II

Dieu et la liberté! telle est la noble devise de l'_Avenir_ et le

résumé de son programme. Dieu d'abord! En face de cette société

hostile ou indifférente aux idées religieuses, ces écrivains se

plaisent à confesser leur foi, d'autant plus tendres envers leur

Église qu'elle est plus outragée, d'autant plus fiers qu'on prétend

davantage l'abaisser. Avec quelle vénération émue ils baisent

publiquement les croix de toutes parts renversées et profanées! «Nous

ramassons avec amour, s'écrie Montalembert au lendemain du sac de

Saint-Germain-l'Auxerrois, les débris de la croix, pour lui jurer un

culte éternel. On l'a brisée sur nos temples; nous la mettrons dans le

sanctuaire de nos coeurs; et là, nous ne l'oublierons jamais. De la

terre où on l'a détruite, nous la replaçons dans le ciel; et là, nous

lisons encore une fois autour d'elle la parole divine: _In hoc signo

vinces_[387].» Nous en avons dit assez de l'état religieux de la

France de 1830, pour qu'on puisse comprendre la nouveauté courageuse

d'un tel langage, tenu pour ainsi dire en pleine place publique.

L'_Avenir_ n'admet pas que le _Globe_, organe des saint-simoniens,

parle de la «décadence» du catholicisme. Il répond fièrement, en

signalant les faits qui révèlent au contraire les progrès de la vraie

religion par tout l'univers: «Nous marcherons, dit Lacordaire, devant

ceux qui nient notre mouvement, et, puisque nous sommes jeunes les uns

et les autres, nous donnons rendez-vous au _Globe_, à la cinquantième

année du siècle dont nous sommes les enfants[388].» Lacordaire se

retrouvera à ce rendez-vous donné avec une foi prophétique: en l'année

même qu'il a fixée vingt ans à l'avance, il verra une assemblée

républicaine voter la loi sur la liberté de l'enseignement, le plus

grand succès des catholiques dans ce siècle; il entendra les anciens

libéraux de 1830, détrônés à leur tour, confesser l'erreur de leur

irréligion et le besoin qu'ils ont du christianisme pour sauver la

société en péril.

[Note 387: _Avenir_ du 21 février 1831.--C'est dans cet article que se

trouvait ce morceau, plusieurs fois cité: «S'il nous eût été donné de

vivre au temps où Jésus vint sur la terre, et de ne le voir qu'un

moment, nous eussions choisi celui où il marchait couronné d'épines et

tombant de fatigue vers le Calvaire; de même nous remercions Dieu de

ce qu'il a placé le court instant de notre vie mortelle à une époque

où sa sainte religion est tombée dans le malheur et l'abaissement,

afin que nous puissions la chérir dans notre humilité, afin que nous

puissions lui sacrifier plus complétement notre existence, l'aimer

plus tendrement, l'adorer de plus près.»--Voir aussi un article sur la

Foi dans l'_Avenir_ du 3 août 1831.]

[Note 388: _Ibid._ du 7 janvier 1831.]

Après Dieu, la liberté! Mot qui avait alors une merveilleuse sonorité,

mais qu'on était désaccoutumé de voir rapproché du nom de Dieu! C'est

dans la liberté seule que l'_Avenir_ engage les catholiques, vaincus,

déçus, désorientés, à mettre désormais leur amour et leur confiance.

«Catholiques, dit-il, comprenons le bien, nous avons à sauver notre

foi, et nous la sauverons par la liberté... Il n'y a de vie désormais

que dans la liberté, dans la liberté entière pour tous, égale pour

tous.» Il veut apprendre aux catholiques à se servir virilement de ces

armes nouvelles: «Quand on veut être libre, leur dit-il, on se lève un

jour, on y réfléchit un quart d'heure, on se met à genoux en présence

de Dieu qui créa l'homme libre, puis on s'en va tout droit devant soi,

mangeant son pain comme la Providence l'envoie... La liberté ne se

donne pas, elle se prend[389].»

[Note 389: _Avenir_ des 15, 18, 31 octobre 1830.]

Le premier, l'_Avenir_ parle du «parti catholique» dont il formule la

tactique électorale: «Il est, dit-il, une vénalité permise; que les

électeurs catholiques se mettent partout et publiquement à l'enchère,

et qu'ils se livrent à quiconque les payera le plus cher en

_libertés_[390].» Dans les luttes pour la religion, le nouveau journal

est à l'avant-garde, mais avec la préoccupation, alors nouvelle chez

les défenseurs du catholicisme, de parler au siècle son propre

langage, invoquant, non des doctrines théologiques que l'ignorance du

temps n'eût pas comprises ou qui même eussent effarouché ses préjugés,

mais ces principes de liberté générale pour lesquels les vainqueurs du

jour prétendaient avoir combattu, et dont ils se piquaient d'avoir

assuré le plein triomphe. L'union des catholiques et des vrais

libéraux est l'ardent désir de l'_Avenir_[391]. Il se flatte de voir

ébranler, de part et d'autre, les préjugés qui s'y opposaient. «À

force de combattre, dit-il, on a quelquefois presque l'air de haïr, et

cette pensée seule nous est amère. Aussi éprouvons-nous un

inexprimable besoin de semer autour de nous des paroles de paix et de

fraternité, comme un germe de la réconciliation future. Les héros

d'Homère suspendaient leurs coups pour échanger des outrages. Nos

pères nous ont légué un autre exemple, la trêve de Dieu... Parmi ceux

qui se croient nos ennemis, combien qui n'ont besoin que de nous

connaître pour être à nous ou du moins avec nous! Il y a entre nous et

eux non pas un mur, mais seulement un voile[392].»

[Note 390: _Ibid._ du 6 juin 1831.]

[Note 391: _Ibid._ du 26 novembre 1830.]

[Note 392: _Avenir_ du 15 janvier 1831.]

C'est ainsi qu'au milieu des luttes de chaque jour, des fatigues, des

périls, des déceptions même, l'âme des rédacteurs de l'_Avenir_

s'exaltait et s'attendrissait au double nom de Dieu et de la liberté,

et M. de Montalembert s'écriait, avec une chaleur un peu jeune, une

confiance un peu naïve, mais avec une émouvante sincérité: «Dans un

temps où nul ne sait que faire de sa vie, où nulle cause ne réclame ni

ne mérite ce dévouement qui retombait naguère comme un poids écrasant

sur nos coeurs vides, nous avons enfin trouvé une cause qui ne vit que

de dévouement et de foi. Quand notre poussière sera mêlée à celle de

nos pères, le monde adorera ce que nous adorons déjà, le monde se

prosternera devant ce que nous portons déjà avec amour dans nos âmes,

devant cette beauté qui a tout le prestige de l'antiquité et tout le

charme de la jeunesse, cette puissance qui, après avoir fondé le passé

de l'homme, fécondera tous les siècles futurs, cette consolation qui

peut seule réconcilier l'homme à la vie, la terre au ciel, cette

double et sublime destinée: le monde régénéré par la liberté, et la

liberté régénérée par Dieu[393].»

[Note 393: _Ibid._ du 6 mars 1831.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 54 / 98 题