II

Une révolution morale et religieuse allait-elle donc s'accomplir? Le

monde assistait-il, comme on l'affirmait avec une si folle

présomption, à l'éclosion d'un «nouveau christianisme»? Si

quelques-uns ont pu le croire, trompés par un succès passager et

superficiel, leur illusion fut courte. Le vice propre de la doctrine

ne tarda pas à se manifester, avec une laideur qui est une leçon

mortifiante et salutaire pour l'orgueil de la raison. Sur ce corps qui

se prétendait divin, apparut, comme la marque hideuse d'une bassesse

tout humaine, le chancre de l'impureté.

Même au jour de sa plus grande vogue, Enfantin s'était souvent plaint

que les femmes ne fussent pas attirées au saint-simonisme. Celles-ci,

avec la délicatesse clairvoyante de leur pudeur, pressentaient-elles

ce que cachait la thèse sur la réhabilitation de la chair? Ce côté de

la doctrine avait été d'abord prudemment laissé dans l'ombre; mais

Enfantin ne pouvait longtemps se prêter à dissimuler celui des dogmes

nouveaux qui lui tenait le plus à coeur, et, vers le mois d'août 1831,

il commença à exposer quelles étaient, dans les rapports de l'homme et

de la femme, les conséquences pratiques du principe saint-simonien. Il

distinguait deux sortes de caractères, «les uns à affections durables,

les autres à affections changeantes». En vertu de la réhabilitation de

la chair, tous les tempéraments devaient trouver leur satisfaction;

dès lors il fallait admettre «deux formes de la religion de l'amour»,

le mariage perpétuel et le mariage changeant ou polygamie successive:

c'était la régularisation de l'amour libre. Il y avait d'autres

conséquences qu'on éprouve quelque embarras à indiquer décemment: nous

voulons parler du rôle attribué au couple pontifical dans cette

religion de l'amour, de cette étrange mission, qui sera confiée au

prêtre ou à la prêtresse, d'exercer sur chacun des mariés,

non-seulement une direction spirituelle, mais «une influence

charnelle»; on nous dispensera de pénétrer davantage dans les mystères

de cette sorte de prostitution sacerdotale. Enfantin y revenait sans

cesse. Tartufe courtisant Elmire n'approche pas de la sensualité

mystique, de la dévote obscénité, avec lesquelles le grand prêtre du

saint-simonisme se plaisait à disserter sur cette partie de la

doctrine.

Le scandale fut grand dans le sein de la nouvelle église. Quelques-uns

s'élevèrent contre ce qu'ils ne craignaient pas d'appeler la

«réhabilitation du vice», la «réalisation d'un monde de boue»; ils

accusèrent Enfantin de «prendre sa propre immoralité comme théorie». À

la tête des protestants était Bazard, l'autre moitié du pape; il était

marié, et sa femme le retenait. Ce fut une crise terrible,

singulièrement poignante pour les âmes sincères qui s'étaient flattées

de trouver la vérité et la paix dans la nouvelle église, et que

surprenait cette explosion si prompte de corruption et d'anarchie. La

lutte, qui éclata d'abord entre les deux «Pères», s'étendit dans le

«collége», et jusque dans la «famille»; elle dura plusieurs mois, dans

des conditions étranges d'exaltation morale et de surexcitation

nerveuse: discussions se prolongeant pendant des nuits entières, avec

des scènes dignes des convulsionnaires; imprécations désespérées des

uns et larmes de tendresse chez les autres; celui-ci tombant sans

connaissance, à demi mort de fatigue et d'émotion, tandis que

celui-là, en proie à l'extase ou au délire, se mettait à prophétiser;

et, dans ce trouble si douloureux, Enfantin conservant le calme de son

égoïsme souverain, indifférent aux angoisses et aux déchirements dont

il était l'auteur, obstiné dans sa volonté impure. Bazard fut vaincu:

épuisé physiquement et moralement, il se retira en novembre 1831,

maudissant son rival, et l'accusant de «fonder son gouvernement sur la

corruption, la séduction et la fraude»; il devait mourir peu après.

D'autres s'éloignèrent aussi. Enfantin réalisa son dessein d'être seul

maître; mais il fut maître d'une église mutilée, déchirée, et dont

l'ignominie était dénoncée par une partie même de ses anciens fidèles.

Il n'en affecta pas moins la même sérénité orgueilleuse et confiante,

prenant plus que jamais le ton révélateur et hiératique, se proclamant

l'homme de l'avenir, l'interprète de Dieu, la «loi vivante», s'égalant

à Jésus ou tout au moins à Mahomet, et rencontrant d'ailleurs, chez

les disciples demeurés fidèles, une soumission attendrie qui, de plus

en plus, devenait une sorte d'adoration publique[374].

[Note 374: Parmi ceux qui restèrent alors fidèles à Enfantin,

signalons MM. Michel Chevalier, Barrault, Duveyrier, G. d'Eichthal, H.

Fournel, Isaac Pereire, Flachat, Lambert, Lemonnier, Guéroult,

Félicien David, etc.]

Dès lors la décadence fut rapide. Le saint-simonisme se vit envahir

par un sensualisme qui ne se contenta plus d'être théorique. L'hiver

de 1832 fut, pour la «famille» installée rue Monsigny, une longue et

brillante fête, suite de festins, de concerts, de bals, de

réjouissances variées, auxquels tout Paris était invité. La fumée du

punch s'élevait comme le sacrifice du culte nouveau; la voluptueuse

mélodie des valses était son chant liturgique; les prêtres comme les

néophytes, revêtus de leur élégant costume, paraissaient célébrer,

avec une dévotion singulièrement ardente, les rites de cette religion

du plaisir. Ne fallait-il pas faire passer de la spéculation dans la

pratique le principe qui déclarait saints tous les appétits? Ne

fallait-il pas aussi attirer et découvrir «la femme», celle dont on

laissait la place vacante à côté du Père suprême, dont la présence

était nécessaire pour former le couple sacerdotal, et qui devait seule

rendre définitive et parfaite la révélation nouvelle? Cette recherche

de «la femme» devenait en effet la grande affaire du saint-simonisme.

Le _Globe_ prenait ce sous-titre: _Appel aux femmes._ Il ne paraissait

pas que cet appel fût entendu; les fêtes de la rue Monsigny attirèrent

des femmes élégantes, frivoles, avides de gaieté et de plaisir,

dansant pour danser, qui ne semblaient pas se douter qu'elles

accomplissaient ainsi une fonction religieuse et une révolution

philosophique; mais «la femme» ne vint pas. Son absence laissait la

religion boiteuse. Enfantin, du reste, trouvait là une réponse à

certains reproches. Quelques incidents trop peu austères

risquaient-ils de scandaliser un public encore peu habitué à toutes

les conséquences de la réhabilitation de la chair, il répondait que

«la femme» seule pourrait donner le code de la délicatesse et de la

pudeur. Était-il trop pressé d'objections sur les absurdités ou les

monstruosités de sa doctrine, il échappait en déclarant que, jusqu'à

l'avénement de «la femme», la doctrine n'était pas définitive et

absolue, surtout «dans les choses de l'amour».

Cependant ces vulgarités malsaines décourageaient et rebutaient la

curiosité élevée et généreuse qui avait, un moment, poussé tant

d'esprits vers le saint-simonisme. Les défections se multipliaient,

souvent accompagnées de polémiques et de récriminations qui

n'augmentaient pas le crédit de la doctrine. À ce moment, sous

l'action vigoureuse de Casimir Périer, le gouvernement avait arrêté la

descente révolutionnaire et faisait peu à peu remonter la société vers

un régime régulier; par cela même, les extravagances intellectuelles

et morales paraissaient plus choquantes et devenaient d'une contagion

moins facile. Ajoutez des embarras et des misères d'un autre genre:

les saint-simoniens avaient voulu sortir de l'enseignement théorique

et résoudre en fait la question sociale, en établissant des ateliers

d'ouvriers d'après leurs nouveaux principes; c'était la première

tentative de l'«organisation du travail», formule qui devait se

retrouver dans toutes les écoles socialistes, mais qui était d'origine

saint-simonienne; l'échec fut prompt, complet et ruineux; il acheva de

vider la caisse, déjà fort entamée par l'impression du _Globe_ et par

les fêtes de la rue Monsigny. La source des dons volontaires était

tarie. Une tentative d'emprunt, hypothéqué sur l'avenir

saint-simonien, avorta ridiculement. Les dettes devenaient criardes.

Comme un dissident l'écrivait durement à Enfantin, la situation se

résumait en un mot: «Banqueroute: banqueroute d'hommes et d'argent.»

À bout d'expédients, le pontife voulut au moins colorer une retraite

nécessaire. Le vendredi saint 20 avril 1832, le _Globe_ publia un

manifeste plus messianique que jamais, qui commençait ainsi: «Au

monde, Moi, Père de la famille nouvelle.» Enfantin faisait connaître

la suppression du _Globe_; il déclarait ne cesser de «parler» que pour

«agir»; seulement, obligé de «se reposer» pendant un temps, il

annonçait «sa retraite avec ses enfants». «Ce jour où je parle,

s'écriait-il, est grand depuis dix-huit siècles dans le monde; en ce

jour est mort le DIVIN LIBÉRATEUR DES ESCLAVES. Pour en consacrer

l'anniversaire, que notre sainte retraite commence; et que du milieu

de nous, la dernière trace du SERVAGE, la DOMESTICITÉ, disparaisse.»

Pour parler plus clair, cette «retraite», si solennellement annoncée

«au monde», consistait à chercher, pour la «famille» mutilée et

ruinée, un refuge à Ménilmontant, dans une propriété appartenant à

Enfantin. Dès lors, l'histoire du saint-simonisme semble relever

plutôt de la caricature que de l'histoire. Les quarante jeunes hommes

qui avaient suivi le Père dans cette dernière étape revêtirent

solennellement, avec des cérémonies symboliques, un costume spécial:

toque rouge, justaucorps bleu, pantalon blanc, ceinture de cuir

verni, cou nu, cheveux longs et barbe à l'orientale. Leur existence

était, comme l'écrivait un dissident[375], «un appareil factice de la

vie ouvrière»; on eût dit aussi une contrefaçon ridicule et stérile de

ces monastères qui avaient défriché jadis l'Europe barbare. Divisés en

pelleteurs, brouetteurs et remblayeurs, ils remuaient en cadence, avec

des mouvements combinés d'avance, au son des hymnes composés par leur

frère Félicien David, la terre de leur petit jardin. Le public

assistait railleur et indifférent à cette parade.

[Note 375: Jean Reynaud.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 50 / 98 题