était désormais qu'une distraction
secondaire, ou la consolation d'une retraite momentanée; il ne fallait
plus compter sur eux pour former ou diriger une école. Vide
considérable, qui ne pouvait se produire, surtout si brusquement,
sans dommage pour l'équilibre intellectuel. Les rares esprits
demeurés fidèles aux lettres, comme M. Augustin Thierry, déploraient
la perte qu'elles avaient faite. Plus tard, en 1837, M. Sainte-Beuve
définissait l'effet qu'avait produit, après 1830, la «brusque
retraite» de tant d'écrivains: elle «a fait lacune», disait-il, et,
«par cet entier déplacement de forces, il y a eu, on peut l'affirmer,
solution de continuité, en littérature plus qu'en politique, entre le
régime d'après Juillet et le régime d'auparavant; les talents nouveaux
et les jeunes esprits n'ont plus trouvé de groupe déjà formé et
expérimenté auquel ils se pussent rallier; chacun a cherché fortune et
a frayé sa voie au hasard[433]».
[Note 432: La monarchie de Juillet est sans contredit le régime où
l'on vit le plus d'hommes de lettres ministres. Citons MM. Guizot,
Thiers, Villemain, Cousin, de Salvandy, Duchâtel.]
[Note 433: _Portraits contemporains_, t. II, p. 452.]
Si les lettres perdaient à cet exode des littérateurs vers la
politique, celle-ci n'y gagnait pas toujours, et l'on sait la part
qu'auront l'imagination et la vanité d'un poëte dans la révolution de
1848. D'ailleurs, la rapide et souvent légitime fortune parlementaire
de certains écrivains risquait de tourner bien des têtes. Il n'était
pas un homme de lettres qui ne se crût l'étoffe et ne se sentît
l'ambition d'un homme d'État. Jusqu'à ce grand enfant d'Alexandre
Dumas qui rêva de jouer son rôle. On le vit tout à coup, après 1830,
se poser en démocrate et en républicain, exalter Robespierre et la
Terreur, et quitter avec fracas, en février 1831, une petite place
qu'il avait obtenue, sous la Restauration, dans l'administration des
forêts du duc d'Orléans. «Sire», écrivait-il à Louis-Philippe, avec ce
ridicule où la vanité fait parfois trébucher les gens d'esprit, «il y
a longtemps que j'ai écrit et imprimé que, chez moi, l'homme
littéraire n'était que la préface de l'homme politique... J'ai la
presque certitude, le jour où j'aurai trente ans, d'être nommé député;
j'en ai vingt-huit, Sire.» Il est vrai que, quelques années plus tard,
Alexandre Dumas n'était pas député, mais qu'il était le familier
libéralement subventionné des fils du Roi. Ce mal de la politique
devint si visible, que bientôt une réaction se produisit. Dans une
partie de la jeune école, il devint de bon ton de dédaigner ou de
maudire la politique, et l'on érigea en système une sorte
d'indifférence épicurienne pour la chose publique. C'était Théophile
Gautier, chantant:
Les poëtes rêveurs et les musiciens
Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens,
Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,
Sinon que tout est bien; pourvu qu'on ait la rime,
Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,
Écoutent le récit de leurs amours naïfs.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Qu'importent à ceux-là les affaires du temps,
Et le grave souci des choses politiques?
Ou Alfred de Musset:
La politique, hélas! voilà notre misère.
Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.
Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.
Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.
Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,
Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.
La révolution de Juillet eut un effet plus fâcheux encore: elle mit
l'anarchie--le mot est de M. Sainte-Beuve--dans le monde intellectuel,
ainsi qu'elle avait fait dans la société politique. Dans la république
des lettres, comme dans les autres, la liberté ne suffit pas; il faut
une règle et un frein. L'histoire dit assez haut que les grands
siècles littéraires sont ceux où des autorités, soit individuelles,
soit collectives, dirigent, rallient, contiennent les inspirations et
les fantaisies particulières. Sous la Restauration, ces autorités
n'avaient pas pleinement disparu; il y avait des juges d'élite dont la
compétence et le prestige étaient reconnus; tels étaient, dans le
monde royaliste, M. de Chateaubriand; dans le monde libéral, les trois
grands professeurs de la Sorbonne, ou le groupe du _Globe_; tels
étaient, agissant sur des milieux divers, un certain nombre de salons,
les uns, débris de l'ancien régime, les autres, création du nouveau.
«Jamais, a dit M. Sainte-Beuve, les grands talents qui se sont égarés
depuis ne se seraient permis de telles licences, s'ils étaient restés
en vue de ce monde-là.» «Sous la Restauration», a écrit ailleurs le
même critique, en comparant cette époque avec celle qui a suivi, «il
y avait plus de régularité et de prudence, même dans l'audace; ce qui
faisait scandale était encore relativement décent; entre les cercles
littéraires, c'étaient des batailles à peu près rangées[434].» Après
les journées de Juillet, quel changement! Devant la confusion et le
désordre qui se produisent aussitôt, un critique, nullement ennemi de
la monarchie nouvelle, M. Jules Janin, écrit: «À l'heure même où
l'émeutier, de sa main violente, arrache à la constitution de ce pays
les pages qui lui déplaisent, l'écrivain, mettant à profit les ruines
d'alentour, s'affranchit aussitôt des règles communes, brise le joug
qui lui pèse, et, dans son petit domaine de prose ou de vers, de
comédie ou de roman, de philosophie et d'histoire, accomplit
obscurément, à son usage, sa petite révolution de Juillet[435].» Il
semble que les trois journées marquent la date d'une émancipation
littéraire. «L'art est libre», s'écrie-t-on avec le sentiment d'un
opprimé qui brise ses fers; c'est-à-dire plus de règle, plus de frein,
plus de royauté littéraire ni d'aristocratie intellectuelle! Le champ
est ouvert au caprice, à l'orgueil et souvent à l'extravagance
individuels. Non-seulement la révolte gagne tous les esprits, mais les
autorités qui eussent pu la contenir se sont comme dissoutes
d'elles-mêmes. M. de Chateaubriand, vieilli, découragé, morose, se
sent le survivant d'une époque finie; il se renferme en lui-même, et
quand il en sort, il paraît moins vouloir redresser l'esprit nouveau,
en lui parlant en maître, qu'essayer de lui faire sa cour. On a vu
comment les fonctions publiques ou parlementaires avaient absorbé les
grands noms de la littérature libérale, comment avait été dispersée
l'école du _Globe_. Rien non plus désormais qui ressemble à ces
salons, où des invités choisis s'occupaient des choses de
l'intelligence et dirigeaient le goût; une politique violente,
exclusive, a tout envahi et faussé; la cohue démocratique a tout
rabaissé. Depuis lors, n'avons-nous pas vu ce mal s'aggraver encore,
si bien qu'aujourd'hui on peut dire qu'il n'y a jamais eu tant
d'écrivains, mais jamais aussi une telle absence de suprématie et de
direction intellectuelles, soit dans la société, soit dans les lettres
elles-mêmes?
[Note 434: SAINTE-BEUVE, _Lundis_, t. I, p. 43, 44; _Portraits
littéraires_, t. III, p. 87, 88.]
[Note 435: Jules JANIN, _Littérature dramatique_, t. I, p. 154.]
D'ailleurs, quoi de moins favorable à la littérature qu'un état
révolutionnaire, comme celui qui s'est prolongé quelque temps après
les événements de Juillet? Toutes les délicatesses de l'idéal ne
risquent-elles pas de s'altérer dans cette atmosphère troublée? Pour
un Barbier que l'émeute met en verve, combien de muses craintives et
charmantes que le hurlement de la _Marseillaise_ avinée et que le
crépitement de la fusillade suffisent à faire envoler[436]! À quels
effets violents ne faut-il pas avoir recours, pour être seulement
entendu dans ce tapage? Qu'inventer pour intéresser la curiosité,
quand l'anxiété réelle du drame de la rue surpasse, en émotion
poignante, toutes les créations de l'imagination? Devant de tels
spectacles, le sens moral lui-même n'est-il pas trop souvent atteint
et faussé chez les hommes de lettres? L'apothéose de la force, le
respect devenu une vieillerie ridicule, le mépris des traditions et
des principes, un mélange de fatalisme et de matérialisme, le souci de
la gloire lointaine et durable faisant place à l'impatience des succès
rapides et des jouissances immédiates, l'égoïsme des convoitises
substitué aux aspirations généreuses et désintéressées de la
génération précédente, la recherche de l'idéal disparaissant devant ce
que M. Sainte-Beuve appelait «la littérature industrielle», tous ces
vices qu'on relève alors chez trop d'écrivains, ne sont-ce pas, dans
une certaine mesure, les fruits de la révolution[437]?
[Note 436: «Cette époque est dure pour les poëtes, disait un critique
pourtant assez engagé alors dans le mouvement politique de 1830; ce
temps-ci est peu propre aux poésies consciencieuses, au culte de l'art
du dix-septième siècle. Nous trouvons que l'atmosphère en est lourde,
qu'on respire mal dans cette poussière d'opinions et de croyances...»
(NISARD, _Victor Hugo en 1836_. Ce morceau a été inséré dans les
_Portraits et Études d'histoire littéraire_.)]
[Note 437: George Sand écrivait en 1833: «Les ambitions ont pris un
caractère d'intensité fébrile; les âmes surexcitées par d'immenses
travaux ont été éprouvées tout à coup par de grandes fatigues et de
cuisantes angoisses. Tous les ressorts de l'intérêt personnel, toutes
les puissances de l'égoïsme, tendus et développés outre mesure, ont
donné naissance à des maux inconnus auxquels la psychologie n'avait
pas encore assigné de place dans ses annales.»]
Une partie du monde littéraire se trouvait plus préparée que toute
autre à ressentir les effets fâcheux de cette perturbation: c'était
l'école romantique. Par elle-même, elle n'était déjà que trop agitée,
trop émancipée, trop déréglée. Son origine avait été plutôt royaliste
et chrétienne; elle était apparue tout d'abord comme la revanche du
moyen âge, de la cathédrale gothique, de l'art chrétien, contre le
néo-paganisme du dix-huitième siècle, de la Révolution et de l'Empire;
elle avait même été soutenue un moment par la _Quotidienne_, contre la
colère et les sarcasmes des Arnault, des Jay, des Étienne, et autres
coryphées de la presse libérale; mais, dans cet effort pour se
soustraire aux lois alors régnantes, pour répudier les autorités
reconnues, elle avait pris des habitudes, des goûts qui, par bien des
côtés, paraissaient révolutionnaires et qui, en tout cas, pouvaient
facilement le devenir. On conçoit l'effet des journées de Juillet sur
de tels esprits. Aussitôt le romantisme ne se proclame plus seulement
«le libéralisme», mais «la révolution en littérature». Ses qualités
réelles et brillantes s'obscurcissent, et il se voit poussé, comme par
un vent violent, sur la pente de ses vices. La liberté si grande qu'il
a déjà prise avec toutes les convenances, avec toutes les autorités,
dégénère en une licence sans mesure. Partout l'excitation, nulle part
le frein. Ceux qui ont débuté sous la Restauration perdent bientôt ce
que leur inspiration avait d'abord de catholique et de monarchique;
les nouveaux venus n'ont, sous ce rapport, rien à perdre. À chaque
bande qui accourt prendre sa part dans cette sorte d'assaut contre la
tradition et le bon sens, c'est une enchère d'extravagance tapageuse.
Il n'y a progrès que dans les défauts. Jamais on n'a vu le talent à ce
point gaspillé. Aussi, après quelques heures d'éclat et de verve,
cette effervescence ambitieuse n'aboutit trop souvent qu'à l'agitation
dans le vide, à l'exaltation dans l'impuissance. Stérilité précoce,
décrépitude au sortir de la jeunesse, épuisement sans avoir rien
produit. Il semble même parfois qu'un vent de folie passe dans les
cerveaux, phénomène physiologique habituel, du reste, après les
grandes commotions politiques[438]. Plus d'un de ces hommes de lettres
finit dans une maison de santé. D'autres, désespérés de leur
impuissance, se réfugient dans la mort. Les Chatterton se tuent
ailleurs que sur la scène. Ne voit-on pas alors le suicide d'enfants
de vingt ans qui, comme Escousse et Lebras, au lendemain d'une pièce
sifflée, se disent las de la vie, désabusés de la gloire, victimes de
la société, et ne paraissent préoccupés, même en face de leur réchaud,
que de poser devant le public, et de faire, morts, le bruit qu'ils
n'ont pu faire, vivants? Voilà donc ce qu'est devenue, en quelques
années, cette génération si brillante et si fière à ses débuts.
Peut-être déjà, avant 1830, avait-elle en soi de quoi se perdre; mais
il n'en est pas moins certain que la fièvre de Juillet aggrava,
précipita sa déviation et sa chute, qu'elle la fit plus promptement
échouer dans cette faillite qui est le terme fatal de tout mouvement
révolutionnaire[439].
[Note 438: M. Esquirol dit quelque part: «L'influence de nos troubles
politiques a été si profonde, que je pourrais donner l'histoire de
notre révolution, depuis la prise de la Bastille jusqu'à la dernière
apparition de Bonaparte, par celles de quelques aliénés dont la folie
se rattache aux événements qui ont signalé cette période de notre
histoire.»]
[Note 439: Un critique distingué de l'école démocratique et libre
penseuse, M. Schérer, a écrit à ce propos: «Le romantisme a été une
révolution, et l'on peut demander de lui, comme de la plupart des
révolutions, s'il a fait ses frais. Comme la plupart des révolutions,
il a détruit plus qu'il n'a édifié. Il a été un 92 littéraire, 92
suivi d'un 93, et 93 suivi d'un Directoire. Il a eu son Mirabeau, ses
girondins, ses terroristes et enfin ses muscadins.»--S'il fallait en
croire certains esprits, ce ne serait pas seulement en littérature que
le romantisme aurait été un 93. M. John Lemoinne, dans son discours de
réception à l'Académie, a raconté l'anecdote suivante: «Je me rappelle
qu'un matin, dans les plus mauvais jours de 1871, M. Thiers, que
j'étais allé voir à Versailles, m'ayant demandé des nouvelles de M. de
Sacy, je lui répondis qu'il continuait à être amoureux de ses vieux
livres et à ne pas connaître les romantiques. Et M. Thiers me dit,
avec cette vivacité dont vous avez le souvenir: Ah! il a bien raison,
Sacy; les romantiques, c'est la Commune!»]