Être parti avec une si superbe confiance, et revenir désavoué et
condamné, avoir longtemps dirigé le combat, aux applaudissements de
la foule, et n'être plus qu'un soldat désarmé et flétri par le général
sur le champ de bataille, c'est une dure épreuve. Amers ressentiments
de l'orgueil blessé, incertitudes de l'esprit frappé dans ses
convictions, défaillances du coeur trompé dans ses plus chers espoirs,
tout se réunit pour troubler et obscurcir la conscience. C'est l'heure
de la grande tentation, tentation du découragement et de la révolte.
Lamennais devait finir par y succomber. La perte d'une âme viendra
assombrir davantage encore le dénoûment de cette entreprise si
brillamment et si allègrement commencée. Raconter les phases de cette
chute navrante, en scruter les causes complexes, y marquer ce qui
tenait au vice originaire d'une nature physiquement et moralement
maladive, à l'angoisse désespérée d'un prêtre sans vocation véritable,
à l'excitation troublante d'une vie si batailleuse, au dépit ulcéré
d'un esprit hautain, violent, impatient de toute résistance et de tout
échec, c'est l'histoire particulière d'une âme, ce n'est plus
l'histoire générale dont seule il convient de s'occuper ici.
Toutefois, parmi les causes diverses de cette apostasie sacerdotale,
il en est une qu'il peut être intéressant de noter, car elle rentre
dans notre sujet: c'est l'exaltation révolutionnaire née de 1830.
Cette exaltation, bien loin de s'apaiser chez Lamennais, à mesure que
le calme et l'ordre se rétablissent autour de lui, s'enflamme et
s'aigrit chaque jour davantage. Il ne se contente plus d'être
républicain, il devient démagogue, maudit tous les rois, toutes les
autorités sociales, toute «la hiérarchie». La répression, cruelle en
effet, des insurrections de Pologne ou d'Italie, a fait passer devant
ses yeux une vision de prisons, de supplices, de rois opprimant et
massacrant les peuples; c'est ce qu'il dénonce comme «le 93 des
princes». Pas d'exception: il croit voir «une mare de sang qui s'étend
de Cadix à Saint-Pétersbourg». En France, Louis-Philippe est un
«despote»; ses ministres sont «infâmes parmi les infâmes»; M. Guizot
et le duc de Broglie n'ont plus qu'à «cuver le sang qu'ils ont bu»;
les odieuses et stupides émeutes qui éclatent alors à Paris ou à Lyon
sont les soubresauts héroïques d'un peuple tyrannisé; le plus
inoffensif gendarme devient un sbire cruel; notre état politique est
un mélange infect de «boue» et de «sang». À lire les imprécations
quotidiennes de la correspondance de Lamennais, on se demande dans
quel temps il a vécu, ou plutôt quelle couleur étrange les événements
prenaient dans son imagination troublée. Comme conclusion, il attend à
bref délai, il appelle de ses voeux impatients une guerre générale, un
immense bouleversement, et enfin «un ordre nouveau qui s'établira sur
les ruines du monde ancien, après d'effroyables calamités». On conçoit
qu'avec de telles idées, il doive se trouver moins que jamais d'accord
avec l'auteur de l'encyclique de 1832. Par là surtout, il tend à se
séparer du chef de l'Église, à lui refuser son obéissance et son
adhésion. Il lui reproche de faire cause commune avec les rois
bourreaux contre les peuples victimes, et s'il commence à comprendre
la papauté dans ses malédictions, c'est qu'il voit en elle la complice
des gouvernements. «La vieille hiérarchie politique et ecclésiastique,
écrit-il alors, s'en vont ensemble; ce ne sont déjà plus que deux
spectres qui s'embrassent dans un tombeau.» La révolte purement
religieuse, si elle se présentait à lui tout d'abord, l'effrayerait
probablement et le ferait reculer; mais il y glisse par la pente de la
révolte politique, et c'est la passion démagogique qui le conduit
bientôt à renier sa foi et son Église[428].
[Note 428: Il faudrait lire toute la correspondance de Lamennais, à
cette époque, pour bien connaître cet état d'esprit. Voir notamment
les lettres des 15 septembre, 9 octobre, 15 décembre 1832, 5 février,
25 mars, 29 juillet et 4 décembre 1833.]
Tels sont les sentiments tumultueux qui font explosion dans les
_Paroles d'un croyant_: oeuvre bizarre, mélange de pastiche
déclamatoire et de saisissante éloquence, hymnes de douleur et de
haine, prophéties menaçantes, sombres paraboles, visions lugubres qui
se succèdent comme le cauchemar d'une nuit de fièvre, _ægri somnia_;
puis, à côté de cette rhétorique qui se surmène pour peindre
d'horribles banquets où rois et pontifes couronnés boivent du sang
dans des crânes humains, des morceaux pleins de tendresse et de
charme, des chants de mansuétude et d'amour, «îles fortunées, semées
dans un océan de colère[429]»; mais ce n'est qu'un repos d'un instant:
bientôt l'effroyable sabbat recommence, et ce qui sort de ces pages
enflammées est un anathème contre les rois, contre les riches et
contre l'Église, leur complice. L'autorité, sous toutes ses formes,
étant ministre de Satan, cet étrange prophète appelle contre elle la
révolte du peuple-Christ.
[Note 429: Expression employée par M. Renan, dans son étude sur
Lamennais.]
Depuis lors, Lamennais ne fait plus que descendre. Ce qui lui reste de
foi chrétienne s'évanouit bientôt complétement. Mais c'est toujours la
révolte politique qui semble précéder, dominer, entraîner la révolte
religieuse. Il dépense et abaisse son talent dans des pamphlets
démagogiques, où son principal effort paraît être de trouver
l'expression la plus violente, la métaphore la plus lugubre[430]. Il
pousse les peuples à briser «cette double chaîne spirituelle et
temporelle qui fait craquer les os populaires». De la révolution
seule, il attend désormais ce qu'il avait si longtemps demandé à
l'Église, un coup de théâtre qui transforme la société; il prédit
cette transformation, croit par moments l'entrevoir, montre, d'un
geste fatidique, la lueur d'une douteuse aurore; puis, trompé dans son
impérieuse impatience, il maudit avec plus de colère encore le vieux
monde qui tarde trop à s'écrouler et à disparaître. Mais on se lasse
de cette violence sans mesure et sans variété. Le parti même, qui a un
moment flatté le prêtre démocrate, pour encourager sa révolte, le
délaisse bientôt. «Que dites-vous de Lamennais, journaliste politique?
écrivait Béranger, dès le 28 février 1837. Ce n'est pas de ma faute,
mais le brave homme a perdu la boussole... C'est un enfant dont les
intrigants et les fous se font un moyen, et qu'ils abandonneront,
après l'avoir usé.» Chaque jour, plus amer, plus triste, plus seul, le
prêtre rebelle a perdu sa gloire, en même temps que sa foi.
[Note 430: Les ratures de ses manuscrits, observées par Hippolyte
Rigaud, révèlent cet effort pour charger son style. Tel jour, par
exemple, il avait écrit des rois: «Ils font couler des _ruisseaux_ de
sang»; il efface _ruisseaux_, pour mettre d'abord _rivières_ et
ensuite _torrents_. Voici, du reste, un spécimen de ces pamphlets:
«Jamais les peuples ne furent broyés sous une meule plus dure: biens,
corps, âmes, elle écrase tout, elle réduit tout en je ne sais quelle
poussière, qui, pétrie avec des larmes et du sang, et bénie par le
prêtre, sert à faire le pain des rois. Ce pain est doux à leur palais,
ils s'en gorgent, ils on ont faim et toujours faim. Mangez, ô rois,
engloutissez; faites vite, point de repos; la terre vous en conjure,
car ce qui descend dans vos entrailles, avec cette nourriture
exécrable, ce n'est pas la vie, c'est la mort.»]
Il n'a du moins entraîné personne dans son apostasie. Lacordaire le
premier s'était séparé de lui, avec une droiture héroïque.
Montalembert, tiraillé quelque temps entre les angoisses de sa
conscience et les tendresses de son coeur, n'a pas hésité quand la
révolte s'est montrée à nu. De même, tous les autres disciples. Mais
en quel état gisaient-ils, sur le champ de bataille, meurtris,
découragés d'eux-mêmes et suspects aux autres? «Tout croulait autour
de moi, a dit Lacordaire, et j'avais besoin de ramasser les restes
d'une secrète énergie naturelle, pour me sauver du désespoir.»
Montalembert déclarait que «tout était fini pour lui», que «sa vie
était à la fois manquée et brisée». Les idées que ces jeunes hommes
avaient aimées et pour lesquelles ils avaient combattu, semblaient
avoir été enveloppées dans ce désastre, les bonnes aussi bien que les
mauvaises, les généreuses comme les chimériques. Sans doute, le mal
n'était pas aussi étendu et irréparable, l'effort n'avait pas été
aussi vain et stérile qu'on se l'imaginait alors, dans l'émotion de
cette ruine. Ne seront-ils donc pas pour beaucoup dans la renaissance
religieuse qui va bientôt se manifester avec un éclat si inattendu,
ces catholiques qui les premiers, en face d'adversaires victorieux et
méprisants, avaient essayé de tuer le respect humain par la hardiesse
de leur foi, de désarmer les préjugés par la largeur de leur
libéralisme? Lacordaire, du haut de cette chaire de Notre-Dame où il
montera dans quelques années, n'aura-t-il pas l'honneur mérité de
donner le signal de cette renaissance? Bien plus, lui et Montalembert,
recueillant la récompense de leur fidélité, pourront reprendre un
jour, avec plus de sagesse et de succès, l'oeuvre de liberté dans
laquelle le trouble et l'excitation d'un lendemain de révolution les
avaient fait échouer. Toutefois, qui pourrait dire qu'ils n'aient pas
souffert, jusqu'au dernier jour, du faux départ de 1830; que les
difficultés, les malentendus, les défiances, qui en étaient résultés,
n'aient pas longtemps entravé, n'entravent pas encore, même
aujourd'hui, ce rapprochement, généreusement rêvé par l'_Avenir_,
entre la liberté et la foi, entre la société moderne et le
catholicisme?