I. L'_Avenir_. Lamennais, Lacordaire et Montalembert. Les
autres rédacteurs.--II. Devise du nouveau journal: Dieu et
la liberté. Le parti catholique. L'union désirée des
catholiques et des libéraux.--III. Exagérations qui se
mêlent aux idées justes. Rupture trop violente avec les
légitimistes. Attaques sans mesure contre le gouvernement de
Juillet. Libéralisme hardi, généreux, mais excessif.
L'_Avenir_ et les insurrections de Belgique, de Pologne et
d'Italie. Rêve d'une grande révolution catholique.
Ultramontanisme théocratique. Rupture du Concordat et
renonciation au budget des cultes.--IV. L'_Agence pour la
défense de la liberté religieuse_. Lamennais et Lacordaire
en cour d'assises. Le procès de l'école libre. Sympathies
ardentes éveillées par l'_Avenir_.--V. Le nouveau journal se
heurte à l'opposition des évêques. Il suspend sa
publication.--VI. Lamennais, Lacordaire et Montalembert se
rendent à Rome. Dispositions du Pape. Attitude différente de
Lamennais et de Lacordaire. Lamennais oblige le Pape à
parler. Encyclique _Mirari vos_. Suppression de
l'_Avenir_.--VII. Chute de Lamennais. C'est la révolte
politique qui le conduit à la révolte religieuse. Ce que
deviennent les autres rédacteurs.
I
Pendant qu'au lendemain des journées de Juillet, la raison humaine
dévoyée s'épuisait vainement à remplacer le catholicisme qu'elle
croyait mort, celui-ci donnait un signe inattendu de sa vitalité et de
sa fécondité. Le 15 octobre 1830, paraissait le premier numéro d'un
journal religieux dont le titre seul était une nouveauté significative
en un temps où les croyants semblaient plus habitués à regarder en
arrière qu'en avant: il s'appelait l'_Avenir_. Ce ne fut pas l'un des
épisodes les moins extraordinaires et les moins intéressants de cette
époque agitée. À voir l'attitude des chrétiens en face de la
révolution victorieuse, on eût cru d'abord que tous se laissaient
entraîner passifs dans la déroute de la vieille monarchie; ils
n'osaient ni se grouper, ni se montrer; «mesurant la force de la
religion sur la faiblesse de la royauté, ils étaient tombés dans un
abattement qui eût convenu tout au plus à des moutons en présence du
boucher[379]»; les évêques eux-mêmes, intimidés et comme accablés,
«demeuraient cois[380]», recommandant à leurs prêtres de s'effacer et
de se taire: «On veut se passer de nous, messieurs, leur disaient-ils;
eh bien! tenons-nous calmes, dans cette espèce de nullité[381].» C'est
à ce moment que surgissent tout à coup, du milieu des catholiques, des
hommes impatients de déployer hardiment leur drapeau; qui, loin de se
résigner à demeurer parmi les vaincus, veulent s'en dégager avec
éclat; qui n'implorent pas des vainqueurs une sorte de pardon ou de
pitié pour la religion, mais revendiquent, au nom des principes
nouveaux qu'ils acceptent, une part du droit commun et des libertés
générales; qui enfin prétendent ainsi non quêter, mais conquérir pour
leur foi une popularité bien autrement fructueuse que la faveur royale
dont on venait d'éprouver l'impuissance et le péril. Tentative
remarquable! On y reconnaît cette sorte de souplesse dont l'Église a
donné tant de preuves depuis la chute de l'empire romain, et qui lui a
permis, sans rien abandonner de son immutabilité divine, de s'adapter,
lors de chaque grande révolution, aux états nouveaux de la société
politique; mais on ne tardera pas aussi à y discerner ce je ne sais
quoi d'excessif et de troublé, marque du mal révolutionnaire qui, en
1830, envahit tout, gâte tout, fait tout avorter.
[Note 379: Expression de l'_Avenir_, 23 octobre 1830.]
[Note 380: Louis VEUILLOT, _Rome et Lorette_, t. I, p. 39.]
[Note 381: Lettre de l'évêque de Belley, au printemps de 1831. (_Vie
de Mgr Devie_, par l'abbé COGNAT, t. II, p. 19.)--L'évêque de
Saint-Dié écrivait, de son côté, en décembre 1830: «Gardez, sur les
objets politiques, un silence absolu dans vos instructions et la
réserve la plus sévère dans tous vos discours; n'essayez même pas,
dans ce moment, d'apologie qui tendrait à vous montrer favorables aux
idées de vos antagonistes; car la prévention de certains hommes est si
forte, et ils sont si résolus à vous faire paraître coupables, qu'ils
vous accuseraient d'hypocrisie, plutôt que de rendre justice à vos
sentiments. Laissez donc au temps à dissiper les nuages, et vous qui
avez vu nos premières épreuves, souvenez-vous de celui qu'il a fallu
pour nous rendre la confiance.» L'évêque d'Orléans écrivait, dès le 18
août 1830: «Prenez soin de ne rien dire qui ait du rapport avec
l'ordre présent des affaires publiques. Portez cette attention même
dans vos entretiens avec vos amis... Le silence, si profitable en
toutes rencontres, est un devoir dans le temps présent.» Les
archevêques de Tours, de Sens, les évêques d'Angers, de Strasbourg, de
Troyes, tenaient un langage analogue.]
À la tête de ce mouvement était le personnage le plus illustre alors
du clergé français, Lamennais[382]. Beaucoup furent surpris de l'y
voir. Il apparaissait toujours au public tel qu'il s'était montré à
ses débuts, royaliste d'extrême droite, contempteur des nouveautés
libérales, dogmatisant sur l'union du trône et de l'autel, rêvant le
pouvoir à la fois absolu et paternel d'une monarchie chrétienne que
limiterait seulement la prééminence du Pape[383]. Cependant, à bien
lire ses récents ouvrages, notamment le dernier, public en 1829, sur
les _Progrès de la révolution et de la guerre contre l'Église_, on eût
pu déjà noter une modification de ses idées premières. Si son idéal et
son but étaient toujours la théocratie, il cherchait désormais à y
arriver par les peuples, non par les rois; parlait, avec une confiance
hardie, des libertés publiques où il voyait, sinon un terme, du moins
un instrument; blâmait amèrement les membres du clergé qui
identifiaient la cause religieuse avec celle du parti alors régnant;
les poussait à se dégager au contraire de la royauté compromise, pour
s'unir à la démocratie et tâter de la popularité libérale; saluait
enfin, dans la révolution, le préliminaire indispensable et
providentiel d'un nouvel état social qui serait le triomphe de
l'Église. Quel avait été le secret de cette révolution? La royauté,
peu disposée à accepter le rôle que lui offrait Lamennais, lui avait
répondu en faisant censurer un de ses ouvrages par les évêques encore
gallicans, et même en le déférant aux tribunaux correctionnels. Le
dépit qu'en avait ressenti l'âme si irritable et si impérieuse du
fougueux polémiste, l'avait aidé à prendre son parti de la chute des
Bourbons, qu'il prévoyait et prédisait avec une singulière précision,
et à reconnaître la puissance des idées libérales qu'il déclarait
vouloir «catholiciser». En rêvant d'une alliance entre la religion et
la liberté, il n'était pas d'ailleurs aussi novateur qu'on pouvait le
croire. Cette alliance ne venait-elle pas de se produire en Irlande,
où O'Connell arrachait à l'Angleterre l'émancipation des «papistes»;
en Belgique, où se fondait, pour combattre l'oppression hollandaise,
l'«Union» nouvelle et féconde des catholiques et des libéraux? Ces
événements, mal connus alors ou peu compris en France, avaient frappé
Lamennais et n'avaient pas peu contribué à modifier ses idées. Les
journées de Juillet n'étaient pas faites pour arrêter cette conversion
libérale et démocratique: elles la précipitèrent au contraire. Dans
ces redoutables événements, Lamennais vit avec orgueil la réalisation
de ses prophéties, et, au milieu des foudres du Sinaï révolutionnaire,
il crut entendre une voix divine qui le confirmait dans ses doctrines
nouvelles, l'échauffait, l'exaltait. Tel était son état d'esprit,
quand, en septembre 1830, quelques catholiques lui offrirent de
prendre la direction de l'_Avenir_.
[Note 382: Lamennais avait quarante-huit ans en 1830.]
[Note 383: Sur le rôle de Lamennais sous la Restauration, voir
_Royalistes et républicains_, p. 255 et suiv.]
Il trouva, pour le seconder, deux jeunes gens, inconnus alors, bien
qu'appelés à une très-prochaine illustration; venus de régions fort
opposées, l'un plébéien et enfant du siècle, l'autre gentilhomme et
fils d'émigré, le premier prêtre, le second homme du monde; étrangers
jusqu'ici l'un à l'autre, mais se rencontrant dans l'amour commun de
l'Église et de la liberté, et destinés à nouer, dans les bureaux du
nouveau journal, les liens d'une amitié immortelle: chacun a nommé
Henri Lacordaire et Charles de Montalembert. Ce dernier, recueillant
plus tard ses souvenirs, a dit comment lui était apparu le jeune
Lacordaire, à l'âge de vingt-huit ans, la taille élancée, les traits
fins, l'oeil noir et étincelant, le port souverain de la tête, la
démarche fière, élégante, en même temps que modeste, la voix vibrante;
révélant, par tout son être, ce que son âme avait de virginal et de
viril, de doux et de franc, d'austère et de charmant, d'ardent et de
tendre; amoureux de tout ce qui était grand et bon, saint et généreux;
homme de pénitence et d'enthousiasme, de piété et de courage, de
liberté et d'honneur, vraiment né pour combattre et pour aimer. Il
n'avait pas trouvé jusqu'alors l'emploi de sa vie. Sorti du collége,
incrédule et libéral, l'impuissance du monde à remplir une âme haute
et large l'avait conduit au christianisme, et aussitôt au sacerdoce.
Prêtre, il était demeuré libéral, aimant son temps, ouvert et attaché
à toutes ses idées nobles. De là, au milieu du clergé de la
Restauration, une sorte d'isolement, chaque jour plus douloureux, si
bien qu'à la veille de 1830, il était sur le point de partir pour
l'Amérique. Il avait peu vu Lamennais, ressentait même pour l'homme,
pour ses doctrines, pour son entourage, plus de répugnance que
d'attrait, et n'avait consenti à la fin à se rapprocher de lui que par
souffrance de sa solitude, par besoin de trouver un peu d'appui, ou
tout au moins de voisinage. La révolution ne l'avait pas d'abord
détourné de son projet d'émigration. Mais, quand l'abbé Gerbet vint
lui offrir de combattre, dans l'_Avenir_, pour l'affranchissement de
la religion par la liberté, pour le rapprochement du catholicisme et
de la France moderne, cette tâche le séduisit aussitôt; il accueillit
cette proposition «avec une sorte d'enivrement», a-t-il écrit
lui-même; oubliant momentanément ses méfiances contre Lamennais, il se
persuada qu'il l'avait mal jugé, et ne voulut voir en lui que
l'O'Connell des catholiques français.
Fils d'un pair de France et d'une mère anglaise, Charles de
Montalembert n'avait alors que vingt ans. Ce fut en Irlande, où il
était allé voir de près le grand agitateur catholique, qu'il lut les
premiers numéros de l'_Avenir_. Il n'avait eu auparavant aucun rapport
avec Lamennais. Attaché à l'Église, non-seulement par une foi tendre
et pieuse[384] qui n'avait jamais défailli et qui avait gardé la
pureté de son adolescence, mais aussi par le besoin chevaleresque de
se dévouer aux grandes causes vaincues; aimant la liberté d'un amour
fier, qui s'inspirait autant de ses traditions d'indépendance
aristocratique que des idées nouvelles auxquelles sa jeune âme s'était
ouverte; plein de cette fougue généreuse, de ce goût des initiatives
hardies qu'il conservera jusqu'à son dernier soupir, il ressentit
aussitôt un impatient désir de s'enrôler dans la petite armée de
l'_Avenir_. Il avait déjà publié quelques articles dans le
_Correspondant_[385], mais la sagesse prudente de ce recueil, qu'il
trouvait «trop vieux», gênait son ardeur. Il écrivit à Lamennais pour
solliciter l'honneur de combattre sous ses ordres, et peu de jours
après, il arrivait dans les bureaux du nouveau journal, brillant de
grâce et de distinction, portant sur son front élevé ce je ne sais
quoi d'intrépide, d'héroïque et de pur qui donne à la jeunesse un
irrésistible charme et une beauté supérieure.
[Note 384: Il avait une «piété d'ange», écrivait de lui Lamennais.]
[Note 385: Fondé, en mars 1829, par MM. de Carné, Cazalès, Foisset,
d'Eckstein, de Champagny, Dubois, Augustin de Meaux, Gouraud, Wilson,
etc., le _Correspondant_, feuille semi-hebdomadaire, sorte de _Globe_
catholique, avait pris pour épigraphe le mot de Canning: «Liberté
civile et religieuse par tout l'univers.» Il voulait dissiper les
préventions qui séparaient le catholicisme et les idées modernes. En
cela, il avait devancé l'_Avenir_, avec plus de sagesse, mais avec
moins d'éclat. Lamennais n'aimait pas le _Correspondant_. Il
reprochait à ces jeunes gens leur mesure et leur modération, où son
esprit violent voyait tiédeur, pâleur et timidité; il leur reprochait
aussi de tenir pour ces idées tempérées du libéralisme parlementaire,
les seules peut-être qu'il n'ait jamais traversées, dans ses
nombreuses pérégrinations intellectuelles. Le _Correspondant_ subsista
un moment, à côté de l'_Avenir_, mais bientôt, à la fois compromis et
éclipsé, il dut suspendre sa publication: c'est plus tard, en 1843,
qu'il reparut sous forme de revue.]
La rédaction était peu nombreuse: elle comprenait, avec les
personnages déjà nommés, l'abbé Gerbet, l'abbé de Salinis et l'abbé
Rohrbacher, tous trois attachés depuis quelques années à Lamennais; le
premier mourra évêque de Perpignan, le second, archevêque d'Auch;
ajoutez M. Harel du Tancrel qui avait eu la première idée du journal,
MM. de Coux, d'Eckstein, Bartels, Daguerre, d'Ault-Dumesnil, d'Ortigue
et Waille. Bien petite armée, en vérité, pour en imposer à la fois aux
libéraux alors tous voltairiens, et aux catholiques dont presque aucun
ne songeait à se dégager du parti vaincu ou du moins ne le croyait
possible. Ces quelques hommes, tous inconnus à l'exception de
Lamennais, prétendaient non suivre un mouvement d'opinion, mais le
créer. Comment seulement faire entendre leur voix, dans le tumulte de
ces jours troublés, au milieu de ces bruits d'émeutes et de ces
menaces de guerre? Ils osèrent cependant l'entreprendre. Après tout,
nul journal ne réunissait alors des écrivains d'un tel talent: c'était
Lamennais, avec cette langue qui faisait de lui presque l'égal de M.
de Chateaubriand et de M. de Maistre, avec cette véhémence sombre,
terrible, qui tenait à la fois du tribun populaire et du prophète
biblique, inflexible dans sa dialectique, amer et dédaigneux dans son
ironie, manquant souvent de mesure et de goût, mais n'en demeurant pas
moins, l'un des rhéteurs les plus éclatants et l'un des plus
redoutables polémistes de ce temps; Lacordaire, plus sympathique,
parfois sans doute emporté, déclamatoire, mais si plein de fraîcheur
et de verve, d'un accent si vrai et si généreux, ayant, dans tout ce
qu'il écrivait, je ne sais quoi de vibrant comme le timbre de sa voix,
avec une originalité inattendue, une désinvolture hardie et gracieuse
qui surprend, parfois même inquiète, mais saisit, attache, et finit
par séduire; Montalembert, le plus jeune de tous, qui ne pouvait
posséder, à vingt ans, la plénitude de son talent, mais en offrait
déjà les brillantes prémices, d'un enthousiasme facilement excessif,
entraînant tous les coeurs par sa chevaleresque et juvénile vaillance;
l'abbé Gerbet, moins original et moins nouveau, qui se plaisait à
exposer, dans un langage noble et élevé, d'éloquentes généralités; les
autres rédacteurs, reflet plus ou moins effacé de leurs brillants
compagnons; chez tous, un entrain, une vie, une chaleur tels, qu'après
un demi-siècle ces articles ne semblent pas refroidis. Aussi, malgré
des exagérations aujourd'hui plus visibles et une rhétorique parfois
un peu démodée, ne saurait-on parcourir sans émotion et sans
frémissement ces feuilles jaunies par le temps[386].
[Note 386: L'_Avenir_ paraissait tous les jours. Son format était
celui des journaux du temps, environ 43 centimètres de hauteur sur 30
de largeur. La plupart des articles n'étaient pas signés, sauf ceux de
Lamennais; quelques-uns étaient suivis d'initiales.]