Après avoir constaté la défaite, le délaissement, la mort du
catholicisme, les hommes de 1830 se trouvaient en face de cette
question redoutable: Par quoi le remplacer? C'est l'interrogation
désolée du poète, dans _Rolla_:
Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu?
«Était-il possible, disait un écrivain révolutionnaire[359], que le
gouvernement de l'esprit restât vacant, sans que la marche de
l'humanité fût suspendue? Un vide immense venait de se faire dans le
monde: ce vide, il le fallait remplir. Mais comment? Par qui et sur
quelles bases reconstituer le pouvoir spirituel?» Coïncidence
curieuse! en même temps que l'intelligence humaine paraît arrivée au
paroxysme de l'impiété rebelle et destructive, elle a tellement besoin
de religion, que, pour se satisfaire, elle ne recule pas devant la
fondation de cultes nouveaux. «Le sentiment religieux, écrivait vers
ce temps M. Saint-Marc Girardin, semble aujourd'hui errer dans la
société comme un exilé qui va frapper à toutes les portes. La
philosophie du dix-huitième siècle l'avait chassé des églises; mais
elle n'a pu l'anéantir, et nous le voyons qui cherche maintenant où se
prendre, où s'abriter, où se repaître, demandant partout un asile.» Un
autre observateur, non moins clairvoyant, M. Sainte-Beuve, disait
alors: «L'humanité attend, elle se sent mal»; puis il signalait comme
«un des traits les plus caractéristiques de l'état social en France»,
ces essais de religion nouvelle, cette «quantité de systèmes généraux
et de plans de réforme universelle qui apparaissent de toutes parts et
qui promettent chacun leur remède aux souffrances de la société».
[Note 359: M. Louis Blanc.]
De tout temps, sans doute, il y a eu des utopies et des chimères de ce
genre. On avait vu, par exemple, à la fin du dix-huitième siècle, les
théophilanthropes ou les illuminés. Mais, en 1830, les tentatives sont
autrement nombreuses et éclatantes; elles se produisent avec un succès
relatif, une hardiesse, une publicité et surtout avec une absence de
respect humain qui révèlent un état d'esprit tout particulier. Ce ne
sont plus des initiations de sociétés secrètes, des prédications dans
le huis clos d'une petite école. Ne dirait-on pas que les apôtres sont
redescendus sur la place publique, comme aux jours de saint Paul?
L'explication d'un phénomène si étrange, où la chercher, si ce n'est
dans la révolution de Juillet? C'est la révolution qui, par sa
secousse même, par la rapidité, l'étendue et, pour ainsi parler, par
la matérialité des ruines qu'elle a faites, donne à l'esprit humain,
avec le sentiment effrayé et douloureux du vide produit, le désir
inquiet de le remplir par une doctrine, un culte, une foi quelconque.
C'est la révolution qui porte le trouble, la témérité, et surtout
l'orgueil de certaines intelligences au degré nécessaire pour leur
faire oser la fondation d'une religion nouvelle[360]. C'est la
révolution qui a préparé à ces prédicateurs de chimères un public
approprié, enfiévré, affolé, altéré de nouveau et d'extraordinaire,
ayant pris l'habitude de la révolte même contre le bon sens et le bon
goût, disposé par suite à écouter, à accompagner et à croire ceux
devant lesquels, en d'autres temps, il eût passé en levant les
épaules.
[Note 360: Madame Swetchine écrivait alors: «Nous assistons à la
grande crise de l'orgueil humain.»]
On nous dispensera de mentionner les divers messies qui surgirent
alors, les dieux en chambre qui relèvent plutôt de la chronique que de
l'histoire. L'«Église française» de l'abbé Chatel ne mérite guère
davantage de nous arrêter, bien qu'elle ait fait un moment quelque
bruit. Dans une époque moins étrangement troublée, on n'eût pas pris
un seul moment au sérieux ce prêtre obscur, de petite valeur morale,
d'intelligence médiocre, et son schisme sans raison, sans doctrine,
dont le principal attrait était de supprimer la confession pour les
laïques et le célibat pour les clercs; on n'eût pas trouvé des fidèles
pour remplir ces hangars ou ces salles de bal transformés en temples,
où étaient inscrits dans un cartouche, comme les noms des trois plus
grands hommes de l'humanité: Confucius, Parmentier, Laffitte; le
fondateur du nouveau culte n'eût pas eu assez de succès pour établir
plusieurs succursales dans la ville ou la banlieue, et n'eût pu
recruter, pour les desservir, des déclassés du sacerdoce; il n'eût pas
obtenu de Casimir Delavigne qu'il composât exprès un cantique pour ces
cérémonies sacriléges et ridicules, et de Nourrit qu'il vînt le
chanter; personne n'eût consenti à écouter jusqu'au bout ces prétendus
sermons, où, quand on ne dénonçait pas les crimes des papes et les
vices du clergé, on dissertait sur l'histoire profane et même sur la
politique du jour. Daumier pensait évidemment à l'abbé Chatel,
lorsqu'il montrait, dans une de ses caricatures, Robert Macaire disant
un matin à Bertrand: «Le temps de la commandite est passé,
occupons-nous de ce qui est éternel. Si nous faisions une
religion?--Une religion, ce n'est pas facile, répond Bertrand.--On se
fait pape, on loue une boutique, on emprunte des chaises, on fait des
sermons sur Napoléon, sur Voltaire, sur la découverte de l'Amérique,
sur n'importe quoi. Voilà une religion, ce n'est pas plus difficile
que cela.»
Le parti républicain et révolutionnaire semblait avoir pour l'«Église
française» une bienveillance qu'il refusait au catholicisme; il faisait
au culte nouveau l'honneur peu enviable de se servir de lui pour ses
manifestations. Il commandait des messes dans les temples de l'abbé
Chatel, tantôt pour la Pologne, tantôt à l'occasion du décès du duc de
Reichstadt ou pour l'anniversaire de la mort de Napoléon, tantôt aux
dates illustrées par quelque récente émeute. Quelques années plus tard,
les deux complices de Fieschi, Morey et Pépin, assistaient, la veille de
leur attentat, à un service de l'«Église française» en l'honneur des
«martyrs des trois journées». On voulut célébrer, dans la même église,
l'anniversaire de l'exécution de ces deux criminels; les lettres de
convocation étaient ainsi rédigées: «Vous êtes invité à assister au
service des citoyens Pépin et Morey, décapités par les thermidoriens,
l'an XLIV de la république.» À cette époque,--cinq ou six ans après la
révolution de Juillet,--le schisme était déjà aux abois. Il succomba
bientôt, de la façon la plus piteuse, sous les poursuites des
créanciers. L'abbé Chatel disparut, jusqu'à ce que le trouble de 1848 le
fît, un moment seulement, remonter à la surface. Rien ne resta de cette
tentative qui avait été pourtant un signe du temps. Inutile donc de s'y
arrêter davantage: aussi bien, peut-on observer alors un essai de
religion plus curieux, plus significatif, et dont le retentissement
comme les conséquences furent autrement considérables: nous voulons
parler du saint-simonisme[361].
[Note 361: Il pourrait aussi être question des écoles de Fourier ou de
Buchez, qui se ressentirent de l'excitation de 1830. Mais elles
n'eurent que plus tard un rôle vraiment actif et public. Nous
attendrons donc pour en parler. Au lendemain de la révolution, le
saint-simonisme tient seul le haut du pavé.]