I. Saint-Simon. Les saint-simoniens avant 1830. Effet
produit sur eux par la révolution. Ils s'organisent. Bazard
et Enfantin. Leurs moyens de propagande. Ils sont en
contradiction avec les idées dominantes. Leur succès.
Raisons de ce succès.--II. La «réhabilitation de la chair».
Scandale et déchirement dans la nouvelle Église. La religion
du plaisir. Défections et décadence. La retraite à
Ménilmontant.--III. Procès des saint-simoniens. Leur
dispersion. Enfantin en Égypte. Il finit par se séculariser
à son tour. Que reste-t-il de ce mouvement? Part du
saint-simonisme dans nos maladies sociales.
I
Quand éclata la révolution de 1830, il y avait cinq ans qu'était mort
ce personnage étrange dont les disciples ont osé écrire: «Le monde
attendait un sauveur... Saint-Simon a paru; il a résumé Moïse et
Jésus-Christ.» Descendant de cette race qui avait donné à la France un
écrivain de génie, et fils d'une mère folle, le comte de Saint-Simon
avait l'esprit actif, hardi, brillant, mais si mal équilibré, qu'on
avait souvent lieu de douter de sa raison. Fou surtout d'orgueil et de
présomption[362], il se croyait appelé à jouer les premiers rôles, et
avait ordonné à son valet de le réveiller chaque matin par ces mots:
«Levez-vous, monsieur le comte, vous avez de grandes choses à faire.»
Ces «grandes choses», il ne les avait pas cherchées, du premier coup,
dans l'organisation d'une société et d'une religion nouvelles. Sa vie
avait été d'abord celle d'un aventurier en quête d'argent et de
gloire, rêvant en Amérique le percement de l'isthme de Panama, se
livrant en France à des agiotages suspects sur les biens nationaux,
menant de front les plaisirs et les affaires. Sous prétexte même de
tout connaître et «d'arriver à la plus haute vertu par le chemin du
vice», chemin au moins très-détourné, il s'était jeté dans les
débauches et les orgies les plus extravagantes; il en était sorti
ruiné de toutes façons, réduit à une telle misère morale et
matérielle, que, dans une heure de désespoir, il se tira un coup de
pistolet dans la tête. La mort n'ayant pas voulu de lui, il eut alors,
pour la première fois, l'idée de faire des livres, de recruter des
disciples et de se poser en fondateur de système. Écrivain médiocre,
d'une instruction superficielle et incomplète, il avait cependant, de
temps à autre, comme des regards de voyant, et il était doué d'une
réelle puissance d'impulsion et de prosélytisme. Ses idées, pratiques
ou chimériques, il les jetait pêle-mêle, les modifiait souvent, si
bien qu'elles sont assez malaisées à définir. Saint-Simon partait de
ce point, que la vieille société «chrétienne et féodale» était
définitivement détruite, et qu'il fallait en reconstruire une autre:
après l'époque critique, l'époque organique. Dans la société nouvelle,
le pouvoir temporel devait appartenir aux industriels; le spirituel,
aux savants. Du reste, chez le réformateur, aucun indice de révolte
contre la royauté ou le capital; il demandait au roi Louis XVIII et
aux riches banquiers de se mettre à la tête de cette reconstruction
sociale, aimant mieux, disait-il, la voir accomplir par la dictature
que par la révolution. Ses idées n'étaient guère au début qu'une
spéculation économique, une rêverie de théoricien; avec le temps, il
affecta de leur donner un caractère de propagande philanthropique et
d'apostolat populaire. Bientôt même, dans ses derniers écrits,
notamment dans son _Nouveau Christianisme_, sans vouloir formuler un
dogme et encore moins organiser un culte et un sacerdoce, il laissa
entrevoir la prétention de faire de sa doctrine toute une religion.
Après une vie agitée et stérile, où l'on ne sait pas trop comment
faire la part du charlatanisme et de l'illuminisme, de la rouerie et
de la générosité, de la droiture et de la corruption, il mourut en
1825; sa disparition ne laissa pas de vide et ne fit pas grand bruit;
mais, jouant son rôle jusqu'au bout, il avait dit aux disciples réunis
autour de son lit: «La poire est mûre, vous pouvez la cueillir.»
[Note 362: Saint-Simon alla faire un jour visite à madame de Staël, à
Coppet; à peine entré: «Madame, dit-il, vous êtes la femme la plus
extraordinaire du monde, comme j'en suis l'homme le plus
extraordinaire: à nous deux, nous ferions sans doute un enfant plus
extraordinaire encore.» Madame de Staël prit le parti de rire.]
Il se trompait, l'heure de la récolte n'était pas encore venue, et
dans les années qui suivirent la mort du maître, le saint-simonisme ne
sortit pas de sa demi-obscurité. Son organe, le _Producteur_,
succombait dès décembre 1826, et plusieurs de ceux qui avaient paru
mordre à la nouvelle doctrine, en collaborant à cette feuille, se
dispersaient dans des directions différentes: tels Auguste Comte,
Augustin Thierry, Charles Comte, Dunoyer, Adolphe Garnier, Armand
Carrel. L'influence croissante que prirent alors, dans la nouvelle
école, Bazard et surtout Enfantin, leur prétention, chaque jour plus
visible, de transformer en une sorte de secte le groupe, jusqu'alors
peu délimité, des amis de Saint-Simon, étaient faites d'ailleurs pour
éloigner les esprits indépendants. L'_Organisateur_ vint bientôt
remplir le vide laissé par le _Producteur_, et, en 1828, dans une
salle de la rue Taranne où se réunissaient aussi d'autres sociétés,
Enfantin et Bazard commencèrent un enseignement oral de la «doctrine».
Celle-ci s'était peu à peu précisée. À côté de vues nouvelles, bien
que déjà téméraires, sur le rôle de l'industrie et de la science dans
la société moderne, ou sur le jeu des emprunts d'État, apparaissaient
des idées qui devaient se retrouver dans toutes les écoles
socialistes. La concurrence était dénoncée comme la cause de tout le
désordre économique. Jusqu'alors, disait-on, la loi de l'humanité
avait été l'«exploitation de l'homme par l'homme», exploitation qui
avait eu trois phases: l'esclavage, le servage, et enfin le
prolétariat, servage déguisé où l'ouvrier était exploité par le
bourgeois propriétaire ou capitaliste; il fallait désormais y
substituer l'«exploitation de la nature par l'homme associé à
l'homme». Pour atteindre ce but, on n'hésitait pas à s'attaquer au
capital et à la propriété: on refusait à l'oisif tout droit au revenu
de son bien; l'héritage, moyen d'acquérir sans labeur, était condamné;
à la mort du propriétaire, les fonds de terre et les capitaux devaient
revenir à l'État, qui, n'y voyant que des instruments de travail, les
répartirait comme il fait des fonctions publiques: donc, dans la
société transformée, plus de propriétaires, mais une immense
hiérarchie de fonctionnaires, tous ouvriers ou employés au service de
l'État, seul industriel et commerçant. En attendant l'heure où ces
principes seraient pleinement appliqués, on proposait, comme moyens
transitoires, la limitation des successions collatérales,
l'augmentation des droits de mutation, la mobilisation de la propriété
foncière. Une autre face de la doctrine saint-simonienne était la
réhabilitation de la chair et de la matière, la légitimation des
passions et des appétits sensuels, la sanctification du plaisir, le
bonheur cherché uniquement sur terre: résurrection d'une sorte de
paganisme qu'on prétendait opposer à la thèse chrétienne sur le
renoncement et la mortification. La vie future était passée sous
silence ou réduite à une vie idéale qui ne se perpétuait que dans la
pensée et l'amour des hommes. De ces principes, on commençait à
déduire, pour le mariage et la famille, des conséquences encore mal
définies, mais déjà fort suspectes: émancipation de la femme, divorce,
tendance vers l'amour libre et la polygamie successive, si ce n'est
même simultanée.
Les dernières années de la Restauration étaient une époque curieuse,
où toute nouveauté éveillait l'attention; une époque féconde, où tout
germe fructifiait; une époque sonore, où toute parole avait de l'écho;
aussi le nouvel enseignement trouvait-il des auditeurs, même des
adhérents. La plupart venaient des écoles savantes. «L'École
polytechnique donne à force», écrivait Enfantin, en 1829. La secte
était cependant encore bien peu nombreuse et ne parvenait pas à faire
grand bruit. Elle en faisait d'autant moins, qu'elle était en dehors
du mouvement libéral alors dominant, et affectait un certain dédain
pour ce qu'elle appelait les «petits combats politiques». Ce défaut de
retentissement trompait l'espoir des jeunes apôtres; aussi, quelle
qu'eût été leur première ardeur, ressentaient-ils parfois une
tentation de défaillance et de découragement; l'un des ouvriers de la
première heure. Rodrigues, écrivait à Enfantin, le 11 septembre 1829:
«Un sommeil léthargique s'étend sur nos paupières.»
C'est dans cet état que les saint-simoniens sont surpris par les
événements de Juillet. Chez eux, l'effet est considérable; plus que
tous les autres, ils sont préparés à subir la contagion de
l'exaltation générale. Du «sommeil léthargique» ils passent subitement
à l'agitation fébrile. Le succès, que naguère ils voyaient si lent et
si lointain, leur apparaît certain et immédiat. Ne sont-ils pas
persuadés que la révolution a été faite pour eux, qu'elle a été la
destruction nécessaire, le déblayement providentiel, qui devaient
précéder leur grande reconstruction? Voyez-les sortir aussitôt de leur
étroit cénacle et parler à la foule qui remplit les rues. Dès le 29
juillet, leurs chefs, Bazard et Enfantin, adressent, au nom du
saint-simonisme, une proclamation au peuple de Paris. Un moment même,
ils espèrent, en se mêlant au mouvement révolutionnaire de l'Hôtel de
ville, le détourner à leur profit et le faire aboutir à la
transformation sociale qu'ils rêvent. Dans ce dessein, les plus jeunes
d'entre eux se répandent dans les clubs républicains, et Bazard va
trouver La Fayette qu'il avait connu autrefois dans les sociétés
secrètes, pour le pousser à prendre la dictature et à la mettre au
service de la doctrine nouvelle. Mais ils s'aperçoivent bien vite que,
de ce côté, on ne les écoute ni ne les comprend; ils constatent, avec
une sorte de dédain amer, que, cette fois encore, «les bourgeois
peuvent dormir en paix», que le peuple se contentera «de belles
paroles et de belles parades libérales», et s'en tiendra «au pur
sentiment de la révolution de 1789». Du reste, s'il leur faut renoncer
au coup de théâtre qui eût fait sortir des barricades de Juillet la
papauté saint-simonienne au lieu de la monarchie orléaniste, ils n'en
demeurent pas moins convaincus que ces événements ont été pour eux
décisifs, et qu'ils leur ont ouvert une ère absolument nouvelle. En
présence de la ruine des vieilles idées et de la banqueroute des
nouvelles, de l'ancien régime détruit, de la royauté et de l'Église
vaincues, du libéralisme embarrassé dans sa victoire, impuissant à
sortir de la critique et de la négation, ils prétendent être seuls à
apporter une affirmation, seuls capables de donner la formule de la
société nouvelle. Laissant les partis politiques qui n'ont pas voulu
les écouter, ils s'adressent directement aux prolétaires; ils engagent
ceux-ci à répudier les «chimères libérales», pour s'occuper du seul
sujet fait pour les intéresser, la création d'institutions humaines
leur assurant ce pain quotidien qu'ils n'auront plus besoin de
demander à Dieu. Ils se plaisent à montrer le contraste irritant «des
classes nombreuses qui produisent tout et ne possèdent rien, et de la
minorité privilégiée qui ne produit rien et qui jouit de tout». Ce
sont là, disent-ils, les deux grands partis dont la lutte doit
remplacer les vaines controverses de la politique. Ces appels aux
prolétaires ont parfois un accent si échauffé et si menaçant, qu'on
dirait presque le préambule d'une guerre sociale; mais c'est pur effet
de rhétorique; les saint-simoniens se défendent sincèrement de tout
recours à la force et se piquent de ne rien attendre que du progrès
pacifique.
L'occasion offerte par la révolution leur paraît si favorable que,
pour la saisir, ils précipitent leur organisation, jusque-là fort
imparfaitement ébauchée. Ils ne veulent plus être seulement une école,
mais une «famille» qui pratique la vie en commun, une «église» qui se
constitue avec ses divers «degrés» d'initiation, ses dignitaires, ses
«pères», ses «mères», son «collége», et son «père suprême» ou «pape»,
objet d'une sorte de vénération dévote et exaltée. Ils cherchent à
établir un culte, avec prédications, fêtes diverses, baptêmes,
confessions publiques ou privées, communions spirituelles[363]. Tout
est réglé, jusqu'au costume qui doit être bleu: bleu clair pour le
père suprême, et plus foncé, jusqu'au bleu de roi, à mesure qu'on
descend dans la hiérarchie. Les membres de cette hiérarchie prétendent
si bien former un clergé, qu'ils refusent, à ce titre, le service de
la garde nationale; cela leur vaut, il est vrai, des poursuites devant
le conseil de discipline, et les martyrs du nouveau christianisme se
voient impitoyablement condamnés, par les proconsuls du moderne
Dioclétien, à faire un séjour de vingt-quatre heures dans la joyeuse
prison, tant de fois chantée par les réfractaires de la milice
citoyenne[364]. Cette église doit être aussi, dans leur pensée, un
gouvernement temporel. Le dernier mot du saint-simonisme est de
remettre la direction universelle des âmes comme des corps, de la
religion comme de la politique, du culte comme de l'industrie et du
commerce, entre les mains du «père suprême»: théocratie d'autant plus
formidable, que ce pape gouvernera non d'après des lois écrites, mais
d'après la «loi vivante de sa volonté et de son amour».
[Note 363: _OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, t. III, p. 176 et
_passim_.]
[Note 364: _OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, t. IV, p. 39 et
suiv.]
Pour le moment, leur pape est en deux personnes, Bazard et
Enfantin[365]: dualité bizarre, qui affecte de parler et d'agir comme
un seul homme et qui signe «le Père». Ce sont pourtant deux natures
bien différentes et, on le verra prochainement, tout à fait
inconciliables. Bazard, ancien carbonaro, fort mêlé aux conspirations
sous la Restauration, est demeuré homme d'action et d'organisation
pratique, plus enclin et plus propre à former un parti qu'une église,
d'un fanatisme ardent, contenu cependant par l'habitude que la
politique lui a fait prendre de compter avec l'opinion. Enfantin n'a
rien du tribun; il pose pour l'apôtre, presque pour le thaumaturge,
trompant les autres et se trompant à demi lui-même. Son orgueil et sa
vanité sont poussés à ce point extrême où le respect humain disparaît
avec le sentiment du ridicule. À son ambition sans mesure, il ne
suffit pas d'être empereur ou pape; il lui faut être les deux à la
fois: bien plus, ne rêve-t-il pas d'être Dieu? Descendant d'une
famille de finance, entré dans une maison de banque au sortir de
l'École polytechnique, son instruction est étroite et limitée; ni
écrivain, ni orateur, ni philosophe, d'autant plus audacieux dans ses
théories qu'il est plus ignorant, il remplit ses discours et ses
écrits d'idées obscures ou bizarres, odieuses ou absurdes, exprimées
dans un jargon aussi ennuyeux que prétentieux. Et cependant,--est-ce
une leçon d'humilité à l'adresse de la raison humaine?--des esprits
très-distingués ont accepté d'être ses disciples; il avait même sur
eux une action étrange, qui semblait tenir moins de la prépondérance
intellectuelle que d'une sorte de magnétisme sensuel, s'exerçant par
la voix, par le regard, par la beauté et le calme extatique du visage:
de là parfois, chez ses jeunes disciples, des phénomènes d'exaltation
qui relèvent presque autant de la physiologie que de la psychologie. À
défaut d'intelligence supérieure, Enfantin possédait une volonté
obstinée, dominatrice, et aussi cet égoïsme immense et impassible qui
est parfois une façon de provoquer les dévouements les plus
passionnés. Le je ne sais quoi de tortueux et de retors, l'habitude du
mensonge conscient et inconscient, qui se mêlaient bizarrement à cette
audacieuse exaltation, la sensualité malsaine qui apparaissait trop
souvent derrière la sérénité mystique, le masque câlin et cafard dont
le tout était recouvert, faisaient de ce personnage l'une des figures
les plus déplaisantes que l'on pût rencontrer dans la longue galerie
des charlatans et des sophistes.
[Note 365: Bazard avait trente-neuf ans; Enfantin, trente-cinq.]
Si l'église nouvelle cherchait à se constituer, c'était pour agir au
dehors. Dès le lendemain de la révolution, la propagande se faisait
avec un éclat et un retentissement tout nouveaux. Les saint-simoniens
s'emparaient du _Globe_, menacé de périr dans la victoire même de
l'école dont il avait été le brillant organe; à partir du 18 janvier
1831, ils y ajoutaient ce sous-titre: _Journal de la Doctrine de
Saint-Simon._ Michel Chevalier, disciple favori du maître, était
rédacteur en chef, sous l'inspiration supérieure d'Enfantin et de
Bazard. Le journal avait peu d'abonnés, cinq cents au plus; mais on en
distribuait gratuitement chaque jour deux ou trois mille exemplaires.
Des publications de toutes sortes venaient s'y joindre. On a calculé
que de 1830 à 1832, les saint-simoniens avaient publié près de
dix-huit millions de pages. Un moyen plus puissant encore était la
parole publique. Des enseignements permanents se donnaient au Prado,
à l'Athénée, à la salle de la Redoute. Une sorte d'office était
célébré tous les dimanches, rue Taitbout, dans une salle de spectacle;
on y faisait des «prédications», c'était le mot employé; la foule se
pressait, curieuse, pour entendre Laurent, Charton, Transon, et
surtout Barrault, le plus éloquent, le plus enflammé de tous. Souvent
les auditeurs, froids, ironiques au début, peu à peu échauffés par
cette parole de feu, se prenaient à applaudir avec enthousiasme,
bientôt même éclataient en sanglots, ou s'embrassaient avec transport,
donnant aux jeunes apôtres l'illusion qu'ils venaient de conquérir des
âmes[366]. D'autres membres de la «famille» partaient en «mission»,
chargés de prêcher au loin le nouvel évangile et de «fonder des
églises», dans la province ou à l'étranger: en 1831, il y en avait
déjà cinq.
[Note 366: Veut-on connaître un spécimen de ces prédications? Qu'on
lise ce fragment d'un discours de Barrault (10 juillet 1831): «...Ah!
je vous ai dit naïvement qui j'étais, qui je suis, qui je veux être...
À mon tour je vous demanderai qui vous êtes. Hélas! le savez-vous?
Êtes-vous des chrétiens, aveugles adorateurs de la croix solitaire?
Êtes-vous des philosophes, dévots d'incrédulité? Êtes-vous des
partisans obstinés de toutes les légitimités surannées? Êtes-vous des
libéraux, révoltés à la seule pensée d'une hiérarchie, et rêvant les
chimériques douceurs de l'individualisme? Êtes-vous enfin de ces
hommes qui s'épouvantent de toute idée nouvelle, et ont sans cesse le
frisson du progrès? Non! si vous professiez sincèrement l'une de ces
diverses opinions, ne serait-ce pas folie à vous de venir, avec une
religieuse attention, nous écouter? Qui êtes-vous donc? Des gens qui
ne croyez plus fermement à rien de ce que l'on croit encore
aujourd'hui, et qui venez ici nous apporter votre scepticisme, vos
dégoûts, votre ennui, votre indifférence, votre incertitude: gens
malades qui vous traînez auprès de la piscine salutaire, et, comme le
paralytique, n'avez pas même la force de vous y plonger. Hélas!
qu'attendez-vous? Est-ce le révélateur nouveau? Déjà, déjà vous avez
entendu sa voix; mais, et c'est là un des symptômes de votre maladie,
vous dissertez, vous discutez, vous approfondissez tout, et jamais
vous n'agissez. Quoi donc! pendant que votre raison pèse avec une
orgueilleuse lenteur, scrute avec une minutieuse complaisance les
moindres détails de l'ordre social que nous apportons, n'entendez-vous
pas les cris de douleur ou de rage, les gémissements, les soupirs
étouffés et le râle de tant d'infortunés qui souffrent, se désolent,
languissent, expirent? Écoutez, écoutez, enfin! Chez les Hébreux,
lorsque, sur le bord de la route, était trouvé un cadavre, les
habitants de la cité voisine, la main étendue sur le corps inanimé,
juraient qu'ils n'avaient point trempé dans cet homicide. Eh bien! je
vous adjure ici de m'entendre. À la vue de ce peuple entier, que vous
voyez dans la fange de vos rues et de vos places, sur de misérables
grabats, au milieu de l'air fétide des caves et des greniers, dans des
hôpitaux encombrés, dans des bagnes hideux, se mouvoir, pâle de faim
et de privations, exténué par un rude travail, à moitié couvert de
haillons, livré à des agitations convulsives, dégoûtant d'immoralité,
meurtri de chaînes, vivant à peine, je vous adjure tous, enfants des
classes privilégiées, levez-vous, et la main appuyée sur ces plaies
putrides et saignantes, enfants des classes privilégiées, qui vous
engraissez de la sueur de cette classe misérable, exploitée à votre
profit, jurez que vous n'avez aucune part à ses souffrances, à ses
douleurs, à ses agonies. Jurez!... Vous ne l'oseriez pas!» Enfantin,
rendant compte de cette séance à un de ses disciples, écrivait le
lendemain: «Hier, effet prodigieux de Barrault sur le public,
applaudissements à tout rompre quand il a dit de jurer. Sanglots,
larmes, embrassements, tout le monde en émoi!»]
À ce siècle qui semblait arrivé au dernier période de l'irréligion ou
tout au moins de l'indifférence sceptique, le saint-simonisme se
présentait hardiment avec ses dogmes, ses prêtres, son culte. Bien
éloigné de ces idées qu'on appelle aujourd'hui «laïques», il
proclamait la religion nécessaire, lui subordonnait l'ordre social, se
refusait à en séparer non-seulement la morale, mais la politique, et
réclamait pour son clergé une autorité qui allait jusqu'à la
théocratie. Sur tous les points, d'ailleurs, il prenait le contre-pied
de l'opinion victorieuse. Aux entraînements belliqueux du moment, le
_Globe_ opposait l'alliance pacifique de toutes les nations pour le
développement de l'industrie. Le «libéralisme» était à son apogée: les
saint-simoniens s'en déclaraient l'ennemi, et prétendaient, dans son
triomphe même, le convaincre de caducité. «Plus que jamais, disait
l'un d'eux, à la salle Monsigny, le 22 août 1830, le libéralisme
éprouve, au milieu de ses succès, le vide et l'impuissance organique
de ses doctrines. Douter, soupçonner, craindre, accuser, gémir, c'est
à peu près tout ce qu'il sait faire, depuis qu'il a remporté la plus
mémorable des victoires[367].» «Égoïstes», «bourgeois» ou «libéraux»
étaient, dans la langue saint-simonienne, des synonymes également
méprisants. Les nouveaux apôtres ne se gênaient point pour soutenir
que les libertés de la tribune, de la presse, et surtout la liberté de
conscience, étaient bonnes seulement dans la période provisoire de la
critique et de la destruction nécessaire, mais qu'elles devaient
disparaître dans la période organique. Pleins de dédain pour le
«représentatif, vieille machine usée qui craque et qui va se briser»,
ils annonçaient que «la France, lasse de désordres et avide de
bien-être, aurait besoin de se jeter dans les bras d'un sauveur»; et
cette perspective ne leur déplaisait pas, pourvu que le sauveur
consentit à appliquer leurs idées[368].
[Note 367: Sur ce point, il n'y avait jamais eu d'hésitation. Dès le
29 juillet 1830, en pleine révolution, Enfantin déclarait que «le
saint-simonisme se perdrait en se faisant niaisement libéral».]
[Note 368: Dans le _Globe_, M. Michel Chevalier demandait, en ces
termes, «un coup d'État industriel»: «Il faut des mesures
extraordinaires qui frappent le peuple, l'exaltent et l'emplissent
d'espérance; il faut que des actes, d'une haute portée, soient
produits. Mais comment la chose se ferait-elle sans détermination
extra-légale, c'est-à-dire sans coup d'État? car les Chambres sont à
la débandade, et on est obligé d'agir sans elles. D'ailleurs, les
Chambres, surtout celle des députés, n'ont pas le sens de ce qui est
grand et opportun. Il faut un coup d'État, un coup d'État industriel.
Au théâtre, on berne les médecins, qui se consolent d'avoir tué leurs
malades, parce qu'ils les ont tués selon les règles de l'art; ceux qui
tiendraient obstinément aujourd'hui aux règles de la légalité seraient
aussi ridicules que ces médecins. Le système parlementaire a été
institué pour entraver l'action du gouvernement, parce que le
gouvernement était supposé mauvais _à priori_; et, en effet, les
gouvernements modernes prêtent à cette supposition; d'où il résulte
qu'un gouvernement qui se renferme dans les bornes du système
parlementaire s'interdit toute action étendue; or, il faut au pouvoir,
dans la circonstance présente, une action très-étendue.»]
Et cependant, malgré tant de contradictions aux idées régnantes,
l'effet produit était considérable. Le peuple, sans doute, ne venait
pas, bien qu'on lui fît directement et particulièrement appel. Mais
des hommes distingués, banquiers, littérateurs, artistes, surtout
ingénieurs, embrassaient la doctrine, foulant au pied le respect
humain, bravant les railleries de la petite presse, et confessant
courageusement leur foi nouvelle. Combien d'autres, sans se livrer
définitivement, se rapprochaient plus ou moins du saint-simonisme, par
désarroi d'âme, curiosité intellectuelle, ou généreux entraînement!
Tels étaient, pour ne nommer que les notables, Lherminier,
Sainte-Beuve[369], Lamoricière[370]. Plus de 300,000 francs étaient
apportés par les adhérents, pour subvenir aux frais de la vie commune
et de la propagande. On évaluait à plus de quarante mille le nombre de
ces adhérents. Les journaux de toute nuance, si absorbés qu'ils
fussent alors par les agitations de la politique, s'occupaient de
l'apparition et des progrès de cette doctrine comme de l'un des
événements marquants de l'époque. Le public se pressait, chaque jour
plus nombreux, aux «prédications» de la salle Taitbout. Sans doute,
son émotion, si vive qu'elle fût, demeurait souvent superficielle; les
nerfs étaient plus excités que les âmes n'étaient remuées, et Enfantin
lui-même écrivait à un de ses disciples, après l'un des grands succès
oratoires de Barrault: «Qu'en sort-il souvent? Jusqu'ici du
vent[371]!» Cependant ce mouvement n'en avait pas moins un
retentissement et un éclat qui contrastaient singulièrement avec
l'obscurité silencieuse du saint-simonisme avant les journées de
Juillet. Le changement avait été subit, car, dès la fin d'août 1830,
Enfantin disait: «Le bruit que fait la doctrine est prodigieux; on en
parle partout»; et en septembre: «Nous marchons avec une rapidité qui
nous paraît à nous-mêmes extraordinaire.»
[Note 369: Les saint-simoniens ont cru, un moment, avoir fait la
conquête de M. Sainte-Beuve: il est vrai qu'à la même époque les
catholiques de l'_Avenir_ avaient une illusion analogue. Enfantin
écrivait «qu'on pouvait déjà tout à fait compter sur lui». Plus tard,
M. Sainte-Beuve a désavoué cette faiblesse passagère. «J'ai pu
m'approcher du lard, a-t-il écrit, mais je ne me suis pas pris à la
ratière.»]
[Note 370: Lamoricière, alors en Afrique, paraît avoir été séduit de
loin. (_OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, t. V, p. 61.)]
[Note 371: Lettre du 11 juillet 1831. (_OEuvres de Saint-Simon et
d'Enfantin_, t. III, p. 229.)]
Quelles étaient les causes d'un succès si rapide et si nouveau? Déjà
nous les avons fait entrevoir. Elles étaient multiples, presque
contradictoires, mais toutes venaient plus ou moins de la révolution
de 1830: orgueil de l'esprit humain, qui se sentait enhardi à
remplacer la vieille religion par la facilité avec laquelle il avait
remplacé la vieille monarchie, et qui souriait à l'idée de se faire un
dieu comme il s'était fait un roi, mais aussi souffrance de la
déception, effroi de la ruine, angoisse du vide, faisant subitement
comprendre la nécessité d'une religion dont on avait cru pouvoir se
passer aux jours tranquilles; instinct de révolte contre toutes les
traditions, désir de compléter la révolution politique par une
révolution sociale, mais aussi besoin tel d'autorité, qu'on acceptait
la plus étrange des théocraties; effervescence des appétits sensuels,
vilainement caressés par certains côtés de la doctrine, convoitises
matérialistes, auxquels les apôtres faisaient un appel trop facilement
entendu, quand ils proclamaient «la réhabilitation et la
sanctification de la Bourse», et faisaient miroiter, aux yeux du
public, les merveilles industrielles et financières de leur société
idéale[372], mais aussi soif de croyance, d'amour et de sacrifice,
attrait d'un mysticisme exalté en réaction contre le prosaïsme
bourgeois, désir de se dévouer aux petits et aux souffrants, hardiesse
joyeuse à rompre avec la frivolité et l'égoïsme mondains, à confesser
sa foi, à souffrir pour elle, et à goûter ainsi cette jouissance
surhumaine que des âmes généreuses et troublées cherchent parfois et
trouvent momentanément jusque dans l'erreur. Ce côté religieux du
saint-simonisme frappait les catholiques eux-mêmes, et le jeune
Charles de Montalembert écrivait alors dans l'_Avenir_: «N'est-ce pas
la foi, incomplète, incertaine, égarée, mais toujours elle, qui
reparaît dans ce groupe d'hommes nouveaux, parmi ces saint-simoniens,
qui, tout bafoués qu'ils sont, et quelque répugnance qu'ils nous
inspirent, méritent au moins notre étonnement, puisqu'ils viennent
parler au monde de foi, et qu'ils se disent prêts à affronter le
martyre, oui, le martyre, le cuisant et impitoyable martyre de notre
siècle, le ridicule[373]?»
[Note 372: Voy. notamment certains articles du _Globe_, qui sont comme
l'Apocalypse du chemin de fer et de la banque. Plusieurs de ces
articles sont de M. Michel Chevalier.]
[Note 373: _Avenir_ du 3 août 1831.]