Si Lamennais s'en fût tenu là, il n'y eût eu que demi-mal. Ce que les
idées de l'_Avenir_ avaient de bon, de fécond, eût germé peu à peu dans
les esprits; les exagérations eussent été oubliées, comme l'excentricité
passagère d'une heure de révolution; et, plus tard, assagis, mûris, les
promoteurs du mouvement auraient pu en reprendre la direction. Mais,
tout en faisant connaître que sa publication était interrompue,
l'_Avenir_ annonça, dans un langage où une exaltation alarmante se
mêlait aux promesses de soumission, que ses trois principaux rédacteurs,
Lamennais, Lacordaire et Montalembert, se rendaient à Rome, pour
soumettre leur oeuvre au jugement du Pape. «Si nous nous retirons un
moment, disait-il, ce n'est point par lassitude, encore moins par
découragement, c'est pour aller, comme autrefois les soldats d'Israël,
consulter le Seigneur en Silo.» Les motifs qui avaient déterminé les
rédacteurs de l'_Avenir_ étaient complexes: chez quelques-uns,
peut-être, le besoin de couvrir leur retraite, d'éviter le ridicule d'un
échec banal, et, en langage vulgaire, de faire une fin; chez les plus
pieux, chez Lacordaire certainement, le désir de protester de leur
orthodoxie, de rassurer leur conscience et de consoler leur coeur, en se
jetant dans les bras de leur père; chez Lamennais, la prétention de
continuer de plus près cette sommation dont il fatiguait le Pape, depuis
tant d'années, au nom de doctrines si changeantes, et l'orgueilleuse
confiance que l'autorité pontificale, ainsi pressée, ne pourrait lui
résister. «Mais si nous étions condamnés, demanda un jour Montalembert,
que ferions-nous?--Nous ne pouvons être condamnés», se contenta de
répondre Lamennais[420].
[Note 420: En 1829, alors que les gallicans demandaient au Pape de
censurer le livre des _Progrès de la révolution_, Lamennais ajoutait,
après avoir exprimé la certitude où il était de n'être pas condamné:
«Il y a des choses qui ne peuvent avoir lieu, _sans quoi les promesses
manqueraient_.» Donc, s'il y a contradiction entre ses doctrines et
l'infaillibilité, c'est l'infaillibilité qui doit succomber. Voilà
tout l'homme. S'il repoussait alors toute idée de révolte, ce n'était
pas qu'il fût prêt à se soumettre, c'est qu'il ne croyait pas à la
possibilité d'une censure.]
L'Église n'a jamais permis, même à de grands génies, de lui dicter une
politique. Elle se méfie des systèmes et ne veut pas s'enfermer dans
les étroites limites d'un parti, elle qui doit durer toujours et
s'étendre partout, l'_Avenir_,--d'ailleurs eût-il même été mieux
dégagé qu'il ne l'était de toute exagération et de toute
erreur,--n'était guère fait pour plaire à la Rome de 1831. Grégoire
XVI et ses ministres étaient peu portés vers les nouveautés libérales
et démocratiques: celles-ci ne leur apparaissaient guère que sous la
forme des insurrections qui venaient d'éclater dans les Légations. Le
Pape se sentait menacé par la révolution à laquelle on prétendait lui
faire tendre la main, et se soutenait avec l'appui des gouvernements
qu'on lui ordonnait de maudire. Ces gouvernements réclamaient la
condamnation du nouveau journal dans leurs notes diplomatiques, et les
légitimistes, qui avaient des intelligences à la cour romaine,
agissaient dans le même sens. Tout concourait donc à faire échouer les
rédacteurs de l'_Avenir_, les permanentes exigences de la vérité comme
les intérêts passagers de la politique, la sagesse supérieure de
l'Église comme les opinions particulières des hommes qui la
représentaient en ce moment. Tels étaient les obstacles dont
s'imaginaient triompher facilement trois voyageurs qui arrivaient à
Rome, précédés par les dénonciations des puissances et par les
censures des évêques.
Le Pape ne demandait qu'à se taire. Malgré les sollicitations des
adversaires de l'_Avenir_, il avait jusqu'ici refusé de se prononcer
contre lui. Il répugnait à infliger un blâme à des esprits que
l'excitation révolutionnaire avait momentanément troublés, mais qu'il
savait généreux, vaillants et dévoués à l'Église. Avec cette patience
romaine qui connaît la force du temps, il comptait sur la discussion
et l'expérience pour tempérer ce qu'il y avait d'excessif, et corriger
ce qu'il y avait de faux dans cette oeuvre. N'est-il pas étrange que
ceux-là même qui étaient le plus intéressés à lui voir garder cette
sorte de neutralité, le missent en demeure d'en sortir? Grégoire XVI y
persista cependant, à la fois réservé pour dissiper les illusions des
trois pèlerins, et bienveillant pour prévenir leur révolte; évitant
soigneusement tout acte public qui eût pu les mortifier, sans leur
laisser ignorer qu'au fond il ne les approuvait pas; les détournant
d'insister pour une décision qui ne pouvait être favorable, en tâchant
de leur faire comprendre qu'on «laisserait le temps couvrir de ses
plis leurs personnes et leurs actes[421]»; résolu, en un mot, à
n'épargner aucun ménagement pour sauver ces téméraires. Plusieurs mois
s'écoulèrent ainsi, sans lasser la temporisation silencieuse et la
paternelle inaction du Pape.
[Note 421: _Testament du Père Lacordaire_, p. 64.]
Lamennais ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre. «On ne peut pas
me condamner», répétait-il dans ses lettres; il croyait que, forcé de
parler, le Saint-Siége n'oserait blâmer l'_Avenir_. D'ailleurs, son
orgueil trouvait peut-être plus humiliant d'accepter que de subir une
défaite. Après un départ si solennel, comment revenir piteusement,
sans avoir pu même arracher une parole au pontife? Depuis longtemps,
Lamennais attendait impatiemment que la papauté obéît à ses impérieux
conseils; las, irrité de cette attente, dût-il échouer, il voulait en
finir. Son âme était plus aigrie que jamais; il ne voyait Rome qu'à
travers ses tristesses et ses amertumes, ne fréquentait que les
détracteurs de l'autorité pontificale, et aspirait à «sortir de ce
grand tombeau où l'on ne trouve plus que des vers et des ossements...
de ces vieilles ruines sur lesquelles rampent, comme d'immondes
reptiles, dans l'ombre et le silence, les plus viles passions
humaines[422]». D'ailleurs, dans le trouble de cet esprit malade, la
foi elle-même commençait à être gravement atteinte[423].
[Note 422: Lettre du 10 février 1832.--Quelques mois plus tard, le 1er
novembre 1832, Lamennais écrivait: «Je suis allé à Rome, et j'ai vu là
le plus infâme cloaque qui ait jamais souillé des regards humains.
L'égout gigantesque de Tarquin serait trop étroit pour donner passage
à tant d'immondices. Là, nul autre dieu que l'intérêt. On y vendrait
les peuples; on y vendrait les trois personnes de la sainte Trinité,
l'une après l'autre ou toutes ensemble, pour un coin de terre ou pour
quelques piastres. J'ai vu cela, et je me suis dit: Le mal est
au-dessus de la puissance de l'homme; et j'ai détourné les yeux avec
dégoût et avec effroi.» «M. de Lamennais a blasphémé Rome malheureuse,
écrivait alors Lacordaire à son ami Montalembert; c'est le crime de
Cham, le crime qui a été puni sur la terre, de la manière la plus
visible et la plus durable, après le déicide.» (Décembre 1832.)]
[Note 423: Voy. la lettre précitée du 10 février 1832 et celle du 1er
mai suivant.]
Tout autre fut l'effet du séjour à Rome sur Lacordaire: il avait été,
dans l'excitation de la lutte, l'un des plus exaltés, des plus
téméraires, des plus compromis; mais grâce au calme religieux de la
ville pontificale, il se fit en lui une grande paix et une grande
lumière. «Dans cette patrie des souvenirs, a dit éloquemment le prince
Albert de Broglie, l'image de l'Église lui apparaissait, assise sur le
sépulcre des sociétés disparues et regardant couler à ses pieds le
fleuve des institutions humaines; et il quittait le dessein téméraire
de troubler, par des questions de politique éphémère, ce calme où des
yeux aveugles voient l'engourdissement de la mort, mais qui n'est que
la patience de l'éternité[424].» Une claire vision du devoir illumina
cette âme droite qui ne connaissait pas les aveuglements volontaires,
cette âme pure que n'obscurcissait aucune passion mauvaise. L'ardent
combattant de la veille comprit ce qu'il y avait de miséricorde et de
sagesse dans le silence du Pape. Il déclara, sans hésitation, qu'il
fallait s'incliner et retourner en France. Mais vainement chercha-t-il
à vaincre l'obstination de Lamennais. Ce lui fut une douleur plus
grande encore de ne pouvoir persuader le jeune Montalembert, alors
dominé et fasciné par celui qu'il appelait son «maître» et son «père».
Lacordaire dut partir pour Paris, seul, le coeur déchiré.
[Note 424: Discours de réception à l'Académie française.]
Cependant, Lamennais, demeuré à Rome ou dans les environs, persistait
à sommer le Pape de parler. Celui-ci se taisait toujours. Il y avait
plus de six mois que cette situation se prolongeait. Enfin, en juillet
1832, Lamennais quitte Rome. «Puisque l'on ne veut pas me juger,
dit-il, je me tiens pour acquitté.» Et il annonce son intention de
reprendre la publication de l'_Avenir_. Lacordaire, alors à Paris,
apprend avec terreur cette résolution. «Agité, torturé, n'ayant plus
de route, sentant sur sa tête la destinée d'un autre homme, qu'il ne
peut conjurer et qui va le briser quoi qu'il fasse, il s'enfuit en
Allemagne, afin de n'être pas là quand la foudre tombera sur ce
Prométhée[425].» Le 30 août, il se trouve à Munich; à son grand
étonnement, il y rencontre Lamennais et Montalembert arrivant
d'Italie. La Providence les rassemblait pour les soumettre tous trois
à une redoutable épreuve. L'encyclique _Mirari vos_, datée de Rome le
12 août, leur parvenait le jour même de cette réunion fortuite.
[Note 425: Expressions de Lacordaire, dans une lettre adressée à
madame Swetchine, le 15 septembre 1835.]
Obligé, par les menaces de Lamennais, à rompre le silence qu'il eût
désiré garder, Grégoire XVI, par un dernier ménagement, avait évité,
dans l'encyclique, de nommer aucun écrivain et de désigner aucun
écrit[426]. La condamnation ne frappait que certaines doctrines sur la
liberté de conscience, la liberté de la presse, les rapports de
l'Église et de l'État, les obligations des peuples vis-à-vis des
souverains; elle le faisait, il est vrai, avec une véhémence toute
biblique, et, ce qui était plus grave, les esprits superficiels, peu
habitués à analyser, avec une précision théologique, les formules un
peu oratoires de la chancellerie pontificale, pouvaient croire que la
condamnation atteignait toutes les libertés modernes. Combien, depuis
lors, parmi les catholiques absolutistes ou parmi les libéraux
irréligieux, ont ainsi interprété cette fameuse encyclique! C'était un
contre-sens, volontaire ou non. À y regarder de plus près, le Pape ne
blâmait que les exagérations évidentes de l'_Avenir_, le caractère
trop absolu de ses thèses, sa revendication de libertés «immodérées»,
«sans bornes», ses excitations révolutionnaires adressées aux peuples
au nom du catholicisme, et sa prétention de poursuivre, sous le mot de
«séparation», la désunion de l'Église et de l'État. Mais, en dehors de
ces excès déraisonnables que le bon sens réprouve autant que la
théologie, il ne condamnait pas les libertés elles-mêmes, sainement,
raisonnablement et pratiquement entendues. Grégoire XVI,
personnellement, pouvait n'être pas un libéral et ne pas goûter les
libéraux, mais il n'interdisait point aux catholiques de notre temps
et de notre pays d'accepter, s'il leur convenait, et de pratiquer
loyalement les «libertés modernes». Cette explication a été donnée par
des interprètes trop autorisés pour qu'il soit besoin d'y insister
davantage[427].
[Note 426: Le cardinal Pacca écrivait à Lamennais, en lui adressant
l'encyclique: «Le Saint-Père, en remplissant un devoir sacré de son
ministère apostolique, n'a cependant pas voulu oublier les égards
qu'il aime à avoir pour votre personne, tant à cause de vos grands
talents que de vos anciens mérites envers la religion. L'encyclique
vous apprendra, Monsieur l'abbé, que votre nom et les titres mêmes de
vos écrits, d'où l'on a tiré les principes réprouvés, ont été tout à
fait supprimés.»]
[Note 427: Nous pourrions citer beaucoup de ces commentaires.
Bornons-nous à indiquer celui que Mgr Parisis a donné, quelques années
plus tard, dans les divers écrits qu'il a publiés précisément pour
établir que l'Église n'était nullement l'ennemie des libertés
modernes, et notamment dans ses _Cas de conscience à propos des
libertés exercées ou réclamées par les catholiques, ou Accord de la
doctrine catholique avec la forme des gouvernements modernes_.]
Quoi qu'il en soit de ces distinctions sur lesquelles la pleine
lumière ne devait se faire qu'avec le temps, l'_Avenir_ ne pouvait
résister à un pareil coup. Dès le 10 septembre 1832, Lamennais,
Lacordaire, Montalembert, l'abbé Gerbet et M. de Coux adressèrent aux
journaux une déclaration dans laquelle ils annoncèrent leur
soumission, ainsi que la suppression définitive de l'_Avenir_ et de
l'_Agence religieuse_.