III

Le saint-simonisme en était à ce point qu'il ne savait plus comment

finir. Le gouvernement lui rendit le service de brusquer son agonie.

Dès janvier 1832, au moment où les doctrines d'Enfantin sur l'amour et

le mariage éclataient avec scandale, des poursuites judiciaires

avaient été commencées; au mois d'août, Enfantin, Michel Chevalier,

Duveyrier, Rodrigues et Barrault furent cités en cour d'assises, sous

l'accusation d'outrage à la morale publique. Ils se rendirent

processionnellement au Palais de justice, revêtus de leur costume

d'opéra-comique; Enfantin portait sur sa poitrine un écriteau où on

lisait ces mots: «le Père.» Usant d'un procédé alors général, ils

voulurent transformer leur sellette d'accusé en une tribune, d'où ils

se porteraient à leur tour accusateurs contre la société, en une

chaire qui leur servirait à proclamer leur doctrine. Mal leur en prit.

Leur pathos inintelligible, l'attitude pontificale d'Enfantin,

répondant: «Oui, monsieur», au président qui lui demandait s'il était

le «père de l'humanité» et la «loi vivante», ses longues pauses entre

chaque phrase, pour essayer, disait-il, sur les magistrats la

«puissance de son regard» et leur donner un commentaire pratique de

sa doctrine sur l'influence de la chair, tout cela fit l'effet d'une

bouffonnerie prétentieuse et ridicule; le public s'en alla en haussant

les épaules. La condamnation à un an de prison qui frappa trois des

accusés n'eut pas même le résultat accoutumé de les faire regarder

avec plus de sérieux et de faveur. D'ailleurs, au lendemain des

émeutes de juin 1832, l'opinion avait besoin de repos, et elle était

peu sympathique à une excentricité doctrinale où elle voyait trop

clairement une conséquence et une forme du désordre révolutionnaire.

Le procès n'avait pas tué le saint-simonisme: jamais un procès ne tue

une doctrine; mais le saint-simonisme était déjà auparavant si

mortellement atteint, que le procès n'avait pu le ranimer, et la

condamnation, en dispersant matériellement ces cénobites embarrassés

de leur propre entreprise, avait fait disparaître la dernière trace de

la nouvelle église. Vainement Enfantin tâchait-il de jouer au martyre

et avait-il l'impudence sacrilége de se comparer au Christ, un de ses

anciens fidèles, Jean Reynaud, qui, pour l'avoir quitté, n'était pas

cependant revenu au christianisme, lui écrivait: «Je respecte trop la

Passion de Jésus-Christ, pour ne point éprouver du dégoût et de la

douleur aux parodies et aux plagiats que vous en essayez[376].»

[Note 376: _OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, t. IX, p. 15.]

Les apôtres dispersés se sécularisèrent. Le plus ardent de tous,

Michel Chevalier, faisait ainsi ses adieux à son maître: «Paris est

endormi, qu'il sommeille en paix; mieux vaut dormir que souffrir! Dieu

donne le sommeil au travailleur pour réparer ses forces. Qu'il

sommeille, ce grand Paris, sur sa couche de fange et de marbre,

recouvert de paille infecte et de tissus d'or; qu'il sommeille, épuisé

de fatigue, ivre de prostitution. Vous le réveillerez un jour, du

bruit de votre char de triomphe où vous ne serez pas SEUL.» En

attendant ce réveil, le futur sénateur de l'empire jugeait prudent de

rentrer dans la société maudite, pour y faire son chemin et y

conquérir le rang et la fortune auxquels sa capacité, d'ailleurs, lui

donnait droit; bientôt il pouvait se vanter «d'avoir pied dans

beaucoup de journaux», et jouait un rôle actif dans le monde des

grandes affaires. Plusieurs autres suivaient son exemple, avec même

succès d'ambition et d'argent, employant à leur bien-être personnel le

zèle qu'ils n'avaient pu faire servir au bien-être de tous.

Quelques-uns, trop échauffés pour revenir aussi vite à la vie

pratique, partirent pour l'Orient, à la suite de M. Barrault, avec

mission d'y prêcher le nouvel évangile et de chercher, jusque derrière

les grilles du sérail, la femme attendue. «Tu peux _M'annoncer_ à

l'Orient, écrivait Enfantin à Barrault, et y _appeler_ la MÈRE.»

Vainement les missionnaires poussèrent-ils jusqu'à l'Himalaya,

personne ne répondit à leur appel, et le plus clair de leur campagne

fut la conversion de Garibaldi, rencontré par hasard sur un navire.

Peu après, Enfantin, ne sachant pas quelle figure faire en France,

crut trouver dans l'Égypte de Méhémet-Ali un terrain favorable à sa

doctrine religieuse et aux entreprises industrielles qu'il y mêlait si

étrangement. Installé aux bords du Nil, il appela auprès de lui

plusieurs de ses disciples; mais il échoua misérablement, et dans son

apostolat, et dans ses spéculations. Isolé, réduit à l'impuissance et

au dénûment, il rentra en France, si dépourvu de toutes ressources,

qu'on dut recueillir, parmi les anciens fidèles, le «denier de

Saint-Simon», pour faire une «liste civile» au pontife en déconfiture.

Une idée bizarre traversa alors son cerveau: il essaya de convertir le

duc d'Orléans et d'en faire le César démocratique et théocratique

qu'il rêvait d'avoir à son service; mais le prince répondit à celui

qui se croyait l'émule de Moïse et de Jésus, par l'offre quelque peu

mortifiante d'une place de sous-préfet.

Une seule chose demeurait intacte, au milieu de ces échecs successifs

et chaque jour plus complets: l'orgueil du prophète. Était-il acculé

dans quelque impasse, il se retournait, annonçait un nouveau

programme, parlait de «montrer une autre de ses faces au monde».

«Lorsqu'un de mes désirs ne se réalise pas, écrivait-il alors, vous

savez bien que cela m'indique tout de suite que c'est un nouveau désir

que je dois former; ma vie a toujours été ainsi; mes insuccès ne m'ont

jamais dérouté.» Et il ajoutait cette déclaration mémorable: «Pour

faire ce que j'ai fait jusqu'ici, il a fallu que ma foi en Dieu se

manifestât surtout par ma foi en moi.» Il méritait vraiment qu'un de

ses plus dévots disciples lui écrivît naïvement: «D'autres vous

reprochent de vouloir toujours poser; je suis de votre avis, en

pensant, avec vous, que c'est votre nature, votre mission, votre

capacité[377].» Mais l'indifférence croissante du public, la fatigue

et le délaissement de ses derniers fidèles, ne lui permettaient pas de

soutenir indéfiniment un tel rôle. Il fallut bien que le pontife prît,

à son tour, le parti de rentrer dans le monde. On le vit, en 1839,

solliciter et obtenir du gouvernement d'être attaché à une mission en

Algérie; ce ne fut qu'un début, et bientôt il sut se faire une place

lucrative dans les entreprises industrielles et financières: fin peu

héroïque de ce nouveau Messie, qui devait écrire plus tard à un de ses

amis, en évoquant son temps d'apostolat: «J'en ai tant avalé de toutes

les couleurs, des embêtements, des insultes, des huées! C'est à faire

trembler. Adieu, mon vieux camarade; nous rirons bien... un

jour[378].»

[Note 377: _OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, passim.]

[Note 378: Lettre de 1859. (_OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, t.

XIII, p. 47.)]

Que restait-il donc de tout ce mouvement qui, sous l'impulsion factice

et éphémère de la révolution de Juillet, avait un moment fait

illusion? L'église était dissoute, dispersée, et ses pontifes

sécularisés n'officiaient plus que dans les sanctuaires de la finance.

Devait-on, du moins, au saint-simonisme un progrès de l'esprit humain,

une vérité nouvelle, un accroissement de vertu, une leçon de sainteté

ou de dévouement? Non: partout la banqueroute intellectuelle, en dépit

de la capacité de quelques-uns des adhérents; l'impuissance morale

révélée, dès le début, par ce seul fait qu'on n'avait pu attirer,

fût-ce un jour, les femmes et les pauvres; la stérilité, qui est la

marque de toutes les oeuvres révolutionnaires. Enfantin et ses amis se

sont vantés d'avoir été les précurseurs des grandes innovations

économiques, les initiateurs des chemins de fer, du canal de Suez et

de la rue de Rivoli. Mais, même sur ce terrain inférieur, ont-ils

fait vraiment oeuvre créatrice? L'Angleterre, qui n'a pas entendu ces

apôtres, nous a devancés dans les chemins de fer. S'il fallait

chercher l'action propre et réelle du saint-simonisme, on la

trouverait dans cette sorte de matérialisation de l'idée

civilisatrice, dans cette tendance à faire de la spéculation

industrielle et financière, de la recherche du bien-être et de la

richesse, l'occupation principale, unique, la fin dernière de

l'humanité: véritable résurrection de la religion du veau d'or, avec

la Bourse pour temple. Stérile pour le bien, le saint-simonisme ne l'a

pas été en effet pour le mal; il a laissé un virus malsain, qui n'a

pénétré que trop profondément dans les veines de la nation.

Combien de fois, depuis lors, on a pu retrouver dans nos maladies

sociales la part de cette infection première! Il est deux époques,

entre autres, où elle est apparue clairement. Qu'est-ce que ce

socialisme qui a commencé à fermenter en 1840, et a fait explosion en

1848, sinon un enfant posthume du saint-simonisme? Remplacer le

renoncement chrétien et l'attente des compensations de la vie future

par l'impatiente convoitise du bien-être immédiat et par l'idée que le

bonheur ne doit être cherché et ne peut être trouvé qu'ici-bas;

allumer, chez les victimes, chaque jour plus nombreuses, du

prolétariat industriel, la soif irritée de la jouissance; proclamer

que les inégalités et les souffrances sont imputables à un vice du

mécanisme social, que pour les faire disparaître, il suffit que le

gouvernement remanie ce mécanisme, qu'il peut, dans ce dessein,

disposer des individus, de leurs idées, de leurs droits, de leurs

biens, prononcer sur leurs aptitudes et leurs vocations, répartir

entre eux les fruits du travail et les revenus du capital, n'était-ce

pas à la fois la doctrine d'Enfantin et le fond commun de toutes les

sectes socialistes? Un peu plus tard, sous le second empire, cette

prétention d'un César, s'appuyant sur les classes ouvrières, en leur

faisant espérer le bien-être par l'action d'un pouvoir à la fois

despotique et socialiste; ce mépris de la liberté politique et du

régime parlementaire; cet effort pour détourner l'esprit public vers

les spéculations industrielles et financières; cette témérité

impatiente dans les emprunts d'État, les travaux publics et les

réformes économiques; cette politique chimérique, à laquelle il ne

suffisait pas de rêver le remaniement de la carte de l'Europe, mais

qui s'égarait, indécise et périlleuse, jusque dans le Nouveau Monde,

tout cela avait par plus d'un côté une origine saint-simonienne. Il

eût été, d'ailleurs, facile de découvrir alors, parmi les conseillers

ou les favorisés du pouvoir, les anciens chefs de la doctrine: ne

seraient-ce que M. Michel Chevalier, avec les traités de commerce; MM.

Péreire, avec le Crédit mobilier; M. Guéroult, avec la thèse des

nationalités. Aussi Enfantin saluait-il dans l'Empereur l'auxiliaire,

presque le patron qu'il avait vainement cherché parmi les princes

d'Orléans. Il ne dissimulait pas sa préférence et sa sympathie: «Bien

des gens, écrivait-il en 1861, ont cru que nos deux Napoléon, au lieu

de faire des 18 brumaire ou des 2 décembre, auraient dû donner à la

France toutes les libertés imaginables... Ce n'est pas de _liberté_

que nous avons le plus besoin aujourd'hui, c'est d'_autorité

intelligente, sachant l'avenir_.» Est-ce à dire qu'aujourd'hui les

saint-simoniens ne se trouveraient pas en sympathie et en affinité

avec ce qu'on nous donne sous le nom de république scientifique? Non

certes. Ils n'auraient pas sujet de reprocher à cette république de

relever l'âme de la nation et de la ramener vers les chimères

spiritualistes; en tout cas, ils lui sauraient gré de la façon dont

elle traite la liberté qu'ils ont toujours méprisée, et le

christianisme auquel ils en voulaient d'autant plus qu'ils avaient été

plus ridiculement impuissants à le remplacer.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7) · 第 51 / 98 题