Pour n'être pas plus dévote que la nation, la monarchie nouvelle
n'avait cependant aucun parti pris d'agression ni de persécution
contre la religion; si, par faiblesse, elle laissait trop souvent le
champ libre ou même obéissait aux passions impies, du moins, alors,
rien de pareil à ce qu'on verra plus tard sous un autre régime, où le
signal de la guerre à Dieu sera donné par le pouvoir. Quelques-uns
même, parmi les hommes de 1830, avaient en ces matières des vues
hautes et justes. Dans une circulaire aux préfets, M. Guizot se
défendait d'avoir prescrit la destruction des croix de mission. «La
liberté des cultes, disait-il, doit être entière, et sa première
condition, c'est qu'aucun culte ne soit insulté. Il ne faut fournir à
nos ennemis aucun prétexte de nous taxer d'indécence et de tyrannie.
Je ne souffrirais pas que mon administration donnât lieu à un tel
reproche.» Le duc de Broglie, chargé, dans le premier ministère, du
portefeuille de l'instruction publique et des cultes, évitait, par sa
prudente modération, l'embarras et le péril de plusieurs conflits, où
l'impatience de quelques-uns de ses collègues aurait voulu jeter la
monarchie naissante. Il détournait le Roi de «s'enferrer dans
quelques-unes de ces querelles théologiques, où, disait-il, on ne
tarde pas à voir contre soi toutes les bonnes âmes, pour soi tous les
vauriens».--«Vous avez bien raison, interrompait Louis-Philippe; il ne
faut jamais mettre le doigt dans les affaires de l'Église, car on ne
l'en retire pas: il y reste[351].» Mais ces clairvoyants étaient
rares, et d'ailleurs, en ce temps troublé, les meilleurs sacrifiaient
aux passions du jour. M. Guizot contre-signait l'ordonnance qui
enlevait le Panthéon au culte chrétien, faiblesse qu'il devait du
reste, plus tard, noblement confesser et regretter. Les Chambres
retiraient aux cardinaux l'allocation qui leur avait été jusqu'alors
accordée, et diminuaient le traitement des évêques; les préfets
supprimaient arbitrairement celui des curés ou desservants suspects
d'hostilité politique. Parmi les nouveaux fonctionnaires, plusieurs
étaient imbus de préjugés haineux contre le clergé et profitaient de
l'anarchie pour les satisfaire: de là plus d'une vexation locale; ceux
qui eussent été mieux disposés croyaient devoir cacher leurs
sentiments et n'osaient même rendre visite à quelqu'un portant
soutane. Les délateurs du clergé étaient à peu près assurés d'être
toujours écoutés, et sur plus d'un point les prêtres se voyaient
placés comme des criminels sous la surveillance permanente de la
gendarmerie. On allait jusqu'à supprimer l'antique messe du
Saint-Esprit, à la rentrée des tribunaux, et à arracher les crucifix
des salles d'audience, où ils ne devaient être rétablis que huit ans
après.
[Note 351: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]
Ces défaillances sont-elles faites pour surprendre? Si les gouvernants
ne savaient pas résister dans les questions politiques qui leur
tenaient à coeur, à plus forte raison ne songeaient-ils pas à le faire
dans les questions religieuses qui leur étaient pour le moins
indifférentes. S'ils n'osaient se défendre eux-mêmes, comment
s'attendre qu'ils se compromissent pour protéger ce clergé, chez
lequel ils voyaient un ennemi vaincu? Jusqu'où pouvait conduire cette
faiblesse, on s'en rendit compte pendant et après les émeutes du 14 et
du 15 février, quand les autorités, non contentes d'avoir laissé
saccager l'église et l'archevêché, s'empressèrent, pour ainsi dire, de
sanctionner et de ratifier la dévastation. Certains politiques
s'imaginaient qu'en dirigeant les passions révolutionnaires contre la
religion, ils les écartaient du gouvernement, pareils à ces censeurs
qui, jugeant prudent de supprimer dans un drame ces mots: «damné
ministre», croyaient faire une habile diversion, en les remplaçant par
ceux-ci: «damné cardinal». D'ailleurs, on était alors persuadé que,
pour ne pas tomber comme Charles X, il fallait suivre dans les
questions religieuses une conduite diamétralement opposée. Si le
nouveau gouvernement n'osait même pas assurer au clergé protection et
justice contre ses ennemis, c'était pour ne pas être accusé de
s'appuyer sur le «parti prêtre». Par réaction contre un souverain qui
avait été blâmé de suivre les processions dans la rue, un cierge à la
main, le nouveau Roi s'attachait à ne faire aucune manifestation
extérieure de christianisme[352]. Dans la solennité du couronnement,
contrairement à l'usage universel, aucune part n'avait été faite à la
religion. «Cela convient, disait le _Globe_, à un pouvoir qui n'a plus
rien de mystique.» C'est un «couronnement protestant», écrivait M. de
Vigny, dans son journal intime: expression peu juste, car, en pays
protestant, la religion n'est pas exclue de pareilles cérémonies. Les
contemporains notaient, dans les allocutions officielles, une
affectation de ne plus prononcer comme autrefois les mots de
«Providence», de «religion[353]», et l'on se félicitait publiquement
d'avoir enfin «un gouvernement qui ne faisait pas le signe de la
croix[354]». Comme l'écrivait M. de Salvandy, «il y a quelques mois,
on mettait partout le prêtre; aujourd'hui, on ne met Dieu nulle part».
Et M. de Montalembert ajoutait que «jamais on n'avait vu une nation
aussi officiellement irréligieuse».
[Note 352: L'ambassadeur de Sardaigne, suspect, du reste, de quelque
malveillance, écrivait à son gouvernement: «Le Roi affecte de n'avoir
pas de religion, de ne pas assister aux cérémonies de l'Église, de
faire travailler le dimanche dans son palais.» (_Geschichte
Frankreichs, 1830-1870_, par HILLEBRAND, t. I, p. 50.) Louis-Philippe
cependant assistait chaque dimanche à la messe dans une chapelle
intérieure de son palais, mais sans bruit et sans cérémonial.]
[Note 353: LESUR, _Annuaire_ pour 1831, p. 3.--Un peu plus tard,
Louis-Philippe ayant placé dans un discours aux Chambres le nom de la
«Providence», le _Constitutionnel_ accusa «le gouvernement de Juillet
de tendre au mysticisme».]
[Note 354: «C'est un gouvernement philosophique», disait aussi M.
Dupin, qui eût été probablement embarrassé de donner de cette formule
une explication raisonnable.]
Aussi chacun disait alors que la révolution de Juillet marquait la fin
de la vieille religion: les témoins les plus divers venaient déposer
de cette universelle conviction. M. Dubois, visitant, comme inspecteur
général de l'Université, le collége de Rennes, rendait au catholicisme
un hommage plein d'une bienveillance hautaine et dédaigneuse, puis il
ajoutait: «Messieurs, nous marchons vers une grande époque, et
peut-être assisterons-nous aux funérailles d'un grand culte[355].» M.
Jules Janin, sans passion personnelle, simple écho du monde
littéraire, déclarait qu'on était à «un instant misérable de
décomposition religieuse, morne, éteint, flasque, sans poésie, sans
style, sans couleur, sans énergie»; le catholicisme est à son avis une
«religion qui ne va plus»; et il ajoutait: «Depuis la grande secousse
de 89, cette religion était bien malade; la révolution de Juillet l'a
tuée tout à fait[356].» Rappelant ses souvenirs de cette époque, M.
Louis Veuillot a dit plus tard: «Je lisais et je croyais
très-volontiers que le christianisme était mort; rien autour de moi ne
me disait qu'il vécût[357].» Et Henri Heine, rendant compte, peu après
1830, de l'état psychologique de la France, écrivait à une gazette
d'outre-Rhin: «La vieille religion est radicalement morte, elle est
déjà tombée en dissolution; la «majorité des Français» ne veut plus
entendre parler de ce cadavre, et se tient le mouchoir devant le nez,
quand il est question de l'Église[358].»
[Note 355: _Ami de la religion_, 4 août 1831.]
[Note 356: _Livre des Cent un._]
[Note 357: _Rome et Lorette_, t. I, p. 39.]
[Note 358: _De la France_, p. 210.]