VII

Être parti avec une si superbe confiance, et revenir désavoué et

condamné, avoir longtemps dirigé le combat, aux applaudissements de

la foule, et n'être plus qu'un soldat désarmé et flétri par le général

sur le champ de bataille, c'est une dure épreuve. Amers ressentiments

de l'orgueil blessé, incertitudes de l'esprit frappé dans ses

convictions, défaillances du coeur trompé dans ses plus chers espoirs,

tout se réunit pour troubler et obscurcir la conscience. C'est l'heure

de la grande tentation, tentation du découragement et de la révolte.

Lamennais devait finir par y succomber. La perte d'une âme viendra

assombrir davantage encore le dénoûment de cette entreprise si

brillamment et si allègrement commencée. Raconter les phases de cette

chute navrante, en scruter les causes complexes, y marquer ce qui

tenait au vice originaire d'une nature physiquement et moralement

maladive, à l'angoisse désespérée d'un prêtre sans vocation véritable,

à l'excitation troublante d'une vie si batailleuse, au dépit ulcéré

d'un esprit hautain, violent, impatient de toute résistance et de tout

échec, c'est l'histoire particulière d'une âme, ce n'est plus

l'histoire générale dont seule il convient de s'occuper ici.

Toutefois, parmi les causes diverses de cette apostasie sacerdotale,

il en est une qu'il peut être intéressant de noter, car elle rentre

dans notre sujet: c'est l'exaltation révolutionnaire née de 1830.

Cette exaltation, bien loin de s'apaiser chez Lamennais, à mesure que

le calme et l'ordre se rétablissent autour de lui, s'enflamme et

s'aigrit chaque jour davantage. Il ne se contente plus d'être

républicain, il devient démagogue, maudit tous les rois, toutes les

autorités sociales, toute «la hiérarchie». La répression, cruelle en

effet, des insurrections de Pologne ou d'Italie, a fait passer devant

ses yeux une vision de prisons, de supplices, de rois opprimant et

massacrant les peuples; c'est ce qu'il dénonce comme «le 93 des

princes». Pas d'exception: il croit voir «une mare de sang qui s'étend

de Cadix à Saint-Pétersbourg». En France, Louis-Philippe est un

«despote»; ses ministres sont «infâmes parmi les infâmes»; M. Guizot

et le duc de Broglie n'ont plus qu'à «cuver le sang qu'ils ont bu»;

les odieuses et stupides émeutes qui éclatent alors à Paris ou à Lyon

sont les soubresauts héroïques d'un peuple tyrannisé; le plus

inoffensif gendarme devient un sbire cruel; notre état politique est

un mélange infect de «boue» et de «sang». À lire les imprécations

quotidiennes de la correspondance de Lamennais, on se demande dans

quel temps il a vécu, ou plutôt quelle couleur étrange les événements

prenaient dans son imagination troublée. Comme conclusion, il attend à

bref délai, il appelle de ses voeux impatients une guerre générale, un

immense bouleversement, et enfin «un ordre nouveau qui s'établira sur

les ruines du monde ancien, après d'effroyables calamités». On conçoit

qu'avec de telles idées, il doive se trouver moins que jamais d'accord

avec l'auteur de l'encyclique de 1832. Par là surtout, il tend à se

séparer du chef de l'Église, à lui refuser son obéissance et son

adhésion. Il lui reproche de faire cause commune avec les rois

bourreaux contre les peuples victimes, et s'il commence à comprendre

la papauté dans ses malédictions, c'est qu'il voit en elle la complice

des gouvernements. «La vieille hiérarchie politique et ecclésiastique,

écrit-il alors, s'en vont ensemble; ce ne sont déjà plus que deux

spectres qui s'embrassent dans un tombeau.» La révolte purement

religieuse, si elle se présentait à lui tout d'abord, l'effrayerait

probablement et le ferait reculer; mais il y glisse par la pente de la

révolte politique, et c'est la passion démagogique qui le conduit

bientôt à renier sa foi et son Église[428].

[Note 428: Il faudrait lire toute la correspondance de Lamennais, à

cette époque, pour bien connaître cet état d'esprit. Voir notamment

les lettres des 15 septembre, 9 octobre, 15 décembre 1832, 5 février,

25 mars, 29 juillet et 4 décembre 1833.]

Tels sont les sentiments tumultueux qui font explosion dans les

_Paroles d'un croyant_: oeuvre bizarre, mélange de pastiche

déclamatoire et de saisissante éloquence, hymnes de douleur et de

haine, prophéties menaçantes, sombres paraboles, visions lugubres qui

se succèdent comme le cauchemar d'une nuit de fièvre, _ægri somnia_;

puis, à côté de cette rhétorique qui se surmène pour peindre

d'horribles banquets où rois et pontifes couronnés boivent du sang

dans des crânes humains, des morceaux pleins de tendresse et de

charme, des chants de mansuétude et d'amour, «îles fortunées, semées

dans un océan de colère[429]»; mais ce n'est qu'un repos d'un instant:

bientôt l'effroyable sabbat recommence, et ce qui sort de ces pages

enflammées est un anathème contre les rois, contre les riches et

contre l'Église, leur complice. L'autorité, sous toutes ses formes,

étant ministre de Satan, cet étrange prophète appelle contre elle la

révolte du peuple-Christ.

[Note 429: Expression employée par M. Renan, dans son étude sur

Lamennais.]

Depuis lors, Lamennais ne fait plus que descendre. Ce qui lui reste de

foi chrétienne s'évanouit bientôt complétement. Mais c'est toujours la

révolte politique qui semble précéder, dominer, entraîner la révolte

religieuse. Il dépense et abaisse son talent dans des pamphlets

démagogiques, où son principal effort paraît être de trouver

l'expression la plus violente, la métaphore la plus lugubre[430]. Il

pousse les peuples à briser «cette double chaîne spirituelle et

temporelle qui fait craquer les os populaires». De la révolution

seule, il attend désormais ce qu'il avait si longtemps demandé à

l'Église, un coup de théâtre qui transforme la société; il prédit

cette transformation, croit par moments l'entrevoir, montre, d'un

geste fatidique, la lueur d'une douteuse aurore; puis, trompé dans son

impérieuse impatience, il maudit avec plus de colère encore le vieux

monde qui tarde trop à s'écrouler et à disparaître. Mais on se lasse

de cette violence sans mesure et sans variété. Le parti même, qui a un

moment flatté le prêtre démocrate, pour encourager sa révolte, le

délaisse bientôt. «Que dites-vous de Lamennais, journaliste politique?

écrivait Béranger, dès le 28 février 1837. Ce n'est pas de ma faute,

mais le brave homme a perdu la boussole... C'est un enfant dont les

intrigants et les fous se font un moyen, et qu'ils abandonneront,

après l'avoir usé.» Chaque jour, plus amer, plus triste, plus seul, le

prêtre rebelle a perdu sa gloire, en même temps que sa foi.

[Note 430: Les ratures de ses manuscrits, observées par Hippolyte

Rigaud, révèlent cet effort pour charger son style. Tel jour, par

exemple, il avait écrit des rois: «Ils font couler des _ruisseaux_ de

sang»; il efface _ruisseaux_, pour mettre d'abord _rivières_ et

ensuite _torrents_. Voici, du reste, un spécimen de ces pamphlets:

«Jamais les peuples ne furent broyés sous une meule plus dure: biens,

corps, âmes, elle écrase tout, elle réduit tout en je ne sais quelle

poussière, qui, pétrie avec des larmes et du sang, et bénie par le

prêtre, sert à faire le pain des rois. Ce pain est doux à leur palais,

ils s'en gorgent, ils on ont faim et toujours faim. Mangez, ô rois,

engloutissez; faites vite, point de repos; la terre vous en conjure,

car ce qui descend dans vos entrailles, avec cette nourriture

exécrable, ce n'est pas la vie, c'est la mort.»]

Il n'a du moins entraîné personne dans son apostasie. Lacordaire le

premier s'était séparé de lui, avec une droiture héroïque.

Montalembert, tiraillé quelque temps entre les angoisses de sa

conscience et les tendresses de son coeur, n'a pas hésité quand la

révolte s'est montrée à nu. De même, tous les autres disciples. Mais

en quel état gisaient-ils, sur le champ de bataille, meurtris,

découragés d'eux-mêmes et suspects aux autres? «Tout croulait autour

de moi, a dit Lacordaire, et j'avais besoin de ramasser les restes

d'une secrète énergie naturelle, pour me sauver du désespoir.»

Montalembert déclarait que «tout était fini pour lui», que «sa vie

était à la fois manquée et brisée». Les idées que ces jeunes hommes

avaient aimées et pour lesquelles ils avaient combattu, semblaient

avoir été enveloppées dans ce désastre, les bonnes aussi bien que les

mauvaises, les généreuses comme les chimériques. Sans doute, le mal

n'était pas aussi étendu et irréparable, l'effort n'avait pas été

aussi vain et stérile qu'on se l'imaginait alors, dans l'émotion de

cette ruine. Ne seront-ils donc pas pour beaucoup dans la renaissance

religieuse qui va bientôt se manifester avec un éclat si inattendu,

ces catholiques qui les premiers, en face d'adversaires victorieux et

méprisants, avaient essayé de tuer le respect humain par la hardiesse

de leur foi, de désarmer les préjugés par la largeur de leur

libéralisme? Lacordaire, du haut de cette chaire de Notre-Dame où il

montera dans quelques années, n'aura-t-il pas l'honneur mérité de

donner le signal de cette renaissance? Bien plus, lui et Montalembert,

recueillant la récompense de leur fidélité, pourront reprendre un

jour, avec plus de sagesse et de succès, l'oeuvre de liberté dans

laquelle le trouble et l'excitation d'un lendemain de révolution les

avaient fait échouer. Toutefois, qui pourrait dire qu'ils n'aient pas

souffert, jusqu'au dernier jour, du faux départ de 1830; que les

difficultés, les malentendus, les défiances, qui en étaient résultés,

n'aient pas longtemps entravé, n'entravent pas encore, même

aujourd'hui, ce rapprochement, généreusement rêvé par l'_Avenir_,

entre la liberté et la foi, entre la société moderne et le

catholicisme?

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 58 / 98 题