III

Les idées étaient neuves, généreuses et fécondes. Pourquoi faut-il

qu'il s'y mêle aussitôt de compromettantes exagérations? C'est, nous

l'avons déjà dit, une forme nouvelle de cette exaltation

révolutionnaire qu'on retrouve partout à cette époque, et à laquelle

devaient difficilement échapper des têtes jeunes et chaudes, comme

celles de la plupart des rédacteurs de l'_Avenir_. Il eût appartenu à

l'âge et à l'expérience de Lamennais de retenir ses collaborateurs.

Mais comment attendre une influence modératrice et pacifiante de cet

esprit absolu qui naturellement poussait tout à l'extrême et

ressentait comme un «dégoût». de la modération; de ce coeur malade qui

apportait d'autant plus d'âpreté dans la guerre faite aux autres qu'il

n'avait jamais pu trouver pour lui-même la paix intérieure; de cette

âme d'orgueil et de colère qui avait toujours employé, au service de

ses convictions aussi impérieuses que changeantes, le mépris,

l'outrage et la malédiction? Par son tempérament moral et même

physique, il était fait pour ressentir plus fort que tout autre la

fièvre de Juillet. Aussi, bien loin de calmer ses jeunes amis, les

excitait-il encore, et surtout donnait-il aux excès de doctrines je ne

sais quoi de triste, d'aigri et d'irritant, qu'on n'eût jamais

rencontré dans les plus grands emportements de Lacordaire et de

Montalembert.

Sur presque toutes les questions, apparaît, dans l'_Avenir_, cette

exagération qui fausse les idées les plus justes, compromet les

entreprises les plus utiles. Ainsi ce journal a raison de vouloir

dégager la religion de la solidarité qui la confondait presque avec le

parti royaliste; dans cet ordre d'idées, bien des imprudences avaient

été commises, contre lesquelles il importait de réagir, bien des

maladresses qu'il fallait réparer; mais l'habileté comme la justice

conseillaient d'accomplir cette séparation d'une main légère et

bienveillante, avec force ménagements pour des hommes respectables

dont le concours était précieux et qu'il s'agissait de convertir; non

d'excommunier. L'_Avenir_ manque gravement à cette justice et à cette

habileté, quand il adjure les catholiques de rompre pour toujours avec

un parti qui «sacrifie Dieu à son roi»; quand il flétrit «le régime

absurde et bâtard qu'avait organisé la Charte en 1814»; quand il

montre, sous ce régime, la religion «opprimée, avilie» et condamnée à

une mort dont l'a seule sauvée la révolution de Juillet; quand il

qualifie la royauté déchue de «tyrannie sans échafauds»,

d'«absolutisme sans volonté», de «misérable compromis entre le pouvoir

matériel et la justice»; quand il ajoute enfin ces imprécations

vraiment extravagantes, où l'on reconnaît la rhétorique habituelle de

Lamennais: «Qui n'a pas été meurtri par ses fers? Qui ne s'est pas

plaint de son oppression? Oppression stupide, qui ne profitait qu'à

quelques hommes vendus... Dans l'enfer légal qu'on nous avait fait,

nous ressemblions à ces malheureux que Dante a peints se traînant et

haletant sous des chapes de plomb, et, comme eux, nous n'apercevions

devant nous que cette éternité[394].»

[Note 394: _Avenir_ des 16 octobre, 9 novembre 1830, 27 janvier, 12

février et 28 juin 1831.]

Ce n'est plus seulement à la justice, c'est à la générosité que manque

l'_Avenir_, quand, au lendemain du sac de Saint-Germain-l'Auxerrois,

faisant écho aux proclamations officielles et aux dénonciations des

feuilles libérales, il impute avec colère aux provocations des

«carlistes» l'attentat dont la religion vient d'être victime.

M. de Montalembert n'avait pas été royaliste comme Lamennais; mais le

seul sentiment de l'honneur suffisait à lui faire réprouver ces

outrages jetés à un parti vaincu. Il essaye d'en corriger l'effet,

dans un article intitulé: _À ceux qui aiment ce qui fut_; sans rien

abandonner du fond de la thèse, il parle aux légitimistes un langage

plus respectueux, plus tendre, plus digne d'eux et de lui-même: «Nous

vous le disons dans notre simplicité et dans notre bonne foi: si vous

saviez combien nous respectons les affections malheureuses,... combien

surtout la foi qui nous est commune avec vous excite notre sympathie,

vous regretteriez les dissentiments qui nous séparent, vous

reconnaîtriez en nous les enfants d'un même père... Catholiques de

tous les partis, ce que nous vous demandons, nous l'avons fait. Il y a

longtemps que nous luttons devant Dieu, pour sacrifier les intérêts du

temps à une cause éternelle et céleste. Aujourd'hui, la lutte est

finie, le sacrifice est consommé. Comme vous, nous avons gémi, nous

avons pleuré sur les ruines de nos affections, sur de légitimes

ambitions cruellement déçues, sur de bien chères espérances

indignement trompées. Mais aujourd'hui, réunis au pied des autels qui

nous restent, nous reprenons courage, et nous nous réjouissons de la

sainte joie qui faisait tressaillir nos pères, avant de marcher aux

combats de la foi[395].» Il était trop tard; le mal était déjà

accompli. La blessure faite par les âpres violences de Lamennais avait

pénétré trop avant dans les coeurs royalistes, pour que le baume versé

par M. de Montalembert pût la cicatriser. Cette blessure devait rester

longtemps saignante. De là, des ressentiments qui persisteront contre

les hommes de l'_Avenir_, et qui poursuivront Lacordaire jusque dans

la chaire de Notre-Dame.

[Note 395: _Avenir_ du 6 mars 1831.]

L'_Avenir_ sait-il mieux demeurer dans la mesure de la justice, quand

il s'agit des vainqueurs de Juillet? Sans doute, il n'a que trop

souvent raison, lorsqu'il dénonce la conduite du nouveau gouvernement

envers les catholiques, lorsqu'il l'accuse de refuser à la religion,

par hostilité ou par faiblesse, la protection, la liberté et la

justice auxquelles elle avait droit, ou même de prendre contre elle

des mesures agressives et vexatoires. Il le fait avec un courage, un

entrain, une fierté d'accent, propres, sinon à en imposer aux

gouvernants, du moins à ranimer les catholiques abattus,

intimidés[396]. Mais ne dépasse-t-il pas toute mesure, quand, à propos

d'un grief, d'ailleurs fondé, il dit des ministres qui occupent le

pouvoir avec Casimir Périer, que ce sont des «lâches» qui se «baignent

le front dans la boue[397]»?

[Note 396: Un jour, par exemple, il s'agit d'un sous-préfet qui a

ouvert de force une église, pour y faire des funérailles religieuses à

la dépouille d'un homme mort en dehors de la communion de l'Église; de

tels incidents étaient alors assez fréquents: les libres penseurs se

montraient aussi passionnés à exiger le concours du clergé aux

enterrements, qu'ils le sont aujourd'hui à l'écarter, et

l'administration se croyait le droit de contraindre le clergé à ce

prétendu service public; Lacordaire s'écrie: «Catholiques, un de vos

frères a refusé à un homme mort les paroles et les prières de l'adieu

suprême des chrétiens. Il a laissé le soin d'honorer des cendres

étrangères à ceux qui pouvaient leur dire: «Vous nous avez aimés

pendant la vie, aimez-nous encore au delà.» Votre frère a bien fait;

il s'est conduit en homme libre, en prêtre du Seigneur... Sommes-nous

les fossoyeurs du genre humain? Avons-nous fait un pacte pour flatter

ses dépouilles, plus malheureux que les courtisans à qui la mort du

prince rend le droit de le traiter comme le méritait sa vie? Votre

frère a bien fait. Mais une ombre de proconsul a cru que tant

d'indépendance ne convenait pas à un citoyen si vil qu'un prêtre

catholique. Il a ordonné que le cadavre serait présenté devant les

autels, fallût-il employer la violence pour l'y conduire et crocheter

les portes de l'asile où repose, sous la protection des lois de la

patrie, sous la garde de la liberté, le Dieu de tous les hommes et du

plus grand nombre des Français. Sa volonté a été accomplie; la force

et la mort ont violé le domicile de Dieu... Un simple sous-préfet, un

salarié amovible, du sein de sa maison, a envoyé dans la maison de

Dieu un cadavre! Il a fait cela, devant la loi qui déclare que les

cultes sont libres; et qu'est-ce qu'un culte libre si son temple ne

l'est pas, si son autel ne l'est pas, si l'on peut y apporter de la

boue, les armes à la main? Il a fait cela à la moitié des Français,

lui, ce sous-préfet!»]

[Note 397: _Avenir_ des 26 et 29 novembre 1830, 1er et 12 juillet

1831.]

L'_Avenir_ aime ardemment la liberté. En cette matière, il est souvent

en avance sur son temps. Il réclame la liberté départementale et

communale à une époque où le vieux libéralisme est encore imbu des

idées centralisatrices de la Convention et de l'empire, et où la loi

commence à peine à rendre électifs les conseils généraux et les

conseils municipaux[398]. Avant Tocqueville, il dénonce dans

l'individualisme l'un des périls d'un État démocratique: «Une société,

dit-il, qui se réduit à une collection d'individualités n'est que

l'égoïsme humain s'exprimant sous des formes infiniment multipliées.»

Comme remède à ce mal, il propose cette liberté d'association que

notre législation repoussait et qu'aujourd'hui même on n'ose pas

établir[399]. Enfin, l'un des premiers du côté catholique[400], il

pousse le cri de la liberté d'enseignement, ayant ainsi l'honneur

d'ouvrir une campagne qui devait être si glorieuse et si

profitable[401].

[Note 398: _Ibid._ du 7 décembre 1830, des 3 janvier, 7 février, 29

mai 1831.]

[Note 399: _Ibid._ des 17 octobre, 7 décembre 1830 et 21 mars 1831.]

[Note 400: Rappelons toutefois que l'_Avenir_ avait été devancé, sur

ce point comme sur beaucoup d'autres, par le _Correspondant_.]

[Note 401: _Avenir_ des 17, 18, 25 octobre 1830.]

Dans cette revendication de toutes les libertés, il apporte une

hardiesse dont la confiance extrême et presque naïve fait parfois un

peu sourire notre expérience plus sceptique, mais aussi une sincérité

généreuse et passionnée, qui donne à son langage un accent

particulier. Écoutez, par exemple, Lacordaire, parlant de la liberté

de la presse: «Catholiques, croyez-moi, laissons à ceux qui n'ont foi

qu'aux princes de la terre les espérances de la servitude.

Laissons-les dire que tout est perdu si la presse parle... Ce sont des

enfants d'un jour qui n'ont pas encore vu d'éclipse, et qui se tordent

les mains en invoquant je ne sais quels dieux. Pour nous, voyageurs

depuis longtemps sur cette terre, ne nous troublons pas de si peu, et,

notre crucifix sur la poitrine, prions et combattons. Les jours ne

tuent pas les siècles, et la liberté ne tue pas Dieu[402].» Nobles

paroles, mais où l'on peut déjà entrevoir cette exagération, cette

manie de l'absolu, qui devaient faire condamner le libéralisme de

l'_Avenir_. Celui-ci n'en venait-il pas à déclarer que le régime de la

presse, en 1830, ce régime dont les auteurs des lois de septembre

estimeront bientôt nécessaire de restreindre la licence, était une

insupportable tyrannie? «Nous voulons la licence de la presse[403]»,

disait l'_Avenir_. Mêmes excès pour toutes les autres libertés. La

décentralisation, au point où la pousse ce journal, serait la pure

anarchie. Traite-t-il de la liberté de conscience, au lieu de s'en

tenir aux nécessités incontestables de son temps et de son pays, il se

lance dans des théories, au moins inutiles et imprudentes, sur le

droit de coercition. Quelles que soient les questions politiques qui

se soulèvent, l'_Avenir_ met son point d'honneur à adopter les idées

qui règnent alors dans la démocratie la plus avancée; il réclame,

comme étant le corollaire de la révolution de Juillet, la suppression

des armées permanentes, de la pairie héréditaire et même de toute

Chambre haute, l'établissement du suffrage universel, tempéré, il est

vrai, par l'élection à plusieurs degrés. En théorie du moins, il se

proclame républicain; Lamennais déclare «qu'un seul genre de

gouvernement peut exister aujourd'hui en France: la république»; on

n'a le choix, ajoute-t-il, «qu'entre deux régimes: celui du sabre ou

celui de l'opinion, le despotisme militaire ou la république». Il veut

bien, cependant, comme La Fayette et ses amis, conserver une royauté

nominale; tant que le Roi, dit-il, «ne sera que ce qu'il doit être,

l'exécuteur des ordres souverains de la nation réellement représentée,

son hérédité, loin d'être à craindre, ne sera qu'une garantie de plus

pour la durée de la liberté; point de cour, une liste civile modeste,

et il ne nous restera rien à désirer de ce côté[404]».

[Note 402: _Avenir_ du 7 décembre 1830, des 21 mars, 12 et 17 juin

1831.]

[Note 403: L'_Avenir_ ajoutait: «Nous n'entendons pas dire que ce

genre d'abus n'est pas un très-grand crime. Seulement, nous croyons

que ce crime est, comme beaucoup d'autres, spécialement du ressort de

la loi divine. Il en est, suivant nous, du libelliste comme du

parjure, que le législateur ne peut utilement atteindre que dans de

rares occasions.»]

[Note 404: _Avenir_ du 17 octobre 1830, des 27 janvier et 9 mars

1831.]

À l'extérieur, l'_Avenir_ se passionne pour toutes les causes

généreuses qui font alors battre le coeur de la France libérale. Nul

ne suit d'un coeur plus vraiment ému l'Irlande, la Belgique ou la

Pologne. C'est un des sujets les plus fréquemment traités par les

rédacteurs. Que d'angoisses aux heures critiques ou obscures! Que de

cris de joie pour saluer les succès! Que de larmes de douleur et de

colère versées sur les défaites! Dieu nous garde de disputer, avec ces

esprits jeunes et chauds, sur la mesure de leur enthousiasme ou de

leur douleur! Condamnés aujourd'hui, par patriotisme, à plus de

froideur et d'égoïsme, respectons du moins, envions même les

sympathies peut-être trop expansives d'une génération plus heureuse.

Mais où notre critique commence, c'est quand, à la suite de Carrel, de

Mauguin, de Lamarque, l'_Avenir_ vient combattre et flétrir la

politique pacifique et prudente du gouvernement, la qualifie de

«honteuse suite de bassesses et de lâchetés qui auraient à jamais

déshonoré la France au dehors, si la France en était complice»; quand

il pousse au renversement de «l'oeuvre impie des traités de Vienne»,

et entrevoit, avec complaisance, «la purification» de la patrie «au

feu d'une effroyable guerre». À l'entendre, nous devrions le secours

de nos armes à tous les peuples insurgés. «Pouvions-nous, dit-il,

faire ce que nous avons fait, sans que la liberté comptât partout sur

notre concours?» Il n'a que raillerie et mépris pour notre diplomatie

dans l'affaire belge, pour ce qu'il appelle «les infâmes intrigues et

la révoltante duplicité» de nos ministres. Ne va-t-il pas jusqu'à

affirmer que ces ministres ne veulent pas d'une Belgique libre,

catholique et indépendante, par crainte de la comparaison; que leur

dessein secret est de la rendre à la Hollande, et n'engage-t-il pas

les Belges à se défier et à se débarrasser de notre «protection»! En

face de la Pologne non secourue dans sa défaite, l'_Avenir_ n'a pas

assez d'imprécations contre ces gouvernants, «devenus comme ces

statues de bronze que les peuples arrosaient de sang pour les

attendrir, mais qui n'avaient point de coeur et qui ne rendaient

d'oracles qu'en faveur de la victoire»; il flétrit ceux qui ont

«abandonné nos vieux frères d'armes» et se sont ainsi «rendus

coupables du sang des enfants de la Pologne, sang qui retombera sur

eux et les marquera d'un signe d'opprobre et de malédiction». Les

sympathies de l'_Avenir_ sont d'autant plus ardentes que, par une

singulière coïncidence, plusieurs des mouvements populaires qui

agitent alors l'Europe, ont un caractère plus catholique que les

gouvernements de cette époque: ainsi en Irlande, avec O'Connell; ainsi

en Belgique, avec Félix de Mérode; ainsi en Pologne, où les armées

chantent des hymnes à la Vierge, où les curés marchent au combat, en

tête de leurs paroissiens, où les religieux revêtent les vieilles

armures trouvées dans leur couvent, et forment des compagnies de

cavalerie. Dans d'autres pays, sans doute, en Allemagne, en Espagne,

en Italie, les agitateurs en veulent autant à l'Église qu'au pouvoir

civil; l'_Avenir_, sympathique à leur cause politique, mais rebuté par

leur irréligion, est visiblement embarrassé. «Tant que ceux qui

conspirent pour la liberté de l'Espagne et de l'Italie, dit-il,

regarderont la foi catholique comme leur principal obstacle, nous ne

pourrons applaudir à leurs efforts; nous reconnaîtrons ce qu'il y a de

juste dans leurs plaintes, de sacré dans l'espérance des peuples; mais

nous nous souviendrons qu'il appartient à des âmes plus pures de poser

les fondements de la liberté d'un pays.» Aussi détourne-t-il bientôt

ses regards de ces contrées «où la liberté est ennemie de Dieu», pour

les fixer au contraire, avec complaisance, sur ces terres d'Irlande,

de Belgique et de Pologne, où il croit voir l'application de ses idées

et l'exemple proposé aux autres nations[405].

[Note 405: _Avenir_ des 17 décembre 1830, 1er, 5, 18, 29 janvier, 1er,

10 mars, 16, 17, 23 avril, 10 mai, 9, 13 juin, 1er et 20 juillet

1831.]

Dans la fascination troublante d'une telle contemplation, ces

insurrections partielles apparaissent à l'_Avenir_ comme le prologue

d'un immense bouleversement, nécessaire à la régénération de la

société. Cette vision obsédait depuis longtemps l'imagination de

Lamennais, et c'est sur ce sujet que s'était exercée le plus

volontiers sa verve prophétique. À force de prévoir, d'attendre cet

universel soulèvement, l'_Avenir_ semble l'appeler, le provoquer, le

désirer. Est-ce pour le justifier d'avance qu'il rappelle aux peuples

la doctrine des théologiens du moyen âge sur le droit de sédition et

examine soigneusement le cas de conscience de l'émeute? Trompé par ce

qu'il voit à Dublin, à Bruxelles, à Varsovie, il se flatte que partout

les peuples placeront la croix sur le drapeau de leur révolte, et

cette illusion met à l'aise sa conscience, quand il lance contre les

rois des invectives qui semblent parfois presque renouvelées des

rhéteurs de la Convention[406]. Cette révolution attendue «part de

Dieu», dit l'_Avenir_; elle est «une oeuvre divine»; dans le

catholicisme est le principe de ce mouvement. «N'est-ce pas en effet,

demande Lamennais, partout les peuples catholiques qui s'émeuvent,

comme si les premiers ils eussent eu la vision des destinées futures

réservées au genre humain? Quelque chose les attire, de doux comme

l'espérance; quelque chose les presse, de puissant comme Dieu.» Et le

nouveau prophète ajoute: «Je vous le dis, le Christ est là.» Ce serait

un crime et une folie de lutter contre une aussi sainte et aussi

inévitable révolution; ce serait résister «à ce que Dieu même a rendu

nécessaire; et le mal en soi, le mal essentiel n'est que cette

opposition à Dieu». Sorte de fatalisme, familier à Lamennais, et dont

on voit tout de suite le péril et l'immoralité. Bien loin de s'opposer

à ces mouvements populaires, le clergé et la papauté doivent se mettre

à leur tête, afin de les régler et les purifier. Rompre avec les rois

pour faire alliance avec la démocratie, abandonner les débris

terrestres d'une grandeur ruinée, reprendre la houlette du pasteur et,

s'il le faut, la chaîne du martyr, accepter toutes les chances de la

guerre déclarée entre les peuples et les souverains, braver

l'hostilité ou les persécutions de ces derniers, dans l'espérance que

la liberté religieuse sortira de la liberté générale, tel est, de

l'aveu même de Lamennais[407], le programme que l'_Avenir_ prétend

imposer à l'Église. De telle sorte qu'après avoir conseillé fort

sagement au clergé de rompre la solidarité qui paraissait l'unir à la

royauté, on le poussait à contracter avec la révolution une alliance

bien autrement périlleuse et injustifiable[408].

[Note 406: «Nous n'attendons rien des rois; mais nous attendons

beaucoup des peuples, qui nous semblent être les instruments choisis

de Dieu, pour rétablir son règne sur la terre.» (Lamennais.)--«Les

rois ont été bien coupables, et chaque jour ils ajoutent à leur faute

contre la religion et la liberté des fautes qui font pressentir que

leur réprobation s'accomplira peut-être jusqu'au bout, et que la

tribune de France aura prophétisé quand elle disait: Les rois s'en

vont... Que les rois descendent en paix dans leur tombe; leur sort est

accompli... Nous voulons séparer notre cause de la leur.»

(Lacordaire.)--«Rois de l'Europe, rois sans foi, sans amour, rois qui

avez oublié Dieu, tous vous serez atteints; tous vous connaîtrez la

faiblesse de ces trônes où vous avez cru vous asseoir sans lui.»

(Montalembert.)]

[Note 407: Voir _Affaires de Rome_, par LAMENNAIS, p. 27.]

[Note 408: _Avenir_ des 27 octobre, 17 décembre 1830, 12 février, 21

avril, 29 mai, 9, 28, 29 juin, 1er juillet 1831.]

Ainsi, sur presque toutes les questions intérieures et extérieures,

l'_Avenir_, sans s'inféoder au parti de l'Hôtel de ville, en arrive

cependant à soutenir les mêmes thèses. Il souscrit pour aider la

_Tribune_ à payer ses amendes. Il est devenu l'adversaire des hommes

de «la résistance», qu'il qualifie de «je ne sais quels échappés de

tous les despotismes qui ont tour à tour écrasé la France»; leur

politique lui paraît «un système inepte, contraire à notre honneur au

dehors, à nos droits au dedans». Peu à peu, son langage change

complétement à l'égard de la monarchie, qu'il avait d'abord bien

accueillie. Avec tous les journaux d'extrême gauche, il reproche au

gouvernement de Juillet de méconnaître la révolution de 1830, qui doit

être tout autre chose qu'une simple substitution de roi. «En disputant

à l'opinion, dit-il, ses plus nobles et ses plus belles conquêtes, en

l'irritant par ses lenteurs, en l'effrayant par ce qu'il laisse

soupçonner de ses desseins, le pouvoir expose non-seulement sa

considération, mais son existence même.» «La société ne recule pas,

s'écrie encore l'_Avenir_, ne tentez pas ce qui en a perdu déjà

d'autres; votre force, c'est obéir au voeu national; vous n'avez que

celle-là.» Il se plaît à rappeler que la monarchie repose sur un

contrat synallagmatique, dont il menace de faire prononcer la nullité

pour inexécution des conditions. De jour en jour, le ton devient plus

agressif, plus injurieux[409].

[Note 409: _Avenir_ des 17 octobre, 29 novembre 1830, 27 janvier, 12

février, 7 avril, 28 mai, 9 juin, 28 juin, 1er juillet 1831.--Dans

l'âme violente et malade de Lamennais, l'hostilité et le mépris contre

le gouvernement de juillet dépassent bientôt toutes les bornes. Lisez

ce qu'il écrivait dans ses lettres intimes, vers la fin de l'_Avenir_:

«Lâcheté au dehors, tyrannie au dedans, voilà pour le gouvernement,

parjure à toutes ses promesses, ne concevant rien que le despotisme.»

(Lettre du 8 novembre 1831.) «Le gouvernement se jette à corps perdu

dans le despotisme; il appelle cela «faire du pouvoir» et se croit

fort quand il a juré. Il me semble voir un Vitellius faisant atteler

six chevaux à son char, pour arriver plus vite aux Gémonies. Nos gens

s'y rendent au grand galop, et je leur souhaite bon voyage.» (Lettre

du 9 novembre 1831.) Or, ne l'oublions pas, à cette époque, le pouvoir

était aux mains de M. Casimir Périer. Lamennais était parvenu à faire

partager son trouble et sa colère à son jeune ami M. de Montalembert.

Celui-ci, dans une sorte d'égarement douloureux, causé par l'abandon

de la Pologne, écrivait, sous forme de préface au _Livre des pèlerins

polonais_ par Mickiewicz, une diatribe d'une véhémence inouïe contre

les «lâches» et les «despotes» qui gouvernaient et «déshonoraient» la

France; il montrait celle-ci «livrée à d'effrontés jongleurs,

exploitée par une horde d'administrateurs éclos du despotisme

impérial, par une magistrature qui semble commissionnée pour tuer la

loi dans l'estime des hommes, par des parquets tenant à la fois de la

nature du laquais et de celle du bourreau... On dirait que des

eunuques ont été chargés de lui faire subir l'antique supplice de la

femme adultère: ils l'étouffent dans la boue.» Ajoutons d'ailleurs

que, plus tard, M. de Montalembert a noblement répudié ce péché de

jeunesse, et qu'en publiant ses oeuvres complètes, il en a

volontairement exclu ce morceau.]

Même intempérance dans les questions plus exclusivement religieuses.

L'_Avenir_ répudie le vieux gallicanisme, auquel il reproche, non sans

raison, d'être à la fois trop indépendant à l'égard du Pape et trop

dépendant à l'égard du pouvoir civil; mais pourquoi le faire avec une

colère outrageante? «Nous repoussons avec dégoût, dit-il, les opinions

qu'on appelle gallicanes.» Et il accable de sarcasmes «la religion de

Louis XIV et de Bossuet, tuée, le 28 juillet 1830, à la cent

quarante-huitième année de son âge[410]». Il prétend y substituer un

ultramontanisme excessif, provoquant, qui n'est nullement conforme aux

doctrines ni surtout aux procédés de l'Église romaine. Par moments

même, quand Lamennais tient la plume, l'_Avenir_ semble aller jusqu'à

la théocratie et rêver pour le Souverain Pontife une sorte de

prééminence politique; tel lui paraît être le terme de la révolution

universelle tant annoncée, et déjà l'impatient journal salue le

nouveau Grégoire VII, dont la parole et la volonté changeront la

constitution du monde et «fonderont la dernière époque de la société

humaine ici-bas[411]».

[Note 410: «Elle naquit à Paris, dit l'_Avenir_, le 19 mars 1682.

Bossuet la porta, dans son berceau, à Louis XIV, qui la trouva bien et

le dit à madame de Maintenon. Madame de Maintenon fut de son avis.

C'était naître sous d'heureux auspices, et le sourire du plus grand

roi d'Europe valait bien le souffle du Saint-Esprit. Tout le monde le

crut, excepté le Pape: vieillard opiniâtre, qui s'imaginait qu'une

religion ne pouvait pas venir au monde sans qu'il en sût quelque

chose...» L'article continue sur ce ton.]

[Note 411: _Avenir_ des 16, 18 octobre, 9 novembre, 27 décembre 1830.]

Dans sa réaction contre la dépendance civile qui était une des

faiblesses du clergé gallican, l'_Avenir_ ne se contente pas de

vouloir l'Église indépendante; il la veut séparée complétement de

l'État. Avec cette logique absolue et aveugle qui est une des formes

de l'esprit révolutionnaire, il dénonce le Concordat et supprime le

budget des cultes; cette suppression est même une des thèses que le

journal développe avec le plus de persistance et d'éclat. «Quiconque

est payé, dit-il, dépend de qui le paye... Le morceau de pain qu'on

jette au clergé est le titre de son oppression... Un jour viendra

qu'un prêtre se présentant au Trésor, le dernier employé lui fera

baisser les yeux, et j'ose dire que la chose arrive déjà.» Le clergé

doit non-seulement renoncer au traitement qui est la représentation de

ses biens confisqués, mais évacuer les vieilles églises qu'il a

bâties depuis des siècles[412]. Quant aux difficultés pratiques,

l'_Avenir_ croit qu'il suffit, pour les résoudre, d'un éclat de

rhétorique généreuse. Comment l'Église vivra-t-elle sans sa dotation?

Et quand je l'ignorerais, répond-il, j'ignore bien davantage comment

elle vivra sans liberté. «La pauvre Irlande ne nourrit-elle pas ses

prêtres? n'a-t-elle pas refusé l'argent offert par l'Angleterre,

craignant que ce ne fût le prix de sa liberté? Le clergé sera dans

l'indigence, mais il a les promesses de l'Évangile; or nous ne savons

du lendemain qu'une chose, c'est que la Providence se lèvera plus

matin que le soleil.» L'_Avenir_ ajoute: «Vous serez comme le

prolétaire, avec Dieu de plus pour patrimoine, avec l'espérance qui ne

trompe pas, avec des millions d'âmes qui vous aiment. Votre maître

n'en avait pas tant, et il a vécu. Ne pouvez-vous conquérir une

seconde fois le monde, et si vous ne le pouvez pas, pourquoi

voulez-vous que le monde entretienne à grands frais une ombre décédée?

Votre tombeau lui coûte trop cher, si la vie n'y est pas[413].»

[Note 412: Un jour qu'une de ces églises venait d'être violée par

ordre administratif, Lacordaire s'écriait, dans un langage singulier

où l'éloquence se mêle à la déclamation: «Maintenant que ferez-vous,

catholiques? Que dirai-je de votre part à vos oppresseurs? Pour moi,

je ne puis me défendre d'une réflexion, c'est que si vous mettiez vos

autels dans une grange qui fût à vous, au lieu de les mettre dans un

édifice qui appartient à l'État de près ou de loin, vous seriez libres

à jamais de ces orgies du pouvoir. Quelques bottes de paille vous

défendraient mieux que les colonnes et les marbres qu'on vous a volés,

pour avoir le droit de vous donner une hospitalité sans regret et sans

compassion. Qu'y a-t-il dans ces murailles qui vous attache si fort?

Vos pères les ont bâties; mais vos pères n'y sont plus; on n'y a pas

même laissé leur poussière. Monuments magnifiques et vides, une chose

restait qui aurait pu les rendre sacrés et dignes de Dieu, une chose

qui est partout sur le sol de France, la liberté. Eh bien, la liberté

n'est plus au coin de l'autel; ou vient d'y accorder un droit d'asile

éternel à la servitude. Fermons donc les portes, et que la servitude y

dorme en paix sous la garde des sous-préfets. Un jour, quand les âges

et la solitude auront noirci nos dômes, fait pencher nos flèches,

brisé nos vitraux, abattu à demi nos croix; quand la lumière des

nuits, faisant tomber peu à peu nos pierres bénies, éclairera les

ruines du sanctuaire à travers les voûtes; un jour, les peuples

passant à côté, leurs enfants à la main, ceux-ci leur diront:

Qu'est-ce que ces vieilles tours et ces pans qui s'en vont? Les pères

regarderont; ils prendront leurs petits, et les élevant jusqu'à la

fenêtre pour qu'ils voient, ils leur diront: C'est qu'il y eut là

autrefois des hommes qui priaient Dieu, et qui s'en allèrent parce

qu'on en chassa la liberté.»]

[Note 413: _Avenir_ des 18, 27, 30 octobre, 2, 29 novembre 1830, 6

janvier, 27 avril 1831.]

De toutes les témérités de l'_Avenir_, nulle ne fut plus

déraisonnable, nulle ne porta davantage la marque du trouble alors

régnant que celle qui lui faisait faire ainsi table rase de tout

l'établissement de l'Église, pour la ramener en quelque sorte aux

catacombes et la jeter dans l'inconnu et le péril d'une conquête

nouvelle. Nulle n'eut alors plus de retentissement et ne causa plus

d'émotion, de scandale, surtout parmi les autorités ecclésiastiques,

justement surprises et irritées de voir de simples prêtres ou même des

laïques, faire ainsi, en leur nom, un abandon qu'elles ne leur

avaient pas donné mandat de faire.

Tel fut l'_Avenir_, singulier mélange d'éloquence et de déclamation,

de générosité enthousiaste et de passion parfois sans justice comme

sans justesse, de vues nouvelles et de chimères téméraires, de

fécondes prévisions et d'erreurs stérilisantes!

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 55 / 98 题