I. Trouble et excitation des esprits. Violences
antireligieuses pendant les journées de Juillet. Ces
violences continuent après le combat fini. L'irréligion dans
la presse, dans la caricature et au théâtre. L'impiété est
plus bourgeoise encore que populaire.--II. Attitude du
gouvernement dans la question religieuse. Bonnes intentions
et défaillances. Vexations nombreuses contre le clergé. Le
pouvoir ne veut pas se compromettre pour le clergé.
L'irréligion officielle. On prédit la chute prochaine du
catholicisme.--III. Par quoi remplacer le catholicisme?
Éclosion de religions nouvelles, provoquée par la
révolution. L'Église française de l'abbé Chatel.
I
On aurait une idée fort incomplète des conséquences de la révolution
de 1830, si l'on ne les observait que dans la politique proprement
dite. Aussi bien, n'est-ce peut-être pas dans les chartes et les lois,
mais dans les idées et les moeurs, que la secousse a été le plus forte
et le changement le plus radical. Rarement l'esprit humain a subi un
tel ébranlement. Il semble que tous les cerveaux aient alors reçu le
coup du soleil de Juillet. De là, à la fois, un trouble et une
excitation extraordinaires. Ceux qui, en quelques jours, venaient de
renverser une dynastie vieille de plusieurs siècles et d'en improviser
une autre, étaient comme étourdis par le vertige de cette ruine et
grisés par l'orgueil de cette création. Tout leur paraissait avoir été
détruit et remplacé, ou devoir l'être. Aucune nouveauté n'était jugée
impossible. On eût dit une immense chaudière où les idées de toute
sorte, les chimères, les sophismes, les croyances, les passions,
étaient jetés pêle-mêle, bouillonnaient et fermentaient; et chacun se
flattait d'en voir sortir, non plus seulement une charte revisée, mais
un monde intellectuel et moral, purifié, rajeuni, transformé, dont
l'ère daterait des barricades de 1830.
Cette prétention de tout détruire et de tout remplacer apparaissait
d'abord dans l'ordre religieux. On sait comment, sous la Restauration,
par l'imprudence des uns et par la perfidie des autres, le
catholicisme avait paru solidaire du parti royaliste; comment
l'opposition libérale avait été infectée d'impiété voltairienne, ou
tout au moins, sous couleur de gallicanisme, imbue de prévention
contre le «parti prêtre[338]». Dans les journées de Juillet, l'Église
sembla donc vaincue au même titre que la vieille royauté, l'irréligion
victorieuse au même titre que le libéralisme, et victorieuse avec
cette excitation troublante, avec cette présomption aveuglée, qui
étaient la suite et la marque de la révolution. En même temps que le
peuple de Paris s'emparait des Tuileries, il dévastait une première
fois l'archevêché, profanait les sacristies de Notre-Dame avec mille
grossièretés sacriléges, saccageait la maison des missionnaires dans
la rue d'Enfer, celle des Jésuites à Montrouge, détruisait le calvaire
du mont Valérien. Il fallait fermer toutes les églises de Paris; à
peine osait-on les rouvrir pour les offices du dimanche 1er août. À
Reims, Nancy, Châlons, Chartres, Orléans, Bourges, Nevers, Niort,
Narbonne, Toulouse, le triomphe de l'insurrection se manifestait par
les mêmes accès d'impiété dévastatrice. En beaucoup d'endroits, les
croix étaient publiquement, presque officiellement, renversées[339].
La violence n'épargnait pas le clergé lui-même: l'archevêque de Paris,
Mgr de Quélen, était obligé de se cacher[340]; à Reims et à Nancy, le
cardinal de Latil et Mgr de Forbin-Janson, chassés par l'émeute, se
réfugiaient, l'un en Angleterre, l'autre en Amérique. Dans plus d'une
petite paroisse, les curés étaient insultés, maltraités, expulsés de
leur presbytère.
[Note 338: On nous permettra de renvoyer, pour ce qui regarde ce
caractère particulier des luttes politiques de 1815 à 1830, à ce que
nous avons dit dans _Royalistes et Républicains_, et dans le _Parti
libéral sous la Restauration_. Voy. notamment, dans ce dernier volume,
p. 319 à 392.]
[Note 339: Parfois cependant les croix étaient sauvées par la présence
d'esprit du curé. Dans un village des environs de Paris, les esprits
forts se précipitaient vers l'église avec des échelles et des marteaux
pour abattre la croix qui était au sommet du clocher. Le curé paraît:
«Que faites-vous? vous voulez abattre cette croix? J'en sais d'autres
qui sont plus faciles à faire disparaître et par lesquelles vous
devriez commencer.--Où sont-elles? hurle la foule.--Suivez-moi!» Le
curé les mène au cimetière, et il leur montre les croix noires qui
ombragent les tombes de leurs parents et de leurs amis. L'effet fut
prodigieux; ces malheureux baissèrent la tête et s'éloignèrent sans
rien dire.]
[Note 340: Il commençait à sortir de sa cachette vers janvier 1831,
quand l'émeute du 14 et du 15 février l'obligea de nouveau à se
dérober. Le choléra seul lui permettra, en 1832, de se montrer dans
des conditions à peu près normales.]
Quand le combat fut fini et le nouveau gouvernement installé, la
religion ne trouva pas pour cela paix et sécurité. «À cette époque,
écrit le feu duc de Broglie, commençait la chasse aux robes noires et
aux chapeaux clabauds, aux Jésuites, aux Capucins, aux Frères de la
Doctrine et jusqu'aux pauvres Soeurs de la Charité; les processions
étaient poursuivies à coups de pierres, les croix de mission culbutées
et traînées dans la boue; il ne faisait pas trop bon à un évêque de
sortir de sa cathédrale[341].» Pas un prêtre n'eût osé se montrer dans
la rue en soutane; les journaux racontaient, en raillant, que les
revendeurs n'avaient pas assez de vieux habits pour satisfaire cette
clientèle imprévue d'ecclésiastiques obligés de se travestir. Il
suffisait parfois qu'un passant eût une redingote de couleur sombre
pour être insulté; s'il se plaignait: «Ah! pardon, lui répondait
l'insulteur, je vous prenais pour un prêtre.» L'inconnu contre lequel
un gamin jetait le cri terrible: «Au Jésuite!» risquait fort d'être
saisi et jeté à l'eau. Les saint-simoniens ne se plaignaient-ils pas
qu'à Versailles on eût provoqué contre eux une sorte d'émeute, en les
qualifiant de Jésuites[342]? Suspectés dans leurs moindres démarches,
à la merci des dénonciations les plus niaises, des perquisitions les
plus arbitraires, les curés étaient trop souvent poursuivis, arrêtés
sans raison. Ils ne pouvaient visiter un de leurs collègues sans être
prévenus de nouer quelque conspiration. Le principal organe de
l'Église de France déclarait que le clergé était frappé «d'une sorte
de mort civile[343]». Plusieurs séminaires avaient été envahis par
l'émeute et demeuraient fermés, au risque d'arrêter entièrement le
recrutement du clergé. Des églises étaient de même enlevées au culte.
Le plus absurde soupçon suffisait à la foule ou à la garde nationale
pour venir troubler violemment les exercices religieux dans
l'intérieur même des temples. Que d'édifices, que de maisons, forcés
et pillés sous prétexte d'y chercher les armes que les Jésuites y
auraient cachées! D'ailleurs, pour voir combien, plusieurs mois après
la révolution de Juillet, les passions étaient demeurées vivaces et
terribles, il n'est besoin que de rappeler la hideuse émeute du 14 et
du 15 février 1831, le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois et la
destruction de l'archevêché. La situation était telle que, dans plus
d'un diocèse, les curés effrayés et découragés songeaient à quitter
leurs paroisses, et que leurs évêques devaient les en détourner[344].
[Note 341: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]
[Note 342: Voici comment des placards affichés dans la ville avaient
dénoncé la réunion saint-simonienne: «Un rassemblement de Jésuites
doit avoir lieu vendredi soir, 18 février 1831, au Gymnase, avenue de
Saint-Cloud. J'engage les bons patriotes de cette ville à vouloir bien
se munir d'armes à feu et à se transporter au lieu de la conspiration,
afin de détruire toute cette canaille-là; ce qui servira de bon
purgatif à Versailles, car il en est empoisonné. On craint très-fort
la peste. À bas les Jésuites!» (_OEuvres de Saint-Simon et
d'Enfantin_, t. III, p. 97.)]
[Note 343: _Ami de la religion_, 2 juillet 1831.]
[Note 344: Tel est notamment l'objet d'une lettre pastorale écrite
alors par l'évêque d'Orléans.]
Les moyens les plus divers étaient employés pour tenir en éveil les
haines irréligieuses. Des brochures pullulaient, dont les titres
suffiraient à faire apprécier l'ignominie[345]. Tout était prétexte
aux journaux pour ameuter les esprits contre le clergé. Pas un
désordre, pas une émeute dont ils ne l'accusassent d'être
l'instigateur; peu importe qu'il en eût été la victime; c'était de sa
part une dissimulation et une perfidie de plus. On ne reculait devant
aucune calomnie, si absurde fût-elle. «Les prêtres, disait-on,
trament des complots, donnent de l'argent pour les armées étrangères,
s'exercent eux-mêmes aux manoeuvres militaires, remplissent leurs
presbytères et leurs églises d'armes, de munitions et de
soldats[346].» L'_Ami du peuple_ révélait que le clergé avait
prémédité une immense Saint-Barthélemy. «Des milliers de poignards
empoisonnés, racontait-il gravement, ont été trouvés dans les mains
des Frères Ignorantins, dans les séminaires et jusque dans le palais
de notre premier prélat. Les prêtres les plus fanatiques de nos
campagnes avaient été invités à se rendre à Paris, le 30 août, pour
l'exécution de cet infernal projet.» Ce journal ajoutait que les
massacreurs en soutane devaient être aidés par des forts de la halle,
des charbonniers et «autres congréganistes salariés». Dans les rues de
Paris, on criait et l'on affichait un placard ainsi conçu: «Peuple, la
commission chargée de réparer les désastres causés dans les journées
de Juillet accorde une indemnité de 200,000 francs à M. l'archevêque
de Paris. Le pauvre homme! C'est sans doute pour le dédommager de la
perte des poignards et des barils de poudre trouvés dans son
palais[347].» La caricature était à l'avenant; à cette époque, elle
n'avait pas encore dirigé son crayon meurtrier contre Louis-Philippe;
elle se bornait, avec sa vaillance et sa chevalerie accoutumées, à
traîner dans la boue les vaincus du moment, principalement le clergé.
Froidement haineuse, elle cherchait à glisser une calomnie dans chacun
de ses éclats de rire: tel ce dessin qui représentait un patriote
découvrant, dans l'archevêché, un corset de femme au milieu des
ornements sacerdotaux, et s'écriant: «L'archevêque a toujours été un
farceur!» Plusieurs de ces caricatures sont tellement ignobles qu'on
ne peut les décrire.
[Note 345: Voici quelques-uns de ces titres: _Histoire scandaleuse,
politique, anecdotique et bigote du clergé de France._--_Infamie des
prêtres dévoilée._--_La Chemise de femme et correspondance galante
trouvée dans l'oratoire de l'archevêque de Paris_, par un «séminariste
qui a jeté le froc aux orties».--_L'archevêque de Paris accusé
d'assassinat sur la personne de Soeur Véronique, pharmacienne de
Saint-Cyr._--_La Religion dévoilée, la France sauvée, les prêtres
tombés._--_Infamies des prêtres, ou Correspondance des évêques sur les
événements de Juillet_, etc., etc.]
[Note 346: Mgr Devie, évêque de Belley, a fait mention de ces
accusations dans une circulaire épiscopale écrite au commencement de
1831. (_Vie de Mgr Devie_, par M. l'abbé COGNAT, t. II, p. 3 et 19.)]
[Note 347: _Vie de Mgr de Quélen_, par M. D'EXAUVILLEZ, t. II, p. 49.]
Et le théâtre! À la Gaîté, on joue le _Jésuite_; au Vaudeville, le
_Congréganiste_; à l'Ambigu, les _Dragons et les Bénédictines_, de
Pigault-Lebrun; à la Porte-Saint-Martin, les _Victimes cloîtrées_,
exhumées de 1793; ailleurs, le _Dominicain_, l'_Abbesse des Ursulines_,
la _Papesse Jeanne_, avec accompagnement de couplets obscènes et impies;
_Frà Ambrosio_, qui dégoûte tellement le public que celui-ci fait baisser
la toile. Chaque théâtre a dû ajouter à son magasin de costumes et
d'accessoires un assortiment complet de robes de cardinaux, de rochets,
de soutanes, de surplis, de frocs, de croix, de bannières d'église. On
fait parader, sur les tréteaux d'une scène bouffonne, les saints, les
anges, la cour céleste tout entière, traitant à peu près les vérités
chrétiennes comme, de notre temps, les auteurs d'opérettes ont parodié
les légendes de la mythologie. Une pièce avait été préparée, avant les
journées de Juillet, au théâtre des Nouveautés, sous ce titre: _la
Contre-lettre_; il s'agissait d'une affaire d'héritage dans laquelle
intervenait un parent fourbe et cupide; la révolution éclate: aussitôt
les auteurs revêtent expéditivement ce personnage d'une soutane; ils en
font un abbé Serinet, doucereux, mielleux et perfide, sous les traits de
Bouffé. D'autres vont chercher au bagne, où il subit sa peine, un
misérable prêtre qui, après avoir tenté de violer une femme, l'avait
assassinée, puis coupée par morceaux; de ces crimes d'hier, ils font,
pour le théâtre du Cirque Olympique, le drame du _Curé Mingrat_; le
rideau se baisse tout juste au moment où le crime va se consommer.
L'_Incendiaire, ou la Cure et l'Archevêché_, joué à la Porte-Saint-Martin,
le 24 mars 1831, quelques semaines après le sac du palais épiscopal,
prétend donner l'explication des incendies mystérieux qui avaient désolé
certaines provinces, à la fin de la Restauration, et où les imaginations
troublées avaient cru entrevoir une manoeuvre de parti. Dans un
département innomé règne un archevêque débauché, ambitieux, auquel sont
subordonnées toutes les autorités; en face de lui, un curé libéral,
abonné au _Constitutionnel_. L'archevêque, recevant en pleine scène la
confession d'une jeune fille qui s'accuse d'un péché d'amour, met à
l'absolution cette condition que la pénitente ira incendier la ferme d'un
cultivateur «libéral»; il compte ainsi enlever à ce dernier ses droits
électoraux. Après des incidents divers où l'archevêque apparaît de plus
en plus odieux, la jeune fille, affolée de remords, finit par se tuer.
Et ce drame aussi calomnieux que misérable est joué par des acteurs
d'élite: Provost, Bocage, Laferrière, madame Dorval.
L'irréligion avait alors ce caractère d'être plus bourgeoise encore que
populaire; elle dominait dans les «classes dirigeantes». Au dire des
contemporains, rien n'était plus rare qu'un homme du monde s'avouant
chrétien. La rencontre d'un jeune homme dans une église, a dit M. de
Montalembert, «produisait presque autant de surprise et de curiosité que
la visite d'un voyageur chrétien dans une mosquée d'Orient».--«Dans la
ville que j'habitais, raconte un autre témoin, il y avait sans doute
d'honnêtes gens; il n'y avait pas un homme à ma connaissance, pas un! ni
fonctionnaire, ni professeur, ni magistrat, ni vieux, ni jeune, qui
remplît ses devoirs religieux[348].» N'a-t-on pas constaté combien il y
avait de bourgeois, de «messieurs bien mis», parmi les dévastateurs
sacriléges de Saint-Germain-l'Auxerrois, et parmi ceux qui assistaient
souriants et satisfaits à cette profanation? Jules Janin, qui n'était
cependant pas un révolutionnaire, qui faisait même alors une campagne
courageuse contre les scandales du théâtre, ne croyait choquer personne
en racontant les scènes hideuses du 14 et du 15 février, du ton dont
Boileau avait chanté le combat du Lutrin. D'autres trouvaient tout
naturel de proposer la fondation d'une imprimerie officielle, qui eût
été une sorte d'atelier national ouvert aux ouvriers sans travail, et où
l'on se fût attaché à réimprimer les écrits du dix-huitième siècle,
Voltaire, Rousseau, les encyclopédistes. Le gouvernement refusa, par ce
motif curieux, «que de pareils livres n'auraient point d'écoulement,
puisqu'ils étaient des armes dont les libéraux n'avaient plus besoin
après la bataille[349]». Aucun signe qu'on fût dans une société
chrétienne; partout une impiété pratique telle, qu'elle étonnait presque
le plus hardi sceptique de ce temps, Henri Heine, qui écrivait à un
journal allemand: «Ce peuple vraisemblablement ne croit même plus à la
mort[350].»
[Note 348: Louis VEUILLOT, _Rome et Lorette_, t. I, p. 39.]
[Note 349: Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. I, p. 452.]
[Note 350: H. HEINE, _De la France_, p. 210.]